‹ Journal des savants (volume 2)Chapitre 55 sur 130 · LA TOPOGRAPHIE D'EPHÈSE · texte numérisé non relu

LA TOPOGRAPHIE D'EPHÈSE

mettre que le nom du Coressus s est étendu, par delà le Kenchrios, au PamoudschakP Rien ne justifie pareille hypothèse. M. Benndorf en conclut ou que le chiffre de 4o est fautif, ou que les deux heures de temps nécessaires à un piéton pour monter d*Ayasolouk au sommet le plus élevé du Bulbul-Dagh ont été transformées en mesure de distance ^^\

J'interprète autrement les choses. Il me semble quune montagne dont le développement est de 4 kilomètres se prête mal, par son étendue même , à ce quun homme familiarisé avec le pays ait pu la choisircomme second terme dans une numération précise. Cela étant, ou la version primitive dont se servit Diodore était rédigée comme j'ai moi-même à dessein tourné ma traduction, c est-à-dire sans bien spécifier à laquelle des deux prises de Thibron , place ou montagne , s'appliquait l'évaluation de distance , et alors la confiision de notre compilateur s'explique d'elle-même; ou, dans la narration originale, résumée plus ou moins exactement par un lecteur distrait , l'expression iné^ov s'apphquait à ce qui sert habituellement de jalon aux mesures itinéraires , c est-à-dire à une localité , par conséquent à la petite place d'ionda.

Or, comptés d'Ayasolouk , par le chemin qui suivait la mer en contournant successivement le Panayir-Dagh et le Bulbul-Dagh ^'-^^ les ào stades en litige nous mènent dans le fond de la baie de Panormos, vers le point où la vallée du Kencbrios se resserre entre les montagnes. Qu'il y ait eu là un fortin pour garder la route bifurquant d'une part sur Ortygie et de l'autre sur Pygela , on le conçoit sans peine. De cette tête de fourche, on est posté à souhait pour tenter l'escalade du Coressus et cette seconde opération est précisément celle que l'on attribue au général lacédémonien. En conséquence, je serais d'avis non seulement de ne pas toucher au chiflFre de 4o stades, mais encore de l'utiliser pour fixer, au débouché des ravins du Kencbrios, le x^p^oi^ d'Ionda^-'^.

Ce nom étant un dliraÇ, on a voulu corriger lovSa en Wova ^^K Mais cette première correction en nécessite une autre : celle du chiffre des stades. S'il faut admettre , ce qui n'est rien moins que sûr, une coiTuption des manuscrits de Diodore ou de ses sources, le seul nom qu'on puisse avec quelque vraisemblance substituer à londa est Isinda. Dans une des listes des tributaires d'Athènes, les Isindiens sont catalogués

(*) Forschungen in Ephesos,iA^ f, 6i. mon hypothèse, estime au*il faadrait

^*^ C'est le vapà BéXaffcrav tiàç de plutôt chercher fonda sur TAla-Dagh. Tinscription de la tour dite Prison de ^*^ Fr. Vogel, dans son édition de

saint Paul. Diodore (cf. Forschungen in Ephesos,

'^^ M. Benndorf, à qui j*ai soumis t. I, p. 61, note 3).

262 GE0KGE8 RADET.

entre les Pygéliens et les Ephésiens^^l Le voisinage quon leur assigne nous reporte curieusement à lendroit même où nous avons fixé londa. Faut-il cependant identifier les deux groupes P Paléograpliiquement, laltération d'ICJNAA en lONAA s'expliquerait de la façon la plus simple par la soudure des lettres C et I se coagulant en O sous l'effet dune proximité trop grande. En dépit de ces raisons spécieuses , et puisqu'il s'agit d'un territoire dont Pline note la richesse d'appellations ^-\ il me paraît sage de maintenir, jusqu'à preuve du contraire, le doublet londa-Isinda.

lime reste, pour terminer, à dire un mot des changements de site d'Ephèse. Quand, vers le milieu du xi* siècle avant notre ère, Androclos et ses compagnons pénètrent dans le golfe de Caystre , la mer baigne encore les pentes du mamelon d'Ayasolouk ^^K C'est là qu'ils abordent et qu'ils s'établissent. Le hameau actuel , avec son enceinte turque et son kastro byzantin, marque l'emplacement de la première Ëphèse grecque. L'île où séjournèrent les Ioniens, avant de se risquer sur la terre ferme l*^ ne feit quun, selon toute apparence, avec la Syrie de Pline ^^\ c'est-à-dire avec le tertre de Kourou-ïépé. U en résulte que , cinq cents ans avant l'annexion des Ephésiens à la ligne attico-délienne , le flot marin s'avançait jusqu'à l'entrée de la passe qui relie la plaine d'Ayasolouk à la plaine Gaystriane. Mais peu à peu ce goulet se comble. En ^99, lors de la révolte de l'Ionie , l'escadrille portant le corps expéditionnaire contre Sardes ne débarque pas à Ëphèse même, bien qu'elle n'ait rien à redouter de cette ville, mais à Coressos, évidemment, comme le conjecture M. Benndorf ^^\ parce que le vieux port était déjà d'un accès difficile aux navires d'un certain tirant d'eau.

D'âge en âge, on suit les progrès de l'envasement. L'Artémision du vi' siècle, édifié à l'aide des subsides de Crésus, reposait, par trois marches, sur une plate-forme haute seulement de 1 m. 08 au-dessus du niveau de la mer. Quand la torche d'Hérostrate l'eut brûlé, dans la nuit du 21 juillet 356, et qu'on entreprit de le reconstruire, il faliut surélever de a m. 68 le stylo bâte du nouveau temple et porter à dix le nombre des gradins du soubassement. Cet exhaussement anormal de l'infrastructure prouve que le travail de superposition des couches alluviales, par lequel, en 2 5 00 ans, le temple fut recouvert d'un suaire

t'^ C.I.A,, t. I, n» 287 (oi. 84,2= ^'^ Voir plus haut, p. 254, note 1.

443 avant J.-C). Dans le n^ a38, ^*^ Créophyle, dans Athénée, VIII,

Tordre est le suivant : llvyeXifs, la/r- 62 (éd. Kaibel). 3ioi, MtX^toi, Èlpé&toi, ('^ Hist. naf., V. 1 15 (éd. 8il%).

i*^ « Multis expetita nominihus • ( Hist, ''^ Forschungen in Ephesos , t. I , p. 49

/la/., V, n5. éd. SiUig). et 58.

LA TOPOGRAPHIE IVEPHESi:. 263

épais de 8 à 9 mètres , avait puissamment crû. Au temps de la naissance d'Alexandre , le vieux port ne devait plus être qu'une lagune impraticable aux trières et presque exclusivement sillonnée par les barques de pêche. C'est ce qui explique qu'en a 87 Lysimaque ait transféré le gros de la population à une demi-lieue plus loin , dans le quartier de Boudroumia. La fondation de la nouvelle Ephèse ne fut donc nullement le caprice d'un despote, mais un acte de prévoyante intelligence, qui, en maintenant le contact avec la mer, empêcha la vie politique et commerciale de disparaître du pays.

Conçue et tracée d'après un plan grandiose , entourée d'une enceinte de murs et de tours qui représentent un des plus beaux types de fortification de l'Orient grec , la cité de Lysimaque , un moment parée du nom d'Arsinoeia, en l'honneur de la dernière femme du roi, acquit une étendue et prit une importance que n'avait jamais eues le vieux château d'Androclos. Mais le port et le fleuve continuaient à être des frères ennemis : le rôle mondial de l'un ne pouvait durer qu'au prix d'une lutte acharnée contre fautre. En 190 avant Jésus-Christ, durant la guerre contre Antiochus III, on devait, pour atteindre la rade de Boudroumia, franchir au préalable un long chenal obstrué par des bancs de sable ^^^. Le bassin, alors comme aujourd'hui, offrait la configuration d'une outre dont le col s'ejBBle. C'est ce qui suggéra au chef de la flotte romaine l'idée d'y bloquer Polyxénidas, l'amiral commandant l'escadre syrienne, en roulant des vaisseaux de transport à forifice du goulet ^^K On voit que la manœuvre de fembouteillage , rendue célèbre par la dernière guerro de Cuba, n'est pas une invention contemporaine.

Quatre siècles ont passé depuis Lysimaque et le nouveau port est retombé dans la même situation précaire que l'ancien. Pour disputer la ville à fétreinte du fleuve , il eût fallu recommencer la gigantesque entreprise de ^87, reprendre la marche à l'ouest, battre en retraite de Coressos k Panormos. Mais, avec Rome, le monde avait changé d'axe. L'Ionie ne tenait plus, dans la Méditerranée, qu'une place subalterne. Hadrien répara; il ne sauva pas. Génie clair et positif, peu enclin aux conceptions démesurées, il borna son œuvre à détommer le cours du Caystre et à rendre, provisoirement, les ports à la navigation ^^\

('^ «Influminis iiiodum, longura et rovra TOÙi\ hfiétKif vroTaifxàv Kivalpop

angustum et vadoMun » ( Tite-Live , ( BuU. de Corr. kelièn,, t. 1 , 1877,0.291,

\\XV1L i4» 7). n* 78, l. i3-i6). Comme nous Tavoiis

^' Tite-Livc, même chapitre. vu plus haut (p. 260), h cette date,

^^ Tovff XifiévAç 'ao[iifffiv]TA mXùh- «les ports* désignent Boudroumia et

Toùt, àvoalpéyf/ainérs xal ràv |9Aél[ir- Panonnos.

26'4 HENRI DEHERAÏN.

Ephèse est alors à son apogée. EUle comprend deux villes : lune, la ville administrative, militaire et marchande , laidement à Taise dans le périmètre de ses remparts; l'autre, la ville religieuse, groupée autour de TArtémision. Deux voies, partant du sanctuaire et divergeant, celle du nord, vers la porte voisine du stade, celle du sud, vers la porte de Magnésie, réunissent le château d'Androclos à lenceinte de Lysimaque, comme, en Attique, les Longs Murs, les « Jambes », joignaient Athènes au Pirée. De lacropole d'Ayasolouk au dernier ballon du Bulbul-Dagh , sur un arc de cercle de six kilomètres, cest une succession ininterrompue de quartiers , de portiques et de monuments.

L'invasion des Goths, en 268, marque le déclin. À lest de la plaine, TArtémision, incendié et pillé, reste en ruines. A Touest, la ville de Lysimaque, appauvrie, abandonnée, se tasse sur elle-même. Plus Tinsécurité grandit, plus Tenceinte se rapetisse : cest à peine si le mur byzantin englobe la terrasse de Boudroumia et la moitié du Panayir-Dagh. On a cessé le duel contre le fleuve. En renonçant à la mer. Ephèse dit adieu à la vie. Sous Justinien , la population , désertant la cité hellénistique , reflue vers la colline d*Ayasolouk. Elle y végète quelques siècles; puis, la concpiête turque Tétreint et rétouffè. Les cités, comme les hommes, reviennent parfois mourir à leur berceau.

Georges RADET.

LA PRISE DE POSSESSION DE SAINTE-HÉLÈJSE PAR LA GRANDE-BRETAGNE AU XV if SIÈCLE.

E. L. Jackson. 5' Helena. The hislonc islandfrom ils discovery lo ilie présent date. 1 vol. in-8° , Londres, Ward Lock and G**, 1 90 3.

Le nom de « Sainte-Hélène » évoque nécessairement celui de Napoléon. Tandis que d'autres lies de l'Atlantique austral, telles que T Ascension , Martin Vaz ou Tristan da Cunha , ne sont guère connues que des géographes, Sainte-Hélène, théâtre de la dernière phase de la vie de l'Empereur, 1 est universellement.

Cependant, antérieurement au 1 5 octobre 181 5, jour où leNorthamberland mouilla dans James Bay avec son illustre captif à bord, Sainte- Hélène avait un long passé historique. Le gros livre dans lequel M. E. L. Jackson a essayé de l'exposer contient des éléments de valeur. L'illus-

^ SAINTEHELENE AU Wll* SIECLE. 265

tration y est abondante, et on appréciera particulièrement les photographies qui représentent certains aspects physiques de i'ile. On y trouve aussi un grand nombre de documents relatifs à la période contemporaine. Mais « c est un métier que de faire un livre comme de faire une pendule », et nous craignons que M. Jackson n y soit encore un peu inexpérimenté. D'une part, ia disposition des matières laisse à désirer : après un long chapitre sur Thistoire de Tile, M. Jackson en donne un autre, qu'il intitule : « Extraits des Archives de Sainte-Hélène », alors qu'il eût manifestement été dune meilleure méthode de les fondre en un seul. D autre part, son information même pèche en plus dun point par insuffisance. Pour le XVII* siècle notamment, il s'est contenté de suivre docilement l'ouvrage classique de T. H. Brooke, A history of the island of 5* Helenafrom ils discovery by the Portagaese to the year 1806 (Londres, i8o8), sans prendre la peine de rechercher si l'on n'aurait pas depuis un siècle publié sur cette période des documents inédits.

Sans nous astreindre à exposer ici en son ensemble l'histoire de Sainte- Hélène, ce qui dépasserait de beaucoup les limites d'un article , nous voudrions, en nous servant de quelques-uns des textes donnés par M. Jackson et de beaucoup d'autres qui lui ont échappé , montrer à la suite de quelles circonstances économiques et politiques Sainte-Hélène a été incorporée définitivement en iGyS dans l'empire colonial de la Grande- Bretagne.

I. D'une superficie de laS kilomètres carrés seulement, Sainte-Hélène est vraiment un point infime au milieu des 88,600,000 kilomètres carrés qui constituent celle de l'Océan Atlantique. Mais en raison de sa position et de ses ressources naturelles, elle a joué, avant le règne de la marine à vapeur et jusqu'au percement de l'isthme de Suez, un rôle économique disproportionné à son étendue. Comme elle est située dans la zone de l'alizé du Sud-Est, les navires revenant d'Extrême-Orient n'avaient, après avoir doublé le Cap de Bonne-Espérance, qu'à se laisser porter par ce vent régulier pour l'atteindre environ en quatorze ou seize jours ^^\

Sainte-Hélène n'est abordable que sur un nombre restreint de points. « Elle est extrêmement haute et inaccessible presque en tout son tour,

^'^ Van Riebeeck, commandeur du faveur de Talizé, i^ à 16 jours; durt^e

Cap de Bonne-Espérance de i65a à du voyage inverse :!io à séjours. Leib-

166a, donne les chiffres suivants, ré- brandi, Précis of the Archives of the

sultat d'observations répétées : dorée Cape of Good Hope, Ricbeeck' s Journal,

du voyage du Cap à Sainte-Hélène , à la 3 vol. in-8*. Le Cap, 1897, I, p. a35.

,266 HENRI DEHERAIN.

dit Souchu de Reimefori , l'historien de Tanoienne Compagnie française des Indes Orientales. Les rochers qui Tenvironnent sont droits, tombent en mer sans laisser ni prise ni descente, ce que les mariniers appellent oote de fer^^\ » Le meilleur mouillage est situé sur la côte NordX)uest : cest la James Bay, ainsi nommée par les Anglais au xvii* siècle en fhonneur de leur prince Jacques, duc d'York, le futur roi Jacques IL En face aboutit une vallée étroite dans laquelle ies Portugais bâtirent an xvi*' siècle une chapelle ( doù le nom de Chappel Valley qu elle conserva) et les Anglais au xvif leur première forteresse (carte i). Pour atteindre ce mouillage, les navires devaient aborder Hle par le Sud, puis longer la côte orientale, « sans s éloigner, dit encore S. de Rennefort, car quand elle est échappée seulement d*une lieue au Nord, les vents ne pei^ mettent presque jamais de la reprendre ».

. Il était prudent de jeter Tancre près du rivage. Quand la Velze, qui ramenait le lieutenant générai de la Haye de sa longue expédition dans rOcéan Indien, entra , le qS janvier 1676, dans la James Bay, « le gouverneur, dit Beilanger de Lespinay, lun des passagers, envoya un pilote à M. Tamiral pour lavertir de mouiller jdus près à cause des rafales qui viennent par Tentre-deux des montagnes, qui nous pourraient faire chasser, ce que nous fîmes aussitôt » ^2^..

Une fois en sécurité, les navigateurs trouvaient des ressources dans Tile. Et d'abord, ils pouvaient y faire aiguade. Faibles sur la côte Nord- Ouest, qui est à Tabri de lalizé, les précipitations sont abondantes dans les montagnes : à Longwood, par exemple, qui est à 54o mètres d'altitude, on recueille 1 m. o5 d'eau par an. Du centre de Vile, de nombreux ruisseaux ooulent vers la mer ; fun d'eux aboutit à la James Bay (carte i).

Constituée de roches volcaniques que les précipitations ont désagrégées , située par 1 5° 55' de latitude Sud et bénéficiant par conséquent de la doueeiur du climat tropical . suffisamment arrosée , Sainte-Hélène possédait jadis une flore variée , fécond sujet d*études pour le botaniste. Au marin moins curieux de science qu avide de denrées fraîches die ofirait en abondance les fruits de ses citronniers et de ses orangers. Des chèvres et des porcs y avaient été introduits par les Portugais; les porcs étaient graduellement retournés à l'état sauvage et il fixait les chasser avec des chiens.

(*> Hiaà^in des Imin OrimUilei, i v«t. Indes Orientales ( 1670-1675), publiés

ii^ 4*. Paris, 1 688, p. 1 38. par H. Froidevaux, Bulletin de la Socwtè

^*) Mémoireft (fe M. Beilanger de Les- mxhéologùfue da Vendâmois, iS^.fage

pinay, Venddmois» sur son voyage aux 197.

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