‹ Journal des savants (volume 2)Chapitre 29 sur 130 · UNE PRETENDUE SOURCE DE TACITE · texte numérisé non relu

UNE PRETENDUE SOURCE DE TACITE

un fait précis appartient certainement à Tannée 64 : cest le dessein formé par l'un des conjurés, Subrius Flavus, d'assassiner l'empereur pendant fincendie de Rome^'^. Et rien ne nous empêche d'admettre que la conjuration existait dès 63 ou même dès la fin de 6a. D'ailleurs, la phrase finale du livre XIV indique seulement qu'elle trouva son origine dans les suites d'un événement de cette dernière année : « Unde Pisoni timor et orta insidiarum in Neronem magna moles et improspera. » Il n'y a pas davantage désaccord entre cette affirmation , que la crainte de Pison fut l'origine du complot et une autre phrase du livre XV (ch. Ag) : « Initium coniurationi non a cupidine ipsius fuit; nec tamen facile memoraverim, quis primus auctor, cuius instinctu concitum sit, quod tam multi sumpserunt. » Pison conspira non par ambition , mais par peur; le primas auctor que Tacite ne saurait nommer fut quelque ami, qui, le voyant en proie à cette peur, lui persuada que le légitime souci de sa conservation l'obligeait à tramer la perte de Néron. Ainsi se concilient et se complètent les données des deux passages. Une seule difficulté subsiste. D'où venait la peur de Pison ? De ce que Sénèque avait été accusé par un certain Romanus d'entretenir avec lui des relations suspectes et avait rétorqué le même grief contre Taccusateur : « Romanus secretis criminationibus incusaverat Senecam ut C. Pisonis socium , sed vaiidius a Seneca eodem crimine perculsus est. » Si Néron châtia Romanus comme convaincu de relations suspectes avec Pison, conçoit-on que Pison lui-même n'ait pas été inquiété alors, ou tout au moins surveillé de près à partir de ce moment, que le complot ail pu si longtemps échapper à la police impériale , que l'empereur, sans prendre aucune précaution pour sa sûreté, soit venu si souvent à Baïes dans la villa de Pison , où précisément les conjurés songèrent un instant à l'assassiner ^^^ ? Pour résoudre cette difficulté réelle , pas n'est besoin de supposer que Tacite change de source en passant du livre XIV au Uvre XV ; il suffit de lui imputer une inconséquence dont les pareilles ne manquent pas dans ses ouvrages : Romanus fut puni, quoi qu'il en dise , non comme complice de Pison , mais comme calomniateur de Sénèque; tel avait été naguère le sort des dénonciateurs dans deux accusations de complot, l'tme contre Agrippine^*^ l'autre contre

^*^ XV, 5o : « . . . cum ardente donio a pas d*autro interprétation raisonnable

per noctem hue iliuc carsaret incus- des mots ardente aomo et ils n*ont pas

toditus». Comp. Sg : «... Neix) Antii besoin d'être corrigés, quoi que, après

agens non ante in urbem regressus est, beaucoup d'autres, en pense M. Profumo

quam domui eius . . . ignis propinquaret. (p. i86 et suiv.). Neque tamen sisti potuit, quin et Paia- ^*^ XV, 5a.

tium et domus . . . haurirentur. • 11 n*y . ^'^ XIII, 21.

SAVA«fTS. ao

iMritlIlCItlK ItTtORlLK.

lliù PHILIPPE FABIA.

Bumis et Palias ^^^ ; tel devait être un peu plus tard celui d'un affranchi de Vitellius qui dénonçait à cet empereur une prétendue trahison de Cluvius Rufus^^^. L'accusation reconnue fausse, Pison et Sénèque furent mis hors de cause, mais cet incident inspira pour lavenir des craintes à Pison; de là le complot.

M. Profumo croit avoir trouvé un autre indice certain du changement de source dans la déclaration suivante de Tacite (XV, yS) : « Ceterum coeplam adultamque et revictam coniurationem neque tune dubitavere, quibus verum noscendi cura erat, et fatentur, qui post interitum Neronis in urbem regressi sunt. » Tacite loppose à la rumeur publique qui avait nié Timportance ou même Texistence de la conspiration : « Etenim crebro vulgi rumore lacerabatur [Nero), tamquam viros claros et insontes ob invidiam aut metum exstinxisset. » Comment se fait-il qu'aux aveux des complices survivants il n'ajoute pas formellement la caution des trois historiens contemporains, Pline, Fabius et Cluvius? Ce silence, dans ime occasion si solennelle, alors (jue les noms de Fabius et de Pline ont été produits plus haut en des passages relativement insignifiants ^^\ est la preuve qu'aucun des trois ne croyait à l'importance de la conjuration , qu'aucun des trois n'a été la source principale , que la source principale a été une version officielle qui exagérait la gravité du complot pour justifier la rigueur de la répression. Mais, d'abord, nous avons tout lieu de penser que Pline avait pris au sérieux la conjuration , puisqu'il y avait impliqué même Antonia, fille de Claude, qui devait, d'après lui, aider Pison à gagner la faveur des soldats ^*^; et Fabius aussi, puisqu'il y avait impliqué , comme Tacite , le préfet du prétoire , Faenius Rufus ^^K Quant à Cluvius , pour admettre avec M. Profumo qu'il ne l'avait pas prise au sérieux, parce que Josèphe ne la prend pas au sérieux ^*^\ il faudrait admettre que le témoignage de Josèphe repose sur l'autorité de Cluvius, ce qui n'est nullement démontré. Ensuite le silence imputé à Tacite n'est pas réel : neque tune dubitavere, quitus verum noscendi cura erat désigne avec ime clarté suffisante les bons historiens contemporains ^"^K S'il ne s'est pas toujours conformé au principe posé par lui-même : « Nos consensum auctorum secuturi, quae diversa prodiderint, sub nominibus

^*^ Xlll, 23. des Histoires, où il s agit d'histo-

^*^ Hist,, II, 65. riens : < Ita neutris cura jK)steritatis , in-

^'^ XV, 53 et 60. ter infensos vel obnoxios», qui vient

^*^ XV, 53. après : « simul veritas pluribus modis

^*^ XV, 61. infracta. . . ». Pour M. Profumo, cette

^•ï Antiq. lud,, XX, S, ^, ibmmle désigne les enquêteurs de

^'^ Cf. ce passage de la préface Néron , et spécialement Nerva.

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