DEUXIEME ET DERNIER ARTICLE ^^K
IV. H est trop dair qu'une épopée dédiée à Tempereur par un poète de cour, et que l'empereur a favorablement accueillie ^^^ doit être au plus haut degré une œuvre orthodoxe. Et ce nest pas ce qu'il y a de moins étonnant pour nous dans la Thébcudcy qu'elle ait été jugée tout à fait inoffeDsive sous un prince accusé par la rumeur publique, entre autres crimes, d avoir mis fin aux jours de son frère ^^^. Si toutes ces vieilles fables ont encore une portée comme expression des passions humaines (et le développement que Stace leur donne parfois su£Braît à le prouver), comment ont-elles pu paraître sans danger? Remarquons en effet que le poète ne cherche pas à fuir le parallèle qui s'oÉBre à lesprit entre la Théhàide et f histoire de la société romaine; au contraire il a eu soin de laccuser dès le début, peu après sa solennelle invocation à Domitien. Dans leur lutte fratricide Etéode et Polynice se disputent un pauvre royaume, où les arts sont encore inconnus; ils foulent aux pieds toutes les lois divines et humaines pour une satisfaction misérable : « Un métal épais ne resplendissait pas encore sur les lambris; on ne voyait pas les marbres éclatants de la Grèce soutenir des atriums assez larges pour que la foule entassée des clients pût s'y dérouler; des lances ne veillaient pas sur le sommeil agité des rois; un poste ne géînissait pas en
attendant, le fer à la main, cdui qui devait le relever Que ne
s'agissait-il au moins de conquérir au prix d'un si grand crime un empire limité par les deux pôles , un empire que contemple le soleil quand il prend sa course au seuil de l'Orient et quand il se retire par la porte de l'Ibérie.^ De conquérir les régions lointaines qu'effleurent à peine ses rayons obliques et que glace le soudle de Borée, ou les régions attiédies par les chaudes vapeurs du Notus? Que ne s'agissait-il de rassembler sous une seule main toutes les richesses de Tyr ou de la Phrygie? » En d'autres termes de pareilles fureurs se comprennent encore quand elles sont allumées par l'ambition de s'élever au rang suprême dans l'empire
(•) Léon Legras, Étude sur la Thé- ^'^ Thêbaide,X\\, Si à^
baïde de Stace, i vol. in-8'. Paris, ^^^ Sur les bruits malveillants aux-
Société nouvelle de librairie et d edi- quels donna lieu la mort de Titus voir
tion, 1906. — Voir le premier article Gseii, Essai sur le règne de l'empereur
dans le cahier d*octobre 1906, p. 555. Domitien, p. 29.
LA THEBAÎDE DE STAGE. 583
romain. On ne saurait parler plus clairement. Cette antithèse n empêchera point du reste le poète d'oublier h tous moments la rude simplicité du monde primitif. Après s'être ainsi mis en règle une fois pour toutes avec la vérité historique, qu'il connaît parfaitement, il décrira par exemple les statues de bronze rangées dans r« atrium » du roi d'Argos^^^. Tant il est vrai que l'anachronisme qu'on lui reproche est chez lui prémédité; disons mieux : il est pour les contemporains le sel de tout poème épique. Comment ne serait-il pas pour nous celui de la Thébcade ? Mais alors, si c'est Rome que nous avons partout sous les yeux, on pourrait supposer qu'il y a une audace singulière à raconter, sous les noms d'Œdipe et de ses fds, les crimes d'une famille souveraine. Heureusement Stace est protégé par deux ou trois principes, universellement admis dans le monde où il vit, et qui sauvent tout. 11 pense et il parie comme Domitien lui-même l'aurait fait, comme il l'avait fait probablement dans son propre poème sur l'incendie du Capitole.
D'abord il est bien entendu que personne ne songe à rétablir un gouvernement libre. Quand arrive le moment où Etéocle doit céder la place à son frère en vertu de l'accord conclu entre eux, la foule commence à se séparer silencieusement du chef de l'État , « a principe » , et , suivant la coutume des peuples, tourne ses sympathies vers celui qui va venir :
et, qui mos populis, venturus amatur.
Rien d'éloquent comme la simplicité de cet aveu. Alors parait brusquement un personnage qui déplore à haute voix le malheureux sort de Thèbes déchirée entre deux souverains néfastes : l'un la tient asservie, l'autre la menace. Nous sommes assez tentés de penser que cette protestation est amplement justifiée quand les deux rivaux s'appellent Etéocle et Polynice. Mais le discours reste sans conclusion, f orateur est un inconnu; pis encore, c'est un de ces hommes « qui dans leur bassesse ne songent qu'à empoisonner de leur venin tout ce qui s'élève et ne consentent jamais à courber la tête sous l'autorité des chefs ^^^ ». Quel beau langage un Accius aurait pu prêter à ce révolté , au temps où les noblas sentences de la tragédie latine soulevaient des tempêtes parmi les spectateurs! Dans la pensée de Stace l'orateur anonyme qu'il introduit ici appartient manifestement à la lignée de Thersite.
Eln second lieu personne n'est jaloux de défendre les empereurs qui ont précédé la dynastie flavienne; les jugements les plus sévères sur leur vie publique et sur leur vie privée peuvent se donner un libre cours et il
' Thébaïdc, 11, -.114. — ^'' Thébaîde, I, 168-196.
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semble même qu'il soit de bon ton de ne pas les ménager. Stace dans ses petits poèmes a nommé tous les princes de la maison des Jules, César et Auguste avec un dédain aHecté^*^ Claude avec une pitié railleuse, Caligula et Néron avec la chaleur d'une vertueuse indignation ; quand il le faut, il n'épargne point les épilhètes flétrissantes et le nom de « tyran » se présente de lui-même sous sa plume; il venge la mémoire de Lucain, il rappelle l'incendie de Rome et le meurtre d'Agrippine aussi franchement que Tacite le fera sous Trajan^*^^. Si donc les lecteurs de la ThéhaUe reconnaissent un ou plusieurs de ces mauvais maîtres dans Œdipe, Etéocle ou Créon, ils peuvent le dire tout haut. Enfin comme en théorie le gouvernement impérial ne ressemble à aucun autre , les traits dirigés contre la monarchie ne peuvent l'atteindre, ou du moins il n'y a pas de rapport entre l'empire et la monarchie tant que l'empereur est bon ; pour la cour, l'empereur actuel est toujoiu^s bon tant qu'il dure, et, comme cest là la vérité officielle, on le flatte en dépeignant les rois sous les couleurs les plus noires; car c'est donner à entendre qu'il ne saurait être confondu avec eux. Les personnages de la Thébaïde ont donc joui de l'immunité accordée au tyran de la tragédie et des écoles de rhétorique. Le type de la monarchie héréditaire et absolue, il faut l'aller chercher dans l'empire desParthes^^^; Rome, jusque sous un Domitien, respecte cette fiction , que toute royauté est détestable par elle-même. « Qu'y at-il de sacré pour les rois? » dit Stace avec conviction ^^K Créon est à peine maître de Thèbes que déjà il de\îent mauvais ^^K II est vrai que le sublime dévouement de Ménécée rachète tous les crimes de sa famille; mais lui-même tombe « victime de la royauté ^^^ » et nous ne savons pas ce qu'il aurait été s'il avait exercé le souverain pouvoir. 11 y a pourtant dans la Thébaïde deux rois justes et sympathiques : Adraste et Thésée; le second nous apparaît au dénouement dans une sorte d'apothéose, en vengeur des lois de l'humanité; c'est que déjà dans les Suppliantes, où Stace a été le chercher, le héros athénien n'est pas un roi conime un autre; il gouverne une ville libre, à laquelle il a donné l'égalité de^ suffrages ; il ne peut déclarer la guerre sans consulter l'assemblée du peuple ^"^. Kn passant chez le poète latin ce personnage n'a rien perdu de sa séduc-
''^ Il nomme Tibère sans le jnger, ^*^ Thébaïde, VIII, 286.
Silves , 111 , 3 , 66. ^*) Ibidem , II , /|88.
(*) Silves, I. 1, 86; 5, 64; II, 7. 58, ^'^ XI, 648; cf. 283, 579, 684.
61,100, 119; m, 3, 69-71, 76; IV, 3, '^'^^ XI, 283.
8, 60; V, 2, 32. Voir au contraire sur "' Euripide, »Sap/)/ûi/i/e5, 352 , et 4o3-
Vespasien, I, 1, 3i, 95; III, 3, i4o; 455. IV, 2, 58; V, 2, i38;^ Thébaïde, I, 23.
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tion et il a pris une majesté toute romaine, on pourrait même dire impériale; car il est facile de voir d'où est venu le modèle. Thésée, après une campagne glorieuse , rentre dans Athènes au milieu d une pompe triomphale dont tous les détails ont été observés sur le chemin du Capitole; et quand, cédant aux supplications des Argiennes, il a décidé de marcher contre Créon, il adresse à ses troupes une adlocatiOf où Stace a fait vibrer avec une réelle éloquepce les grandes et nobles idées que Rome , après Athènes, représente dans le monde : t Vous qui allez défendre avec moi les lois des peuples et les droits du monde entier, soldats, <'»levez vos courages à la hauteur de nos entreprises . . .
Terraiiim Icges et inundi foedera meciini Defensura manus, dignas insuiiiite mentes Coeptibus ^'^
Le Thésée d'Euripide, passablement raisonneur et bavard, est devenu un imperator sobre de discours, mais capable de trouver à Toccasion les paroles fortes , altières et solennelles qui entraîneront un auditoii e romain. Stace n'a eu garde d'attirer l'attention sur le caractère particulier de la royauté athénienne ^^^ ; il a laissé à Euripide tous les passages où il était question de liberté et d'égalité; il a seulement retenu, en leur prêtant la sonorité latine, ceux qui pariaient du droit des gens outragé et défendu, (i'est un peu avec le même accent qu'Adraste réconforte Polynice humilié d'avoir à nommer son père et sa mère ; pourquoi rougir des crimes dont on n'est pas responsable soi-même ? L'hérédité du déshonneur est une injustice sociale; la faute des pères ne nuit pas à leurs descendants :
Nec cidpa nepotibus obstat^^^
Flagrant anachronisme d'idées, mais belle maxime et beau vers ! Nous reconnaissons ici l'influence de la philosophie. Elle n'est pas moins évidente dans l'Imocation à la Terre ^*\ morceau d'un sentiment vraiment religieux, où le poète a fait son profit des idées stoïciennes sur l'homme citoyen du monde; on n'écrit pas, sans avoir reçu le don, des vers oommt» ceux-ci :
Oniiie hoinini natale solum; nec te, optiaia, saevo Tan(iiiani humiies populos deceat dlstinguere fine, l ndiqiie ubiqiie tues; raaneas commimis!
Ainsi les premiers lecteurs de la Thébàide ont pu y retrouver leurs propres souvenirs, des impressions qu'ils avaient déjà éprouvées eux-
'> Thébàide, XII, 6/n. '^ Thébàide J , 6H2'(kp.
' H y fait cependant une allusion •^ VIII , 3o3-338.
discivte, Xll, 61 3, ()i/|.
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mêmes , des théories qui leur étaient chères. Y a-t-4i beaucoup de poètes qui soient arrivés à la glc»re en dédaignant tout à fait ce moyen d action, et pourquoi se seraient-ils diminués en l'employant?
/ V. Si Ton voulait achever de rendre à la Tkébaîde la vie qui Tanimait autrefois, il faudrait monti^r encore lactualité de certains tableaux, où nous ne pouvons aujourd'hui la découvrir sans étude; Stace a rappelé parfois, dans ce poème mythologique emprunté à la Grèce, des institutions et des coutumes qui nous sont devenues étrangères, mais qui étaient encore très florissantes au moment où il écrivait. On a dit et répété avec juste raison que Stace, comme Virgile, est trop éloigné des âges primitifs pour en reproduire exactement les moeurs; mais il en est tout de même plus rapproché que nous. La plus grande partie de son sixième chant décrit la première célébration des jeux de Némée; le lecteur moderne a un effort à faire pour s'intéresser à cet épisode; les tableaux du même genre tracés par Homère et par Virgile lui paraissent d'une supériorité ti'op écrasante. On aurait tort cependant de ne voir là qu'une copie dont les livres auraient fom'ni tous les éléments. Les jeux de Némée étaient encore vivants à la fin du premier siècle et ils attiraient des concurrents venus des contrées les plus diverses non seulement de la Grèce, mais de l'Italie; le père de Stace y avait assisté; il y avait remporté au moins une des couronnes proposées aux gens de lettres. Comment n'aurait-il pas parié à son fils des luttes gymniques qui s'étaient livrées en sa présence? M. Legras observe que Stace a mentionné certaines épreuves dont il n'était pas question dans Y Enéide, La raison en est simple : c'est qu'il a reproduit exactement le programme réglementaire des jeux de Némée , tel qu'on l'appliquait de son temps, et nous en avons la preuve dans d'autres autem^s dont on a réuni les témoignages. Voilà ce qu'il faudrait nous dire pour nous failli comprendre l'intérêt de ce passage. I^ course des chars y tient, comme chez Homère, une place tout à fait prépondérante ; nous n'avons pas lieu d'en être surpris si nous songeons que depuis l'époque homérique la passion des anciens pour cette sorte de jeux n'a fait que s'accroître ; elle est à son comble sous l'Empire ; nous le voyons assez par les monuments, surtout par les mosaïques de cette époque. Lorsque le poète cite les noms des chevaux, décrit la couleur de leur poil et rapporte leur généalogie, lorsqu'il suit leurs évolutions dans la carrière, montrant les chars qui se brisent et les cochers qui roulent dans la poussière, les dieux mêmes qui intemennent pour arrêter ou favoriser les concurrents, Rome, n'en doutons pas, a vu là autre chose qu'une pâle imitation de \ Iliade; si ce morceau a été lu en public, les audÛteurs
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n ont pu qu en admirer Texactitude et l'éclat : iequd parmi eux n avait jamais ressenti les émotions du Grand Cirque?
Il y aurait lieu de faire les mêmes observations à propos du merveilleux. Les apparitions, les évocations, les oi^cies, les songes prophétiques avaient déjà beaucoup servi dans Tépopée ; il est assez légitime de se demander comment des gens cultivés pouvaient encore prendre quelque plaisir à voyager à traversées régions surnaturelles, si souvenî explorées et si minutieusement décrites par tant de générations de poètes. L'histoire de la magie, depuis que nous la connaissons mieux, nous fournit ici la réponse; elle nous montre que la société de Tépoque impériale, depuis les plus basses classes jusqu'aux plus hautes , a interrogé le ciel et f enfer avec une curiosité inlassable , peut-être même plus fébrile qu'auparavant. A plusieurs reprises Stace évoque devant nous les habitants du monde souterrain , ombres humaines ou puissances du mal. Il n'a pu se tenir d'écrire, lui aussi, sa Nekaia^^K Avec certains philosophes il admet bien que la divination, sous toutes ses formes, est plus malfaisante qu'utile; mais il ne doute pas un instant de son elficacité -^. Il fait seulement, comme tout bon Romain respectueux des lr)is , une distiiMîtion entre la divination permise et la magie sacrilège ^^^. Celle-ci en efiet a attiré sur elle depuis très longtemps les rigueurs des chefs de l'Etat; mais tout le monde, sans en excepter les empereurs, la pratique en secret et même on lui attribue d'autant plus de puissance que ces inteixlictions répétées l'ont entourée de plus de mystère. Tirésias, un des princes de l'art divinatoire, sait bien qu'il est abominable de déterrer les cada>Tes et de les mutiler pour faire servir leurs restes à des incantations magiques; il vovKbrait bien ne pas recourir à de pareils procédés , lorsqu'il appelle hors des enfers l'ombre de Laïus; mais il a peur d'y être contraint et il les tient en réserve comme suprême ressource. Enfin le pâle cortège des ombres qui précèdent celle de Laïus commence à apparaître; il était temps : impatienté de leurs lenteurs, Tirésias lançait déjà son quos ego, . .!^'^K l'auguste devin allait se transformer en sorcier. H y a donc dans le vaste champ des sciences occultes un domaine que les lois ont entouré d'une fragile barrière souvent franchie, souvent même imperceptible à force d'avoir été foulée aux pieds. Stace, en homme prudent, n'a pas voulu la franchir; bien loin qu'il faille voir ici une imitation de Lucain ^^\ il est clair au contraire que l'auteur de la Thébaïde a délibérément condamné la fameuse scène de sorcellerie de la Pkarsale. Mais comme son devancier, et par sa réticence même, il
(^> Thehaïde. JV. 4o6-645. •"> III, 509 : Tkessaïkum nefas.
i'ï Ibidem, III, 547, 565; VI, 9.3/1- *' IV, 5oi 5i8.