‹ Journal des savants (volume 2)Chapitre 113 sur 130 · Statnta Sabaudie · texte numérisé non relu

Statnta Sabaudie

^^^ • Ce livre de k Croimpe d*Ëico€e ^^ il est émiieai cependant que ie

en Ênancois est au duc de Memours comte niamiscrit français SgBo ait réeUemeat de la Marche. Jaques. Pour Cariât.» cetteorîgine;of.oî-deii(Mis,p.^3, n. 1.

ANTOINE THOMAS

a propriété de Jaques d'Armagnac, duc de Nemours, comte de la Marche, etc. , arrière-petit-fds du premier possesseur : cest Jaques d'Ajmagnac qui chargea Jehan Fouquet de la terminer, et c'est à Jaques d'Armagnac que doit surtout aller notre reconnaissance.

11 est donc tout naturel que M. Léopold Delisle, après a\oir décrit le tome II du Josèphe de Fouquet, ait tenu non seulement a rappeler ce qu'il avait jadis écrit sur la ccAlection de livres réunie par Jaqiukes d'Armagnac ^^^ mais à dresser une liste complémentaire de ceuK de ces livres qoî nous sont painenus ou sur lesquels nous possédons quelques rense^ement». Cette liste a paru d'abord dans le Journal des Savants ^^^ ; cestce quime décide à publier ici même quelques notes additionnelles ^^l Aux additions proprement dites je joindrai quelques détails suât les co> pistes, enkmiineurs ou auteurs, de lentourage de Jaques d'Armagnac,* détail empruntés au manuscrit inédit qui nous a conservé les principales pièces de son procès ^^\ et qu^ques remarques sur l'une des trois sections de sa b3)liothèque , celle de la Marche.

L En l'absence de tout ancien inventaire (^^, la liste des livres manuscrits et imprimés possédés pas le duc de Nemours ne peut être dressée que d'une manière empirique. Dans Le Cabinet des numuscriUr tant au tome I qu'au tome UI , M. Delisle avait signalé la présence à la Bibliothèqwe nationale dun< volume imprimé et de 69. volumes manuscrits. La liste Gomplémentairo publiée récemment comprend deux articles nou-

recherches à la Chambre des Comptes poar retrouver tes îwventnires et le» do^cQinents- relatifs à rexëcotion du) testament de son arrière-grand- père , dont Jaques d* Armagnac se déciaro 0 héritier pour la plupart » ; ce document a été pnbné par M. de Mondrot dans une étude excellente , mais où le rôle politique de notice personnage est seul mis ©Il pâein relief (Rev. histotiéfur , année 1800, t.XyiKp. a^].

'^ Dans Le Cabinet (les nianuscriU de ia Bibiiëthefae impériale, t. I (1868),

^'^ Mai 1903, p. ^iCiij-'A'-jh.

'^ La liste complémentaire de M. IXv Hsk a ea une seconde édition, légèrement augmentée, dans ia UiliUotktqiw de V Ecole des ckarteê, an fiée 1905,

t. LXV[,p. 357-259, on appendice d'un article de M. Charliês Samaran intitulé : « De quekpies manuscrits ayant appartenu à Jean d'Armagnac, évèque de Castres^ frère du duc de Nemours. »

C'est à cette st'conde édition , naturellement, qite je me réfère.

^*^ Bibi. SMnU^Goneviéve, n" aooo, coté ci-devant Lf 7.

(^^ Les archives de la Ch<imi>re. des comptes de Ja^fues d'Armagnac sont perdues; elles étaient vraisemblablement à Cariât. Sur les archives conservées au château d*Auhu86on, voir mon mémoire intitulé : « Les archives du comté de la Marche » , dans la BibUnthèque de l Ecole des charte», anm^e 1881, p. 36 et suiv.

JAQUES D'ARMAGNAC BIBLIOPHILE

ù Charles Vil. En réalité, il est tout à fait certain que Bernard mourut au mois d avril 1 455 ^^^ : c est donc son fils Jaques qui était comte de la Marche en 1 4 60 et à qui a appartenu primitivement le manuscrit a3 1 5. La dame à qui il en fit présent était une des plus en vue dans lentourage féminin qui lut le scandale des dernières années du roi Charles VII le Bien Servi. C était une des soeurs du favori André de Villequier, le mari de la célèbre Antoinette de Maignelais. Le roi avait mis lui-même les mains à son mariage avec Jean de Lévis, seigneur de Vauvert, comte de Villars, etc. Le contrat fut passé le 22 août 1 A5i et la cérémonie eut lieu le jour de sainte Catherine (a5 novembre) au château de La ViHedieu-de-Comblé ^^^ où se trouvait alors la cour^^l Nous ne savons rien de précis ni sur les relations de Jaques d'Armagnac avec la comtesse de Villars en général ni sur les circonstances particulières qui amenèrent leur présence simultanée à Saint-Aignan en 1 4 60. Mais ces relations ne sont pas faites pour nous surprendre : Jaques avait beaucoup fréquenté la corn* de Charles VII au temps où il ne portait que le titre de comte de Castres; c'était le moment où la faveur d'André de Villequier s'était consolidée par un mariage complaisant avec la maîtresse du roi ( octobre 1 4 5 o ) , et Marguerite , autre sœur d'André , avait épousé Antoine d'Aubusson, seigneur du Monteil'*^ qui était un des principaux vassaux du comté de la Marche. Thomine de Villequier, veuve sans enfants» rivait encore en i488^*^; la date de sa mort est inconnue ^^''.

^'- Le iiiérile d'avoir précise cette date revient à feu Louis Barbaza; voir ses Annales de Castres (1886), p. 208.

M. de Mandrotse réfère expressément à cet ouvrage qui repose sur Tétude des comptes municipaux de Castres et qui mérite toute confiance. D'ailleui^ plusieurs autres sources, qu*il est inutile* de citer ici, confinnent cette date d«* la mort de Bernard d*Armagnac. Jaques fit hommage au roi pour le comté de la Marche le^6 mai 1^55, à Mehunsur-Yèvre. V

^*^ Commune\Se Saint-Fianne, canton sud de Saint- Maixent, Deux -Sèvres.

^'^ Du Fresnc de Beaucourt , Hisi, de Charles VII. IV, 177; V, 58, 6970, 76, 7980; VI, 4a6.

^*^ Le Mon teil-au-Viconite, canton de Hovèrc , Crcu5c.

^^ Titres (le lu maison de Bourbon, n* 7009.

^"^ Si j'adopte le nom de Thomine comme étant celui de la comtesse de Villars (et non Thoninie, d'après la lecture de M. Henry Martin mentionnée ci-dessus, ou Thoinine , considéré comme un diminutif familier de Antoinette par Du Fresne de Beaucourt), ce n'est pas sculeuienl pour rester d'accord avec le Père Anselme (flist. gênéaloy. de la maison de France, IV, 29) et avec les auteurs des Titres dv la maison de Bourbon (n'»5885, 6887, 5888, 634 1, 6555, 6787, 6788, 7009), mais parce que l'étude des actes latins relatifs à cette dame m'a convaincu que telle était la vérité; on peut voir notamment la procuratioD de Jean de Lévis à sa femme, dressée par Jean Heligon, notaire de Nantes, le 10 octobre i466t

ANTOINE THOMAS

Si Jaques d'Armagnac aimait et €)oliectionnait avidement les livres, on Toit qn*i) savait s «n dessaisir à 1 occasion ; il a du pins dxine fois £aire des cadeaux du même genreà ses amris ou amies. 11 a rappelé iui-inéme, au cours de son procès, que oeia hii était ^irrivé dans une autre circonî^ance. On lit en effet, dans le procès-verbal de ^interrogatoire qu'il subit à la Bastilie le 3 février 1^77 (nouveau style), le passage suivant :

Interrogué se, depuis que ledit Connestable lui eut mandé qu'il entretensist mondit seigneur de Bourî)on , lui qui parle a point eu de communicacîon avec mondit s^gneur de Bourbon des nnitieres dessus dHes, dit que non. Bien se est phBÎeurs (012 recommandé a lui, luy priant qu'il eust son fait pour recommandé. . . el envoya a Madame de Bourbon ung beaul livre De Vita Chrisli, (i: a mondit seigneur de Bourbon ung pied d'un bien grant sangler qu'il a voit prins '^

'Malheureusement , t le beau! iivre De Vita Christi ^^^ »» que reçut Jehanne <lo France, duchesse de Boui^bonnaîs, ne nous est pas par\'enu^^; celui de 'la comtesse de Villars, sans miniatures, orné seulement d'initiales en or et en couleur, n'a vraiment rien de « beau » et n'oflre (pi un médiocre intérêt.

La Bibfiothèque Mazarine possède un manuscrit de Jaques d'Armagnac : c'est le n** 8717 (le Livre de la Chace^ de Gaston Phébus), dont Auguste MoKnier, dans son catalogue, a parfaitement reconnu la provenance et que M. L. Dëfisle a mentionné d'après lui. Je ne m'y arrête

pa

A 1 étranger, M. L. Delisle signale seulement 5 manuscrits , 2 à Londres , 1 à Cheltenham, 1 à Dresde, 1 à Giessen. Il faut en rabattre 2 et en ajouter 3 , de sorte que le compte augmente d une unité. Les deux manuscrits de Londres (une Bible française en deux volumes, British

on on dît înconlestablement ««dominam Thommanf (Arch. nat., P. iSgg*, cote 806). La signature autographe de la dame est au bas d*ime cpittance du i5 avril 1472, qui débute ainsi : «Je TKomine de Villeqiiier eontesse de Viiiars. . . •; mais retle signature ne comporte que l'initiale du prénom :

T. DB ViLLCQUiER (Bibl. nat., Clairumbaalt, 207, page 8999, pièce n" 95}.

^^^ BM. Saint«-Geneviève , mi. 2000 , fol. liiiï^. M. de Mandrot fait allusion à cet iiwîdent (Rev. kist,, XLIV, 264), mais un lapsus lui a fait substituer Madame de ^Beaujen à Madame de Bourbon.

^*^ Vraisemblabiement r«nivre bien connue de Landulfe ie Chartrcnx dont la traduction française noua est parvenue à un grand nombre d*exemplaire6.

(^^ M. L. Delisie signale une domaine de manuscrits , actoetiement à ia BRifiotbéque nationale , comme ayant appartenu à Jehanne de France, femme du duc Jehan II {Cab. des manmscrks, 1,

^^ M. B. de Mandrot en a parlé assex longuement {He^K hist., XLiil, p. 276, note a ) ; il est encbn à voir dans la miniature de présentation un portrait de Jacpies d'Armagnac , idée qui '»*est^èro vraisemblable.

JAQUES iy.y\MA(;.NA(: bibliophile. 639

iVJuseuni^ Uarley 438 1 et 43^2) oat été déciîts par Samuel Berger^^^ : après avoir fait partie de la librairie du duc da Benry vils passèrent dans celle des ducs de Bourbon, à Moulins^ mais il ny a aucun indice qu'ils aient jamais appai^tenu au duc de Nemours ^^l En revanclie, la Bibliothèque de Vieane a recueilli deux manuscrits de Jaques d' Armagnac que M^ L. Delisie a oublié de citer, mais qui ont été identifiés et décrits par M. le comte Paul Durrieu : un Valère-Maiiime (traduction de Simon de Jlosdin, n" 2 5 44) et un roman en prose d' Hercules (if q586), au sujet desquels il suffît de renvoyer an mémoire de mon savant confrère '^K

Le troisième manuscrit qui vient augmenter notre liste m'a été signalé ]>ar M. Léopold Delisie lui-même ; il se trouve à la Bibliothèque royale de Bruxelles, où il porte le n** 10467. Il contient le texte français dés lustitutes de Justinien, d'une belle écriture du commencement du w" siècle, sans auti'e ornement que du vermillon, et où les lettres initiales des chapitres n ont pas été exécutées. Au verso du feuillet actuellement numéroté 3 09- on lit ces mots : « Ce livre de l'Institxite est [au doc] de Nemours conte de la Marche. Jaques. Pour Cariât ^*l» Ce mannscrit est entré à la Bibliothèque royale au xvin* siècle avec d'autres débris de la collection IL Bailly et \. Closset. M. Alphonse Bayot, attaché à la Bibliothèque royale , qui ma donné des détails précis sur œ manuscrit, croit pouvoir affirmer qu'aucune autre épave de la librairie de Jaques d'Armagnac ne se trouve dans ce dépôt. J'ajoute que j'ignore le sort du Breviarinm fmtrum Minorum signalé par M. Léopold Delisie dans un catalogue imprimé en 1728 et des Chroniques martiniennes mises en vente, en 1894, par la librairie Tlu Belin; quant aux Grandes Chivniqaes de France, qui ont fait partie de la collection llamilton, elles sont toujours dans la libraiiSe de M. Jacques Rosenthal, à Munich.

IL J'ai déjà extrait du procès inédit de Jaques d^\rmagnac un témoignage intéressant sur un manuscrit disparu du De Vita Christi. li me resU» maintenant à pix>duire deux dépositions qui nous font connaître un

' La Bible Jrançaise au moyen iâf/e, '^^ Hihi. de l'Kcoli' des chaticf, t. ï-iïl

p. 4oi. (1892), p. 116-117.

*' À ma demande, rohligeaiit con- ^*^ Cf. le Catalogue des ummiicrkx de

servateur îles nianuM;rits du Britisli la BibUothàque royide de BrudcUes, par

Muséum, M. J.-A. Herbert, a bien J. Van den Ghein, 5. J., t. IV (190&) ,

voulu procéder à un examen inimi p. 1 5 1 , oii le manuscrit est déerit aom-

tirnx qui ne laûse aucun doute sur e<* maireinent et où la aignature Ja<^13KS

point. est lue éiran^inani: P. TRomKK.

ANTOINE THOMAS

scribe et un enlumineur employés par le célèbre bibliophile et dont les noms n avaient pas été prononcés jusqulci ^^K

Parmi les secrétaires attachés à sa personne, figurait Barthélemi Cusinet (dit abusivement Cousinet^^^), qu'il engagea à son service dans les dernières années de sa vie. Voici ie procès-verbal de Tinterrogatoire qu'on lui fit subir au Louvre, le 4 octobre 1^76, et dont je souligne le passage qui offre à notre point de vue im intérêt particulier :

Dud. jour de vendredi [4 octobre 1476] de relevée, par devers mesd. seigneurs, and. chastel du Louvre.

A esté actaint et fait venir Berthelemy Cousinet , secrétaire de Mons*^ de Nemoux , cinq ans a ou environ ''\ natif de Han^^^ aagé do xxxiiu ans ou environ, lequel, après serment par luy fait de dire vérité , a esté interrogué dire et déclarer s'il a pas fait pour led. de Nemoux plusieurs lectres missives, et, sur ce, de sa volunté a dit <jue oy.

Inien^ogué s*il cscripvit oncques lectres pour led. de xNemoux adreçnns au conte d'Armignac , dit que non. Interrogué s'il escripvit oncques lectres pour led. Nemoux adressans aud. (eu connestable, dit que non. Interrogué quil (51c) les faisait doncques, dit que lîens n'en scet, et que, au regard de luy, il ne se mesloit gueres d'escripre lectres , car il a esté les premiers deux ans sans faire gueres autres choses que escripre rommans et livres de devocion, et le surplus du temps a expédier requestes, mandemens, assignacions et autres lectres pactentes missives tant aux officiers dud. de Nemoux que aux autres ses subgetz pour les communs affaires, et dit qu'il a autreffoiz escnpt lectres misûves pour ledit de Nemoux au Boy. . . (Bibl. Sainte-Geneviève, ma nuscr. n' 3000, fol. 119 v° et laor*).

^'^ Les scribes connus jusqu'ici pour avoir travaille directement ou indirectement pour Jaques d'Armagnac sont les suivants : Michel (lonnot (de la Brousse, hameau de la commune de Crozant, Creuse), Claude Grncien (de Poitiers), J. du Ny et Jacob Teneyken.

Quant aux enlumineurs, on n'a signalé (jue Jehan Fouquet et Evrard d'Elspinques.

'*' La signature de ce secrétaire se lit au dos d'une requête présentée à Jaques d'Armagnac par l'abbé d'Aubignac et à laquelle le comte de la Marche fit répondre en ces termes : « Monseigneur mande a son seneschal ou garde de la Marche que, s'il leur appert par bons tiltres et souffisans que les sommes et rantes contenues en la présente requeste soient deutz aux suppliants, qu'ilz les en facent joir plainement sans figure de

procès. Fait a Feletin, le xxv' jour de feuvrier l'an mil un* lx*' neuf. Cusinet. » (Original aux Archives de la Creuse, coté H 253; communication de M. F.

Autorde , archiviste départemental. ) Même signature au bas de lettres patentes du duc de Nemours du i/i août 1475, que j'ai publiées en 1881 dans la Bibl. de l'Ecole des chartes, XLII, 47- 5o , et au bas de. lettres missives du 18 décembre 1/173 (Bibl. nat. , franc, 3895, fol. 16).

^^^ On a vu par la note précédente que Cusinet était déjà secrétaire du duc de Nemours dès le mois de février

'*^ Il faut sûrement interpréter Han comme équivalent à Hun, c'est-à-dire Ahun ( Creuse ) ; l'existence d'une famille Cusinet dans cettr petite ville est bien établie.

JAQUES D'ARMAGNAC BIBLIOPHILE

C est dans une déposition du duc de Nemours lui-même que figure incidemment le nom d un « escripvain » qui était en même temps enlumineur et relieur, et qui, après être resté quelque temps à son service, revint à diverses reprises à Cariât pour travailler à ]a librairie, maître Guillaume Olery. Quoique assez bref et un peu confus (sans doute par la faute du greffier), lextrait ci-dessous est intéressant; il nous montre que le duc de Nemours n'était pas assez absorbé par le souci de ses livres pour négliger une source d'information que lui oifi*ait tout naturellement cet artiste errant dont la discrétion ne parait pas avoir été la principale qualité. Je ne sais dailleurs rien d'autre sur le compte de Guillaume Olery que ce qu'on va lire dans cette déposition :

Dudit vendredi de relevée, iiii' lxxvj, en la Bastille Saint- Anthoine . . . a esté actint et fait venir Mons' de Nemoux . . .

Dit aussi qu'il a ouy dire que ledit Paillard d'Urffé ^*^ et sa femme eust plusieurs fois envoyé devers le s' d'Urffé ^'^ devers eulx eulx ^^^ {sic) et se sont escriptes iectres et envoyez presens^*^ les ungs aux autres, et dit qu'il [f] a ouy dire a ang escripvain nommé maistre Guillaume Olery, qui a demouré autreffois avec lai, que par plusieurs fois est venu en la maison pour escripre et lui enluminer et relier des livres.

Interrogué comment ledit maistre Guillaume Olery le pouoit sçavoir, dit que icellui Olery estoit fort privé de la maison de la dame d'Orose ^^\ et a cause de ladite privaulté pour (51c) plus a piain desdites choses ^•^ (Bibl. Sainte-Geneviève, ms. n' Qooo, foi. 35a v* et 355 r"; ao décembre 1476.)

Plusieurs cours seigneuriales du xv* siècle ont , comme on sait , suscité des œuvres littéraires, et il va de soi que les encouragements donnés aux auteurs sont d'un ordre plus relevé que les commandes faites aux scribes et aux enlumineurs. A ce point de vue le rôle de Jaques d'Armagnac nous apparaît comme tout à fait insignifiant. H n'y a qu'à signaler la dédicace d'un court traité de blason à son fils aîné « Jaques Mons' »

^'5 Jean dit Paillart d'Urfé, sénéchal de Rouergue, ennemi personnel de Jaques de Nemours; son mariage avec la dame d'Aurouse, vassale de Cariât, irrita fort ce dernier; voir ce qu'en dit M. B. de Mandrot, Rev. kist., XLIV, 368 et 271-272; cf. le Père Anselme,

Vin, 499-

^'^ Le seigneur d'Urfé (commune de Champoly, arr. de Roanne, Loire) s'ap-

1)elait Pierre : il était frère aîné de Pailard ; son oflîce de grand écuyer de France lui a valu une notice étendue dans le Père Anselme , Vill , 496497.

SàVANTS.

^^^ Passage corrompu qu'il faut probablement restituer ainsi : « eussent plusieurs fois envoyé devers le s' d'Urffé et le s' d'Urffé devers eulx.»

^*^ Le manuscrit porte en abrégé présentes.

^*^ Isabeau de Langeac, veuve de Louis du Brcuil, seigneur d'Aurouse (commune de Molompise, canton de Massiac, arr. de Saint-Flour, Cantal).

^*^ Passage corrompu qu'il faut probablement restituer ainsi : « et a cause de ladite privaulté pouvoit plus a plain savoir desdites choses. »

mPBIIIKBIK lATlOIALI.

642 ANTOINE THOMAS

encore au berceau par un certain Clément Prinsault qui se qualifie « serviteur de révérend père en Dieu monseigneur de Castres • (Jehan d'Armagnac, frère du duc de Nemours); encore est-il bien établi que Clément Prinsault s est contenté de plagier un traité anonyme dont nous possédons beaucoup d autres manuscrits ^^K

Le procès du duc de Nemours donne quelques renseignements sur ce peu scrupuleux personnage qui ii voulu se hisser a peu de frais au rang d*auteur. Ils se trouvent dans une déposition écrite apportée aux commissaires du procès, le 2 3 décembre idyô, à la Bastille, par messire GuiUauméde Bresons, chevalier, seigneur de Bresons, qui se fit fort d'en soutenir les termes devant tous. On y lit ce qui suit :

Le roy estant a Han et feu Mons' de Guienne avec luy, Mons' de Nemoux y envola deux de ses gens, iing sien conseiller nommé maistre Clément Prinsaut et son secrétaire maistre Jehan Bonnet et se tindrent audit Han tant que ledit seigneur y demouni . . .

Item ledit Pri[n]saut, qui a présent est officiai ou vicaire de Noyon, et Bonnets eulx estans audit Han , s*atiroient audit mcssire Boucicault : c'estoit tout leur refuge et n'avoient autre adresse.

Item ung jour entre le» autres ledit de Bresons disna audit lieu de Han avec feu maistre Anthoine Allard , trezorier de la Marche en son vivant ; et après disner parlèrent de Tambassade dudit de Nemoux, et ledit de Bresons luy demanda qa*ilz estoient venuz faire devers le Roy ; ledit Ailart luy respondit qu*ilz y estoient venuz soubz umbre ou colleur de poursuivre la pencion dudit de Nemoux , mais il doubtoil qu*ilz praticquassent d^autres choses devers Mons' de Guienne , et aussi s^atiroient moult a Mons' le connestable. (Bibi. Sainte-Geneviève , ms. n* aooo , fol. 238 r" et v**.)

LU. En terminant, quil me soit permis de présenter quelques observations sur le partage de la librairie de Jaques d'Armagnac entre ses différentes résidences. A une date inconnue, il inscrivit lui-même sur chacun de ses livres la destination qu'il lui attribuait. Trois formules alternent dans ses inscriptions : pour Cariât, pour Castres, pour la Marche, Les deux premières se passent de commentaire ; tout au plus peut-on se demander si la formule pour Castres désigne la ville de Castres elle-même, chef-lieu oCficiel du comté de Castres, ou le château de Roquecourbe, à deux lieues N.-E. de la ville, résidence ordinaire des comtes, où mourut vraisemblablement Bernard, père do Jaques d'Armagnac ^^l L'inscription

(*^ Ce traite a été publie en 1 858 d après de la Bibliothèque nationale; ce nianu-

ie manuscrit 3711 de la Bibliotlièque scrit, que Ton suppose avoir appartenu

Mazarine par Douèt d'Arcq dans la au duc de Nemours, est si misérable-

iîwiic/ircA«)/.,XV*année,p. 321 etsuiv. ment écrit et enluminé que celte sup-

L*œuvre de (Ilëment Prinsault est con- position n'est pas très vraisemblable, tenue dans le manuscrit français 5986 ^*^ M. le comte de Dienne n\'ittribue

JAQUES D ARMAGNAC BIBLIOPHILE

poar la Mai-chey plus rare que les autres, a paru plus énigmatique. M. L. Delisle pense que la librairie de Cariât était probablement ia même que la librairie de la Marche ^^K Cette opinion ne me paraît pas soutenable. I^auteur du Catalogue du Musée Condé en a une toute différente : « Comme on ne connaît pas , dit-il , de château de ce nom (la Marche), il est permis d admettre que, sous ia plume du duc, la Marche signifiait le bel hôtel des comtes de la Marche à Guéret, capitale de la province ^^'. » Malheureusement, il est surabondamment établi aujourd'hui que Tédifice désigné vulgairement, à Guéret, sous le nom d'« hôtel des comtes de la Marche » n a jamais appartenu aux comtes de la Marche ^^^. Le vieux château féodal de Guéret, mentionné au xif siècle, et qui fut le théâtre d'un drame de famille sous le dernier des Aldebert, devait être inhabitable au xv* siècle, puisque le comte Bernard d'Armagnac, recevant le roi Charles VII à Guéret, en mars i^Sg, le festina chez son chancelier Jehan Barton^*^ Bien que Jaques d'Armagnac ait passé la plus grande partie de son existence dans le château de Cariât, où il était probablement né et qui avait toutes ses prédilections, les circonstances l'obligèrent à faire dans son comté de la Marche des séjours assez prolongés; c'est évidemment en ¥ue de ses séjours qu'il avait réservé un petit nombre de ses livres « pour la Marche». Des actes émanés de lui ou des témoignages recueillis dans son procès nous permettent d'établir la liste suivante de ses résidences dans le comté : Ahun^^^, Bellac^^^ ChénéraiUes ^~^, Le Dorât ^^^,

à Jaques d'Armagnac que deux bibliothèques, «Tune à CaHat, l'autre au château de Uochecourbe*, mais il ne donne pas ses raisons. (G. Saige et de Dîenne, Doc. hist. relatifs ù la vicomte de Cariât, i. Il, p. cclxxxiv.)

^*^ Cah. des manuscrits , 1 , 87-88.

^^^ Chantilly, Cab. des livres, manuscrits, I, 07 3. Une note dit que «dans les pièces du procès du duc de Nemours , la Marche est souvent employé comme nom de ville et ne peut designer que (juëret. » Je n'ai rien constaté de semblable.

'^) Sur cet édilice, voir le mémoire fondamental d'Auguste Bosvieux dans le volume intitulé Compte rendu du Coh- (frès archéologique et det assiseê seietUifiqnts de Guéret (Guéret, 18G6), p. 5:i- 66, et une notice complémentaire de

M. F. Aulorde dans les Mim. de la Soc. des sciences nattrr. et archéol. de la Creuse, VUI, 393-406. ,

^*i BiU. de l'École des chartes, i885, p.3i 1.

'■'"' Chef-lieu de canton, arr. de Guéret, Creuse. Çest n Ahun que se fixa lenlumîneur Kvrard d'Espinqucs , d'origine aileoiande, q«e Jaques d'Araugnac attira et maria dans la Marche; voir Annales du Midi, 1895, p. 218; Comptes rendus de VAcad. des Inscriptions, XXXIX (1896), p. 74; Chantiliy, Cat. des livres, manuscrits, t. Il, p. 386.

^'' Chef-lien d'arrondissement, Haute- Vienne.

^'^ Ciief-iiea de canton, arr. d'Aubufison, Cfeuse.

^"^ Chef-lien de canton , arr. de Bellac, Hante- Vienne.

644 S. CHARLETY.

Felletin ^^\ Guéret, Sainte-Feyre ^^K Nous savons en outre que les archives du comté étaient conservées au château d'Aubusson et quon avait fait en 1 47 1 « certain bastiment audict chastel » ^^\ ce qui indique que Jaques d'Armagnac devait y séjourner quelquefois. Dans ces conditions, il est difficile de dire avec certitude dans quel lieu se trouvait sa librairie de la Marche : toute conjectui^e sera oiseuse tant que Ton n aura pas trouvé de documents plus précis que ceux que nous possédons.

Antoine THOMAS.

Correspondance du comte de Jaucourt, ministre intérimaire des Affaires étrangères y avec le prince de Tallejrand, pendant le Congrès de Vienne, publiée par son petit-fils sur les manuscrits conservés au dépôt des Affaires étrangères , avec avant-propos et notice biographique. 1 vol. in-8°, Paris, Pion, Nourrit et G®, 190 5.

I. Quand Talleyrand partit pour Vienne , le 1 1 septembre 1 8 1 4 , 1 Intérim des Affaires étrangères fut confié par le roi au comte de Jaucourt. C'était un gentilhomme protestant de 5 7 ans, courtois, obligeant, spirituel, de jugement sain, desprit ouvert. Au moment où les passions catholiques et les opinions d'ancien régime cessaient d'être timides , sa religion le mettait à l'abri des unes , et il trouvait dans son passé politique des raisons de se tenir éloigné des autres. Constitutionnel en 1 789 , il l'était encore, au scandale de ses amis, en 1792; arrêté après le 10 août, délivré grâce à l'intervention de M"* de Staël, puis réfugié en Angleterre, il avait conservé de ces aventures une répulsion durable pour r« esprit émigré ». Rentré en France après le 9 thermidor, rallié au Consulat, il devint tribun, sénateur, premier chambellan de Joseph à Naples. En 1 8 1 A , avec Talleyrand , Beurnonville , Dalberg et l'abbé de Montesquiou , il est un des cinq du Gouvernement provisoire nommé

^*J Chef-lieu de canton, arr. d'Au- qui ait laissé un nom dans l'histoire,

hosson , Creuse. Louis , duc de Nemours , tué à la ba-

^*^ Chef-lieu de commune, canton de taille de Cerignola (a8 avril i5o3);

Guéret, Creuse. C'est à Sainte-Feyre voir £c/io <ic fa Crca5C, 23 janvier 1875. (en latin Sanctas Symphorianas) que t*^ Bihl de l'École des chartes, XLII

naquit le seul fils de Jaques d'Armagnac (1881), p. 5o.

LE PREMIER MINISTERE DE LOUIS XVin. 645

par le Sénat; sans souci de Timprudence qui eflFare les t purs » du royalisme attentifs à éviter les formules où Tengage l'avenir, il signe l'acte qui appelle au trône Louis-Stanislas-}^avier, « frère » du dernier roi. Enfin, depuis vingt ans et plus, Jaucourt est lié, et très intimement, avec Talleyrand. D l'aime, il l'admire, il l'estime. Un ami de Talleyrand n'est sûrement pas un fanatique. On le croirait sceptique, pour le moins. Jaucourt ne l'est pas davantage, ni naïf non plus. Mais il a des scrupules, et il s'accommode mal des transactions nécessaires. Partant , il s'aperçoit assez tôt qu'il est mal fait pour la politique. « Moi, mon cher ami, dit-il à Talleyrand, je n'ai point de mobilité, ni de flexibilité. Ma douceur est en dessus; je ne m'accommode pas, je me soumets. J'estime en vous tout ce qui me manque ^'^ » Plus encore que de souplesse, il manque de passion profonde ou de l'ambition qui en tient lieu. Aussi ne connaît-on guère de ministre pareil; cet intérimaire désii'e que l'intérim finisse au plus tôt, que Talleyrand revienne vite pour le débarrasser d'affaires qu'il n'a ni le goût ni la force de mener. Tout le monde y gagnera : le pays qui sera mieux servi, la royauté qui fera moins de sottises, et Jaucourt qui s'en ira à la campagne où il ne touchera plus « ni plume ni papier ».

En attendant la retraite souhaitée, Jaucourt écrit presque chaque jour à son grand ami; il lui raconte tout ce qu'il voit, tout ce qu'il entend, tout ce qu'il apprend. C'est beaucoup. Aussi sont-elles intéressantes souvent, précieuses toujours, ces lettres d'un témoin qui sait beaucoup et qui dit tout. On en connaissait déjà quelques-unes par le Talleyrand de M. Pallain ; mais leur pubhcation intégrale rendra des sei'vices. L'histoire du gouvernement en 1 8 1 A , qu'on savait peu ou mal par des « souvenirs », des « mémoires » suspects écrits après coup, y est presque toute, au jour le jour. Chaque lettre est un procès-verbal familier, parfois humoristique, mais aucunement déformé ou arrangé pour l'efliet. Jaucourt ne pense qu'à informer son correspondant, qui brûlera ses lettres aussitôt que lues. Il est donc libre de se laisser aller, de traduire son impression immédiate et directe; et il use de cette liberté; il ne se reht pas; cette correspondance a la fraîcheur, la saveur, le décousu et aussi toute l'incorrection d'xm récit confidentiel ou d'une conversation intime. Son éditeur lui a laissé — trop scrupuleusement, à coup sûr — même des fantaisies d'orthographe et de ponctuation, qui obscurcissent parfois la pensée sans rien ajouter au charme; mais ce charme est réel : Jaucourtécrit mal ou, si Ton veut, ne se préoccupe pas d'écrire; mais il a des

Lettre du lo avril 181 5, p. 268.

646 S. CHARLETrY.

vivacités, des ironies, des malices. On ny sent jamais i effort de style qui les ferait valoir, qui leur donnerait le raccourci, le relief, le rendu nécessaires; mais le négligé de Jaycourt, étant sincère, plait tout de suite et ne fatigue pas.

II. « Le Conseil d'hier n a offert aucun intérêt; il n y a eu que de la belle conversation; point de rapports, point de Finances, ni dlntérieur. Le roi a fait les firais et le charme de cette conversation ^*l • C'est le procès-verbal, rédigé par Jaucourt, de la séance du Conseil des ministres tenu le 26 septembre 1 81 4. Ce procès-verbal pourrait servir pour d'autres séances, sans être moins exact. Les ministres du roi ne délibèrent pas en commun , ou le moins possible. Os se rencontrent chez le roi , plus souvent chez Tun d'eux, qui donne à dîner. Après dîner, on parle affaires, quelquefois; politique, très peu : c'est le sujet qui les divise le plus. Ils sont dix, y compris le directeur des Postes et le directeur généi*al de la Police. Voici les deux abbés, d'abord, Louis et Montesquieu, qui ont les deux charges les plus lourdes en un temps de déficit et de « restauration », les Finances et l'Intérieur. Louis, pur fmancier, « pour qui tout est chiffre » , ne dit rien , tant qu'on ne menace pas son budget; mais l'imprudent qui y touche, Louis le rudoie sans ménagement, sans courtoisie même; on le sait, d'ailleurs, attaché à la liberté nouvelle et, quoiqu'il ne fasse jamais de profession de foi, ami de la Charte. Montesquiou, ministre de l'Intérieur, aime aussi la Charte, tout en regrettant fort décemment l'ancien régime; il a assez d'esprit pour juger que les émigrés en manquent, et il les écarte des affaires autant qu'il peut : dans les départements, sur quatre-vingts préfets, il n'a pris que trente-sept noms «immaculés»; il ne se gêne pas pour déclarer que l'ancien personne éproirvé sous l'empire vaut mieux que le nouveau , et il le défend « jusqu'à en être tout à fait mal avec les princes, les hommes en place». On ne croyait pas, avant les affirmations de Jaucourt, cjue Montesquiou ait été si zâé pour la constitution, encore qu'on sût gré à cet abbé d'avoir pris au ministère, pour collaborateurs, Royer-Collard et Guixot; mais Jaucourt est très catégorique :

Loin de se prêter à ce prétendu système de restanration , c'est-à-dire de changement, [Tabbél est tout entier n la constitation, à la permanence et même dans iopînion que le statu que de ia classe du tiers, des nouveaux nobles, des gens .exercés au travail, dans laclivité des places, et pour le dire, en un mot, de la France, doit être irrévocablement maintenu ^'^

^*^ Lettre du 27 septembre 181 4, p. 11. — ^'^ Lettre du 35 janvier i8i5, p. 169.

LE PREMIER MINISTERE DE LOUIS XVUl. 647

Montesquiou pense, il est vrai, ces choses plus quil ne les dit. Au Conseil , il parie aussi peu que Louis , mais , à la différence de Louis , quand il se tait, il s'endort.

A côté de Louis et de Montesquiou, il y a au Conseil ceux qui ne connptent pas, comme Dupont, ministre de la Guerre, quon fait disparaître dans un petit scandale pour donner une place au protégé de M. de Bruges , le maréchal Soult ; il y a ceux qui ne comptent guère , comme Beugnot, directeur général de la Police, spirituel, cultivé, mais dont, pour parler comme le duc de Broglie, « 1 épine dorsale est un peu brisée »; le yieux d'André, que Fouché protège, et qui succède à Beugnot, quand Beugnot prend la Marine, laissée vacante par la mort de Malouet. Il y a enfin « le reste ■ , les revenants de l'ancien régime , ce reste « qui va à ses intentions, à ses espérances, et se berce plus ou moins entre ses souvenirs et la nécessité ^^^ ». C'est le chancelier Dambray, gendre deBarentin, qui démissionna jadis en sa faveur; Dambray ne sait rien et n'a rien appris; dans sa tête vide il ne survit qu'un souvenir, celui du temps où il était avocat général au Parlement de Paris. Dambray a peuplé de vieillards, débris des anciennes cours, la Chancellerie et le Conseil d'Etat. La Révolution fut dans la vie de cet homme un simple incident; elle îi interrompu, à peine retardé l'épanouissement de sa carrière de magistrat ; Dambray a , pour son compte , « renoué la chaîne des temps ». M. de Blacas, «le divin Blacas», favori du roi, grand maître de ia garde-robe, s'est demandé, quand le roi lui a offert le ministère de sa Maison , s'il y a eu dans le passé de ia monarchie un grand officier de la couronne ayant exercé des fondions ministérielles, et il n'en a pas trouvé. D'où une angoisse que calma seule la certitude de rester grand maître quand même, donc de ne pas déchoir. Ferrand, moins ridicule, est plus dangereux; il est aux Postes, ce qui est peu pour un homme dont le rêve est d'habiter l'Hôtel de la Marine. « Vrai contre-révolutionnaire, à en croire Pasquier, qui, si on le laissait faire, briserait tout, hommes et choses », il a dit le fond de son entêtement hargneux dans sa brochure. Le Rétablissement de la Monarchie : depuis le Serment du Jeu de paume , tous les auteurs de la Révolution sont pour lui criminels de lèse-majesté.

Dans cet amalgame d'opinions et de passions divergentes, comment discuter une politique, chercher une ligne commune de conduite? Ce serait temps perdu. Aucun des ministres ne s'y sent le moindre goût. Il n'y a pas de place, dans la conversation des gouvernants, pour une

^^ LeUre du 9 nov. 181 4, p. 77.

648 S. CHARLETY.

pensée de gouvernement, pas même pour TefiFort qui la ferait naître. Les circonstances Tinterdisent , et la vigueur manque. Ces hommes sont fatigués , satisfaits et éteints.

Un seul a sa fortune à faire et veut se tailler une place. VitroUes a rendu de grands services à la cause monarchique lors du congrès de Châtillon ; il a décidé — du moins il Taffirme — les alliés hésitants à faire le jeu des Bourbons. Depuis lors, ministre d'État, il n'a plus d'occupation précise. Son ambition cest d'être, comme jadis Bassano le secrétaire d'État de l'Empire , une manière de premier ministre sans portefeuille de la monarchie restaurée. Mais les ministres « responsables » l'ont réduit à se confiner dans les fonctions de secrétaire du Conseil. Et c'est encore trop : VitroUes, même subalterne, est un embarras permanent. Il tient la plume; il rend compte au roi des affaires; surtout, il garde la direction du Moniteur, par où il parie au nom du roi aux sujets du roi. VitroUes fait dire au Moniteur ce qui lui plaît, c'est-à-dire ce qui plaît à Monsieur, dont il est l'ami et l'agent. Aussi les ministres hésitent-ils à se sen ir du journal du gouvernement.

M. de VitroUes est venu flairer, dît Jaucourt à Talleyrand, si je lui confierais quelque chose à mettre dans le Moniteur ... Je ne serais pas trop d'avis d us er du Moniteur, dont la surveillance vitroUique est fort désagréable ^'^

Ce gouvernement, tout faible, confus et disloqué, n'est pas seul à gouverner. D'autres s'en mêlent. Monsieur n'a plus, en septembre, le « ministère de l'entresol » ; mais il lui reste l'équivalent, ses bureaux, sa correspondance, ses agents en province (les commandants des gardes nationales) et son état-major « immaculé ». Le Pavillon Marsan est aussi un gouvernement. Il a sa pohce qui dénonce, qui efiFraie et (jui opère. C'est elle qui met en mouvement Marmont, Maison et la garnison de Paris pour protéger le roi que l'on doit assassiner un soir qu'il se rend à l'Odéon. Les Parisiens rient de cette bévue. Mais le directeur de la police officielle, « Beugnot, s'en plaint et déclare qu'il ne peut en aller ainsi. S'il avait du cœur, il ne se plaindrait pas et ferait colFrer la police de Monsieur »^^l Jaucourt parle même de dix ou douze polices non officielles , « dont l'une est tenue par l'archevêque de Reims ». Dans ce désarroi, les préfets obéissent à qui bon leur semble. Et ce n'est pas toujours aux ministres.

Le cas de Fiévée, préfet de la Nièvre, est connu : il déclare au ministre de l'Intérieur qu'il ne contresignera les actes de vente des bois

Lettre du li oct. i8i4, p. 18. — ^'^ Lettre du 3o nov. i8i4, p. io4.

nationaux que si le ministre peut lui assurer que c est la volonté expresse du roi : et Fiévée n*est pas révoqué.

On sent perpétuellement des influences extérieures, dit Jaucourt, auxquelles Tunion la plus forte, la plus constitutionnelle pourrait seule résister, et cette force-là nous sommes bien loin de Tavoir^'^.

Beugnot a résumé d'un mot le système ; c est a Tanarchie paternelle ».

L'attitude dun gouvernement pareil ne peut être qu assez misérable vis-à-vis de l'étranger. L'intervention est continuelle, pas toujours discrète. Jaucourt sent péniblement sur lui, autour de lui, Tinfluence de Wellington. Les rapports avec l'ambassadeur du prince à qui Louis XVIII doit « après Dieu» sa couronne, sont «difficiles». La manière du duc est « incisive et pressante , plus dure que hautaine » :

Je suis, je Tespère, un des plus dévoués et des plus lidèles serviteurs du roi. Mais je ne le suis pas de façon à prendre les assurances d'attachement du duc de Wellington à sa personne pour l'équivalent de ce qu'il refuse de déférence et de considération à la France et au ministère du roi ^*K

Mais Wellington a beau jeu; il sait et ne se gêne pas pour dire « que le ministère ne marche pas ensemble »^^^.

Le gouvernement est l'image fidèle de la France de i8i4, ou, pour mieux dire, des deux Frances, celle de la Révolution et de la Charte, celle de l'ancien régime et des émigrés. Il ne sait pour laquelle se décider, n faudrait pourtant le savoir, ne fût-ce que pour ne pas se contredire, et pour agir. Or, on nagit guère et on se contredit souvent. La Chambre , inexpérimentée et médiocre , serait docile si elle savait à qui obéir. Mais les ministres la connaissent mal. Dans ce régime « parlementaire», aucun ministre n'est député. Chacun tire la majorité dans son sens, sans souci de lopinion de ses collègues. Les uns parlent en émigrés, les autres en constitutionnels. Ou demande à la Chambre de payer les dettes contractées pour le roi à l'étranger ; fort bien ; mais le compte , « si l'on en veut présenter le détail, renfermera les sommes employées aux armées , c'est-à-dire à tirer sur les troupes françaises ^*^ ». Les émigrés parlent des réparations qui leur sont dues : de tous les problèmes à résoudre parla monarchie restaurée, c'est le plus difficile. Toute la France gronde à la pensée que l'irrévocabilité des ventes affirmée par la Charte peut être mise en question. S'il est un point où les ministres doivent être d'accord,

^^^ Lettre du 8 oct. i8i4» p. aT). ^^^ Lettre du a a ocl. 181 4, p. ^7.

^'^ Lettre du ag oct. 181.4, p. 55. ^*^ Lettre sans date, p. 8.

mviuaiais HATtOKâu.

650 S. CHARLîrrY.

c'est bien celui^ià. lis décident, en eflët, de ratifier les droits acquis et de ne restituer que les biens non vendus ou non affectés h un service public. Leur intention paraît être de fermer d'avance toute ouverture et toute espérance aux autres réclamations. Mais le porte-parole du gou- * vemement en cette affaire, c'est Ferrand, le plus borné des fanatiques, qui profite de la circonstance pour excuser la Restauration , demander pour elle le pardon ou les délais nécessaires à « ceux qui ont suivi la ligne droite sans jamais dévier ». C'est un beau tapage. « M. Ferrand avec son discours et les autres niais de défenseurs d'émigrés font en ce moment un mal qui aura des suites » ; ce qui n'empêche pas « le Ferrand » d'être satisfait tt de tout le bien qu'enfante son discours n^^K Qui fen blâmerait, d ailleurs? Le Conseil n'ose pas en délibérer. Au même moment, Soult , — le protégé de M. de Bruges , — refuse de rendre du sen^ice au général Travot jusqu'à ce qu'il ait restitué les biens d'émigrés qu'il possède. C'est ainsi que l'on fait peu à peu du roi le « roi des émigrés ». Jaucourt en gémit. Louis, le bon comptable, lui confie sa colère : «Si nous laissons aller la Chambre dans son mouvement expansif en faveur des én^igrés, il n'y aura plus de budget^-'. «

C'est pourtant de cette Chambre que Louis obtient les moyens de liquider la lourde situation financière laissée par l'Empire. Elle vote sans amendement le budget réparateur qu'il lui soumet. Elle accepte de payer l'arriéré de l'Empire, que Louis évalue à 65o millions, par obligations à 5 o/o cédées au cours de 7 5 et remboursables en trois ans, et d'équilibrer les recettes aux dépenses par la vente de 3oo,ooo hectares de bois nationaux. Ces bois ont jadis, en partie, appartenu au clergé. Cette vente , c'est la revanche du ministre des Finances sur la politique de Ferrand. La Chambre fapprouve, étant docile à une volonté forte. On juge par là de ce que le gouvernement pourrait s'il voulait. Mais il ne soutient môme pas la politique financière qu'il a engagée. Il laisse Louis se débattre seul contre la coalition du clergé et des nobles qui protestent contre le scandale révolutionnaire de la vente des bois :

11 y a un dévot dernère chaque buisson; il serait fort surprenant que Louis en réchappât, constate niéiancoiiquenient Jaucourt. Avec un ministère systématisé et solidaire, ce serait chose sure, mais le contraire Test également avec un ministère décousu. Et comment la famille royale, M. de Blacas et les coteries du faubourg Saint-Germain ne s>fiorceraient-iu pas de le composer de pièces et de morceaux! Gela est destructif du régime représentatif; mais qui est-ce (jui le défend? La nation et quelques routiniers comme moi^'^

^*^ Lettit; du i*' nov. 181^, p. 61, ih. — ^^^ IbùL, p. (ia. — ^''- Lettre du 20 janv. 181 5, p. i55.

Cki ne songe guère à la nation dans ce conflit continuel d^opinioas^ de souvenii^s, de caprices, de rancunes. Les royalistes mettent toute leur applications rester un parti; ils seraient fâchés de se confondre avec la France. A quoi, dès lors, distinguerait-on les vrais, les bons Français? D'autres sont las « d'entendre parler d'émigrés, de royalistes , de gens bien pensants »^^^. Les royalistes n'ont pas, eux, d'autre sujet de conversation. La guerre civile permanente est leur raison d'être; eUe les groupe en corps de bataille, et la bataille a ses bénéfices. Jaucourt dît que cette attitude est insensée; die est avisée aussi. « La folie des émigrés devient aujourd'hui un calcul ^^l » Calcul, il est vrai, de courte portée. Car enfin il faudra bien, un jour, consulter la nation, élire une Chambre. Échéance redoutable :

Les acquéreurs de biens nationauii se coalisent, se préparent à travaiHer les élections, à se faire nommer. J^eur fortune en dépend. On veut les dépotriller, si l'on ne peut de leurs biens, du moins de leur honneur ^'^

Montesquiou, informé de l'esprit public par les préfets, prévoit une débâcle électorale, et déclare quîl faut continuer la Chambre au moins jusqu'à 1820 :

Tous ces dangers n'existeraient pas, conclut Jaucourt, si nos fautes n'avaient placé le roi hors de la nation et hoi^s de Topinion des royalistes constitutionnek^^^

Mais le roi ne se doute pas qu'il est « hors de la nation ». H préside avec sérénité à l'anarchie où la monarchie se dissout. Roi de France et de Navan-e depuis la déclaration publique qu'A fit de la mort de son neveu , Louis XVIII a été mis h même d'exercer son droit de roi par un miracle trop récent pour qu'il redoute rien. Le décousu de la politique ministérielle ne l'inquiète guère :

Il se persuade que le uiinistère, désuni dans ses éléiuents, e»t réuni dans sa volonté; (pie le sxstème marche par sa tête, par sa pensée, et que son autorité comme sa sagesse reineltent Tunité où II y aurait diversité d'opinions et de vuesf*^

l nité tout idéale et métaphysique; sans réalité aucune. Régner, pour Louis XVIII, c'est penser la royauté d'une certaine manière, mai» non pas gouverner. Car le gouYernement, visiblement, l'ennuie et le fatigue^ Coimne il coonait l'Europe mieux que la France , il s'intéresse davantage aux aiTaires du dehors; elles sont plus dignes aussi des soins d'un descendant de Louis XIV. Ces affaires ne sont-dles, d'ailleurs, peu ou beaucoup,

t*^ Lettre du ao janvier 181 3, (^' Letti^ dv d ocL 1 8 1 4 , p. 2 1 •

page 160. *) Lettre du 18 oct. i8i4, p. A3.

V Letti-c du :)o janv. 181 3, p. 169. ^*ï Lettre du 20 janv. 181 5, p. i55.

652 S. CHARLÉTY.

celles de la maison de Bourbon ? Fils d une Saxonne , Louis XVIII se passionne pour le sort du roi de Saxe. C'est, à son sens, la plus grave question qui se débatte à Vienne : principes, sentiments, intérêts, tout s y confond. Pour qu'on ne supprime pas ce royaume, pour qu'on ne le démembre pas, Louis XVIII risquerait la guerre. Jaucourt remarque :

Dans la France entière , on ne lèverait pas un soldat pour sa cause. La ligne da Rhin, la Belgique, la seule place de Luxembourg feraient bondir les recrues ^^

Après le roi de Saxe, c'est le Bourbon de Naples, Ferdinand: « Après ce combatH^i (pour la Saxe), dit le roi à Monsieur, il nous en reste un autre à livrer; et Naples donc!» — Monsieur d répliqué en hésitant un peu : « Je crains que Naples ne soit pas chose si aisée. » Comme Monsieur, Jaucourt est sceptique. Murât , « ce véritable Franconi » , est atteint « d'une maladie mortelle, mais d'une maladie de langueur; la meilleure chance qui puisse lui être offerte, c'est de se batti^e le plus tôt possible ^^^ ». — Naples et la Saxe épuisent la capacité de souci du roi. Il lui reste à faire son métier de prince, à se montrer aux sujets, discrètement d'ailleurs, et sans affectation. On l'acclame à la Comédie; les bourgeois de Paris lui sont reconnaissants d'avoir fait la paix et la Charte; ils vont jusqu'à l'aimer; au moins — c'est Jaucourt qui met la nuance — « on s'attache à lui, on s'y habitue »t^\ Si l'on dit du mal des ministres, un peu partout dans le monde, «et surtout dans le beau monde m^^\ ce n'est pas pour déplaire à Louis XVUL L'ancienne France détesta ses ministres en aimant ses rois. Voilà pourquoi Louis XVIII lit le Nain jaune, au scandale du duc d'Angoulême, qui ne le lit pas, parce qu'on lui a dit que c'est « un mauvais journal ». — « D'abord, répond Louis XVIII , il m'amuse , et puis , il me dit ce que vous ne me diriez pas^^^. » Jaucourt voudrait, certes, que l'affection que l'on porte au roi se répandît sur la royauté, mais il ne l'espère pas : «Il ne faut pas prendre ce retour des sentiments pour le retour des opinions . . . Tenez pour sûr que les finances et la constitution sont avant tout^^^ »

III. Jaucourt a quelque mérite, en 181 4, au milieu de l'ignorance et de l'indifférence générales, de penser et de dire clairement qu'il faut à la France moderne un gouvernement de cabinet. Elle n'a qu'un gouvernement de cour; c'est de l'ancien régime continué. L'anarchie dans l'exercice du pouvoir a pu durer, sous l'ancien régime, sans qu'on

^^^ Lettre du 9 nov. 181^, p. 75. ^*ï L. cit., p. 90.

^*ï Lettre du 5 janv. 1 8 1 5 , p. 1 48. ^*^ Lettre du 1 1 fév. 1 8 1 5 , p. 207.

^*^ Lettre du 1 9 nov. 1 8 1 4 , p. 90. ^*^ Lettre du 1 9 nov. 1 8 1 & , p. 90.

en ait aperçu les conséquences, parce que la France était autre. L ancienne France, « formée de pays d*États, généralités , pays conquis, provinces franches», était divisée «suivant le temps et les circonstances, entre les diflférents ministères ». Les secrétaires d'État ne compromettaient rien immédiatement d'essentiel en agissant à leur guise dans ce chaos. Un gouvernement moderne « réuni , renfermant les ministères du commerce, de l'instruction, de la librairie, prend l'homme à sa naissance et le conduit au tombeau sans cesser jamais d'exercer sur lui une puissance variée »^^l Jaucourt ne dit pas clairement, mais sent confusément que les gouvernements modernes administrent beaucoup plus de choses et gouvernent davantage les hommes; leur action est plus générale, plus puissante, plus rapide. Si elle est divergente, incohérente, la soufiFrance de l'administré est plus vive ; il veut donc être gouverné par des gens qui savent ce qu'ils font, qui se rendent compte de leurs actes, et à qui il puisse en demander compte.

Pour moi , que le zèle de la maison du Seigneur dévore , je désire que nous pensions beaucoup à notre état ministériel, fmancier, constitutionnel, et à établir à tout prix un ministère ^'^

Où le prendre, et qui charger de l'établir.^ Un seul homme a l'autorité et le talent : c'est Talleyrand, qui se couvre de gloire ù Vienne, et dont les succès sont la seule force des pitoyables ministres du roi. « Que le roi , à votre retour, vous laisse nommer un ministère et fasse maison nette de celui qu'il a à présent ^*^. » Sinon, la dissolution du gouvernement est proche. « Il était plus aisé (au 3o avril) déplacer cent sénateurs au pied de la potence que de faire ici (au 3o septembre) un ministère uni et solidaire ^'^^ » Trois mois après, on n'a pas fait le moindre progrès. Pourtant, la chose se fera, c'est sûr, parce qu'elle est nécessaire, « mais par un mouvement tumultueux des chambres , des pétitions, etc.^^^ » ; l'initiative ne viendra pas du roi , ni des ministres actuels.

Car la preuve est faite. Un jour, Beugnot, qui a du style, s'est donné la peine d'écrire pour ses collègues un mémoire plein de sagesse ; il l'a lu en conseil, c'est-à-dire après dîner, chez le ministre de la Guerre. Il s'est évertué à démontrer l'urgence de l'union ministérielle. Ayant d'abord établi « la position respective des ministres , la difiTérence de leur vie politique jusqu'à ce jour et la nécessité de leur association sincère aujourd'hui », il a diligemment exposé « les énormes inconvénients de marcher

^'^ Lettre du 7 janvier i8i5, ^*^ Lettredua5 janv. i8i5, p. 166.

page i4&. ^^^ Lettre sans date, p. g.

^') Lettre du 2a déc. i8i4, p. 129. ^*^ LettreduaS fév. i8i5,p. aïo.

Ô54 S. CHARLETY.

à l'intérêt particaiier de sa position et de ses relations particulik*e$ »; il a montré qu'il y avait deux grands objets à considérer, a Fintérèt politique commun à tout véritable système d*un gouYemement représentatif, ie travail administratif de chaque ministère lié et soumis à Imtérét ministériel proprement dit ou plutôt à ce système politique déjà imiiqué * ; il a enfin parlé de se mettre d'accord sur un programme à soumettre aux Chambres , \m programme délibéré par les ministres, et par les ministres seuls , sous la présidence du roi. . . L'effet a été décisif: « Le chancelier est devenu cramoisi à cette lecture. M. Ferrand a d'abord mis en question qu'il y eût la moindre différence ni d'opinions ni d'intérêts entre les assistants. L'abbé (Montesquiou), qui est tout constitutionnel, qui voulait s'en aller, qui reste pour l'honneur du gouvernement provisoire, a parlé assez raisonnaUement. M. de Blacas a dit des choses qui, réduites à leur sens véritaUe et à leur stricte utilité , peuvent faire à la façon de Sterne, zéro^^K »

Parmi ceux — si nombreux — que frappe, vers la fin de 1 8 1 4 , le caractère précaire et provisoire de la première Restauration, Jaucourta une place à part. Il pense, comme les autres, que « cela ne durera pas »; mais il dit plus et mieux que les autres pourquoi. U voit de plus près l'ignorance et fimpuissance de ce gouvernement; il va phis sûrement au fait. H cherche l'homme qui se sera fait de la situation politique et sociale créée par la Restauration une idée claire, et qui marchera selon cette idée. Où, sans doute, il se trompe, c'est quand il croit que Talleyrand est cet homme :

Vous ne pouvez pas juger, d'où vous êtes, le besoin que Ton a de vous. Ceci prend un air de Coblentz qui ferait fuir, moi d'abord, et puis tout ce qui est ici au nom de la France et du roi, et non de par f absurde émigration. Arrivez-noos avec

DR ministère tout fait Ayes un ministère très fort, très national. . , Si to«s

n arri^ei pas armé de toutes pièces et invulnérable^ ils viendront à bout de vous et la cause an roi se perdra ^'^

Que l'amitié f aveugle, ou que, plus simplement, il partage 1 opinion ées contemporains qui ont tant grandi ^intrigant sédcdsant et habile, il importe peu. C est ce qn*ii cherche en Talleyrand qui est intéressant. H attend de Vienne la pensée claire, te volonté libératrice. Mais quand elle en arriva , ce ftit par la route de Gand.

IV. Il est très certain que personne, dans Tentourage de Louis XVIII, n avait sérieusement envisagé Thypothèse d un retour de Napoléon. Il est

^'^ Lettre du 7 .fa«v. 181 5, p. iM. — ^*^ Lettres du 2 mai 181 5, p. ^25; an 1 1 mai iSi5, p, 343.

LE PREMIER MINISTERE DE LOUIS XVllL 655

certain aussi qu après le débarquement personne ne pensa que Napoléon arriverait à Paris. Talieyrand , informé du départ de Tîle d'Elbe , affirmait que Napoléon n aborderait pas en Provence ^*^. Jaucourt, Ty sachant arrivé, estimait qu'il n'arriverait pas à Grenoble, et que « la fermentation du Valais, de la Savoie, des pays voisins du Piémont deviendrait son seul appui et sa seule ressource »^^K La marche sur Paris, la fuite du roi le surprirent mdement. Les faits donnaient raison k son pessimisme antérieur, mais beaucoup plus qu'il n'avait imaginé. Le roi national qu'il a rêvé redevient, au vrai cette fois, le roi des émigrés : «Nous pre^ nons déjà, écrit-il d'Ostende, une couleur d'émigration qui m'est odieuse ^^^. » La suite des éA'énements ne lui permit pas de changer d'avis. Il lutte, du moins, autant qu'il peut, contre le parti de Coblentz, qui renaît. Quand les Anglais proposent de débarquer des troupes à Ré et à CHéron : «C'est la Vendée, dit-il, et la Vendée, en tant que royalisme, est aussi agréable à la France que le^ Prussiens ou les Anglais ^*^. » Il répète que le roi n'a qu'un parti « qui puisse le sen ir et sur lequel il faut diriger toutes les opérations, le parti des amis de la liberté constitutionnelle et du gouvernement représentatif royal »(*^. Mais où est ce parti? Qui s'est préoccupé de le grouper, de lui donner corps et confiance? Qui le représente auprès du roi!' Le roi, en France, est resté si loin des Français ! Si Bonaparte est fort , ce n'est pas qu'on l'aime ; l'année ellemême est plus lasse de lui qu'on ne croit. Mais Bonaparte « a été élu » ; il s'est réuni aux Jacobins; s'il se sert d'eux, quitte à en être gêné plus tard , c'est qu'ils le fortifient de toute la force de leur haine nationale « contre la grâce de Dieu, l'an xvni (sic) du règne », contre tout ce qui« choque » et « repousse »^*^ Louis XVIII n'a rien voulu devoir a la nation; la nation ne lui a rien donné. Sans doute, Bonaparte n'ira pas loin, on l'abattra; « mais je doute que ce soit au profit des Bourbons «^"'^ Le roi a pu disparaître de In France sans laisser de traces; il n'est plus rien pour la France. Il faudrait y rentrer, « gagner un commandement de place , avoir un pied sur le soi sacré » ^*^ ; sinon , c'est le retour « derrière les troupes étrangères » , encore une fois . . .

Si la rentrée immédiate est impossible, que, du moins, Louis XVIIl ait un peu de vraie France avec lui , et non toujours et uniquement de l'émigration. Qu'il constitue en Belgique une armée royale, mais fran-

'^ Lettre de Talieyrand, 7 mars ^*ï LeUre du d avril i8i5, p. a63.

181 5, p. 2q3. "^ Lettre du 27 mai*s 18 15, p. a5o.

f*^ Lettre du 8 mare 181 5, p. a5o. ''^ Ibid.

^*^ Lettre du a6 mars 181 5, p.a45. ^'^ Lettre du ^ avril 181 5, p. a6o. ^*^ Lettre du 27 mars 181 5, p. 349.

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çaise , nationale , pour n'être pas à la merci des alliés. L'armée du roi entrera en compte dans les forces qui abattront l'usurpateur; le roi ne devra pas son trône à une défaite do la France; on ne pourra pas dire que les Bourbons ne sont tolérés que dans une France vaincue. Jaucourt ne s obstine pas longtemps à ce rêve. Les désertions ou les fidélités sur lesquelles on a compté sont trop rares. Le roi reste seul. Les maréchaux qui l'ont conduit à Gand n'ont pas un homme avec eux; et, leur responsabilité dégagée , ils ne pensent qu'à « se mettre à J'abri . . . Chacun regarde au moyen de sauver sa tête et sa fortune » ^^K À la rigueur, Jaucourt, ne trouvant pas de Français, se contenterait de Suisses. Et il soumet II Talleyrand un extraordinaire projet : Monsieur est colonelgénéral des Suisses; ne peut-il pas, à ce titre, lever une armée en Suisse? Ce sera une armée royale, sinon française. Talleyrand explique que la qualité du comte d'Artois ne lui donne autorité que sur les Suisses enrégimentés en France, que l'Europe verrait d'un mauvais œil la Suisse entrer dans la bagarre pour le compte du roi^^^ Que faire? La dernière ressource, la suprême pensée, c'est encore Talleyrand. Puisque tout est terminé à Vienne , qu'il arrive à Gand , qu'il y reprenne sa place, la première. Mais Talleyrand n'est pas du tout pressé; il ne sait pas bien encore où est son intérêt; il est beaucoup question du duc d'Orléans, chez les souverains. Il conseille à Louis XVIII de rentrer en France par Lyon. Ce sera du temps perdu pour le roi, peut-être, mais gagné pour Talleyrand, qui, à cette heure, a besoin d'attendre.

Le séjour à Gand, si dangereux, eut du moins son utilité. On y réfléchit à loisir aux fautes commises. Tout le monde s'y convertit à l'avis de Jaucourt et répète : il faut un gouvernement, un ministère solidaire; les étrangers le conseillent; les ultras le réclament. Pour les uns et les autres, Talleyrand est le président désigné, la tête nécessaire. Déjà même , derrière Talleyrand , grandit Fouché , que la cour et les salons imposent. Docile, parce qu'il a conscience que sa majesté demeure audessus et en dehors de tous les systèmes, indifférent aux formes pohtiques et ignorant des mécanismes, Louis XVIII choisit les hommes qu'on vante, et adopte la formule qu'on répète; la déclaration de Cambrai, parlant des garanties à ajouter à la Charte, dit ; «L'unité du ministère est la plus forte que je puisse offrir; j'entends qu'elle existe. » Au lendemain de l'arrivée du roi à Paris, le lo juillet i8i5, une ordonnance annonce que Sa Majesté vient de « déterminer les formes qui ,

^'*^ Lettre du 27 mars 181 5, p. a^g. — ^*^ Lettre de Talleyrand, 19 avril 181 5, p. 376.

dans le système constitutionnel de son gouvernement, lui semblent être applicables à ladministration qu'EUe adopte pour la France ». Dans le Conseil des ministres responsables ne prendront place, désormais, que les ministres secrétaires d*Etat ayant département. Le roi se décidait à faire la première expérience du gouvernement de cabinet.

S. CHARLÉTY.

A THARVA-VEDA'SAMHITA .

AtharvA'VEDA sàmhitâ, translated with a critical and exegetical commentary by William Dwight Whitney, revised and brought nearer to completion and edited by Charles Rockwell Lanman* (Harvard Oriental Séries, edited by Ch. R. Lanman, voll. VII- Vin). — 2 tomes in-4*' de clxij-io46 pp. Cambridge, Mass., Harvard University, i goS.

Il n*est point fort commun que le second volume d'un ouvrage ne paraisse qu'im demi-siècle après le premier. TeUe est pourtant la fortune échue à la nouvelle et splendide publication de l'Université de Harvard : elle n est autre chose , en effet , que le tome II , considérablement amplifié , de YAtharva-Veda-Saiphitâ de Roth et Whitney, datée de Beriin i856. Depuis lors, Roth et Whitney sont morts; mais celui-ci, en dépit de la maladie qui attrista ses dernières années et nous fit déplorer sa perte prématurée, avait accumulé tous les matériaux nécessaires à laccomplissement de la promesse par laquelle ils s étaient tou$ deux engagés envers leurs confrères en védisme : leur tome I* nous donnait un texte supérieurement édité; le second devait nous apporter des notes et des index, auxquels bientôt Whitney jugea bon d'adjoindre une traduction suivie. Après sa mort (189/i), ses manuscrits passèrent entre les mains de M. Lanman, son digne et fidèle disciple, qui lui-même, comme on le voit, a mis onze ans à les élaborer. Que nous n'ayons rien perdu à attendre patiemment l'achèvement de ce grand travail, c'est ce que donnent à penser demblée les noms seuls de l'auteur et de l'éditeur, qui nécessairement ont dû mettre à profit, pour parfaire leur œuvre, tous les essais publiés , sur i'Atharva-Véda et la littérature qui en relève, durant ce demi-siècle de lente et minutieuse préparation.

le AVANTS. 8^

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