‹ Journal des savants (volume 2)Chapitre 27 sur 130 · PHILIPPE FABIA · texte numérisé non relu

PHILIPPE FABIA

créance à l'hypothèse de 1 mcendie accidentel. Parmi nos témoins contemporains , Pline TAncien , cela n*est pas contestable , accusait Néron formellement et sans hésitation dans son A fino Aajiâii Bassi, comme il 1 accuse dans son Histoire naturelle^^h Pline devient donc, aux yeux de M. Profumo, le plus sûr garant, le meilleur historien de son époque; avec les qualités quon lui reconnaît d'ordinaire, curiosité insatiable et probité scrupuleuse, il revendique pour lui une hauteur d'intelligence, une finesse de jugement, une acuité de sens critique, dont on na pas coutume de le gi^atifier^^^ Avouons que le paradoxe est présenté fort ingénieusement, qu'il est appuyé de citations spécieuses fournies par le grand ouvrage conservé de Pline , et qu'après un tel plaidoyer, si la cause n'est pas d'ores et déjà entendue, la revision du procès s'impose. Parmi nos témoins ultérieurs, Tacite seul hésite entre l'hypothèse du hasard et celle du crime impérial; M. Profumo exalte donc, à son détriment, Dion Gassius et surtout Sué tone^^l L'iniquité de cette préférence choquera tout esprit non prévenu. Laissons de côté Dion, dont nous ne possédons pour cette période que des extraits et un abrégé , ce qui suffit à le mettre en état d'infériorité. Quant à Suétone, il faut distinguer la partie proprement biographique et la partie historique de ses Césars : s'il fait preuve dans la première d'une exactitude méticuleuse et s'il y étale un grand luxe de renseignements, il pèche constamment dans la seconde par omission , confusion , manque de précision , tendance fâcheuse à la simplification et à la généralisation, négligence et, disons le mot, inintelligence ; en sorte que , pour un passage où il l'emporte sur Tacite , on en trouve cent où Tacite l'emporte sur lui. Bref, la lecture de Suétone est le meilleur remède à la tentation d'excessive sévérité contre Tacite.

II. Selon M. Profumo, non seulement Tacite est inférieur, au point de vue de l'autorité , à nos autres témoins , mais encore , dans le quinzième livre des Annales y il est inférieur à lui-même, et voici pourquoi. Dans les livres XllI et XIV il a trois sources principales, toutes trois excellentes, Cluvius Rufus, Fabius Rusticus et Pline l'Ancien, l'une des trois, Cluvius Rufus, jouant le rôle de source préférée, étant le primas inter pares ^'^K Au livre XV, sa conduite change : un garant nouveau prend la première place, dont le crédit puissant tantôt contrebalance et tantôt annule celui des trois autres. C'est l'empereur Ner>-a. Lié familièrement avec Tacite, ou bien il l'a documenté par de longues communications orales

i'> XVII, 5. ('î P. 7et5uiv.

('' P. 82 et suiv. C*; p. 1^6 et suiv.

UNE PRÉTENDUE SOURCE DE TACITE. lAl

ou bien même il lui a remis des mémoires ébauchés avant son accession à lempire et qu'il avait depuis renoncé à publier. Que notre historien se soit laissé aller à suivre de préférence un tel guide, cela nest pas surprenant : influencé déjà par son prestige personnel , il a été séduit par l'abondance et la précision de ses récits. Nid, en effet, ne connaissait mieux que Nerva les événements à raconter dans le livre XV des Annales. Préteur désigné en 65, la répression du complot de Pison achevée, il avait reçu de Néron , conjointement avec le seul Tigellin , une récompense extraordinaire ^^^ qui dénote des services exceptionnels. Et quel genre de services.^ Si Ion songe à sa compétence de juriste, on ne doutera pas qu'il ait siégé alors à la cognitio principis, au tribunal de l'empereur, devant lequel companii^ent les conspirateurs ainsi que les chrétiens arrêtés en masse après l'incendie, et qu'il ait eu dans l'instruction de ces affaires une part considérable. Il a dû être appelé aussi vers le même temps au consiliam prinrjpis où l'empereur convoquait dans les circonstances graves les personnages qualifiés en lesquels il avait le plus de confiance, et qui fut réuni, par exemple, pour décider, après la capitulation de Paetus , s'il valait mieux conclure la paix avec les Parthes ou recommencer la guerre ^2^. Mais Tacite ne prit pas assez garde que Nerva avait intérêt à montrer sous un jour favorable, sinon la personne de Néron, du moins ses actes gouvernementaux, en raison justement de la part qu'il y avait eue ; que choisir comme source principale Nen a au lieu de Cluvius et des deux autres, c'était sacrifier la version courante et véridique à la version officielle et menteuse. Dans son récit des aflaires d'Orient et dans son récit du complot de Pison , c'est la version officielle qui prédomine ; dans son récit de l'incendie , elle est combinée avec la version coiu*ante. Voyons sur quels arguments se fonde une conjecture si originale ^*l

Après avoir exprimé son incertitude relativement à la cause de l'incendie , Tacite ajoute aussitôt : « Nam utrumque auctores prodidere ». M. Profumo essaye de démontrer que Cluvius, Fabius et Pline se prononçaient tous les trois pour la culpabilité de Néron , d'accord avec la rumeur publique contemporaine, et cfue forte provient uniquement de la version officielle. Si les trois historiens s'étaient partagés, dit-il, entre les deux opinions, Tacite, comme il l'a fait en d'autres occasions, selon le principe posé par lui-même , « nos consensum auctorum secuturi , quae diversaprodiderint, sub nominibus ipsorum trademus » (*\ aurait nommé

t*^ Atm,, XV, 72. i'i P. 485 et suiv., p. i5oet»uiv.

1A2 IPHIIilPPE FJfflUL

lescgaiHiitside irmie et raiitxe<apiiiion« iPlineaoonsait GertaiiieaDQeiit(Nér(m>; -s^'il lavaitétë^eiil à L'aocuser, Tadte aurait apjpmé «à son ttémoigni^e «oeiiK de fFafaius'et «de Cluvius, comme il appose en (deox passages ^^^ à<cdui de Fabius seul ceux de «Gluvius et 'de iPline réunis. Si j^alnus avait été d'aecovd avec Pline, Gluvius seul incriminant le liasard, Tache nianrait pasimanqué de justifier ifoumeUement son indécision par d;autoaxité<de la source jnsque-^là préférée, prépondérante. Mais pour tquim ^tël raisoiùiBment i(kt ^valable, A finidrait que Tacite <eùt tenu régulièrement ia priH messe solennelle de noter îles divergences avec citations momînaftîves. Or nous savons trop bien i qu'il s'en est souvenu rarement et quïl s'«e»t contenté ailleurs de (marquer les désaccords par des formules vagues et anonymes, comme (celle du passage qui .nous occupe, quand il nia pas négligé purement et simplement de les marquer (^^ Avouons .donc xfOB nousT ignorons, pour CIumIus et pour Fabius, s'ils avaient inculpé Néron ou ie basard, ou bien «encore si, de tméme que Tacite^ iis avaient ;i!elatë les deux opinions ^ans se prononcer. Libostilité générale de 'Fabius , ami de Sénèque ^!, contre Néron nous disposerait cependant à «croire quHi avait plutôt expliqué Imcendie idolo principis,, et Tiiiftimité connue de Gluvius avec Néron ^^^ qu'il s'était déclaré pour TcKpliGation forte. Quoi qu'il en .soit, rien ne mous autorise à supposer «ici Tintervention de Nerva, et les termes audores prodidere, qui ne peuvent raisomiabie> ment s'entendre que de versions écrites et publiées, non de communications orales faites ou de notes inédites remises à Tacite, nous obligenft à la nier^*^.

Dans le récit des affiiires d'Arménie ^^^ les indices .abondent, au juge^ ment de M. Profumo, que Tacite a suivi une source «oflidette, apologie intéressée des actes.de Néron en tant qu empereur. D'abord ncrtre historien serait partial contre Corbulon , le rendant jusqu'à un ceittain point responsable du désastre de Paetus, et pour avoir demandéie partage des forces romaines icntre deux généraux^^ et surtout pour avoir, par ambition et par jalousie, mal coordonné ses opérations avec oeMes de son collègue et tardé k le secomrir dans une situation mtique^^^. Mais, en ce qui concerne le premier grief, Tacite mentionne la démardie de Cor-

ï'J Ann., Xn[, 20; XTV, 2. Dam ce ^ Ann., XHI, 30.

dernier passage, la formoie, 9000 Clavias, ^^^ Suétone , Nero , a 1 ; Dion >Cassiuft , eadêm ceteri quoque auctores prodidere, LXIil, id, 3.

englobe certainement Pline. ^*^ Cf. Andresen , op. cit., col. ôSy.

^*^ Voir Les sources de Tacite, p. Sgo ^*^ Ann., XV, 1-18, a4-3i.

et soiv., 4o5, 4i2 et suiv.; Andresen, ^'^ Ibid., 3 et 6.

op. cit., col. 635 et suiv. ^*^ Ibid., 10.

UNE PRÉTEIWIŒ: SOfUHCB DE TAQTE. mi^

baloii' saa» avoir da tnul Vair^ et k> dési^rouver et 'A rejette aesez^ olainsmenli le tklirt snv Néron., qui lui donnai pour ooHègueon ineapable. Vouloîir' démoittrer parle passage correspondhntt db* Ë^on ^^^ que llinitiative' dn partage die» forces rendent* à Néron et que h. tettm de^ Corbuibn^ à> Tempereur est une mvention) oftcieHe pour excuser la faute de oelui-ois oest fisrcer étrangement la valeur du^ texte : IKon>, dont la narration est» beaucoup moin» détaillée que celle dé- Taoîte , omettla lettre de>(î!oii>u}bn> avec une fiiule* d^autttesciroonstanees non moins importantes, mais ii<ne diit pea^ que Nétfon ait envoyé Paetu» spontanémentl En ce* qui)conoeme= la seeondlB aocusalîoni et le plus grave, que- Taeité* d^aiBeurs^ ne prend! pa» aibsoUiment ài son. comptB^^\ anrons-nou» li3 moyen* de prouver* qu-elte' estftiusse', que ce^ftituneealonnneofficieHe destinée à> soulager Pâetua, Vélu' néroni^i , d>'une partie de sa lourde* re^onsabiiité? Elle est, nous dit-on, en^GOntradiotion avec ie^caractère de^Gorbuloni, telquenous^lé oonnaîsson» par Dion* et par le» narrations antérieures* de Tacite lui'-mâme. San» doute, E>ion<, cfens les quelques pages que nous possédons dis lui' sur l'ensemble* des campagnesi(feCoiTbidon< en Orient ^'^ le Ibue sans réserves; mais celte absence de réserves, ce jugement en gros, se conçoit dans uik résunaé rapide oi» il) n*y avait guère j^aeet pour les particularités et les nuances. Pour ce qui est de Tanièe-, H a , certes , la pik?s haute opiniondes^ talent» mâitams et diplomatiques de Corbulbn, etil'Vexprime nettement icicomme ailleurs ; mais ce n>est pas^seulement ici qu'il signalis le» défauts de cet homme éminent, 8a> trop grande-avidité de giôire et sonamoupppopre chatouilleux : le* récit, au. livre XIIIî^^, de* son différend avec UmmidiusQaadvatus, nouêprépareà tt^ouverparfeitement vraisemblable ce que Tacite raconte, auli'vreXV^, de- sa rivage avec Paetu», et justifie déjà cette appréciation : u Sed' neque €orbulo>aemidi' patiens i»^^^. Latti* tade' insolente que* ce colUgue malencontreux pritdf emblée à' sou'égard'^^ achève d'expliquer; par un acoè» d'ailleurs inexcusable de dépit, qu'il' ait voulu leiaisser le pllis longtemp» possible dan» une fècheuse posture dont il» se croyait asswé néanmoins de pouvoir le tirer avant que rien> ne (At perdu, sauvetage d^autant plu»glorieuip pour lui-même que le péril de son rival aurait été phu grave. âousTinfluencede' la version' officielle,

(') LX]1,30,4. glisoentibus pencnlis etiain sabsîdii ('^ Du moins si, au lieu de marquer , laus augeretur» (XV, lo).

une> ponotnation» forte après r «Aegre' ^'^ LXII, iq-qS.

compitlsum ïeïnnt{ PluUimr)\, ntinstan- (*) Gh. S^et 9.

tem (VobgmsmfYiùoàlKàtini futeratlip*, <^) X¥, 6v

on fait dépendra- de /ifranf' ce oui' floit: ^*^ Ibidi

.inra éwMoM. p»p.Nta^. quo

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