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LES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE ET LEURS MODÈLES GRECS

Les Métamorphoses d* Ovide et leurs modèles grecs, par Georges Lafaye. 1 volume în-8®, Paris, Félix Alcan, 1904 (Bibliothèque de la Faculté des Lettres de TUniversité de Paris).

On ne s'étonnera pas de lire le nom de M. Lafaye au bas du nouvel ouvrage qui vient de paraître sur Ovide. L auteur de Catulle et ses modèles était tout désigné pour nous donner en pendant une étude sur les Métamorphoses et lears sources grecques. Et Ion ne s'étonnera pas non plus, quand on connaît le premier de ces deux travaux, de trouver dans le second une information qui ne laisse rien à désirer, une science précise et légèrement portée, une méthode scrupuleuse, d autant jdus nécessaire ici que les problèmes sont plus délicats et complexes, des discussions sûrement conduites, qui déterminent où s arrête soit la vraisemblance soit la quasi-certitude et où commence Thypothèse, des conclusions enfm qui , fondées sur les seuls résultats acquis , inspirent toute confiance. M. Lafaye a raison de s attacher aux questions d'influences. C'est une heureuse façon de renouveler l'histoire littéraire. Pour la littérature latine notamment, qui est toute, ou peu s'en faut, tme littérature d'imitation, ce genre d'études a une importance particulière. Non pas qu'il ait été négligé jusqu'à présent. Personne n'ign(A*ait qu'un Catulle, un Properce, un Ovide sont très redevables à la Grèce, surtout à la Grèce alexandrine. Et comment l'ignorer, puisque souvent ces poètes le proclament les premiers, et s'en vantent? Mais, au lieu de s'en tenir à une impression générale et forcément un peu vague, examiner Catulle dans ses différents poèmes ou les Métamorphoses d'Ovide dans leurs différentes parties, démonter l'œuvre pièce à pièce pour établir la provenance de chaque rouage et mieux exphquer la composition du mécanisme entier, serrer en un mot les problèmes de plus près et résoudre les questions en les analysant, voilà peut-être ce qui n'avait pas encore été fait avec toute la netteté désirable. Catulle et Ovide sont-ils de purs Alexandrins? Sont-ils même de purs Grecs? N'y a-t-il rien qui trahisse en eux le tempérament individuel ouïe tempérament romain? La personnalité du poète et le caractère de la race sont-ils donc complètement absents de leur œuvre? Et s'ils ne le sont pas, comment , par où , dans quelle mesure ? M. Lafaye nous l'a dit naguère pour

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Catulle. C'est ce que nous désirions savoir aussipourOvide. J'ajoute :c est ce que nous pouvons savoir, du moins en partie. Qudque mutilée que nous soit parvenue la poésie alexandrine, la critique depuis vingt-dnq ans s'est efforcée d'en recueillir tous les lambeaux épars. Elle a rapproché les fragments, restitué quelques œuvres, classé les genres, groupé les écrivains. Nous voyons d'une vue moins confuse non seulement l'ensemble de l'école , mais certaines figures individuelles qui la représentent dans son plus pur esprit, un Callimaque par exemple. Appuyé sur ces travaux modernes, M. Lafaye rencontrait, pour étudier les Métamorphoses, un terrain plus solide, qui lui aurait manqué autrefois. Elngageonshnous à sa suite dans cette étude et profitons de ses savantes recherches.

I. n n'est pas douteux tout d'abord qu'Ovide n'ait pris aux Alexandrins l'idée même de son poème. D n'aurait pas écrit les Métamorphoses s'il n'avait trouvé dans les productions grecques de l'époque antérieure des ouvrages composés sur la même matière. H y avait bien chez lui, et datant de loin , de l'époque même où il s'essayait à raconter sa vie amoureuse, des aspirations vers une poésie plus relevée t^^. 11 se dépeint, dans uae pièce ^^^, tiraillé entre la muse de la tragédie et celle de l'élégie et s'arrétant à un compromis : i D'abord, dit-il, mes amours, plus tard les grandes œuvres ». Sans trop attendre cependant, dès son adolescence, il avait composé cette tragédie de Médée que QuintiUen cite avec éloge^^l Il avait aussi poussé une pointe dans le genre épique et commencé ime Gigantomachie^^K Mais l'élégie avait été la plus forte. Cédant à sa douce violence, il était revenu aux badinages, aux sujets légers, à la poésie erotique ^*^ C'est seulement après avoir publié les Remèdes d amour, fan 2 de notre ère^^\ en sa pleine maturité, qu'il se tourne tout à fait vers la haute poésie; il veut être sérieux. Peut-être, alors, les premières tendances de sa jeunesse se réveillaient-elles en lui, plus impérieuses; mais il était surtout entraîné par le courant général de son siècle. A l'époque d'Auguste, que ce soit sur un mot d'ordre du prince, ou par une admiation très vive de la grandeur de Rome, ou pour ces deux motifs réunis, il y a comme une conspiration des poètes pour faire grand. Aucune ambition ne paraît plus trop haute. Horace passe des Satires auv Odies et de l'ode légère ou familière à l'ode patriotique. Virgile, en progrès

^*^ Am.^ III, 1, 24 : « Incipe malus ^*^ Am., I, 1; II, 1.

opus. » ^^ Am,, II, 1, 21.

^*^ Am., III, 1, 69-70. ^"^ Date très probable, sinon cer-

^'^ InsL Oft, X, 1, 98. laine.

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constant sur lui-même, par un triple élan, s'élève à ï Enéide et donne a Rome 1 épopée nationale qui lui manque. 11 n est pas jusqu'au voluptueux Properce qui, devenu grave tout à coup, ne s'efforce courageusement à chanter les vieilles légendes de son pays. Ovide subit cette même influence du temps et du milieu et se propose décrire, lui aussi, une épopée.

Epopée mythologique, bien entendu. L'histoire lui convenait peu; elle s'opposait aux caprices de sa fantaisie. La mythologie, au contraire, s'adaptait trop bien à son talent et lui avait valu déjà trop de succès pour que, même se haussant aux grands genres, il consentît à rejeter un cadre où il se sentait naturellement à l'aise. Si, d'autre part, l'épopée, un perpetaum Carmen^ un chant suivi où tout se tint étroitement, demandait une force d'inspiration et un soufile dont il n'était guère capable , les Alexandrins étaient là, ses maîtres antérieurs dans l'élégie amoureuse. Ils lui fournissaient encore, pour sa nouvelle tentative, ce qui était exactement à son goût et à sa taille : des poèmes remplis de fables merveilleuses, étranges, parfois extravagantes, des aventures épisodiques dont chacime se suffisait à elle-même et qui n'étaient réunies entre elles que par un lien de convention. Ils lui offraient leurs recueils de Métamorphoses. (i'est là qu'Onde est allé chercher le sujet de son épopée.

L'époque alexandrine étant l'âge de la curiosité érudite , on comprend que les lettrés d'alors aient rassemblé, pour en dresser l'inventaire, les légendes relatives aux dieax et aux héros. Mais cette époque a été aussi l'âge des sciences positives, en particulier des sciences naturelles, et l'on comprend beaucoup moins que les gens éclairés se soient plu à ces ridicules histoires de métamorphoses. M. Lafaye a très bien montré comment les successeurs d'Aristote et de Théophraste avaient trop souvent gâté et faussé la science , et par leurs enquêtes superficielles ou incomplètes , bien loin de supprimer les superstitions , donné un nouvel essor au merveilleux (*^. Des naturalistes peu scrupuleux prenaient leurs documents chez les auteurs de mirabilia ou chez les géographes, qui eux-mêmes avaient enregistré sans scrupule , « sui' la faune et la flore des pays lointains, les renseignements les plus extraordinaires ». Il se formait ime littérature plus romanesque que scientifique, mais qui avait les apparences de la science et, sous ce couvert, faisait d'autant mieux accepter toutes ses inventions. A côté des traditions mythologiques, de nouvelles fables prenaient place et trouvaient crédit. Les anciennes même se voyaient confirmées au nom de prétendues découvertes. Et le résultat de ces

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éludes poursuivies sur la nature d après de mauvaises méthodes, était d accroître le mystère de iunivers et de redoubler la croyance aux miracles. De cette confusion entre le roman et la science sont nés les recueils de Métamorphoses. Nicandre , Tun des premiers qui aient cultivé le genre, est naturaliste et poète tout à la fois. Il met en vers Thistoire naturelle et il introduit les sciences naturelles, Térudition historique et géographique, dans le domaine de la fiction. Il compose les Remèdes contre la morsure des bêtes sauvages ou les Contrepoisons^^\ et il décrit les transformations des antiques héros en pierres, arbres, sources, animaux, oiseaux ^^^. Bien d autres après lui, quelques-uns même avant lui, poursuivent le même dessein. Tantôt, comme Parthénius de Nicée et Théodore, ils embrassent dans leurs récits une grande variété de métamorphoses. Tantôt, comme cet inconnu désigné sous le nom de Boios ou Boéus, ils se bornent à une seule espèce et ne retiennent par exemple que les légendes des personnages héroïques changés en oiseaux [bpvtOoyovia). Encore sommes-nous loin de connaître tous les ouvrages qui avaient été écrits sur la matière. La compilation en prose d'Antoninus Liberalis, qui date dune époque postérieure (sans doute du ii' siècle de notre ère) , œuvre sèche et très médiocre, a au moins cet avantage de nous rapporter, à propos de fables déjà traitées par Ovide, des traditions sensiblement différentes; comme ces versions appartiennent à Boéus, à Nicandre, à des auteurs dont nous savons quelque chose, il faut donc qu'Ovide soit allé prendre celles qu'il adoptait chez des auteurs aujourd'hui perdus. Ainsi, d'Alexandre à Auguste ^^\ il avait paru sur le sol grec ime production très abondante, où notre poète trouvait à satisfaire son goût de la mythologie et à s'approvisionner pour la matière de ses chants. Peu importe, pour le moment, qu'Ovide et ses devanciers ne se soient pas proposé le même objet. Oui, en composant leurs recueils, les Alexandrins avaient bien une intention surtout didactique; c'était pour eux prétexte à étaler leur érudition. Ovide, de son côté, était attiré par les contes merveilleux, par les tableaux gracieux ou pittoresques auxquels prêtaient ces légendes, par tous les dévdoppements qu'il entrevoyait à l'avance dans sa brillante et facile imagination. Mais l'essentiel est que le cadre et le canevas fussent déjà tracés : ils l'étaient. 0\ide connaissait ces auteurs. Comment non? lui qui, à en juger par les élégies de sa jeunesse, avait lié un commerce étroit avec la poésie alexandrine. Il les avait lus : on les lisait autour de lui, dans la société

^'^ (^rfpiixé et À.Ac&^pfiaKa. avec TEmpire, mais se continua jus-

^*^ Èr€potoi(isvsL. qu*au temps des Sévères (cf. Lafaye,

'^^ Cette prodactîon ne s'arràta pas p. d5 et la note).

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même où il fréquentait; on les imitait. C'est de l'entourage des Messala que partait la petite pièce intitulée Ciris ou V Aigrette, adaptation vraisemblable de Parthénius, œuvre certainement inspirée par Téoole. C'est un de ses amis, dont il était très fier, iEmilius Macer, de Vérone , qui composait, à l'exemple de Boéus, une Omithogonie et lui donnait à lire l'ouvrage dans sa primeur. Si, outre ses goûts personnels et son propre penchant^ il avait encore eu besoin d'un encouragement du dehors pour s'adresser aux auteurs alexandrins de MéteanorfJwses , il l'aurait trouvé dans la vogue dont à Rome môme jouissaient alors leurs recueils.

Ce qui, dans le poème d'Ovide, non moins que le choix du sujet, porte la marque de l'école alexandrine, c'est l'absence de composition véritable. Avec les chefs^l'œuvre classiques, admirables d'unité, de proportion, d'équilibre, s'est perdu en Grèce cet art de subordonner l'accessoire au principal et de faire de toutes les parties un ensemble organisé et harmonieux. On ne sait plus composer : on n'en a plus la force. U faut rendre cette justice aux poètes alexandrins , qu'ils ont parfaitement connu la nature de leur talent et ses Hautes. Ayant le souffle court, ils ont voulu des poèmes courts. Ils ont laissé de côté les genres d'autrefois qui demandaient une inspiration soutenue ou ne les ont restaurés que profondément modifiés, rapetisses désormais, enfermés dans ime forme brève, réduits aux dimensions de la miniature, et ils se sont appliqués à créer ou développer les genres qui ne comportaient par eux-mêmes qu'une étendue très restreinte. Méya ^tSkiov pdya kolkAw^ la célèbre devise de Callimaque est, en somme, et abstraction faite du petit groupe que représentent Apollonios et ses partisans, la vraie doctrine de l'école. Ils savent que leur art est minutieux et vaut par le détail; ils ne songent qu'au « morceau ■ , s'attachent à l'épisode , et leurs œuvres les plus longues ne sont encore qu'une succession d'épisodes. L'épopée de jadis, 1'^^^ aux vastes proportions , où une idée maîtresse , un sentiment fort courait d'un bout à l'autre, groupant les parties et assurant l'unité, devient entre leurs mains ïiitiïXtov, un conte épique, un petit tableau héroïque qui luimême tourne au tableau de genre, épisode détaché d'une ancienne légende et traité à part avec le pittoresque familier et simple de la vie quotidienne. Ce sera ÏHécalé de Callimaque, ce seront les idylles épiques de Théocrite. Point d'ensemble; point de sujet, à vrai dire; mais plusieurs sujets dans un même cadre, et des sujets très divers. Un seuldé^r : atteindre à la variété des effets par l'opposition des tableaux. Pourvu que ce résultat soit obtenu , la curiosité du lecteur piquée et amxisée de l'imprévu du récit, les auteurs s'accordent les droits les plus entiers sur la

composition de l*œuvre. Or un sujet comme celui des Métamorphoses navait aucune unité, j'^Qtends une unité réelle, foncière, et non pas seulement cette unité superficielle et factice créée par la fin , toujours la même, de chaque aventure. G*est bien pourquoi personne navait écrit d'ouvrages de ce genre avant Tépoque alexandrine; mais cest aussi pourquoi Von en écrit à celte époque. Ce qui jusque-là passait pour grave inconvénient, n est plus pour arrêter les poètes nouveaux. Disons mieux : ce défaut est fait précisément pour les séduire, leur rendant la tâche plus facile. Ovide les a suivis; car, pour lui comme pour eux, les fables sont surtout « une agréable matière à mettre en vers ». Pour lui comme pojir eux, les métamorphoses ne sont pas intéressantes par elle»-mémes; c*est le dénouement obhgé, mais la chose accessoire. Tandis que Nicandre, poète érudit, les recherche à cause de l'explication curieuse qu'elles lui permettent de donner dune fête, d'un jeu, d'un rite étrange, d'une coutume rare et obscure, Ovide, poète mondain, y voit une occasion d'ingénieuses peintures , qui charmeront le public de grands seigneurs et de femmes pour lequel il travaille. Et cependant ii veut faire une épopée. Son poème est un long poème : il fa étendu jusqu'à quinze chants; c'est son Enéide, à lui. Mais cette œuvre, qu'il aurait pu allonger encore , — et même indéfiniment, la matière ne manquait pas, — où ni la chronologie ni la logique ne mettent entre les diverses histoires un enchaînement rigoureiUL, où les développements secondaires prennent souvent une place disproportionnée avec l'importance qu'ils devraient avoir, où l'on peut enfin isoler chaque partie sans nuire à l'ensemble, cest-à^lire où l'ensemble même est édifié d'une manière si jBragile, une telle œuvre est bien éloignée de ï Enéide et des épopées classiques : ce n'est en réalité qu'une longue série d'/m/XXia à la mode alexandrine.

Faut-il rappeler que le fond des lé^ndes racontées par le poète latin , c'est l'amour, et que cet amour, {Mresque toujours, est de la galanterie P

Tout le monde sait anjourd'huî , dît M. Lafaye , à quelle influence il faut attribuer ce caractère du poème. Qu'H soit un legs d'Alexandrie, c'est ce qu'on ne peut plus mettre en doute. Il vient en partie des ouvrages spéciaux, tels que ceux de Boëus et de Nicandre; mai& d une fa^n plus générale, il vient de toute la iittératore erotique, en prose et en vers, dont leurs contemporains ont été passionnés ^*\

Dans une société comme celle des Ptolémées, oisive et raflfinée, où, des réunions quotidiennes s'étant créées entre les deux sexes, les plaisirs du monde étaient le seul intérêt, il était inévitable que l'amour devînt la grande affaire de chacun. Dans une société aussi où Ion avait

t»> P. lOO.

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cessé de vivre d'une vie coHective et nationale et où l'indindu, ne tenant plus au sol par des racines profondes, songeait d abord à lui-même, il devait arriver que le sentiment individuel par excellence , Tamour, remportât sur les autres et de la vie passât dans la littérature. Raison de plus pour Ovide de bien accueillir ce sujet des Méiamorphjoses, Le voilà rengagé dans cette peinture de la passion amoureuse qui, à ses yeux, est toute la poésie : cest ce qu'il aime, ce qu'il lui faut, c'est là qu'il excelle. Déjà «il avait écrit les Amours y les Hévîdes, ÏArt d* aimer, les Remèdes d'amour, le poème sur le Fard ... ; depuis une quinzaine d'années au moins il vivait plongé dans la poésie erotique. Il a beau dire dans son prélude cp'il aborde une entreprise toute nouvelle pour lui ; ses intentions ont pu changer, mais non sa nature et ses fréquentations. Ses dieux et ses héros sont toujours bien ceux de Callimaque, de Philétas, de Phanoclès et d'Euphorion ^^^ ».

Faut-il rappeler encore que la galanterie, dans ces aventures, s'accompagne d'érudition ? Et ceci est un autre caractère bien alexandrin. De ses dieux et de ses héros Ovide connaît la généalogie par le menu. Il nous fait pénétrer dans l'intimité de leurs familles : son érudition mythologique est effrayante. Oncles, tantes, neveux, cousins et arrièrecousins, il n'oublie personne et il évolue au milieu de toutes ces parentés avec une aisance admirable et une sûreté infaillible. Il a un tel goût des énumérations . qu'il cite , à propos de la lutte entre Phinée et Persée , trente-neuf des combattants , auxquels après avoir repris haleine il ajoute sept nouveaux guerriers ^^K II se plaît à nous donner la liste des Centaures et des Lapithes (ils sont plus de quatre-vingts!) ^^\ celle des chasseurs de Calydon^^^, des matelots tyrrhéniens niétamoi'phosés en dauphins par Bacchus ^^\ celle même des chiens d'Actéon , qu'il arrête au trente-sixième nom, par égard pour le lecteur ^^J. Non content de la mythologie, il s'adresse à la géographie et à l'histoire naturelle; il passe en revue, par exemple, tous les pays franchis par Médée, quand elle est emportée par les dragons dans les airs^''^ ou les diverses essences d'arbres qui accourent aux accents de la lyre d'Orphée ^*J. Or rien n'était plus fréquent dans la poésie alexandrine que ces accumulations de noms propres et cet étalage de science. Si l'on peut préciser en cet ordre de choses, c'est des Ahta de Callimaque en particulier qu'a passé chez Ovide ce mélange bizarre d'érudition et de galanterie.

(»i Lafaye, p. io3. ^'^ Jll, 6o5-649.

î*> V, i-i48, 149-207. î" HI, 206233.

î*) Xîî, 2IO-530. (' Vll,35o-4o3.

<*> VllI,3oi-3i7. ^'^ X, 86 106.

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Que dire maintenant de la manière dont il traite la vieille mythologie, supprimant toute distance entre les dieux et les mortels et réduisant les graves légendes d'autrefois aux proportions d'aventures d une réalité vulgaire? Que son Olympe soit ime demeure bourgeoise, sa Junon une matrone revêche et jalouse, toujours occupée à faire des scènes au mari, qui lui en donne sujets il est vrai, son Hercule un lutteur de jeux publics, et les autres personnages à l'avenant, tout cela est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'insister. Mais d'où vient ce plaisir à introduire la vie humaine dans la vie divine ou héroïque et à rapetisser ainsi la mythologie, sinon toujours d'Alexandrie? Qîii a inventé les petites Grâces, les petits Amours, tout ce monde léger d'êtres minuscules, qui, sinon Alexandrie? Il est certain que, dès l'origine de la religion grecque, la tendance anthropomorphique contenait en soi la tendance à rabaisser les dieux. C'était déjà une diminution d'eux-mêmes qu'ils subissaient quand, au lieu d'être adorés comme les forces primitives, sauvages et terribles ou favorables et bienfaisantes, mais toujours irrésistibles, de la nature, ils commencèrent d'être adorés sous la figure humaine. L'homme qui, le premier, les entrevit à sa ressemblance, inaugura une révolution. Dès lors, les vieux mythes, communs en partie à toutes les races aryennes, perdirent leur signification sérieuse et profonde. Chez Homère déjà, qui ne connaît que l'anthropomorphisme, ils n'ont plus aucun sens : ce sont seulement des récits. Encore cependant ces récits sont-ils merveilleux, ces légendes celles de personnages surhumains; car si les dieux ont les passions, les faiblesses et les vices des hommes, ils ont une puissance bien supérieure. Les générations suivantes ne s'en tinrent pas là. S*exerçant toujours sur le même objet et travaillant dans le même sens, l'imagination populaire devait aboutir aux conceptions religieuses de la période alexandrine. Les antiques dieux-forces ne furent même plus les surhommes de l'âge classique; ils devinrent simplement des hommes, et des hommes de tous les jours, et parfois aussi des enfants, avec l'inconscience, la gaminerie, la frivolité de l'enfance. C'est à ce moment de leur évolution qu'Ovide les prend, et l'on croira sans peine qu'il n'a pas cherché à relever leur dignité si amoindrie.

Dépouillés de leur grandeur d'autrefois , les dieux pouvaient-ils encore figurer dans les scènes héroïques de l'ancienne et majestueuse épopée? La scène familière ou le tableau de genre, voilà ce qui désormais leur était comme imposé, et voilà d'ailleurs où ils pouvaient réussir. S'il est un caractère frappant de l'esprit grec à partir de l'époque d'Alexandre, c'est ce besoin de vérité qui apparaît dans tous les ordres de recherches.

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science, art, littérature. L'information précise, le fait positif, le détail concret prennent une importance singulière; on s attache à observer la nature et à la reproduire fidèlement. Dun mot, on est r^liste. Dans son Hécaléy Caliimaque, au lieu de raconter, conune eût fait un ancien poète épique, la lutte de Thésée contre le taureau de Marathon, cest-^-dire féfxbode dramatique et menreilleux, s'étendait avec complaisance, autant que les fragments permettent d'en juger, sur Thospitalité donnée par la vieille femme au héros, sur la description de la cabane, le pauvre repas pris en commun , la conversation des deux personnages , la veiSée d'armes avant le combat , — sur ce qui n'était en s(Hnme que l'accessoire du sujet ; car cet accessoire pr^it au pittoresque et à la p^nture d'une scène d'intérieur. Scène d'intérieur aussi <^ez ApoUonios de Rhodes, quand Cypris va chercher son fils Eros pour rendre Médée amoureuse de Jason et k trouve occupé k jouer aux osselets avec Ganymède; cependant ApoUonios était l'ennemi littéraire de Callimaque et prétendait renouer la tradition homérique, ce qui prouve que le goût du temps était phis fort que toutes les thèmes. Et scènes d'intérieur encore, ou plus généralement scènes réalistes et pittoresques chez Ovide , où elles abondent : c'est Minerve et Arachné retroussant leur robe pour travailler plus à l'aise et faisant courir avec agihté leur navette sur la trame; c'est Dédale dans scmateUer, fabriquant son appareil aérien, et Icare s'amusant par e^ièglerie enfantine à manier et déranger les plumes que dispose son père; c'est Philémon et Baucis recevant le* dieux dans leur humble chaumière comme Hécalé reœvait Thésée, ou Ali^one sur le rivage envoyant un dernier adieu de la main à Céyx qui s'éloigne avec son navire. Quelques4ms de ces tableaux sont charmants par l'exactitude de l'observation, la justesse du détail, la vârité expressive et vivante de la peinture. Mais ce qu'il &ut voir, c'est que cet intérêt apporté aux choses de la réalité commune, cette veine d'inspiration familière découle d'Alexandrie.

Ainsi dcMic, nous ne dissimulons pas ce qu'Ovide doit k la Grèce des Ptolémées; il lui doit beaucoup. Mais après avoir dit tout ce que nous avons dit , — et que nous n'avons pu qu'indiquer, — l'on n'a pas tout dit, et c'est ici qu'interviennent, pour expliquer l'œuvre complètement , le génie romain et le tempérament personnel du poète. L'étude à laquelle M. Lafaye a soumis les Métamorphoses est loin de leur être défavorable. On en retire l'impression que l'originalité d'Ovide est plus grande qu'on ne croyait. A rechercher les sources et à serrer de près les influences alexandrines, on aperçoit avec phis de netteté en quoi, tout justement, il n'est pas alexandrin.

II. Les devanciers du poète latin paraissent avoir accepté sans je plaindre les inconvénients de leur aiatière , décousue autant que monotone. Ils se contentaient de juxtaposer les légendes et ne se souciaient pas de les enchaîner. Tout au plus rapprochaient-ils, sans transitions d'ailleurs, celles qui se ressemblaient. Mais s il y avait peu de lien entre les fables d'un même livre, il ny en avait plus aucun d'un livre à un autre. Leur procédé, au fond, était l'énumération, comme le montrent les deux poèmes consentes de Nicaadre, les Thérimfaes et les C<mirepoisous. Ovide ne s est pas résigné aus» facilement. Malheureusement, pour se tirer daOaire, fl n avait que de Tesprit, et Tesprit, qui siiflit à beaucoup de choses, ne suffit pas à tout; il ne peut remplacer la force de la pensée ou la profondeur du sentiment Du moins a-t-il mis en oeuvre toutes les ressources dont il disposait. De là cette peine infinfê qu'il a prise, non seul^nent pour entrecroiser, varier, opposer ses histoires, mab pour les relier entre elles et les Êdre sortir les unes des autres. De là toutes ses transitions, qu'on lui a parfois durement reprochées. Qu'elles soient trop ingénieuses et conventionnelles, que oe soient des artifices, des tours d'adresse, praestigiae, comme dit Quintilien^^), on ne saurait le nier. En* core est-il vrai qu'elles existent et que l'auteur, le premier en ce genre d'ouvrages, a senti la nécessité de ne pas laisser s'envoler au hasard, sans les réunir par un fil, quelque mince et léger qu'il fût, toutes les pages de son récit. De là enfin ses efforts pour rassembler dans un même cadre les diverses parties du poème et former un tout de cet amas de matéliauK assez disparates, pour groupe les ^Hsodes en cycles d'aventures 'et enchaîner les cycles en une suite ooatinue. C'est ainsi qu'il a été conduit à imaginer un tableau où les métamorphoses 5aiit représentées dans un ordre historique, depuis l'origine du monde jusqu'à l'époque d'Auguste. Cadre trop vaste, je le veux bien, sans limites précises, où peuvent ran* trer et où rentrent, en effet, la création du monde, les progrès de la pfaHosophie et de la science, mêlés aux transformations surnaturelles des dieux et des héros. Idée singidière aussi de vouloir établir une succession historique entre des événeipents qui se passent à peu près tous en dehors du temps, dans le monde de la fiction. Mais tout de même cette préoccupation dénote, par rapport aux poètes d' Alexandre, quelque chose de nouveau. Ceux-ci ne l'ont point connue , je le répète; il n'y a pas de composition chez eux. II y a im essai de composition chez Ovide. Le résultat est médiocre. Pouvait-il faire beaucoup mieux avec un sujet si rebelle P Sachons-lui gré au moins de l'effort, et re-

l») InsLor,, IV, 1,77.

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connaissons qu'au plus léger de ses enfants Rome inspire le goût de Tordre, ou, si Tordre vrai n'est pas possible, le souci den garder les apparences.

C'est encore une tradition romaine que Temploi de la contaminatio. Ovide associe souvent dans ses imitations les tragiques grecs, notamment Euripide, aux poètes plus récents. Il emprunte, mais il combine ses emprunts et en fait un alliage nouveau. Dans quelle proportion se mélangent les éléments? En opérant sur des exemples précis, M. Lafaye a déterminé avec vraisemblance la méthode suivie ^^^ Non seulement dans les légendes relatives à Penthée, Polyxène, Phaéthon, Méléagre, on distingue ce qui vient des Bacchantes, de MUécubcy du Phaéthon ou du Méléagre d'Euripide et ce qui vient d'un Théocrite, d'un Phanoclès ou d'un Nicandre; mais il y a lieu de croire qu'Ovide a pour habitude de mettre souvent à contribution les tragiques dans la première partie du récit et de les quitter au dénouement pour quelque auteur d'éjniXkta , d'élégies ou de Métamorphoses, qu'il juge plus ingénieux. En tout cas, il ne s'asservit à aucun modèle, ni alexandrin, ni classique; il se refuse à traduire fidèlement; il choisit. Il puise aux deux grandes sources grecques, mêlant librement leurs eaux dans la même urne. Il unit les souvenirs des maîtres anciens aux inventions des poètes postérieurs, et nul procédé, en toute chose, n'a été plus familier aux artistes latins.

Ovide était habile à flatter son temps. 11 pensait bien qu'il remporterait les suffrages de ses lecteurs par son parti pris constant de rajeunir et de moderniser la, légende ou l'histoire. Sur les pas des Alexandrins, il avait rabaissé aux proportions humaines, nous l'avons vu, les dieux et les héros des Métamorphoses. Ce n'était pas assez pour lui d'en faire des hommes, il en fait des Romains de Tépoque d'Auguste. On a critiqué les fautes qu'il a commises contre la vérité historique. Elles sont réelles, mais elles sont volontaires. Il sait la différence qui sépare les mœurs homériques et les mœurs contemporaines ; mais il entend ne point en tenir compte. L'anachronisme est partout^ A tout il donne une coideur romaine, à la mise en scène, au décor, au costume, aux usages, aux moindres détails.

La maison des temps héroïques, c'est la maison romaine; le vêtement, c*est le vêtement romain ; les cérémonies du mariage et des funérailles , les rites du culte se célèbrent a Li romaine; les guerriers combattent comme les soldats des légions; les . enfants des héros vont k Técole , ils portent la bulle au cou et apprennent à

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écrire. Ovide e^i peut-être de tous les poètes latins celui auquel le goût du primitif est resté le plus étranger. Il a plus (pi'aucun autre Tânie moderne et il s'en fait gloire ^'^

Moderne, il Test par rapport à son temps; mais il 1 est même par rapport à nous. Car il ne se contente pas d'habiller à la mode du jour les vénérables personnages de lantiquité; il devance son époque et fait pressentir Tavenir. Il a sa manière à lui d envisager les légendes et de se comporter à leur égard , manière curieuse et charmante qui sera , bien des siècles après, celle d'écrivains nés sur le même sol et qui, en attendant, — puisque c est le point que nous voulons* mettre ici en lumière , — le distingue nettement des précédents auteurs de Métamorphoses comme des poètes d'Alexandrie en général. Au fond, les idées d'Ovide ou d'im Gallimaque sur la divinité se ressemblent. Us ne sont pas irréligieux; ils reconnaissent la nécessité du culte. Ce qu'ils se permettent, c'est de discuter les fables traditionnelles : ils séparent la mythologie de la religion. Ainsi Gallimaque refuse d'accepter la croyance populaire d'après laquelle Jupiter aurait partagé le monde avec ses frères sur un coup de dés (car, dit-il, on ne peut tirer au sort que des lots d'égale valeur^^^), de même qu'Ovide exprime des doutes sur la réahté des métamorphoses ^^^. Mais il y a une différence. Gallimaque discute gravement et, s'il rejette certaines versions comme invraisemblables, celles qu'il accueille , il les raconte avec le sérieux qui convient au poète officiel des Hymnes, au poète érudit des Causes. Ovide a un tout autre ton. Il reste parfaitement détaché vis-à-vis des propres légendes qu'il adopte. 11 ne résiste pas au plaisir de nous redire cdies mêmes dont il se défie le plus. D'aucune il ne se porte garant; les croira qui voudra; et peu lui importe si personne n'y croit; il lui suffit que le motif ait été agréable à développer. Y croit-il lui-même? Il ne se le demande pas, ne cherche pas à le savoir. Et en le lisant, nous nous posons en vain la question (i Veut-il se moquer; est-il sérieux.^ En réalité, il flotte entre le sérieux et la raillerie, passant de l'un à l'autre sans effort ou plutôt, par une décès combinazioni tout italiennes, unissant en lui à la fois, et au même moment, l'un et l'autre. Denii-sourîre sans insolence, ironie sans malice, verve de conteur en belle hiuneur qui plaisante, traite ses dieux avec familiarité, en parle légèrement mais sans insister, bonhomie un peu sceptique mais qui n'approfondit pas ses doutes et s'accommode d un reste de foi : tout cela constitue une attitude très particulière et un niélanp^

'^ Lafaye, p. iii. Cf. Ebert, Der ^'^ HynuiesJ, 6o'6b.

Anachronismus in Ovids Metumorphasen , *^* !V, 271-273; VIll» 6i4-6i5.

Ansbach, 1888.

SAVANTS. l3

94 EDMOND COURBAUD.

très savoureux. Car on se lasse de la parodie et des travestissements burlesques d'un Scarron; ^attaque violente aussi et la négation brutale fatiguent. On accepte plus volontiers la manière d'Ovide, qui ne pousse pas d ordinaire la légèreté jusqu'à Tirrévérence et ne pousse jamais le sérieux jusqu'au tragique. C'est parce qu'il garde, malgré tout , un fond de croyance, « qu'il n'a rien d'un Lucien, d'un railleur qui aurait volontairement aidé à la ruine du paganisme ». Si l'on veut le comparer à un autre écrivain, c'est, en descendant jusqu'aux temps modernes, de l'Arioste qu'il faut le rapprocher. Ce rapprochement, déjà indiqué par Montaigne et Voltaire, a ét^ maintes fois repris, fl est exact. C'est bien la même, façon de s'amuser de ses récits, fables du paganisme ou contes de la chevalerie, de rire de ses personnages tout en ayant pour eux Ae la sympathie, de ne plus prendre au sérieux la légende ou carolingienne ou mythologique, tout en y croyant encore à moitié. Les Métamorphoses, par là, sont le commencement d'un genre nouveau; elles sont le premier modèle des poèmes héroi-comiques dont la fortune sera si grande dans l'Italie du xv* et du xvf siède.

Et les Métamorphoses sont encore l'esquisse ou l'annonce d'un autre genre, très italien lui aussi, très populaire également, la Nouvelle. Certains de leurs récits, non plus des aventures divines, non pas même des aventures proprement héroïques , — les scènes guerrières ne sont pas à la convenance du poète et leur grandeur d'habitude l'écrase^^^ — mais des aventures plus simples, comme il peut en arriver aux mortels que nous sommes, des sujets qui se tiennent à mi-côte, sujets di mezzo carattere, petits récits d'amour, idylles romanesques qui, si elles fmissent en tragédies, nous laissent pourtant doucement attristés et émus plutôt que secoués violemment, méprises ou défiances d'amoureux qui perdent par leur faute un bonheur facile à cueillir, attendrissantes histoires de .Pyrame et Thisbé ou de Céphale et Procris, ces récits, qui sont du meilleur Ovide, font songer aux contes florentins de la première Renaissance.

Ainsi Boocace est déjà dans Ovide, comme l'Arioste y était! Que nous voilà loin d'Alexandrie I Ovide semblait un imitateur. Il se trouve qu'il est aussi un précurseur; il représente l'esprit italien des temps modernes, à certains égards l'esprit français. — Ce n'est pas tout, faisons un pas de plus. Si les Alexandrins ont exercé sur lui une séduction évidente , c'est par le genre de leurs sujets et leur prédilection pour les choses d'amour;

^'^ Sî souple est cependant son talent donner rillnsion de cette grandeur quHl A sa parfois, comme an début du etie-méme. combat des Centaures et des Lapithes,

mais quand ii en est venu à lexéculion de son ouvrage ^ il s*est beaucoup moins soucié de les suivre, et le naturel a repris le dessus. Ce qui lui est naturd, c*est la facilité et Tabondance; il a reçu au plus haut degré la vena dites dont parie Horace. B faut voii* ce qull fait d une si* tuation qu'il rencontre, comme il la traite, la développe, Tépuise! QueUe ingéniosité, qu^es ressources! Détails, sentiments, idées, dans une description, un récit, un discours, il nest rien qui lui échappe. H nest rien non plus qu'il ne dise; là est son tort. Le grand art consiste à ne pas tout dire; Ovide ne sait pas s arrêter. Nimiani amcLtor ingenii sai, selon la juste remarque de Quintilien^^l II se complaît dans son développement et, plus le cas est singulier, plus il s y attarde et en accuse Tétrangeté. B est heureux le premier de ce qu'il raconte; il s excite à mesure qui! avance, rivalise avec lui-même de trouvailles piquantes, accumule les antithèses, les jolies choses, les traits spirituels. U y a de la virtuosité italienne en lui, virtuosité d'improvisateur, prompt à imaginer, prompt à écrire, jouant avec son sujet, exécutant toutes les variations que l'on voudra sur un thème donné. — Or, nul ne fut moins inqHX>visateur qu'un Calli-* maque. Une qualité surtout a manqué aux poètes de son école : c'est précisément cette fécondité jaillissante. Pour eux la poésie n'est point un jeu, c'est un laheur; et leurs poèmes sont laborieux en effet par le fond, par les recherches érudites, les allusions savantes, la condensation souvent obscure de la pensée, laborieux aussi par la forme, le travail de ciselure, l'application au détail, le culte du vers, de la phrase, du mot. Â se surveiller ainsi soi-même, à polir ses œuvres avec des scrupules de raffiné, on ne produit guère, et chaque cBuvre produite est d'étendue bornée. Le développement se resserre. Par impuissance et par système à la fois, la brièveté est érigée en loi et l'art est de faire tenir beaucoup de choses en peu d'espace : tels ces camées ou ces intailles, toiu*s de force de la glyptique alexandrine, où dans un chaton de bague sont parfois ramassées sous une forme minuscule de vastes compositions des maîtres antérieurs. Passez en revue toutes les productions de Tépoque, peintures, pièces d'orfèvrerie, gemmes, poésies; partout, c'est le même caractère : exiguïté du cadre, finesse minutieuse de la touche. Si bien qu'il est à peine exagéré de dire qu'il y a opposition complète entre le tempérament d'Ovide et celui des Alexandrins, la grâce aimable et facile de l'un et l'allure compassée des autres. C'est le flot large et abondant du fleuve à côté du mince filet d'eau qui tombe goutte à goutte, ou encore c'est, à côté du tableau de chevalet, du tableautin léché en per-

<»> /ii5/.or.,X.I,88.

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iectioh, là fresque hardiment brossée, avec ses incorrections et ses négligences, mais aussi avec son ampleur, ses qualités de premier jet, les avantages de la spontanéité. N'oublions pas que pour Sénèque Ovide est pœtcunni ingeniosissimas^^^ et qu'Ovide d'autre part a dit de Callimaque : ingenio non valet, arte valet^^K Ars, ingeniam, entre eux lopposition est la. Mais ce qui a fait vraiment le succès des Métamorphoses, c'est moins encore ce qu'Ovide y a mis de sa nature propre, de ses dons de naissance, de son * ingenium » que ce qui, en elles, portait la marque de 1'» ingenium ■ romain lui-même et, plus particulièrement, de l'époque où elles iiirent écrites : le goût du paûiétique , le goût de la déclamation. Le pathétique, c'est le drame; la déclamation, c'est la rhétorique alors en usage. Drame et rhétorique , un spectacle qui donne des émotions fortes, même violentes , des discours ou des exercices oratoires qui visent à l'effet et recherchent une certaine grandeur pompeuse , voilà ce que Rome a aimé de tout temps. Au temps d'Ovide drame et rhétorique se pénètrent, se confondent, et il est impossible, dans une étude des Métamorphoses, de séparer lun de l'autre.

La tragédie, dit très bien M. Lafaye, devient franchement une province delà rhétorique; c^est le moment où les nouveaux auteurs dramatiques commencent à écrire non pour être joués, mais pour être lus. Il en résulte surtout que ce qui les frappe chez les classiques du théâtre grec , ce sont les ressources que ceux-ci offirent à Tart oratoire : quoique , à vrai dire , ce rapprochement des deux genres ne date pas du temps d*Auguste; il est déjà dans Euripide; mais il devient plus étroit que jamais , lorsque la foule abandonne les spectacles nobles. Inversement la tragédie envahit la rhétorique : à Técole, les jeunes Romains apprennent à traiter des sujets d'élhopées tirés de la mythologie, c'est-à-dire qu^ils doivent imaginer les discours tenus par les héros dans certaines circonstances de leur vie légendaire ^'^

Ovide ne voulait pas être seulement un descriptif et un conteur; il voidait être aussi un peintre des passions humaines. Si Ion se rappelle que sa Médée passait pour un excellent ouvrage ^*\ il semble bien qu'il y eût en lui l'étoffe d'un poète tragique. Du moins cette peinture des passions qu'il n'abordait plus dans un genre spécial, il entendait la reprendre dans son poème mythologique; et de fait, presque toutes les variétés de sentiments qui peuvent agiter l'âme s'y trouvent représentées : la colère , le désespoir, la douleur, l*orgueil, l'inquiétude, la tristesse, la tendresse maternelle ou paternelle; ajoutez-y Tamour proprement dit et toutes les formes de l'amour, amour heureux, amour plus souvent malheureux , trahi ou rebuté , criminel ou coupable , incestueux même. Les Métamor-

«'> NaL quaest., III, xwii, la. «'^ P. i53.

t*> .4iii. , I , w, 1 4. <*î Quintilien , X , i , 98. .

phosés sont ainsi une suite de drames en raccourci. D'autre part Ovide est un élève des rhéteurs. Ces passions, H ne lui suffît pas de les décrire ; il faut qu'il les fasse parler. L'essentiel pour lui, ce n'est pas l'action, la péripétie, la transformation finale; il a pour but « d'arriver à un monologue où il condense toutes les émotions qu'éveille le drame : tel est le discours de Penthée; tel est celui d'Hécube. . . ou d'Althée. De là une scène principale, autour de laquelle toutes les autres viennent se presser en quelques vers^^^ ». Disons donc maintenant que les Métamorphoses sont une longue suite d'éthopées; ce sont des discours de classe, composés par un homme qui se souvenait toujours d'avoir été le plus brillant des élèves de rhétorique.

L'influence de l'école sur Ovide a été considérable. Il est le produit naturel et achevé de l'éducation des rhéteurs. Ses maîtres lui ont imprimé un pli qui ne s'est jamais effacé. Il était encore sous leur direction qu'il se distinguait entre tous par son talent à déclamer. On nous dit que des deux variétés importantes d'exercices, les controversiae et les ^Ho^oria^, il préférait la seconde. Ce n'est pas pour nous surprendre. Les controversiae portaient sur des questions de droit et rappelaient les débats judiciaires : il y fallait une discussion serrée et logique des points de la cause. Dans la saasoria au contraire, où figuraient les personnages fameux de l'histoire et de la légende, la pensée n'avait pas besoin d'être présentée avec autant de rigueur; l'ordre et le plan étaient moins nécessaires; les développements larges et attrayants , la peinture des passions l'emportaient sur l'argumentation proprement dite : c'était l'affaire d'Ovide. U se plaisait à tourner et retourner une idée en tous sens, à en varier l'expression avec une souplesse étonnante , jusqu'à ce qu'il eût trouvé la sententia, le trait ingénieux et piquant, celui qui s'enfonce dans la mémoire et demeure. Il était dès cette époque tout ce qu'il a été plus tard. Qu'est-ce que les Hérdides , sinon des saasoriae conçues selon l'esprit et traitées selon la méthode des rhéteurs? Et si nous réunissons la quantité de discours insérés dans les Métamorphoses , qu'est-ce que nous aurons , sinon « ime sorte de Conciones poétique, un recueil de suasoriae, toutes semblables à celles qu'il avait débitées devant Porcins Latro^^^ »? Ces suasoriae sont presque toujours du genre dramatique, monologues souvent étendus où s'épanche un cœur passionné. Niobé, Philomèle, Latone, Polyxène, Hercule sur son bûcher, Hécube devant le cadavre de sa fille, exhalent tour à tour leur colère ou les plaintes que leur arrache la -souffrance. Parfois le discours est plus dramatique encore. L'héroïne mise en scène

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hésite entre la passion et le devoir on entre deux passions qui se disputent tumidtueuseinent son âme. • Médée se demande si elle aidera Jason dans son entreprise. Scylla décide de livrer à Minos son père et sa patrie; puis repoussée par celui qu'elle aime, seule sur le rivage, elle se livre, tandis qu'il s*àoigne, aux transports d'une fureur impuissante. Byblis se débat contre la passion înc^estueuse qu'elle ressent pour son frère ^^^ », Myrrha est en proie aux remords dun amour criminel. J'admets volontiers avec M. La£aiye que ces monologues erotiques, quelque scabreuse qu'en îùt la donnée, devaient servir d'exercices dans les écoles. Après tout, il ne serait pas étonnant que les jeunes gens auxquels on donnait à traiter des controverses romanesques, comme cdles dont Sénèque le père nous a conservé la matière, fissent parler dans leurs éûiopées Méd^, Scylla ou même Myrrha et Byblis. Mais ce qui est sur, c'est que les autres discours de l'ouvrage nous représentent de véritables c déclamations ». En voici d'ailleurs une preuve sans réplique. L'auteur ouvre son livre XIII par deux plaidoyers d'une longueur exceptionnelle , ceux d'Ajax et d'Ulysse se disputant les armes d'Achille. Qr c'étaient là deux saasoriae^''^ proposées couramment aux élèves. Porcins Latro avait même un jour traité le sujet de vive voix, en manière de corrigé, comme il arrivait souvent. Ovide ne l'oubtia pas : l'un des arguments et quelques-imes des sententiae qu'il met dans la bouche de son Ajax, sont justement empruntés à la suasoria du professeur.

C'est cette prédilection pour le genre pathétique et le brillant développement semé de réflexions vives, d'antithèses, de pointes, ce sont ces habitudes d'esprit, ces façons de sentir et de s'exprimer contractées à l'école qui assurèrent la vogue des Métamorphoses. Pour tout dire, ce fut la rhétorique. On sait à qud point la rhétorique, qui avait plu aux Romains dès le premier jour, les passionna quand l'Empire , créant à tous les citoyens des loisirs, leur permit de se consacrer à elle sans partage. Sous le principal d'Auguste, les écoles entrent dans la pleine prospérité; alors commence pour elles cette ère de succès, de triomphes même, qui devait durer cinq ou six siècles. On y court en fouie, on accueille les maîtres avec des cris d'enthousiasme; tout le monde déclame. Ovide reflétait trop bien les tendances de l'époque pour qu'dle ne se re(jonnût pas en lui. fîUe a aimé dans l'auteur des Afétamoq)hoses le premier des

<^^ P. 177. formelleiiieni le discours d^Ajax une

^ Suasoriae voisines du genre ju- saasoria, 11 n*y a pas, à notre connais*

diciaîre, mais sacuorîae cependant, et sance, de controverses portant sur un

non point controversiae, Sénèque le sujet mythologique, père (Controv. II, 2 [10], 8) appelle

écrivains latins entièrement formés par les écoles. Et qu'on ne dise pas que la rhétorique était grecque d'origine. Une fois transplantée sur le soi romain , elle était devenue rapidement romaine. Rome lavait façonnée^ à son image, plus pratique que théorique, toute de pensées éclatantes et de phrases à effet; elle Tavait « nationalisée » : dans la declamatio la chose est romaine comme le mot. C'est de cette rhétorique dédamatoîre qu*Ovide est resté pour toujours imprégné. On ne saurait donc faire une part trop large, quand il s agit de notre poète, à l'éducation première de son esprit. A-t-elle eu d'heureux ou de fôcheux résultats? Ceci est une autre question. Il suflBt aujourd'hui, mais il importe aussi, de constater cette influence. M. Lafaye n'a eu garde de la négliger. Il lui a consacré un chapitre entier et excellent. Peut-être ce chapitre eût-ii pu être détaché des autres, placé plus en relief, à la fin du livre par exemple, pour concentrer la lumière sur un point qui nous parait essentiel.

On est injuste bien souvent envers ces pauvres auteurs latins, en ne voulant voir en eux que de serviles imitateurs des Grecs. Us ont imité , beaucoup imité; nul ne le conteste. Mais, pour s'autoriser d'un mot de Sainte-Beuve, à côté de la t matière ■ il y a la • manière ■; et c'est considérés de ce biais qu'ils gardent quelques avantages. La « matière » est grecque; la «manière» presque toujours est romaine. Ovide, parti de l'imitation alexandrine, s'est retrouvé, au cours de l'exécution, ce que l'avaient fait sa nature très richement douée et le tempérament romain très vigoureux. La mise en œuvre se ressent de cette double action de l'individu et de la race. Ne nous hâtons donc point de le ranger à la suite de Callimaque et de son groupe. Il a su demeurer foncièrement romain par son goût de la rhétorique, comme il a été, par certains aspects de son esprit, sa raillerie légère et sa bonhomie malideuse, sa verve abondante de conteur, sa facilité à improviser, le précursein* de la littérature italienne. — Après cela, que Ton continue à lui être sévère ; on l'a été au XIX* siède. Que l'on se plaigne de cette rhétorique même et de cette facilité. Libre à chacun, et je n'ai point prétendu le juger. J'ai seulement voulu montrer que le poète , par ses défauts autant que par ses qualités , était intéressant , représentatif, pour employer un mot à la mode , et que l'œuvre par là prenait une importance qu'on n'était pas disposé à lui attribuer tout d'abord.

Edmond COURBAUD.

100 LIVMS NOUVEAUX.

Dictionnaire d'ardiéologie chrétienne et de liturgie, publié par le R. P. dom F. Cabrol, in-8% fasc. I à VIIL — Paris, Letouzey et Ané, 1900-05.

J*ai eu Toccasion, ici mémo, au moment où paraissait le premier fascicule de ce nouveau dictionnaire , de signaler l'entreprise aux lecteurs du Journal. J*ai dit qu elle répondait à un besoin véritable et que la publication serait certainement accueillie avec reconnaissance. Depuis lors, les fascicules se sont succédé assez rapidement et Ton peut mieux se rendre compte de la valeur du Dictionnaire, Elle est indéniable; elle pourrait être indiscutable si les rédacteurs avaient apporté plus de méthode et de mesure dans lé choix des articles et dans leur composition. Quelques-uns de ces articles sont de véritables traités de la matière. Je me contenterai de citer, entre autres, ceux cpii sont intitulés : Actes des Martyrs» Afrique, où Ion trouvera presque une histoire du chrisiianisme dans le pays, Alexandrie , Antinoé, ou il est longuement question , et avec les réserves nécessaires , des curieuses découvertes de M. Gayet, Amulettes, Ampoules de sang, etc. ; il n*est que juste de les recommander aux travailleurs , ne serait-ce qu'à cause de la richesse de la bibliographie et de l'abondance des renseignements. Pourquoi faut-il qiie cette abondance dégénère ailleurs trop souvent en confusion et que les auteurs, l'un surtout d'entre eux, ne puissent résister au désir de vider leur mémoire à propos de tout et de tous ? Qu'on mo permette , pour préciser, de prendre un exemple que je choisis au hasard entre mille. Au mot Amendes funéraires , il est question des amendes imposées aux violateurs de tombes, surtout chrétiens; naturellement, à la fm on donne un tableau des différents taux d'amendes connus par les inscriptions. Or dans ce tableau sont mélangés à dessein les textes païens et chrétiens, sous prétexte que « ce serait' fausser une étude que d'établir des conclusions sur un nombre de faits trop restreint». Apparenunent ce n'est point la fausser que de les établir sur des faits étrangers au sujet et (jui , du reste , ont déjà été rassemblés ailleurs. Après tout , le lecteur reste libre de ne point tenir compte de cette partie du travail. Là où il est véritablement lésé, c'est quand on lui présente les matières sous des rubriques tellement inattendues qu'il lui sera impossible, quand il aura une recherche n faire, de savoir où s'adresser. C'est ainsi qu'on trouve dans ce dictionnaire un article Adelphia. Il y est traité de représentations figurant l'introduction de fidèles au Paradis par des saints ou des saintes , après la mort. Pourquoi Adelphia ? Parce que le sarcophage qui nous fait connaître la principale de ces représentations porte le nom de cette défunte. De même pour l'article Anniser (sic). C'est la marque qui se lit sur toute une série de lampes : ANNI'SER ; il s'agit de savoir si le potier était chrétien. Cela ne méritait guère que quelques mots n l'article Lampes ou Poteries. De même pour ,.tmrah. (Maison du nf siècle à). On y décrit une maison du Haourân , dont la con- ,nais8ance peut être intéressante pour l'étude du christianisme en Syrie; mais cela logiquement devait être inséré au mot Maison , auquel naturellement le chercheur se reportera alors qu'il n'aura jamais idée de chercher Amrah. U ne cherchera pas davantage ce qui peut avoir trait aux représentations de scpielettes dans l'archéologie chrétienne au mot Anatomie, etc. U y a là une étrange ignorance des conditions d'établissement pratique d'un dictionnaire. Je crois qu'il est temps encore pour les auteurs de modérer leur zèle , d'endiguer leur abondance torrentueuse , de régula-

riser la dii^osîtion des matières. Ce dictionnaire, avec sa riche illustration et la science des rédacteurs, peut être excellent; mais si Ion persévère dans les errements suivis jusqu'ici , plus il gagnera en longueur, plus u pei*dra en qualité. Son prix seul et les dépenses d'impression seront augmentés. R. Gagnât.

Handbuch der MusikfjeschiclUe , von Hugo Ribmann. Erster Band : Altertum und Mittelalter (bis i45o). Erster Teil : Die Musik des klassischen Altertums. i voL in-8' de xvi et 258 pages. — Leipzig, Breitkopf et Hartel, 1904.

L'auteur, connu par de nombreuses publications concernant la théorie et la pratique de la musique moderne, s'est toujours intéressé, en outre, à l'étude de cet art chez les anciens Grecs. Son « Manuel », il le déclare , ne sera pas un simple tableau bibliographique retraçant la littérature du sujet traité, mais plutôt et surtout un résumé «lisible» des résultats acquis, jusqu'à présent, dans cette branche de l'histoire. Toutefois, la mention des sources, textes et traductions, n*a pas été négligée, non plus que l'historique des principaux essais tentés pour leur mise en œuvre. L'auteur juge , à bon droit selon nous , que le moment n'est pas encore venu d'avancer des opinions décisives pour établir 1 influence de la musique orientale primitive sur celle de l'ancienne société greccpe. U se tient également sur la réserve dans l'examen des relations que les musicologues ont cru pouvoir établir, d'une part entre les notions mathématico-musicales des anciens et celles de l'acoustique moderne, et de l'autre entre les théories grecques et ce que l'on sait des musiques chinoise et japonaise , notamment sur la division du ton-intervalle. D'ailleurs, il ne laisse pas de reconnaître les concordances remarquables cpii , à quelques égards, rapprochent les échelles heptacordes des divers temps et des divers lieux, ni d*admettre la marche progressive de l'art musical. Plusieurs détails ont, dans son exposé, un caractère original, par exemple ses théories sur la mélodie des «archaica», rapportée par les auteurs; sur le chant des temples, chez les Grecs, dans le sens de la « pentatonique anhémitonique » (ou sans demi-ton), qu*il croit i*etrouver chez les Chinois et les Japonais , comme en Grèce , et que nous n'avons pas à examiner ici ; sur la notation musicale grecque , a laquelle il attribue , comme principe fondamental, Técheile doriennc. Dans la suite de son ouvrage il donnera ses idées personnelles sur la rythmi'|uc des mélodies médiévales notées en neumes ou «notes chorales»; il étudiera l'origine et le développement des formes de la musique instrumentale moderne, des «chansons, suites et sonates» du wii* siède jusqu'aux symphonies du xviii*, estimant que ces questions ne sont plus du domaine de la conjecture. Il appartient, suivant lui, à une histoire générale de la musique d'établir que, dès les plus anciens âges, il y eut une musique instrumentale existant par elle-même, et, dans sa pensée, les lecteurs de son ouvrage concluront comme lui. (Nous nous demandons pourquoi il n'en serait pas de même de la musique vocale.) Quant au déchiffrement des neumes sans portées, il ne croit pas que la question soit encore résolue. 11 termine ces considérations en émettant le vœu, auquel nous nous associons, que l'on fonkie dans chaque centre important une association et une bibliothèque spéciales pour favoriser l'étude historique de la musique. Le premier livre porte sur les œuvres conservées des musicographes, sur les musiciens « mythiques » (Orphée, Linus, etc.), sur Olympos, Terpandre, ses successeurs; sur les fêtes musicales des Grecs, leurs danses, leurs instruments à cordes et à vent; sur les poètes-musiciens, d'Archilo({ue à Bacchylide; sur la musique dramatique , le dithyrambe, le nomos. Dans le second , l'auteur traite techniqueonent de la théorie musicale antique, de la double notation ; dans le dernier chapitre

SAVANTS. 1 h

• «ptivtnie n«rioxti.r..

on trouvera une nonveile traduction en notation moderne de tout ce qui nous reste de Tancienne musique grecque, excepté deux fragments, celui de la première pythique de Pindare (dont il admet pleinement Tauthenticité ) et le papyrus musical d Euripide , insérés dans le corps de rouvrage* M. H. Riemann , bien qu*il ait donné le titre de Manuel à cette histoire de la musique, ne s'est pas interdit, à Toccasion, une discussion en forme sur quelques points controrersés. Telle par exemple la nouv^e explication -^ qu*il croit concluante ^^ du célèbre passage du De masica , dit de Platarqae, chap. xi, relatif k Torigine du genre exbarmonique.

Il est à souhaiter quun musicologue averti nous donne un Jour la traduction française de cet important ouvrage. C.-E. Ruelle.

Carlo Pascal. Stadiî critici saïpoema di Lacrezio, i vol. in-8*. — Rome et Milan, Società éditrice Dante Alighieri , i goS.

Les problèmes que soulève le poème de Lucrèce sont en nombre considérable ; que Ton étudie Tétat du texte, ou que Ton cherche à en pénétrer le sens, ou que 1 on remonte à la source de la doctrine , peu d'ouvrages offrent à la critique une matière aussi riche et aussi variée. M. Pascal s*est appliqué avec une égale diligence à quelques questions choisies dans ces différents ordres de recherches : son volume se compose d*une série de dissertations à la fois critiques et explicatives, où il a mis à profit les derniers travaux dont Tépicurisme a été Tobjet. C*est ainsi qu*il étudie , dans le premier livre du poème, la lacune entre les vers 4d et 5o , les transpositions proposées pour les vers 190-207 et biS-Sig, la réfutation d*Héraclite (635-704). la réfutation d'Empédode (734-781) , la théorie du vide (5o3-55oj, etc. Quelques pages substantielles sont consacrées au tableau de la Peste d'Atnènes (VI, 1090-1137). Comme chacun sait, Lucrèce, dans ce morceau fameux, a emprunté À Thucydide les principaux traits de sa description ; il ne peut y avoir sur ce point aucun doute. Mais F historien grec s'est volontairement interdit d exposer les causes du fléau, laissant à chacun, dit-il, médecin ou non, le soin de Texpliquer à sa guise. Or cette recherche était le sujet même de Lucrèce. Où a-t-il pris sa théorie P M. Pascal suppose qu il la doit à un médecin grec qui professait Tépicurisme , Asclépiad^ de Pruse; d était Tauteur d'un traité particulier sur la peste et vivait au temps même de Lucrèce; il parait avoir joui dune grande autorité. Cette hypothèse, appuyée sur la conformité de ses principes avec ceux du poète, peut fort bien être acceptée provisoirement, en attendant des preuves plus solides. D*une manière générale , la critique est de plus en plus portée à admettre que le De natura rerum porte l'empreinte de Tépicurisme le plus récent, tel que renseignaient à Rome, dans leurs leçons orales, les philosophes contemporains de lauteur. 11 y a là une idée féconde, dont M. Pascal a tiré un heureux parti. Georges Lafayb.

Fritz Hommkl, Grandriss der Géographie und Geschichte des alten Orients, Erste Hâlfte : Ethnologie des alten Orients. Babylonien und Chaldàa. vi-4oo pages. — Munich, Beck, 1904.

Le Grandriss est une deuxième édition de VAbriss der Gmchichte des alten Orients publié en 1887. Titre et ouvrage ont été modifiés : les années h'ont pas changé l'auteur. 11 est resté un tirailleur a'avant^garde crânement intrépide , dont la critique pénétrante est parfois vaincue dans le conflit entre sa science profonde et son ima-

S 'nation primesautière. Les audaces ne sont pas pour m'effrayer. L'immobilité , voilà mnemie implacable du progrès : la salle d études, dans laquelle M. Hommel se

confine à Munich, abrite un défricheur plus hArdi que les iroyageurt les fim téioéraires, que les plu» vaillants exf^orateura* Sana campâmes de fooillea, sans excavations lointaines , il a fait siennes les découvertes des diverses expéditions par ses jugements personnels, ses traductions originales, ses identifications ingénieuses, ses groupements inattendus, sa divination prophétique. S*il n*entraine pas toujours Tadhésion à ses idées, si ses conclusions pnovoqnent quelques résistances , si Téblouîasement premier abooiit pins d une fou a des objections ou à des réserves, jamais ses affirmations ne passent inaperçues et elles éveillent Tadouration pour son esprit indépendant qui, ne négligeant aucune source d'infonoaatioo inscrite ou écrite, ne s*est nds à la remorque ni d'un maître ni d'une éeolt,

La seconde moitié conuMnendra la géographie de TArabie, de TEgypte, de la Pa* lestine et de la Syrie, de FAsie Mineure, de TAiinénie, de TAssyrie, de la Mésopotamie,de laMédie,d'ÉLametde Tb^an occidental, pour (aine suite à la Babylonie et à la Chaldée étudiées dans la première partie, pages 94i4oo. Cdle^i ouvre (p. i-34o) par une introduction substantielle contenant, d'abord un aperçu de géographie pnysique , puis un long exposé des relations ethnologiques où défiknt les Sumériens , les G^cs , W Iraniens, les ThracO'Phrygîens • le • gnmpe aiarodiqu^ composé des Elamites et Kassites, des Arméniens préindogermaniques, des Chami* Galbatéens, des Hittites, des autres aborigènes de l'Asie Mineure, des Etiusques, des Libyens et des Ibères, les peuples et les langues sémitiques, d'après la gram* maire, le lexique, l'histoire religieuse, le système des noms propres, l'alphabet. Babyloniens, Egyptiens, Arabes, Kananéens, Araméens, avec un appendice relatif aux Mèdes, Perses , Iraniens orientaux et Indiens.

Un index provisoire facilite l'orientation à traven le dédale de théories et de fiiits accumulés dans la première partie, afin de faire patienter les chercheurs jusqu'à l'apparition de la deuxième partie. L'Abrégé de M. Hommel coostitue la premiièrs partie du troisième volume dans le fameux HamUach der klassischen ÂJUeritÊMiêwissensclu^, dirigé par un autre professeur à l'Université de Munich, M. Iwan von Mûller» Hartwig DeBEKiODiiG.

Kl. Kaldnd. PaUBografak Aàoi* OUkor$krisUmi»k Afidituf. Udgivet af Komumsionen for det Amamagniranske Légat. «**- Copenhague et CbrisdAnia^ Gyldendal, 1905, in-folio.

Un second vofcune du bel atlas psdéographique publié par les soins de la Commission du legs d'Ame Magnusson vient de paraître à Copeniiaguc et suit de près le premier, que nous avons annoncé dans le Jorniml Jes Sëmads ( mai 1 god . p. 3o 1 -5oi )• L'auteur, M. Kr. Kâlund, y a réuni cinquante-trob £seHsimilés, groupés siu* trentesept planches en phototypie, fort bien exécutées, de ieaUs (manuscrits et chartes) dûioîs, norvégiens et islandais, la plupart du xiu* aiède ou des premières années du XIV*, et empruntés aux iMbliotfaèques ou archives de Copenhague , Stockhoim , Upsal , Christiania et Reykjavik.

Les philologues et les bisloriens, conune les paléographes, trouvenmt matière à d'utiles remarques dans l'étude de ces fac-sîiatlés, savamment commentés par M. Kr. KÂlund et qui ofirent d'excellents apécimena des plus attcieus monuments des langues du Nord. À càté de reproductions d'antiques manuscrits de ÏEdda et de différentes Sagas , ce nouveau recueil contient en e£Eet des fac-similés de manuscrits d'anciennes traductions des Homélifis de setiU Grégoire le Grand, <de la légendede Rarlaam et Josaphat, du Luadaire,4lu Phyiiologns, etc. Les chartes du xui* aiède, en langue vulgaire, reproduites à la fin du recueil, montreront aussi, comme on

Tavait déjà remarqué dans le précédent volume, Tinfluence très sensible des traditions françaises dans les chancelleries royales ou épiscopales des pays du Nord.

Henry Viunaud. Etudes critiqaes sur la vie de Colomb avant ses découvertes. Première série, in-8' de xvi-543 p. — Paris, H. Weller, igoS.

C'est un livre considérable, et cpii, s'il ne devait pas avoir une suite, mériterait dès maintenant un examen développé, que l'ouvrage de M. Henry Vignaud, dont on vient de lire le titre. Appliquer n la biographie si obscure de Christophe Colomb les méthodes d'investigation rigoureuse de la critique historique contemporaine, et faire par leur moyen, dans la mesure du possible, la lumière sur la vie du découvreur de l'Amérique , voilà le but que s'est proposé M. Henry Vignaud , et quil poursuit avec une persévérance et une énergie inlassables, comme aussi^ avec le plus grand succès. On s'en rend compte en lisant la première série des Etudes critiques sur la vie de Colomb avant ses découvertes.

Le livre débute par une importante introduction dans laquelle l'auteur, après avoir expliqué comment «toutes les informations que nous possédons sur Colomb et sur les origines de son grand dessein se puisent n deux sources différentes qui se rencontrent quelquefois, mais qui, le plus souvent, coulent dans des directions opposées » , montre crae les historiens ont surtout et presque exclusivement puisé leurs informations à la source colombienne; ils n'ont par contre nullement songé à tirer de la seconde source tout ce qu'elle était susceptible de donner. De manière toute différente a procédé M. Vignaud lui-même : il a pesé avec soin toutes les assertions de Coloinb et de ceux qui parient d'après lui , et il n'a accepté que celles qui, après mur examen, lui paraissaient acceptables, se gardant bien de les rejeter dans tous les cas où elles ne sont pas confirmées par d'autres témoignages, mais n'hésitant pas, — là où cette sanction leur manque et où elles sont contraires à la vraisemblance et à la logique des choses, ' — à les écarter complètement ou tout au moins à les tenir en légitime suspicion. Cette sévère méthode lui a permis de formuler, sur les questions qui se rapportent directement à la personne de Colomb, des condusions parfois tout à (kit différentes de celles de ses prédécesseurs ; les voici : i** la famule du découvreur de l'Amérique était une famille de tisserands, et il n'existe pas de trace qu'aucun de ses membres ait exercé une autre profession ; 2"* ni Guillaume de Casenove, dit Coullon, ni Georges le Grec ou Colombo le Jeune ne se rattachent par aucun lien de famille , ni même de nationalité, aux Ccdombo de Gènes; Christophe Colomb, qui s'en rendait parfaitement compte, et son fils Fernand n'ont pu se faire «ncaiie illusion à cet égard; 3* Colomb est né à Gènes, exactement en Tannée i45i, ou au plus tôt dans les deux derniers mois de l'année \&bo (c'est, on se le rappelle, ce que M H. Vignaud avait déjà parfaitement démontré dans The real Birth-Date ofColambus); 4** son instruction scientifique date seulement de son établissement en Portugal et en Espagne , et il était encore tisserand à Savone à l'âge de vingt-deux ans. 11 n'a jamais fait campagne pour le roi René, mais il a pu, à l'âge de puberté, faire quelques voyages dans la Méditerranée et prendre goût ainsi au métier de marin; il a pu, en 1^74 ou lÂyS, se rendre à Chio; en tout cas, c'est en 1476 qu'il est arrivé pour la première fois en Portugal, par hasard , à la suite de la bataille navale du cap Saint- Vincent ; 5** de Lisbonne , Colomb semble n'avoir pas tardé à gagner l'Angleterre , où il séjourna d'ailleurs fort peu de temps, et d'où il fit peut-être un court voyage jusqu'aux îles situées plus au nord, mais il n'a certainement pas poussé jusqu'à l'Islande, jusqu'à Thulé, et à

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{>ius forte raison cent lieues an delà; 6** d* Angleterre il dut revenir en Portugal des *année 1477* ^ ^ maria dans ce pays un ou deux ans plus tard, n un moment où il n'avait encore aucune expérience nautique , et il y demeura jusque vers la fin de 1 484 ou le début de 1 485 , date à laquelle il passa en Espagne.

Voilà comment M. Henry Vignaud reconstitue, à Taide des documents, Thistoire des premières années de Christophe Colomb. Pour obtenir ces conclusions tout à lait nouvelles, il procède, dans chacune des six études critiques dont la réunion constitue ce volume , avec la méthode la plus probe et la plus rigoureuse , énuraérant d*abord ses sources d*in formation et citant les textes en les entourant d'un excellent appareil scientifique, puis discutant avec patience et avec soin les afiirmations et les assertions de chaque document , sans rien négliger pour faire la lumière , mais sans non plus aller plus loin que les documents ne permettent do le faire, concluant enfin sous la dictée même des documents. Ainsi commence à être vraiment rénovée cette biographie du découvreur de l'Amérique , que seul avait naguère étudiée de manière scientifique M. Henry Harrisse.

11 faudra qu*elle le soit plus encore, car Colomb, — telle est la conclusion générale qui se dégage de Touvrage de M. Henry Vignaud, — «n'a jamais dit un mot de vrai sur ce qui le louchait personnellement» (p. 5ii); il «n'était pas un homme vdridique» (p. 5i4), et par conséquent il serait dangereux, ou tout au moins imprudent, de se fier à son seul témoignage dans toute circonstance où un intérêt quelconque aurait pu le pousser à ne pas faire connaître la vérité tout entière ou à l'altérer. C'est là une tâche à laquelle ne faillira pas M. Vignaud, qui annonce devoir publier un nouveau volume sur l'histoire critique du grand projet de Christophe Colomb , son origine , son véritable caractère , sa présentation , son acceptation et sa mise à exécution. Nous aurons là en réalité, et bien que l'auteur semble s'en défendre, une véritable histoire de toute la vie du découvreur du Nouveau-Monde jusqu'au mois d'août de l'année 1493* Henri Froidbvaux.

Charles Mbrki. La reine Margot et la fin des Va/o/5(i553-i6i5). 1 vol. in-S"" de 448 pages. — Paris, librairie Pion, 1906.

L'histoire de Marguerite de Valois, première femme de Henri IV, a été durant ces dernières années Tobjet de nombreuses publications de détail et les épisodes caractéristiques de son existence ont été racontés à nouveau, d'après des pièces d'archives, par les historiens qui ont écrit les faits et gestes des hommes notables et des choses mémorables de la seconde moitié du xvi* siècle.

Toutefois, jusqu'ici, aucun travail d*ensemble n'avait été tenté; M. Charles Merki l'a entrepris.

H a mis à profit les travaux de MM. de la Ferrière , Décrue , Baschet et les études plus récentes de MM. Tholin, Lauzun et Tamizey de Larroque; sa documentation est abondante; elle n*est pas absolument complète; enfin, sauf quelques exceptions, il s*est borné à utiliser les sources imprimées.

Quoi qu'il en soit, la généralisation de M. Merki est utile. 11 manquait à la vie flottante de la fdle de Catherine de Médicis une trame solide sur laquelle on pût coudre les rectifications et piquer les discussions; nous avons, grâce à M. Merki, tsette trame, et assez consciencieusement tissée pour qu'elle soit utilisée.

L'auteur a divisé son œuvre en trois parties. Dans la première, qu'il intitule Lajin des Valois , sauf un chapitre consacré au mariage de Marguerite de Valois et à la conspiration des Pofitiques, il noie l'étude de la personnalité de la jeune reine dans celle des événements de la cour et de la France jusqu'à 1676. Dans la seconde

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partie : La reine Margot^ veine de Naxxare, M. Merki oous raconte Thistoire de rexpédition de Flandre, entreprise par la duc d*An|oa, à laquelle Marguerite ne fut pas étrangère; Tarrivée de la jeune reine k la cour de Néràc« la lituation difficile qui lui est faîte , la guerre des amoureux et la trahison de son mari avec Fos^ seuse; puis, son dépari pour Paris, son séjour au Louvre, dont elle n*eiit pas à se louer. Après la mort du duc d* Anjou, les mésintelligences entre Henri et Mafgueriie s'aocentœnt; Mai^guerite se déclare pour la Lôgoe et s'empare d'Agen. Elle est chassée par une révolte de la ville et c'est alors son odyssée en Auvergne et sa retraite à Usson.

Toute cette partie est la plus neuve du livre de M. Merki.

La troisième partie : JLe$ dernières années de la reine Margot, contient le récit de la vie de Marguerite depuis Tavènement de Henri IV jusqu a sa mort.

L'administration provinciale en France , pendant les demwres années de V ancien régime ( 1 774-1 789 ) , étude historique, principalement d'après les documents inédits,

Eir Paul Aadascheff, professeur d nistoire générale à TUniversité impériale de iev, tomes II et m, in-8". — Kiev, 1906.

Le Journal des Savants a rendu compte de ce grand ouvrage, en juillet 1901, alors que le premier volume était encore le seul para. Les tomes II et III viennent de paraître et on nous saura sans doute gré d en analyser rapidement le contenu. Jusqu'ici Fauteur avait étudié l'institution des intendants en elle-même. U passe maintenant à l'étude du personnel. G)mment le corps des intendants était-il composé ? Quelle était leur position sociale ? Quels étaient leurs rapports avec la magistrature judiciaire , les autorités financières et administratives ? Qu'ont ils lait à l'égard de l'opinion publique? Comment se sont-ils conduits à l'égard de la province? Quelles ont été leurs tendances religieuses, philosophiques, économiques, philanthropiques, nationales? Par quelles mesures ont-ils contribué au progrès et au bien-être du pays? À toutes ces questions l'auteur donne des réponses appuyées sur une étude approfondie des faits, et dont l'ensemble forme un tableau fort instructif des mœurs et de la société iran<^ises à la lin du xviii* siècle. L*<eaYre des intendants a presque toujours été dirigée dans le sens des réformes et du progrès matériel et moral. Ils ont beaucoup contribué au développement de la presse locale, à la protection de la liberté individuelle, à la suppression progressive des lettres de cachet. Partout ils ont travaillé efficacement à l'amélioration de l'agriculture et surtout des voies de communication. Si Ton tient compte des obstacles qu'ils trouvèrent devant eux , de l'exiguïté de leurs ressources , de la routine et des préjugés de la population, enfin de l'absence d'esprit de suite dans le gouvernement , on trouvera qu'en somme ils ont bien servi la France.

Ce second volume a plus de 700 pages. Il a exigé une immense lecture et un grand talent de composition. Par malheur il est écrit, comme le premier, en langue russe, et ne pourra trouver en France qu*un nombre restreint de lecteurs; mais l'auteur a pourvu à cet inconvénient en ajoutant a son ouvrage on troisième volnme comprenant environ 600 pièces justificatives. Ici tout est écrit en français, et ce volume tout au moins sera certainement recherché, car les documents qu'il contient, et qui étaient en grande partie inédits, font connaître un sujet intéressant, surtout aujourd'hui. On y voit à merveille comment surtout à l'approche de 1789 l'osuvre des intendants a été méconnue. L'injure et la calomnie semblent avoir épuisé contre eux le vocabulaire de la haine. Les cahiers des États généraux furent

tmammes k demander là suppression de ces agents ia dêspoiisme, et pkisiears d*entre eux périrent sur l'échafaod révolotionnaire. mais la postérité a été moins injuste. Si Ton écarte d'odienx pamphlets, si Ton examine impartialement rœavre accomplie, on adhérera volontiers anx jugements exprimés par des hommes d'nne compétence incontestée, M. de Montyon et le chancelier Pasqnier. cGe qu*on appejBe ladministration publiqne avait fait de constants progrès, dit ce dernier. Si FEtat n*avait pas en de grands ministres, les provinces avaient en des intendants fort éclairés et très hahiles. » R. D.

Charles Jorbt. Cacault écrivain, i broch. in-8". — Paris, Alph. Picard et fds, igoS.

Ce n'est pas, k proprement parier, nn • Cacanlt écrivain • qne nous montre M. Ch. Joret dans cette étude, fouillée et minutieuse comme tout ce qui sort de sa plume. C*est pltitôt un Cacault propagateur en France des littératures étrangères, devancier de M"* de Staél , amateur et « révélateur » de TAllemagne.

Né en l'jà^y le futur négociateur du Concordat appartenait k cette génération du xvm* siècle, à laquelle les philosophes prêchèrent la nécessité de connaître d'autres civilisations que la France, de s ouvrir aux idées exotiques, de se faire, par la pensée, «citoyens du monde», et il fut de ceux qui, dans le monde cultivé, suivirent docilement ces conseils de « cosmopolitisme » littéraire. S'il est possible que ce soit à la suite dun duel qu'il quitta la France en 1769, il est probable aussi que, comme le croit M. Joret, il avait le vif désir de se dépayser et de s'élargir intellectuellement. 11 fut le Français admirateur de Voltaire, de Montesquieu et de Rousseau, lecteur de Diderot et de Grimm, qui «court le monde», comme s'exprime Charies Lessing, tpcur voir d'antres hommes que des Français w. Il fut, — c'est en ces termes que les lettres de recommandation l'annoncent, et c'est ainsi sans doute qu'avec l'emphase du temps , il aimait k se présenter lui-même, — « le voyageur philosophe • qui, « après avoir étudié les hommes dans sa patrie », veut les étudier dans les autres patries. Zimmermann, prévenant Herder de sa visite, Tappelle le « poursuivant» de la vérité à travers le monde.

De 1769 k 1775, il explora l'Allemagne, l'Italie, l'Ân^eterre, la Hollande. C'est surtout de son séjour en Allemagne que M. Joret nous instruit. Recueillant, çà et là, les rares traces qui en subsistent , il nous montre Cacault en rapport : à Berlin , non seulement avec Bitaubé,ie réfugié français, mais avec Nicoiaï, Mend^sohn, Busching, Sulzer, Cli. Lessing, Ramier, Knebei; — à Leipzig, avec Ëngel, Weisse, Zoiiikofer ; — à Haiberstadt , avec Gleim ; — à Brunswick , avec Zinunermann ; — à Wolfenbûttel , avec Gottlob Ephraïm Lessing; — à Bûckebourg, avec Herder, — sans compter tous les autres hommes de lettres qu'il put, qu'il dut fréquenter à Gôttingen ou à Weîmar.

Parmi ces relations, les plus cordiales furent, à ce qu'il semble, celles qu'il eut avec le lieutenant-poète Knebei, qui avait, en 1770, visité Paris, qui, en 1776, y retourna, et resta toute sa vie un ami de la France (voir P. Besson, Un ami de la France à la cour de Weimar, Grenoble, 1887). Rappelons incidemment que ce fut Knebei qui, en i8o3, composa pour M** de Staël un tableau résumé de la littérature allemande (voir Ch. Joret, M'^ de Stail à la coar littéraire de Weimar, 1900).

Et ces relations de Cacault avec les littérateurs allemands étaient autre chose et mieux que des interviews légères , à la façon de M"* de Staël , ou même de Voltaire. A peine arrivé en Allemagne, le conscientieux Cacault se met à traduire un poêle allemand. « Il a si bien pris goût, écrit Charles Lessing à son frère, aux odes de

Ramier, qu'il les a mises en français, et a corrigé et revu sa traduction sous les yeux de l'auteur. 11 va la faire imprimer à Paris et la dédiera à notre roi Frédéric II. » Le choix de Cacault s'explique cnez un Français du xviii* siècle. Il n'est pas attiré , d'abord, par Ewald de Kieist, récemment mort, ni par Klopstock, en train de publier sa Meuiade et ses Odes. C'est Karl Wilhelm Ramier qui le charme : avant tout un ciseleur de vers, imitateur d'Horace, grand mythologiste et, qui plus est, assez sympathique au goût français pour s'être fait le traducteur du Cours de belles-lettres de l'abbé Charles Batteux !

Ce qui est plus intéressant, c'est l'effort fait par Cacault pour comprendre un Allemand vraiment allemand, celui-là, et aussi novateur que possible : Lessing. « Miss Sara Sampson eiMinna de Barnhelm plurent à Cacault, nous dit M. Joret; mais Emilia Galotti, qui venait de paraître et faisait sensation, le mécontenta, et la Dramaturgie le chocpa plus encore. 11 accusait Lessing d'être injuste envers nos poètes dramatiques. • Mais on lui donna le conseil de se rendre auprès du grand homme qu'il méconnaissait, et, intelligemment, notre • poursuivant » de vérité suivit ce conseil. Il alla à Wolfenbûttel , et, pendant quatre mois, «n'y vit personne que Lessing ». De ce commerce intime nous voudrions bien avoir des nouvelles. Ces conversations, ces discussions entre un Français et Lessing seraient intéressantes à connaître. M. Joret n'en peut, à son grand regret, rien nous dire. En tout cas, de ce tôte-à-tète prolongé , ce qui résulta , ce fut la conversion de Cacauh. U était arrivé près de Lessing bourré de préjugés de Paris et de Versailles : « Quand il juge des ouvrages de l'esprit, — écrivait Nicolaï à Lessing en lui expédiant Cacault, — les rcf/les du bon goût — partout les mêmes — sont le dernier critérium auquel il en appelle. Je lui ai dit souvent que ce bon goût était une chimère parisienne, et qu'aucun Allemand ne peut se diriger d'après ce bon goût ; nous avons pins d'une fois bien vivement disputé sur ce point. » Mais Cacault tenait bon dans sa défense de Boileau- Despréaux, et Nicolaï et Mendelssohn en étaient venus, sur ces questions bridantes, n « couper court à tout débat». 11 faut croire cpie Lessing fut plus persuasif. Quelques mois plus tard, le même Nicolaï pouvait écrire, tout stupéfait, à l'auteur de la Dramaturgie :

« Vous avez complètement retourne M. Cacault! . . . J'ai lu ces jours derniers une lettre de lui à M. Bitaubé où il dit : «Je vous pne, ayez la patience de lire la Drama- «turgie, mais de la lire à l'allemande, c'est-à-dire de tout examiner en lisant.» Je ne me serais pas attendu à un pareil miraclr. Un Français faire à un autre l'éloge de la Dramaturgie ! Maintenant, je crois presque possible de voir le rôle de Franz de Sickingen joué par Dôbbelin sur le théâtre de Paris ! »

Ce texte, que M. Joret, je crois, est le premier à mettre en lumière (il est au vol. XIII, p. 456, des Sàmmtliche Wer/re de Lessing), mérite d'être noté. Cacault, revenu en France, ne réussit apparemment pas à faire partager au public mondain de Paris son enthousiasme pour le critique (parfois, du reste , fort injuste) de Racine , ni son propre goût pour toute la littérature germanique. Il ne crut pas pouvoir faire imprimer à Paris sa traduction de Ramier, et ilTabandonua à Ramier lui-même pour la publier à Berlin en 1777. Quant à la traduction (ju'il avait faite aussi de cette Dramaturgie , où Lessing démolissait le théâtre français classique au profit de Shakespeare, il ne se pressa pas de la publier, et il laissa à Junker, son ancien collègue à TEcole militaire, le soin de l'éditer, en 1776, sans que son nom à lui > fîguràt. Mais ce (jue l'on voit , très nettement , après cette étude de M. Joret , c'est que le rôle de Cacault ne devra pas être négligé quand on se décidera à faire un ouvrage qui n'existe pas encore : l'histoire des origines au xviii* siècle du Roman-

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tîsme français, — ouvrage préparé, du reste, en ces dernières années par plusieurs travaux de détail exœllents parmi lesquels il faut encore citer, du même M. Joret, une très instructive étude sur les Rapports mteUectaeb de la France et de V Allemagne avant 1789. A. Aébblliau.

L. DE Lanzag de Laborie. Paris soas Napoléon. Administration, Grands travaux. 1 vol. in-8' écu. — Paris, librairie Pion, igoS.

Dans le deuxième volume de ses études sur Paris sous Napoléon^^\ M. de Lanzac de Laborie nous fait connaître Tadministration municipale de cette grande ville et les principaux travaux publics qui y Rirent exécutés sous le Consulat et l'Empire. Les embellissements de Paris par les monuments ne se sont pas faits d'une manière continue dans notre histoire; après la première partie du gouvernement personnel de Louis XrV, auquel on doit la colonnade du Louvre et les Invalides, sont venues soixante-dix années de stérilité Jusqu'au milieu du règne de Louis XV, où se construisent rÉcole militaire , la place appelée plus tard de la Concorde et le Panthéon. Après la Révolution, la volonté puissante de Napoléon voulut faire de Paris i la plus belle ville qui ait existé » ; secondé par une administration intelligente et dévouée , reconstituée sous des noms nouveaux dans un cadre de Tancien régime , parvint-il au but qu'il se proposait ? Pour l'atteindre , il eût fallu un concours de circonstances et de temps qui lui firent défaut , et qui se produisirent avec tant de force dans la seconde moitié du xix* siècle, où l'influence des applications de la vapeur a contribué à accroître dans des proportions inconnues jusqu'alors la population et l'importance des grandes villes de l'Europe et de l'Amérique.

Sans doute, l'Ejnpereur, épris d*ordre et de régularité, réalisa dans la voirie des améliorations, pour la plupart entreprises sous l'ancienne monarchie; il fit construire des quais et quatre ponts sur la Seine , dont la dépense fut en partie remboursée par des péages; il amena à Paris les eaux de l'Ourcq par la création d*un canal; mais il ne lui fut pas donné de réaliser les plans gigantesques qu'il conçut; les uns avortèrent sans avoir vu le jour, comme la tour de loo pieds de haut surmontée d'une statue équestre de lo mètres, qui devait s'élever sur le terre-plein du Pont Neuf, comme le temple de la Gloire, qui devait couronner la butte Montmartre, et le palais du roi de Rome , qui aurait eu pour piédestal le Trocadéro ; d'autres reçurent un commencement d'exécution et ne furent terminés que sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, tels que la Bourse, le palab du Conseil d'Etat, la rue de Rivoli et l'Arc de triomphe de l'Etoile; et il ne reste vraiment du premier Empire, au point de vue de la décoration architecturale de Paris, cpie la façade du Corps législatif, le petit arc de triomphe du Carrousel et la colonne Vendôme relevée en 1873. L'œuvre édilitaire de Napoléon nen eut pas moins ses mérites , et M. de Lanzac de Laborie les a fait valoir avec une érudition sincère , au moyen de documents d'archives, d'extraits de mémoires et de voyages contemporains, ainsi que d'articles (le journaux du temps. Il termine son intéressante étude' par un tableau pittoresque des rues de Paris et des maisons de jeux, dont il fait connaître les rapports avec la police et le revenu que le fisc en tirait. A. B.

HoBuft C6opHHrb cTaxeft qo GjaBiiHOBi4«uio. Nouveau recueil d'articles relatifs à la slavistique, composé et publié par les élèves de\. J. Lamansxy et leurs élèves à l'occasion du cinquantième anniversaire de son activité littéraire, 1 vol. in-8*. — Imprimerie Kouchner, Saint-Pétersbourg, 1906.

(*) Voir, pour le premier, Journal des Savants, 1906, p. a83.

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