L'ESPAGNE AU XVIII* SIECLE
qaes de cordonnerie. Elle rivalise avec la France pour la production des eaux-de-vie et des iicpeurs. Le rendement industriel s'élève ainsi à 1,200 millions de réaux (3oo millions de francs), peu avant la Révolution. Malheureusement les traditions corporatives ont tué Tesprit d'invention chez 1 ouvrier espagnol. Lorsque Jovellanos et Campomanès, à l'exemple de nos économistes , inaugurent leur campagne pour la liberté du travail, et lorsque le décret royal dé 1 790 dispense tout inventeur de la maîtrise , le remède apparaît trop tard. L'industrie espagnole ne peut encore se su£Qre ; l'imitation servile est sa loi. Elle est maladroite et lente dans ses procédés, et comme elle produit à haut prix, eUe ne parvient à se èéfenàre contre la concurrence anglaise et française que grâce à l'exagération du régime protecteur. Elle est encore loin d'avoir atteint la virihté et de pouvoir affronter même l'atmosphère d'une demi-liberté.
L'Espagne du xvni* siècle doit à sa dynastie française le relèvement de son commerce. Les Bourbons, s'inspirant toujours des traditions oolbertistes , s'efforcent de réserver aux Espagnols les bénéfices du trafic, de restreindre fimportation étrangère et de développer l'exportation. La théorie fameuse de la balance commerciale hante évidemment les cerveaux des hommes d'Etat à Madrid comme à Versailles. Ils conçoivent de même la nécessité d'établir des institutions commerciales mieux adaptées aux nécessités de forganisation économique moderne : conseil (ou junte) du commerce, commissions administratives et tribunaux commerciaux. S'ils ne réussissent pas à rendre ces rouages simples et peu coûteux, du moins ils parviennent à en retirer quelqpes services pour la vie commerciale. D s'efiForcent d'améliorer une législation qui manquait de simplicité. Bs tentent une réforme timide du régime monétaire (lyya); ils décrètent en 1801 l'unité des poids et mesures. La junte et le service des postes sont régulièrement organisés (1773); un service des messageries ou diligences est installé; le brigandage disparaît. Florida Blanca fait réparer 200 lieues de routes et en fait ouvrir 1 95 lieu^. Les canaux d'Aragon et de Castille ont été entrepris. Le décret d'octobre 1 778, qui proclame la liberté du commerce des colonies et des ports espagnols et qcà détruit le monopole de Cadix, a d'excellents résultats. E^ trente ans, la marine marchande double; l'industrie catalane se développe; les ports s'outillent. La Compagnie royale de Guipuzcoa pour le commerce avec l'Amérique poursuit une brillante carrière. La contrebande est réprimée; la piraterie dans la Méditerranée est enrayée. De 1787 à 1792, ta moyenne annuelle des échanges de l'Espagne atteint 1,900 millions de réaux (535 millions de francs). Le progrès est manifeste. Sans doute, il reste encore beaucoup à faire pour
216 P. BOISSONNADE.
améliorer l'administration du commerce, pour poursuivre avec plus de méthode rétablissement des voies de communication, pour mettre fin aux chicanes des corporations commerçantes, pour développer les grandes associations marchandes. Le mal réside surtout encore ici dans les préjugés aristocratiques, qui éloignent du commerce les classes riches, dans Tesprit de routine du commerçant, habitué à végéter eh trompant la clientèle, dans Tabsence d'expérience, de vigilance et d'énergie du haut négoce. Du moins Tœuvre de régénération économique est déjà avancée de ce côté.
Il y a une liaison étroite entre le développement matériel de la richesse dun Etat et l'activité qu'il manifeste dans le domaine de l'intelligence. C'est ce que montre fort bien l'exposé de M. Desdevises. Les Bourbons, au début du xvni" siècle, trouvèrent une Espagne famélique a de grands seigneurs mendiants et de mendiants grands seigneurs », endormie dans une sorte de nuit intellectuelle. L'enseignement s'y réduisait à la vieille scolastique des écoles monastiques et des sémi* naires , à la rhétorique mondaine de quelques collèges de jésuites , à la logomachie surannée de vingt-quatre universités, foyers de désordre, d'indiscipline et de vanité, où se formaient les théologiens, les magistrats et les administrateurs. Le peuple, sans écoles, n'a même pas l'idée de sortir d'une ignorance que beaucoup considèrent comme une bénédiction du Ciel. Les hommes d'Etat qui gouvernent sous le règne du roi éclairé Charles III tentent timidement d'encourager les municipalités à établir des écoles primaires, réforment hardiment les grands collèges et les universités, qu'on réduit au nombre de onze sous Charles IV , créent de grands établissements scientifiques , entrouvrent l'Espagne au souffle du dehors. Au sein du vieil Etat « réactionnaire et fermé , dit M. Desdevises. apparaît une minorité intelligente et hardie résolue à marcher de l'avant» et dont laction, retardée pendant les trente premières années du xix* siècle, fera naître l'Espagne libérale de i83à. C'est tiux efforts des Aranda, des Horida Blanca, des Campomanès, des Macanaz, et de cette élite de penseurs ou d'hommes d'action qui les appuient, qu'est dû l'effort tenté dans la seconde moitié du xviii* siècle, pour susciter l'esprit scientifique et pour mettre en honneur le travail de recherches, L'Académie d'histoire est créée. On met en ordre les archives et les bibliothèques. On entreprend de grandes collections d'érudition. L'Espagne possède déjà de savants jurisconsultes, des économistes remarquables , quelques bons érudits , de rares naturalistes et chimistes. Elle n'est pas encore mûre pour la critique historique et philosophique , ni pour l'invention scientifique. La pensée, en dépit