LA POLITIQUE DU GRAND ÉLECTEUR
dire tous les faits et les ex{diquer toqs, ]a patience du lecteur risque fort d'être inégale à la patience de i auteur. Le livre n'est pas d'accès aisé, et il faut quelque initiation poiu* en goûter ie charme sévère. Il aia beauté logique. Et cette beauté même est dangereuse. La méthode est trop inteUectuelie. Elle transpose parfois en motifs raisonnes les impulsions instinctives, passionnielles et sentimentales. Le Grand Electeur n a pas été un pur esprit. Comme presque tous les HohenzoUem, il est un. impubdf. Qu on nous passe le mot : c est un rageur. Ua.eu des «coups de tète»^^). Où sont alors' les motifs savamment déduits? L'homme agit, et après il pense. Mais voici l'autre face. Avec sa lucidité tranquille, sa finesse pénétrante, M. Pages a analysé durant vingt-huit années tous les détails des relations entre la France et le Brandebourg; pour comprendre chacun d'eux , il n'a tenu compte que' de ceux qui précèdent et januiis de ceux qui suivent» et peu à peu^ sans même en aviser le lecteur ni peut-être s'en aviser iui-même, rien que par l'inlassable insistance de sa méthode critique, il donne. cette impression déconcertante que ce qui a été aurait pu ne pas être.
En tin sens, c'est là toute une philosophie de l'histoire. Mais qu'on observe de quelle manière M. Pages nous y amène. Il n'imagine pas les conséquences hypothétiques d'un événement qui lui parait probable. Son procédé n'a rien que de scientifique. Si l'histoire consiste à recherchei^ les iliotifs, de quelle nature : seront les motifs d'ordre diplomatique, quand on prend la peine de les reconstituer dans le plus minutieux détail.^ Les considérations de haute politique, les idées générales et les principes se résolvent en de petites préoccupations quotidiennes, en d'éphémères combinaisons qui paraissent possibles , mais dont la plupart avortent au contact d'autres combinaisons. La vie des hommes apparaît comme un confiUt de projets, et mieux qu'aucune autre, l'histoire diplomatique est apte à les révéler. Car eue n'est faite que de projets qui sont des possibilités, de convoitises qui sont des projets d'ambition, et de marchandages qui sont les échanges de convoitisesLUn traité d'alliance n'est qu'une possibiUté revêtue de s^natures et M. Pages énumère pour chaque traité les possilôlités que méditèrent auparavant les signataires eux-mêmes. Il a donné une formule nouvelle de l'his-
('^ C'est Texpression même qa*em- samommé la «guerre de vache» :
ploie ipés justement M. Waddington Kuhkrieg. Le revirement contre les
(t. I, p. i56) dans le lumineux exposé Suédois, en février 1675, a aussi toutes
qu'il a donné de lexpédilion contre le les allures d un « coup de tète », et il
duc de Neubourg eu 16&1 : un épisode serait aisé d*en trouver encore d'autres
obscur et compliqué , si piteux qu'on l'a exemples.
toîre diptômatiqae; ii Ta libérée da fatalisme; il en a fkit, sdentifiqne* ment; par Tamiiyse critique et non par un jeu dHmagmation/Vhislmpe des possibilités.
(I. Qu on se représente les habitudes diplomatiques d'alors. Les négo^ dations ne sont le plus souvent tju'une simple feinte : ein hhsses Spiegeyeck^ (en, où les ambassadeurs savent se traiter honnêtement et se donner encens pour encens : honnêtement nmbgekennnd encens pour encens geben , excellent h rester cois, attendre et rendre grâce pour les injures : store, exspectare et pro injatiis gratias agere, traînent les délibérations en longueur, vont lentement, « pied à pied, à fallemande » , pour écouter, rapporter et ne rien faire : za hôren, za referiten nnd mchts za ikan, ainsi que Lisola caractérisait la politique impériale; et sans pousser le scepticisme jus* qu*à s*en laver les mains : ego lavo manus, comme on disait à Vienne, ils ont pour accoutumé de ne croire que par exception à la bonne foi de leurs interlocuteurs. « Je ne puis faire plus que je ne fais , mandait de Paris l'envoyé brandebourgeois Blumenthal. Mais a-t-on* des inten* tiens sincères? Dieu seul le sait, qui voit dans nos cceurs. n L'envoyé français k Beriin, Millet; n'était pas moins catégorique : «Les fourbes sont toujours fourbes, écrivait-il; il n'y a nidie mesure à garder avec ces gens^à , et jamais conseil de prince ne fat si inégal , si incertain et d'une conduite si peu honnête. » Quand enfin , après tant d'atermoiements, on en arrive à formuler une proposition , à avouer un projet, les défiances redoublent aussitôt» « Si les Hollandais s'aperçoivent que je veux presser l'affiiire, ils ia traîneront , dbait le Grand Electeur en son Conseil secret; mais s'ils voient que l'on n'a pas hâte de conclure, ils presseront, ils feront des offires , et peut-être pourrai-je en threr profit. » Plus tard il ajoutait : « Si les Hollandais font des propositions , c'est qn'ils y ont maintenant intérêt, et ce n'est pas là le moyen de ae' mettre mieux avec moi^'l »
Or, «M. l'Électeur de Brandebourg, quoique autrefois le dernier du collège électoral (ce qui n'est plus depuis la paix de Munster, où il fiit créé un huitième électoral pour M. l'Électeur Palatin), est certainement et sans contredit le plos puissant et le pins giund terrien de toas ses coUègaes électears, en sorte que si tous les Etats qu'il possède étaient joints comme ils se trouvent dispersés, il y en aurait de quoi composer un royaimie plus grand et plus considérable que n'est celui de Danemark , puisqu'il
f*^ Cf. Waddîngton, 1. 1, p. 1199 et Pages, p. 90, 54t , n. 4, tSo, igA» 96, 199, 161, 117, 370.