io. Thébaide, VI
renferme des vers d'une sincérité et d un charme pénétrants. Personne dans l'antiquité n'a rendu la gi'âce innocente du premier âge comme ce poète tant applaudi pour avoir chanté les fureurs de la guerre. Payonslui ce qui lui est dû. Nous pouvons regretter qu'il n'ait pas cherché plus souvent ses inspirations dans la vie de famille, pour laquelle il était évidemment mieux fait. Mais ses contemporains attendaient de lui autre chose : il leur a donné la Thébaïde. Le contraste qu'elle présente, dans l'ensemble, avec ses goûts et ses habitudes, est encore la marque d'un siècle qui connut tous les extrêmes. Ce qu'il a >ti lui a suffi pour imaginer sans peine des passions qu'il n'éprouva jamais. Et comme la rhétorique n'étouffa point en lui le don d'observer et de peindre la nature, il a su tirer d'un sujet souvent traité une œuvre intéressante. U reste encore beaucoup à faire pour la mettre en bonne lumière.
Georges LAFAYE.
UN NATURAUSTE VOYAGEUR DE LA FIN DU XVIlf SIÈCLE :
EK E.-T. Hamy. Joseph Dombey, médecin, naturaliste, archéologue, explorateur du Pérou, du Chili et du Brésil ( 1778-1785). Sa vie, son œuvre, sa correspondance, avec un choix de pièces relatives à sa Mission, i vol. in-8°. Paris, Librairie orientale et américaine, 1 9o5.
Joseph Dombey n'est pas un inconnu; il a eu la rare fortune de rencontrer, presque au lendemain de sa mort, plusieurs biographes; mais la Notice lue par Gilibert à la Société de santé de Lyon, celle de Deleuze, publiée dans les Annales du Muséum d'histoire naturelle, et l'Eloge écrit par Mouton- Fontenille pour la Société d'agriculture de Mâcon, tout estimables que sont les deux premières, ne nous font connaître qu'imparfaitement les voyages, les découvertes et les malheurs de ce savant. Aussi M. le D"^ Hamy a-t-il eu grand'raison quand il a entrepris d'écrire une histoire complète du naturaliste voyageur, et le soin avec lequel il a réuni tous les documents qui pouvaient éclairer son sujet, le dépouillement attentif de la correspondance et des journaux de Dombey, ainsi que des
pièces et instructions relatives à la mission qui lui fut confiée, lui ont permis de nous donner, non seulement de son séjom- au Pérou, au Chili et au Brésil, comme semble l'indiquer le titre, mais de sa vie tout entière, un récit dramatique et saisissant.
Né en 17&2 à Mâcon, Dombey avait senti de bonne heure s'éveiller en lui le goût des sciences; au commencement de 1 766 , il alla faire sa médecine à Montpellier, mais il se livra de préférence à 1 étude des sciences naturelles, surtout de la botanicpe; il en apprit les principes généraux sous la direction de Goûan et de Cusson , pour lesquels il conserva toute sa vie une profonde reconnaissance; des herborisations poussées jusque dans les Pyrénées lui acquirent bien vite la connaissance praticpie du monde des plantes. Après son retour à Mâcon, à la fin de 1788, il continua ses explorations tour à tour dans les marais de la Bresse, les hautes montagnes du Bugey et les Alpes dauphinoises. G est dans une de ces excursions en Dauphiné qu il rencontra Jean-Jacques Rousseau, auquel il fit présent dun herbier et dont il devint ainsi le maître. Grâce à ses recherches persévérantes, Dombey posséda bientôt de la flore française la connaissance la plus étendue; aussi ne doit-on pas être surpris cpi'il ait été accueilli comme un égal par les botanistes et les amateurs les plus distingués. Quand il vint à Paris en 177a, disciple zélé de Bernard de Jussieu et de Daubenton, il fut fami d(^ Thouin, directeur du Jardin du Roi, d'Antoine-Laurent de Jussieu, de Roussel et d'autres moins connus. Ges relations devaient décider de son avenir.
En 1774 Dombey avait regagné Lyon, et Tannée suivante il était allé herboriser dans le Jura , quand une lettre de Thouin le rappela à Paris. A peine arrivé au pouvoir, Turgot avait songé à organiser des missions scientifiques dans plusieurs contrées lointaines ; il s'agissait en particulier d'un tt voyage de très long cours pour aller chercher des productions (ju'on voudrait naturaliser dans nos climats ». Jussieu, consulté, pensa à Dombey; il fut agréé par le ministre, et s'occupa aussitôt de préparer son expédition. La chute de Tm'got n'en empêcha pas l'exécution; son successeur donna suite à ses projets, et Dombey, poui'vu du brevet d« M botaniste du Roi», fut chargé d'aller au Pérou continuer la mission interrompue de Joseph d<» Jussieu. Pondant qu'on informait la cour de Madrid do l'envoi du naturaliste français , celui-ci se hâtait d'aller prendre les conseils de l'illustre Haller, particvdièrement versé dans l'étude des plantes alpestres; puis comme le président du conseil des Indes paraissait disposé à le bien accueillir, il se mettait sans retard en route pour Madrid, et après un lonji; voyage fait entièrement à pied, il arrivait dans
^ATlOXltC.
cette ville le 5 novembre 1 776. Des difiBicultés imprévues devaient ly retenir plus de dix mois.
Dombey ne devait pas partir seul pour le Pérou; à finstigation d*Ortega, secrétaire de TAcadémie de médecine, deux botanistes espagnols iacoompagnèrent; Tun, cousin d^Ortega, Hipolito Ruiz, n^avaît que a 3 ans; lautre, José Pavon, était à peine plus âgé^*^; ils n'en furent pas moins les chefs véritables de l'expédition. Des instructions leur furent remises qui réglaient leur conduite, fixaient le partage des collections et leur prescrivaient d'adresser leurs envois directement au Secretario dd Despacko de Lidias. Une clause spéciale enjoignit aussi à Dombey de présenter à son retour deux exemplaires de ses observations et de ses herbiers, dont Tun demeurerait acquis à la collection espagnole. L'exécution rigoureuse de cette clause, à laquelle il avait souscrit, fiit, dit M. \v ly Hamy, pour une large part l'occasion des incidents qui ont si tristement marqué les dernières années du malheureux voyageur. Cela est vrai; mais il y eut d autres causes, nous le verrons, et je ne crois pas qu'Ortega en ait été seul responsable* Il m est difficile aussi de croiiv , comme n'hésite pas à le faire M. le ly Hamy, Ji une « campagne entreprise » dès le premier jour contre Dombey par \v naturaliste espagnol. Toutes les mesures que celui-ci contribua à faire adopter à son égard me paraissent tenir simplement à l'esprit étroit qui animait alors l'Espagne envers ses colonies, à la tutelle où elle les tenait asservies et à l'exploitation égoïste qu'elle faisait de leurs richesses. Dans ce système il n'y avait point de place pour l'étranger; il était considéré comme un intrus qu'il &llait surveiller, pour ne pas dire davantage.
Après bien des délais ^^\ Dombey et ses compagnons de voyage étaient partis de CadLx le a 8 octobre 1 7 «7 7, et le y avril suivant ils débarquaient au Caliao. A peine installés à Lima , et quoicpie la saison ne fut pas favorable, ils oommenoèreut leurs herborisations. Ds explorèrent d'abord la petite île de San Lorenxo et les bords du Riniac, Dombey y fit ses pn^mières découvertes, consignées dans les manuscrits que conserve le Muséum d'histoire naturelle , et commença les observations qu'il devait poursui>Te pendant trois ans sur les produits si utiles de la flore du Pérou : tels cjue le bois de la Cedreldy les graines alimentaires du Qaima , le thé de Lima, les fruits de divers piments, une préparation particulière de la pomme de terre , etc. Mais Domliey était un esprit trop cuj rieux pour qu'il crût devoir borner son rôle à des herborisations ou à
'^ ^^ Deux dessinateurs, sortis de TAcade- ^'^ Dombey les mit à profit pour
inie,D.Jo8éBrunetteetD.lsidroGalvèz, se peri'ectionnor dans la langtic espa- ', lenr furent adjoints. lY Hamy, p. xxxtn. gnole.
JOSEPH DOBIBEY. 595
de simpies observations botanicpies; dans les instructions qu'il avait, avant son départ, demandées à Séguier, dont ii avait autrefois fait la connaissance pendant son séjour à Montpellier, le savant archéologue lui avait recommandé ^^^ après la récolte des plantes, « objet principal de sa mission 1, d'étudier les propriétés médicales quon leur attrilniait, de noter la configuration du sol et, en particulier, des montagnes , d examiner soigneusement ia nature des roches , des métaux et des pierres précieuses qu on trouvait dans la région , ainsi que la manière d exploiter les mines, de rechercher de quelles espèces d^argiles plastiques les anciens habitants faisaient leurs ustensiles, d'étudier les pétrifications et les fossiles qu'on rencontrait dans les différents terrains; il rengageait encore à collectionner les insectes et même les sauriens et petits poissons dont la conservation était facile; enfin il lui recommandait de recueillir avec soin les vestiges de l'ancienne civilisation des pays qu'il devait parcourir. Dombey suivit fidèlement ces instructions.
Dès ses premières rechercher aux environs de Lima il fut assez heureux pour découvrir une remarquable relique trouvée jadis dans une fouille faite au temple ruiné du Soleil, et gardée « depuis près d'un siècle dans la famille d'un cacique», — la Vestidara del Inca, aujourd'hui le plus bel ornement de la salle péruvienne du Mnseo aixjueologico de Madrid. — Durant l'expédition entreprise au milieu de l'année 1778 « le long de l'Arenal » , il organisa avec Ruiz des fouilles dans une nécropole indienne située dans le voisinage de Chancay, et il y découvrit des ustensiles variés en terre cuite : vases de diverses former, jarres, gobelets, etc., avec des fragments de momies, des cordelettes, du coton filé (»n nature , etc. L'espoir de faire quelques nouvelles découvertes le conduisait Tannée suivante à Pachacamac, au milieu des ruines qui dominent la mer, et il avait la bonne fortune d'y trouver des objets antiques, quelques-uns d'une valeur exceptionnelle ^^l II créait ainsi de toutes pièces, remanpie M. 1(» D' Haniy, une archéologie nouvelle dont les voyageurs avaient jusqu'ici négligé de s'enquérir. Avec sa curiosité naturelle Dombey en avait dès le premier jour soupçonné l'existence, et il ne laissa passer, sans 1 utilis<»r, aucune occasion d'en accroître le domaine. Durant le séjour qu'il fit en j 779 à Tarma, il exécuta des fouilles dans une grotte immense située à trois heures de la ville, et il y découvrit des vases en terre peinte, dun haut intérêt, ainsi qu'un sceptre en bois de chanta sculpté , un diadème en argent , etc.
^*^ « Instructions que Séguicr envoie ^*'^ Entre autres des vases doubles en
à Donibey pour le voyage au Pé- terre noire, dits silvadores. D' ilamy, rou», etc. D' ilamy, p. 3i8-3a3. p. xuv.
596 CHARLES JOREÏ.
En même temps qu aux études archéologiques qui ne lui étaient pas imposées, Dombey se livrait aux recherches minéralogiques , quon lui avait particulièrement recommandées; il recueillait pour TAcadémiedes Sciences une quantité aussi grande que possible de platine, encore si rare en Europe. Il étudiait la question des saipêtrières naturelles, qxii occupait beaucoup à ce moment la docte compagnie , et il recueillait sur les côtes du Pacifique , « où il est si abondant en quelques endroits qu*on le ramasse à pleines mains » , des échantillons de salpêtre qu'il envoyait avec un petit mémoire à Tabbé Rozier. Les connaissances étendues et variées de Dombey étaient mises à contribution pour les buts les plus divers ; presque dès son arrivée , il se livra pour le gouvernement espagnol à une étude comparative sur la cannelle du Pérou, « un des points les plus importants de sa mission » , et Texamen des spécimens qu on lui soumit lui permit de reconnaître qu elle n'appartenait pas au véritable cinnamome,mais à. une espèce toute diflFérente, — leLaurusqaixosLam. Au mois de février 1779 le vice-roi du Pérou le chargeait d analyser les eaux minérales de Chauchin, ville située dans la haute vallée du Rio de Huaura, mission qu'il accepta d'autant plus volontiers qu'elle lui donnait l'occasion de pénétrer dans la région des montagnes, qu'il n'avait fait qu'entrevoir à distance , et où il désirait depuis longtemps « courir et ramasser les belles plantes qui y sont » ^^K
Avant de partir pour Chauchin, Dombey avait fait un premier envoi composé de cinq caisses, qui renfermaient des plantes sèches, avec des graines et des fruits, des boîtes de salpêtre, les vases et autres objets trouvés dans ses fouilles ; deux caissons contenaient en outre le platine et les divers échantillons de minerai qu'il avait recueillis. Malheureusement, le vaisseau qui portait cet envoi fut pris par un corsaire anglais et la cargaison vendue à Lisbonne. Achetée pour le compte de l'Espagne, le gouvernement de Madrid donna l'ordre de remettre à notre ambassadeur les caisses envoyées à la cour de France, à l'exception de la Vestidura del Inca, réservée pour le cabinet du roi; mais Ortega y ajouta de son chef une partie des vases péruviens. Ce fut un nouveau grief de Dombey contre le savant espagnol, et il ne lui pardonna jamais cette mainmise sur le fruit de ses peines et de ses recherches.
Dombey avait fait une abondante récolte de plantes dans la région montagneuse de Chauchin , où « l'on rencontre en peu d'heures toutes les saisons de l'Europe » , et par suite une flore extrêmement variée. Ses récoltes lurent encore plus abondantes dans la vallée de Tarma , située à
t') Lettre à Antoine-Laureot de Jussieu. D' Hamy, p. 7, n. 1.
plu0 de 3,000 mètres d'altitude, dont il fit pendant cinq mois le centre de ses excursions; ï n y trouva pas moins de vingt-trois genres nouveaux, quil dédia suivant son habitude à des savants contemporains ou k des amis personnels. À ia fin de 1779, Dombey rentrait à Lima ^^^ avec plus de trois cents espèces de plantes, la plupart nouvdles; mais il n'avait pas aflronté impunément les fatigues de cette longue excursion, fatigues accrues «ficore par les soins que, durant une épidémie de peste à Tarma, il avait prodigués aux malades avec un désintéressement et une charité admirables; les chaleurs de la zone torride, lair suffocant des hautes altitudes avaient ébranlé sa robuste constitution; sa vue même était atTaiblie. Cependant à peine se donna-i-il le temps de se reposer, et dès les derniers jours d avril 1780 il entreprenait dans le bassin de TAmazone une excursion plus pénible encore que les précédentes. Après avoir passé la Cordillère, l'expédition alla franchir le Cerro del Pasco près de la source du Huallaga, principal affluent du Maranon, et le descendit jusqu'à la ville de Huanuco, nouveau centre de recherches choisi parles explorateurs. Dombey s'était rendu seul à travers les forêts de quinquinas et de cocas, dans ce pays enchanteur des chirimoyas, des goyaves et des grenadiUes. B ne s'y arrêta que le temps nécessaire pour se préparer à descendre le Huallaga jusqu'à Cuchero, où cette rivière devient navigable, voyage dangereux à cause des difficultés du chemin , de l'humidité pénétrante qui gâtait toutes les provisions et des piqûres cuisantes des insectes. Les explorateurs n'étaient soutenus que par la joie des belles trouvailles qu'ils faisaient sans cesse , et par l'émulation qui régnait entre botanistes et dessinateurs, émulation telle qu'en quittant Cuchero, ils emportèrent plus de cent dessins et autant de descriptions d'espèces nouvelles.
Malgré les fatigues de cette longue excursion , Dombey, tout en mettant en ordre ses herbiers, rêvait d'une expédition encore plus lointaine, qui l'eût conduit de Huanuco jusque sur les bords du Para ; une insurrection des Indiens qu*il contribua à apaiser l'empêcha de mettre en entier son projet à exécution. Il ne poussa c[ue jusqu'à Huanuco et revint dès la fin de mars 1781a Lima. Il avait appris peu auparavant ia perte de ses collections; sans se laisser abattre par ce contretemps , il s'appliqua courageusement à reconstituer, à l'aide de ses doubles, ses herbiers perdus. Épuisé par les fatigues qu'il avait eu à supporter, il pariait de rentrer en Eiu*ope; mais avant de regagner sa patrie, il résolut encore de visiter le Chili. Après avoir laissé entre les mains des gardes du Trésor
^*) Avant de regagner Lima, Texpë- du voisinage des Huasa-Huaso, où on (lit ion avait remonté toutes les vallées fit les plus belles découvertes.
vingt et une caisses de ooUections, dont il envoyait l'inventaire à Paris* il partit à la fin de novembre i y85 , entraînant avec lui ses compagnons, et, au mois de février suivant, il débarquait « dans le pays des myrtes et des lauriers ». Mais il croissait au Chili bien d'autres plantes curieuses ou nouvdles, telles que le Lithi^ arbre à 1 ombre dangereuse, le Cùailti verde, espèce à'Oxalis, avec laquelle on prépare des tourteaux rafraîchissants, le Qaillay, saponaire dont Técorce savonn^ise s^rt à dégraisser les laines, le Hulgue, une gratiole apéritive et purgative, le pin d'Âraucanie, — un Araucaria, — « droit comme une flèdie », dont il signala lutilité pour les constructions navales, etc. Toutenheri)orisant, Dombey eut occasion d exercer ses talents professionnds et sa charité habituelle, pendant une peste qui désola cette belle contrée. On voulait le garder à la Conception; ii refusa les offi^s brillantes quon lui faisait, et après un séjour de quatorze mois dans cette ville, il se rendit à Santiago. A peine y était-il arrivé que le Régent de TAudience royale le priait d aller examiner une mine de mercure ^ngnalée dans la province de Coquimbo , ainsi que les autres carrières qu'il rencontrerait sur sa route. Malgré sa santé délabrée, il n'hésita pas à entreprendre ce voyage de près de cent lieues , et il le prolongea encore en s'avançant jusqu'à C^piaco , où il découvrit un gisement de cuivre muriaté, — Yatacandte.
Cependant sa vue s'afikiblissait de plus en plus, et durant sa dernière excursion , il fut atteint de surdité. « Quand on est sourd et aveugle , écrivait-il à A.-L. de Jussieu^^^ on n'a, je crois, plus rien à faire que de plier bagage et de se m^tre dans un coin pour ne pas être h^irté par les passants. » Si l'on ajoute qu'il souSrait par surcroît du scorbut, et qu'il fut aussi atteint d'une dysenterie que vint encore compliquer le bichoy on comprend la légitimité de ses plaintes; et toutefois, presque mourant, il travaillait, sans discontinuer, à mettre ses collections en état d'être embarquées. Il eut la joie d'achever sa tâche, et, triomphant du mal, il put, malgré sa faiblesse et ses sou£Rrances, avec les soixante-treize caisses qu'il avait préparées, partir, le i k avril i 784 1 de Lima , où il était revenu du Chili, pour regagner l'Europe. Il n'avait que li% ans et avait à peine atteint le milieu de sa carrière; mais sa force était brisée avant le temps, et il ne vécut presque plus que pour soufinr. M* le D** Hamy a raconté avec émotion les dernières années si tristes du zélé naturaliste, son voyage périlleux jusqu'à Rio Janeiro, son s^our dans cette capitale, séjour qu'il mit à profit — sa santé s'était un peu rétablie — pour faire des excursions fructueuses dans les environs et quelques
<*î Lettre datée de Santiago da Chili le ao août 1785.
utdes aoipiisitions : pierres précieuses, cristaux de rodbe, enfin une magnifique coUection de papSlons, ornement aujourd'hui encore du caliinet entomoiogique du Muséum.
An mois de férrier 17B5, Dombey débarquait à Cadix; mais là de nooveUes épreuves Tattendaient. Les dépenses de la dernière année lavaient réduit à une grande gène, et, dans ces conditions, il se vit obligé de rester de longs mois en Espagne. La pensée du partage de ses collections le révoltait, encore qu'il y eût souscrit avant son départ. Il fallut un ordre de la cour de fVance pour qu'il s'y soumit. Ce ne fut pas tout; il dut faire la promesse solennelle de ne rien publier de son voyage avant le retour de ses compagnons en Europe, s'engager à empêcher qu'on fît paraître les espèces issues des graines qu'il avait expédiées en France, et même désavouer la publication que L'Héritier avait faite des j^antes envoyées jadis au Jardin du Roi. Ces mesures mesquines et vexatoires étaient pour Dombey autant d'affronts , dans lesquels il croyait reconnaître la main d'Ortega. Le partage des collections donna lieu à des incidents pénibles; la douane brisa brutalement les caisses qu'il a\^it apportées; on alla jusqu'à réclamer une partie des trouvailles qu'il avait &ites au Brésil , pays étranger cependant à l'Espagne. Enfin , après un séjour de dix mois à Cadix, Dombey s'embarqua le cœur ulcéré pour le Havre, ramenant avec lui trente-quatre caisses seulement des soixantetreize qu'il avait en quittant le Brésil.
L'accueil qu'à son retour à Paris — il y rentra le 1 3 octobre 1786 — lui fit à l'envi le monde des savants et des amateurs, la curiosité légitime excitée par la vue de ses précieuses collections ^*^ la subvention de 60,000 livres que, sur les instances de Buflbn et de Calonne, le Roi lui acccnrda généreusement, la continuation temporaire du traitement de 6,000 livres dont il jouissait au Pérou , ne purent triompher de la sombre mélancolie, résultat de ses souffrances de corps et d'esprit, dont il avait senti les premiers symptômes à Cadix ; au moment où on le supposait occupé à rédiger, à l'intention de Louis XVI, la description des provincei du Pérou et du Chili qu'il avait visitées, il quitte brusquement Paris, et errant tantôt à Gex, à Lyon ou à Tullins, il se croit en butte aux persécutions de D. Galvez et d'Ortega, «cause de tous ses malheurs ». Un article de la Gazette de Madrid y dont on lui attribua, on ne sait trop pourquoi , la paternité ; la publication des Stirpes novae de I /Héritier, pid[)lication dont on le rendit responsable, encore qu'elle se fût faite à son insu et qu'elle ne portât que sur les plantes envoyées neuf ans
Mémoires secrets de la népublique des Lettres, t. XXXI, p. 4o.
auparavant à Buffon, ces incidents, sans importance en soi, achevèrent de troubler sa raison. Sous le coup du délire dont il était atteint , il brûla tous les papiers qu'il avait emportés avec lui : descriptions géographiques , notes niédicaiès ou d archéologie indienne, observations barométriques faites pour Lalande, mémoire^ sur les mines du Pérou; il n épargna aucun de ces manuscrits précieux composés au prix de tant de fatigues et de dangers. Et pendant six années entières il reste à Lyon, en proie à son hmneur noire, étranger à toute recherche scientifique, et n'ayant prescpie d'autre distraction que quelques promenades sans objet. Le siège de Lyon le rappela un instant à la réalité; il s'engagea comme officier de santé à l'hôpital militaire. Mais le spectacle de la ville prise et à moitié détruite jeta un nouveau trouble dans tout son être; il se hâta d abandonner ce « lieu de carnage et de dévastation » et revint à Paris.
On cherchait alors un savant qui pût aller « présenter aux États-Unis l'étalon des nouvelles mesures ». Des amis de Dombey le désignèrent au Comité de salut public; il fut accepté et chargé de cette mission; elle devait lui être fatale. Le brick américain sur lequel il s'était embarqué dut relâcher aux Antilles. Dombey arriva à la Pointe-à-Pître au moment où une partie de la Guadeloupe s'était soulevée; compromis involontairement dans la révolte, il fut arrêté. Remis presque aussitôt en liberté, il reçut l'ordre de se rembarquer sur le vaisseau qui l'avait amené. Mais à peine avait-il quitté la rade , que ce vaisseau lut attaqué par deux corsaires, auxquels il lui fallut se rendre. Dombey, reconnu, fut arrêté et interné dans i'ile de Montserrat, où la maladie et le chagrin eurent bientôt terminé sa carrière. La nouvelle de sa mort ne parvint à Paris que près de six mois plus tard (i8 octobre lygA)^^^. Ainsi périt, loin de sa patrie et dans l'horreur d'une prison , Joseph Dombey. Depuis longtemps il se survivait à lui-même; mais les découvertes c[ue, pendant les sept années qu'il passa en Amérique, la variété de ses connaissances lui permit de faire dans les domaines les plus divers, lui assignent une place à côté des plus grands voyageurs. Ses fouilles ont fourni les premiers éléments d'une étude ethnographique de l'ancien Pérou; elles ont montré , remarque M. le D' Hamy, l'existence de deux civilisations parallèles, localisées l'une au bord du Pacifique, l'autre dans TEntre-Sierras. Comme médecin, il a éciît des mémoires, malheureusement perdus, sur quelques-unes des maladies endémiques de l'Amérique, — l%ticfco, Yata, ia peste, — qu'il avait observées au Pérou et au Chili. H a enrichi la
^^^ Dans un chapitre suivant , le xi', le et donné quelques renseignements utiles D' Hamy a raconte l'histoire de la pu- sur la Flora Peruana et Chilensis de Ruiz blication des Stii'pes. novae de L'Héritier et Pavon.
zoologie d'espèces curieuses, inconnues jusque-là. Nous l'avons vu chargé d'expertises chimiques délicates et utiles , et la minéralogie lui doit entre autres la découverte de ïeuclase, roche singulière qui n'a été vue qu'au Pérou, et de Yatacamite, qu'il rapporta du haut Chili. Mais c'est surtout à la botanique qu'il a rendu les plus signalés services; les herbiers formés par lui ne renferment pas moins de 60 genres nouveaux et j3oo espèces, dont un certain nombre se sont depuis lors répandues dans l'Europe tempérée ^^l Deleuze, son biographe, n'en comptait pas moins de 35 qui y étaient déjà acclimatées ^^^
Il faut donc saluer en Dombey un bienfaiteur de l'humanité, et M. le ly Hamy a bien mérité de la science en rappelant sur lui l'attention , et en nous donnant de ce naturaliste aussi zélé que malheureux une biographie excellente dans sa brièveté (p. i - cvi). Mais il n'a pas borné là sa tâche ; il a fait suivre sa notice historique d'un recueil de lettres de Dombey à Thouin (p. 1-2 1 2) et à divers (p. 2 1 3-3o4 ), — entre autres à x\ntoine-Laurent de Jussieu, Séguier, Lavoisier, L'Héritier, Necker, d'Angiviller, etc. ; — enfin il y a joint un choix de pièces relatives à sa mission (p. 3o5-422), — instructions diverses , lettres de ses protecteurs ou de ses amis^'\ certificats des services qu'il avait rendus aux agents du gouvernement espagnol, — avec l'inventaire des collections envoyées directement du Pérou au Cabinet du Roi (p. 423-43o), et même la généalogie de la famille du voyageur. Si l'on ajoute que cinq planches , dont une carte des itinéraires de Dombey au Pérou, accompagnent cette belle publication , on voit que M. le D' Hamy n'a rien négligé pour en augmenter l'intérêt et la rendre digne du haut patronage sous lequel il la présente ^*l
Charles JORET.
^*^ (]omme la Salvia formosa L'Hér.
et la verveine à odeur de citron {Verbena tîiphylla L*Hér.).
^'^ M. le D' Hamy a reproduit cette liste dans la note 2 de la page civ.
^'^ Il faut signaler surtout la correspondance d'Ortega avec Thouin, les lettres de Santiago de Bordanave, chanoine de Lima, avec A.-L. de Jussieu,
les extraits de la correspondance de Vergennes (p. 338-356 ), la coiTespondance d'A.-L. de Jussieu (p. 357-363) , d*Andi*é Thouin (p. 364-38 j) et de L'Héritier.
^*^ «Ce livre est publié sous les auspices de TAssociation française pour l'avancement des sciences et de M. le duc de Loubat » , lit-on au verso du titre.
IVirriVI Bit SATIOIAlK.
602 G. PA1\ISET.
TÉMOIGNAGES ANGLO-FRANÇAIS SUR iSià ET Î815.
Henry Houssaye. i8ià et 18i5. Paris, Librairie académique Perrîn, 4 volumes, ^7*, A6% 46^ et 20^ éditions, 1905.
I. Tout a été dit sur Tadmirable ouvrage de M. Heniy Houssaye ^^l On a loué comme il convient ia précise sobriété de la forme, la clarté et la vie intense du récit. Le lecteur devient le contemporain des événements. Il les revit, comme Tauteur les a vécus. L'œuvre dart émeut quand Tartiste est ému. On sent que M. Houssaye a subi toutes les douleurs , les espérances vaines et les effondrements des années terribles , et on les subit avec lui. Sa personnalité disparaît. Tl ne reste plus que « la France crucifiée )». Pas une « phrase d'auteur » dans les quatre gros volumes de iSlà et 18i5 , pas de considérations, de réflexions ou autres digressions éloquentes. Les faits seuls parient ; les faits nombreux , solides et ordonnés, comme les soldats de la Grande Armée, mais plus vrais que ne le furent jamais Taiieyrand et Fouché. Si le livre de M. Houssaye restera comme un des chefs-d'œuvre de fécoie historique françaisef contemporaine, cest quil a su réaliser en toute harmonie lailiance si rare et si difficile de Tart ie plus achevé et de la science la plus érudite. Pour une fois , les gens du monde et les historiens de profession ont été mis d'accord. D'ordinaire , les deux publics n'agissent guère l'un sur l'autre , et les comptes rendus publiés dans les revues techniques n'ont sans doute contribué que pour une faible part au succès de librairie qu'atteste un nombre prodigieux d'éditions.
Mais il est probable que M. Houssaye n'aurait pas été tant lu, s'il avait été moins savant. L'historien d'Alcibiade , d'Athènes , de Sparte et du premier siège de Paris, en l'an 82 avant l'ère chrétienne, a pris au maniement des textes anciens, qui sont rares et d'interprétation compliquée, l'habitude nécessaire de la critique. Il n'écrit que d'après les sources originales. Il les connaît à fond et il sait choisir les meilleures. L'on dresserait une bibliographie presque complète des documents relatifs à la campagne de France, à la première Restauiation , aux Cent jours, à
^*' Dans la Revue napoléonienne , IV, ractéristiques et les plus autorisés (par
190/4-1905, p. 3o5 et suiv., M. All>ert MM. de Broglie, Jules Simon, Anatole
Lumbroso a groupé en un a microcosme » France , Albert Sorel , Ernest-Charles ,
quelques-uns des jugements les plus ca- René Doumic , Emile Faguet).