UN CATALOGUE ROMAÎN D'ŒUVRES D'ART
i. Nicole. Un catalocfue d'œuvres d'art conservées à Rome à l'époque impériale. Genève, 1906.
Pour remercier les savants qui avaient rédigé à son intention un volume de Mélanges, dont j'ai parié dans le Journal'^', M. J. Nicole vient
Journal des Savants , igo6, p. i64.
UN CATAI.OGUE ROMAIN D'OEUVRES D ART. 609
de publier un papyrus latin de la collection de Genève. H y voit Ténumération d'une série d œuvres dart, rédigée vers la fin du îf siècle ou au début du m* siècle. «Dans les quinze premières lignes, dit-il, et dans les neuf dernières (ai-ag), il s agissait de statues et de groupes de statues, dans les autres (i 4-^2 1 ) de bas-reliefs. . . La statue, le groupe ou le bas-relief était désigné d'abord à l'accusatif; puis venait au génitif le nom de l'artiste. Après ce nom un point était marqué , de façon à détacher en quelque sorte le titre où l'étiquette de l'œuvre. Régulièrement, ou le plus souvent, le titre de l'œuvre était suivi d'un texte qui en donnait la description rapide et finissait par quelques mots de son histoire. » La brochure n'étant pas, je crois, dans le commerce, je reproduis ici le texte du papyrus avec celles des restitutions proposées par M. Nicole qui paraissent admissibles.
1 WSXes. a Mercurio ebriu
2 djegitis geruntis
3 mmKmmhh[o]sfii3hus^immm
i iStttalem. artifici6ru[m] MMWMKofillo
5 ^o Atiiiis. Herculem G[iycoD]is. fui
6 em migrationîs. Vestam MBiPR Vener
7 ionis. t[e]r[i]t uiam honôrum et o[f]fici6rum
8 Olympium miiitiae Mar[t]em eas Nero
9 Lîbenijin patrem infantem WMBBÊts in dor[so]
I o [ei]dein artifici. Mineruam arKWui
I I onos. Saturnum Nauclfejri. Nep[tun]um
1 2 reg[i]s infantis. Sarapin. de ce[t]e[r]is s[tatu]is n
1 3 Caes]ar înfans. éuentum qua[i]ein [Aegy]ptus i4 * MS^[e]xpo[l]iati6nis. aut Mercu[nu]s WSMk i5 p]eregri[n]a[n]te Iside imp[i]a co[h]o[rs
1 6 WÊBÊ& Aegipan. de causa Vndi ^WÊStl^ MSMfmutatiône AnubiidGklilSMRSiMK
1 7 q[ui]bus ex responsu [f]urti[in] Apoll[i]nem
1 8 qi[m]Ystem. in begil[li]s coronis fr
19 I^KifremFersefonen. defu[n]ctlJlSi@S^ 30 antiquis spécubus. Men[e]ruam
1 1 quum deaugureturif Sila[n]u[s] i
11 (ledicationis dilBHISre àSKMM&W^^iÊ^SSXL
1 3 Castorem Tiûn[i> tn WmK^mmSmmM»,
i!x 91l^[L]ibertatem D[a]eir[o]n]i]s. eburVr
tT) ^^mÉiGordi[u]m negoci
16 [Mer]curium Olympium sifon
27 [Me]rcun[u1m adu ilfiàMUi^^SMME
On voit quel intérêt aurait ce papyrus pour l'histoire de l'art antique rt pour celle des œuvres de sculpture transportées à Rome , si la mutila-
NAVAJITS. 78
610 R. GAGNAT.
tion du texte ne rendait pas impossible toute tentative sérieuse de compléments. M. Nicole a essayé pourtant de deviner ce qae cachaient ces misérables lambeaux. Quelques points paraissent assez scdidement établis.
A la ligne 5 , il semble bien qu'il soit question d'un Hercule deGlycon. « Le vide équivaut d une manière exacte à la place de cinq lettres. De plus, on distingue, au-dessous de cette lacune, et au-dessus du texte correspondant de la ligne 7, des traces qui, par leur forme et leur disposition, marquent le prolongement inférieur du / et du n que nous restituons. » Ensuite viendrait une description : fàl[tas cloua] o\ifal[cibir clava]. — L'Hercule de Glycon, appelé Hercule Famèse, est aujourd'hui au Musée de Naples; c'est de lui ou d'une réplique qu'il s'agirait ici. D aurait été apporté à Rome, d'après la conjecture de M. Nicole, par quelque Atilius (1. 5), en même temps que d'autres statues citées ensuite (1. 6 : [ejnsd\em migrationis).
A la neuvième ligne , il est très probablement question d'un Bacchus enfant porté sur le dos d'im autre personnage. Pline l'Ancien signale précisément une représentation de cette espèce, un groupe de quatre Silènes dont l'un Libemm patrem pcdla velatam Tiumeris prcufert, tandis qu'un autre ploratas infantis cohibet.
Ënfm à la ligne 1 1 se lit le iK)m d'un sculpteur appelé Nauclerus. Or Pline (XXXIV, 80) cite un certain Naucerus, dont le nom singulier avait attiré l'attention des critiques et appelé la correction Nauclerus. Le papyrus de Genève la confirme.
R. GAGNAT.
Paul Jacobsthal. Der Blitz in der orîentaUschen uni griechischen Kunst, Ein formgcschichtlicher Versuch. Berlin , 1 broch. in-8*, 60 p. et à planches. — Berlin , Weidmannsche Buchhandlang , 1906.
L*étude de M. Jacobsthal sur le fondre dans Tart oriental et grec est un exemple de Tintérêt que peut présenter, lorsqu'elle est bien conduite, une dissertation archéologique même consacrée à un point de détail.
L'auteur n'avance pas une affirmation sans Tappuyer sur des exemples, et c'est ainsi que, — sans parier d'une planche de monnaies et de deux reproductions photographiques consacrées à une faïence égyptienne du Musée académique de Bonn et à un chapiteau de Pergame à Berlin , — 71 figures mettent sous les yeux du lecteur les différents types signalés. D ne suffît pas , toutefois , d'énumérer des monuments; il faut les classer logiquement et dégager, s'il se peut, le fil conducteur qui relie Tun a Tautre. M. Jacobsthal n'y a pas faîHî. Des divisions très nettes de ses paragraphes , comme des quelques pages de conclusion qui terminent son étude , res-
soldent les coDstaUtions suivantes. Il semble que la représentation de Téclair, à son origine, appartienne, pfaitôt qu'à TEg^pte pauvre en plnies et en orages, à la Eab^onie et à TAssyrie , et elle est constitaée , comme celle du feu en général , par des lignes brisées en zigzags ou ondulées, d*abord bipartites ou plus souvent tripartites. Les Grecs, après avoir à Tépoque archaïque représenté aussi le fondre par une double bâche, empruntent à rOrient lexpression par lui inventée, mais en la transformant d*aocord avec la conception dont témoignent les sources littéraires ou ridée de fleur est associée à ceUe de feu. De là le foudre figuré à Tétat de fleur ou de bouton. L*art spécialement ionien s'en tient là; mais, pris dans son ensemble et dans sa plus grande extension , l'art grec double le symbole , comme d'ailleurs avait aimé à le faire, dès le viii* siècle, Tart assyrien. Le foudre s y présente donc soit sous la forme d'un bouton , soit surtout sous celle d'une fleur redoublée , et c'est cette dernière forme, la plus fréquente de beaucoup, qui, supplantant en Italie la forme ionienne introduite avec les Étrusques, devient d'une manière générale^ à Tépocpie hellénistique, dans ses dérivés divers, l'image du foudre.
Etienne Michok.
DoM H. Lbclbhcq. L* Espagne chrétienne, i vol. in-ia. — Paris, Lecofiire, 1906.
Dom Leclercq venait à peine de publier une étude d'ensemble sur V Afrique chrétienne, qu'il entreprenait une monographie analogue sur V Espagne chrétienne. Il l'a terminée avec une rapidité merveilleuse, un peu inquiétante, en poursuivant bien d'autres travaux. Tout en admirant cette compétence universelle , on a prescpie envie de crier gare.
Une monographie de l'Elspagne chrétienne présentait des difficultés particulières. Sans doute , la matière est beaucoup moins riche que pour l'Afrique ; les documents conservés , documents littéraires ou historiques , sont infiniment moins nombreux. En revanche, le développement des EgUses espagnoles est beaucoup plus obscur, et le terrain a été beaucoup moins défiriché par la criticpe moderne. Donc la base manquait souvent pour un travail d'ensemble. Dom Ledercq paraît s'être proposé surtout de dessiner le cadre, d'indiquer les principales questions, de montrer le rôle des Eglises dans l'histoire générale du pays.
L'ouvrage débute par une assez longue Introduction , qui contient une intéressante esquisse du christianisme espagnol. Suit un «chapitre préliminaire», ou seconde Introduction , consacrée à l'étude des sources : on y relève bien des indications utiles; on y voudrait plus de précision critique et plus de rigueur dans la méthode. L'histoire proprement dite de l'Elspagne chrétienne est divisée en six chapitres : des origines à la paix de l'Eglise (chap. i*') -"Osins de G>rdoae, Prudence (ohap. Il); Priscillien et le Priscillianisme (chap. m); les invasions (chap. iv); conversion de l'Espagne vtsigothique (chap. v); les dernières années, l'inTanon arabe (chap. VI ). L'ouvrage se termine par un appendice chronologique, où se mêlent l'histoire ecclésiastique et l'histoire politique.
Les parties les plus intéressantes du livre sont assurément les chapitres sur Prudence et sur Priscillien. Ici l'auteur était sur un terrain solide : des œuvres originales et des récents travaux critiques il a tiré un tableau assez vivant de TElspagne chrétienne dans la seconde moitié du iv* siècle. Pour la période antérieure , bien des questions restent obscures , et devront faire Tobjet d'une enquête plus précise : cri- ^ne des Elglises espagnoles ; authenticité de certains Actes de martyrs ; circonscriptions ecclésiastiques. Pour la dernière période (v*-vii* siècles), l'histoire de l'Eglise ne se dégage pas nettement de l'histoire des dynasties barbares, des batailles, des
meurtres et des intrigues de cour. Sans doute, on ne peut séparer l*histoire- ecclésiastique de Thistoire politicpe ; mais c'est aiTaire de mesure, et TEïglise devrait rester ici au premier plan.
L*ouYrage de Dom Leclercq, bien qu'il contienne beaucoup de faits et se lise avec agrément, porte la marque d une composition un peu hâtive. C'est un ouvrage de vulgarisation , qui vient avant les études critiques ; un livre d'ensemble qu^anraient dû précéder cent travaux de détail. 11 n'en rendra pas moins beaucoup de services : il rappelle l'attention sur l'Elspagne chrétienne , trop négligée de nos jours , et il fournit un cadre commode pour les recherches à venir. P. M.
K. Waliszewski. Les origines de la Rassie moderne. La crise révolutionnaire (158^iôià); in-8*. — Paris, Librairie Pion, Nourrit et C^, 1906.
Notre regretté confrère M. Rambaud nous a donné un excellent et classique abrégé de l'histoire de Russie. 11 eût été à souhaiter qu'il reprit cet ouvrage , qu'il le développât en une série de volumes dont chacun aurait pu constituer une intéressante monographie. D'autres occupations l'ont détourné de cette Russie qu'il connaissait si bien et , en dehors de quelques études qui n'ont pas été recueillies , il ne lui a consacré en somme que quelques publications : La Russie êpiqae, éditée en 1876 et qui n'est plus au courant de la science, V Histoire, publiée pour la première fois en 1878 et qui a été plusieurs fois réimprimée. Les Instractions aux amhassadears de France en Russie (1890) et un volume d'articles réunis sous ce titre : Français et Russes, Moscou et Sébastopol (1877).
La tâche dont M. Rambaud s*était détourné ou devant laquelle il avait reculé, un étranger l'a entreprise , et , ce qui au premier abord nous parait un peu déconcertant, cet étranger est un Polonais. M. Waliszewski a fait , il est vrai , ses études à Metz et il manie notre langue avec une correction, une souplesse, une élégance que beaucoup d'entre nous lui envieraient. L'Académie française a reconnu ses mérites d'écrivain en couronnant le premier de ses ouvrages historiques. M. Waliszewski a publié naguère en polonais d*importants travaux sur Les Relations diplomatiques entre la France et la Pologne au temps de Sobieski (1873-1883), sur Les Potocki et les Czatoryski et récemment il nous donnait en français un fort agréable ouvrage sur Marysienka, la femme de Sobieski (1901]. Mais ce qui depuis une quinzaine d'années attire surtout son attention , c'est l'histoire de la Russie. Au lieu de nous la raconter sous une forme pragmaticpe depuis l'invasion des Varègues jusqu'au xix* siècle, il aborde cette histoire par épisodes détachés et il choisit de préférence ceux de ces épisodes qui sont de nature à solliciter la curiosité du public et à intéresser le monde des salons. 11 aime' le trait de mœurs piquant , le détail pittoresque ; il a le don de raconter et de peindre ; mais je tiens à dire immédiatement que cet heureux don ne fait pas tort aux qualités plus graves de l'historien.
Mérimée procédait ainsi naguère cpand, avec sa curiosité universelle, il s'en prenait à l'histoire de Russie. Témoin ses études sur Les Cosaques d'autrefois et celles sur Les Faux Démétrias, cpii ont précisément paru en 1862 au Journal des Savants. Ce dernier travail fut écrit à propos d'une publication de l'historien russe Ouslrialox intitulée Mémoires contemporains des étrangers sur le Faux Démétrius^^K «L'histoire de Russie, dit Mérimée, n'offre pas d'épisode plus intéressant que celui de cet imposteur célèbre qui prit le nom de Démétrius Ivanovitch et qui monta sur le trône de Moscou en i6o5. »
('^ Cette étude fut réimprimée en volume dès i85i.
Cet épisode du faux Démétrius, qui avait sollicité le génie de Pouchkine et la curiosité ingénieuse de Mérimée , est précisément celui que M. Waliszewski nous raconte aujourd'hui. Le titre qu'il lui a donné, La Crise révolationmdre , lui a été imposé évidemment par les événements que la Russie traverse aujourd'hui. Cette crise du temps jadis, les Russes lappellent Smoutnoe Vremia (le temps des troubles) , et jamais dénomination ne fut mieux justifiée.
Le volume actuel est d'ailleurs la continuation naturelle du volume que M. Waliszewski nous a récemment donné sur Ivan le Teirible. Entre la mort de ce souverain arrivée en ibSi et l'avènement du premier Romanov en 161 3, la Russie est le théâtre d'une série de révolutions et d'intrigues peut-être unique dans l'histoire. Le dernier représentant de la dynastie des Rurikovitch, Dmitri, fils d'Ivan le Terrible , est assassiné en 1 SgS à Ougiitch. Il reparait tout à coup au début du XVII* siècle sous les traits d'un imposteur et il s'impose aux Russes, avec la protection des Polonais. L'imposteur est tué en 1606. Un autre faux Dimitri surgit; une belle Polonaise, Marina Mniszech, devient tsarine avec lui comme avec son prédécesseur et les Polonais profitent du temps des troubles pour essayer de mettre la main sur la Moscovie. Intrigues diplomatiques et religieuses, aventures de guerre et d'amour s^entremèlent dans cet épisode au milieu de problèmes romanescpies qui excitent sans cesse la curiosité. La plume alerte de M. Waliszewski se joue avec aisance au milieu de toutes ces complications et son livre est à lire même après les graves études du P. Pierling ^^^ qui ont à juste titre mérité les suffrages de l'Académie française.