‹ Journal des savants (volume 2)Chapitre 51 sur 130 · LEOPOLD DELISLE · texte numérisé non relu

LEOPOLD DELISLE

des libérales dispositions de MM. Wertheimer, qui , désireux d'assurer à IWngleterre la possession de la coupe, offraient de la rétrocéder sans retirer le moindre bénéfice de leiar naarché; mais les ressourtes financières du Musée ne hiî permettaient pas de disposer de la sonime nécessaire. Heureusement, Sir Aug. Franks eut Tidée d'ouvrir une souscription et la générosité de s inscrire sur la liste pour 5oo livres : im tel exemple trouva sept imitateurs; leiirs offrandes , jointes à de plus modestes contributions, s'élevèrent à 5,i 70 livres; le reste de la somme à trouver, soit 2,83o livres, fut fourni par la trésorerie de TEtat.

C'est ainsi que le Musée britannique s'est enrichi du plus précieux chef-d'œuvre de forfàvrerie française à la fin du xiv* siècle qui soit parvenu jusqu'à nous.

Sir Aug. Franks est mort sans avoir pu réaliser son projet d'écrire à cette occasion une dissertation dont il avait pu recueillir les éléments essentiels, notamment un article d'inventaire conservé chez nous à la Bibliothèc[ue nationale « d'où ii résulte que la coupe dont il s'agit avait été offerte, en 1 89 1 , au roi de France Charles VI par Jean, duc de Berri^'^. Le travail a été repris par le successeur de Sir Aug. Franks, M. Charles Read , qui s'est acquitté de sa tache d'une façon digne de la coupe, digne aussi de la Société des antiquaires de Londres, qui vient de consacrer à la coupe le dernier fascicule des Vetusta monamenta ^*l

il a tracé de main de maître la description de cet inappréciable morceau d'orfèvrerie, et a passé en revue les vicissitudes que la coupe a traversées depuis 1 89 1 jusqu'à nos jours. Il en a retrouvé la trace sur l'inventaire de Jean, duc de Bedford, sur celui de Henri V en 1/1^9, sur ceux de Henri VIII en 1 5a 1 et 1 547, sur celui de la reine Elisabeth en iSyà. A l'aide de ces derniers inventaires il a développé ce que Franks avait déjà dit au sujet de la couronne , qui , vers le commencement du xvf siècle, fut substituée au bouton {frmtelet) primitivement placé sur le sommet du couvercle. Comme lui , il a également reconnu que

('^ L'opinion de Sir Aug. FranicA est consignée dans le rapport sur fadministration du Musée britannique publié en 1892-1893 : Heiam , British Muséum, Ordered hy tke Hoase of Commons io be printed, 16 august 1 89^, p. 6a-6^.Toute riiistoire de la coupe , à peu près telle que nous la connaissons aujourd'hui , est exposée dans deux lettres que Sir A.

Franks me fit l'honneur de m'adresser ie 8 ef le i4 février 189s. La substance

de la lettre du 8 février a paru dans ie Times du 8 février 189a, sous le titre de A royal enalish relie.

^ Vol. Vif. part, m, plaies xi-xiv.

— The roynl gold cnp of the kinffs of' France ana England, now prexerved in the Brilish Muséum^ descrihed by Charles Hercules Read , esq. , secret ar) of the Society of anfiquanes of London. Westminster, 1904. Grand in-fol. de 16 p.

et d planches.

les roses gravées au haut du pied de la coupe sont aussi une addition faite en Angleterre au temps des Tudor.

Les dix tableaux émaillés qui représentent les principales scènes de la Vie de sainte Agnès ont été décrits avec un soin paiticolier, et les légendes latines qui accompagnent les tableaux ont été exactement reproduites : lUi sum desponsata cai angeli ieserviant, etc.

Sir Aug. Franks et M. Ch. Read ont indiqué le motif qui avait fait choisir la légende de sainte Agnès pour servir de sujet k la décoration de la coupe. La fête de cette sainte tombe le 2 1 janvier, et c était le 2 i janvier que Charles V était né. Ainsi s explique la dévotion tout à fait particulière dont ce roi honorait sainte Agnès comme sa patronne.

Ce qui le prouve, cest la multiplicité des joyaux précieux relatifs à sainte Agnès que renfermait le trésor de Chaiies V. Il n*y en a pas moins de treize, dont le relevé pourra se lire à la fin de la présente note. On y remarque « un hanap d'or, a couvercle émaillé de la vie sainte Agnès, pesant six marcs », et plus d'un critique avait pensé, au premier abord, que cette mention devait s'appliquer à la coupe actuellement conservée au Musée britannique, mais la différence du poids empêche cette identification.

Une autre preuve de la dévotion de Charles V à sainte Agnès nous est fournie par un des traducteurs attitrés de Charles V, le carme Jean Golein, qui, dans le prologue de sa version française de l'Arbre généalogique des rois de France, écrite en i36g, déclare aviur antéri^irement «translaté lystoire de Madame sainte Agnès, la sainte vierge, en laquelle feste est le jour benoit de la nativité de haut, puissant et très excellent seigneur, auquel Dieu doint bonne vie et longue ^^^ ».

Le Q 1 janvier, jour anniversaire de la naissance de Charles V, était jour de fète à la Cour du roi : c'était la SairUe* Agnès ^ et chaque année le retour de la Sainte-Agnès fournissait aux princes et aux courtisans l'occasion de témoigner par des cadeaux leur dévouement au roi; ils faisaient assaut de magnificence et de générosité en lui offrant des œuvres d'art qui flattaient ses goûts et contribuaient à enrichir son trésor et sa librairie. Le souvenir d'une de ces Saiiit^Agnès nous a été conservé par l'article suivant de l'inventaire du mobilier du roi :

Item ung autre annei, où il y a ung ruby, qui tient du violet, en une ver^e taillée a fueUlages; et le donna ie sire de La Rivière au roy le jour d*une Sainte- Agnès *

^*) Ms. 697 du fonds de la Reîne de Suède au Vatican, M. 110.*— ^^^ Édit. de Labarte, p. 80, n* k^b,

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On peut voir aussi un cadeau de la Sainte-Agnès dans la magnifique bible française, ornée du grand portrait peint par Jean de Bruges, quon admire au Musée Meermanno-Westreenien, de La Haye. Ce beau livre, dont le calligraphe Raoulet d*Oriéans a pu dire :

Onques je ne vis en ma vie Bible dysloires si garnie ^*\

est un présent que Jean de Vaudetar, valet de chambre du roi, fit à son maître en i 372.

Le duc de Berri tenait à garder son rang dans ces tournois de générosité. Nous en avons la preuve dans un article de compte, où nous voyons le prince faire remettre le 22 janvier iSyi, c'est-à-dire le lendemain dune Sainte-Agnès, une somme de 4oo livres tournois, destinée à i'orfevre de Paris chargé de faire un trône d'argent pesant 80 marcs, pour la statue ou statuette de Notre-Dame que le duc avait donnée au roi.

A luy (au duc de Berri) parla main de Wynant de Colongne, orfèvre à Paris, auquel mon dit seigneur a ordenné à faire une chaière d*argent, pesans 80 marcs d'argent , pour une ymage de Nostre Dame que mon dit seigneur a donnée au i*oy, pour argent baillé a luy, tant sur la façon de la dite chaiére, comme sur les ditz 80 marcs d'argent, quatre cens livres tournois ^*^

En voyant^qu'à la Sainte-Agnès iSyi le duc de Berri dépensait 4 00 livres pour ofiFrir à son frère le trône d'une statue ou statuette de Notre-Dame, pesant 80 marcs, exécutée par Wynant de Cologne, ne peut-on pas se demander si, pour une autre Sainte- Agnès, il n'a pas fait exécuter par le même artiste la coupe dont il s'agit ? N'y a-t-il pas là un commencement de preuve pour appuyer une hypothèse de Sir Augustus Franks et de M. Ch. Bead, qui me semble bien acceptable. Ces deux antiquaires sont portés à croire que la coupe du Musée britannique a été commandée par Jean, duc de Bem, et qu'elle était destinée à Charies \ . La présentation à ce roi ne parait pas avoir été faite, puisque la coupe ne figure pas sur l'inventaire dressé en i38o. On peut se demander si la préparation de ce joyau n'avait pas été faite la dernière année de la vie du roi, en vue de la Sainte-Agnès du 21 janvier i38i.

Quoi qu'il en soit , le duc de Berri était propriétaire de la coupe au commencement du règne de Charles VI, et il en fit cadeau à ce roi

^'^ Bibliothèque de l' Ecole des Charles , ^'' Inventaire de Jean, duc de Bevvy^

J901, t. L\II, p. 551. éd. J. GuiiTrey, t. Il, p. 32 1.

en iSgi. La donation en est formeHement attestée par un inventaire, dont il existe deux copies à la Bibliothèque nationale ^^^ :

Hanaps d'or et autres garnis d'or et de pierrerie à couvercle estant ou dit armoire signé M.

Premièrement un hanap d'or atout son couvercle, esmaillé bien et richement par dehors de la vie madame saincte Agnèz, et est le sonaige de la patte de dessoubz garny de vingt six perles de compte , et la couronne dessus le couvercle garnye de trente six perles, et le fruiteiet du dit couvercle garny de quatre saphirs, trois ballesseaux et quinze peiies , et poise neuf marcs trois onces d*or.

Et est le dit hanap assis sur un pié d*or en manière de trepié , une imaige de Nostre Dame en un soleil sur rouge cler, et sont les trois pieds du dit trepié de trois serpens volans.

Et donna le dit hanap et couves de au Roy monseigneur de Berry au voyage de Touraine l'an xci.

Et poise le dit pië trois marcz cinq onces et demye.

La coupe resta probablement dans le trésor xle Charles VI jusqu'à la iîn du règne. On doit supposer qu'après la mort du roi, le duc de Bedford , régent du royaume , l'acheta à peu près dans les mêmes conditions que la librairie royale du Louvre en ili^S. Toujours est-il que la coupe était à Londres le 3o juin 1 434 : ce jour-là , elle se trouva comprise dans les joyaux dont la garde fut confiée à Robert Whittingham, receveur général du duc de Bedford :

Item une coupe d'or covert, esmaillée de la vie sainte Susanne (sic), garnie ou freielet de un saphirs, deux balais et xni peries, et es couronnes de couvercle et de pié de lxi pênes, pesant ix marcs i once x esterlins.

A la mort du duc de Bedford , la coupe échut à son neveu et héritier le roi Henri VI, au nom duquel le cardinal d'Angleterre la reçut des mains de Robert Whittingham. Elle devait rester dans le trésor royal d'Angleterre jusqu'au commencement du xvu' siècle, et nous la voyons enregistrée dans les inventaires de Henri VI en lAAg» de Henri VIÙ en 102 1 et iSiy, et d'Elisabeth en iSyA. Les articles de ces inventaires qui concernent la coupe ont été publiés par M. Ch. Read. Je reproduirai seulement le texte de l'inventaire de i Ss i , où se trouve notée la modification que le sommet et le pied de la pièce avaient subie :

Item a cuppe of golde enamelled with ymagery, the knop a crowne imperiall and aboate the border of the cover and l'oote a crowne gamisshed wilh 6a garnishing peries ; poys 79 oz.

'^ Mss. français 31 445, fol. 16, et 31 446, foi. 45 v'.

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