JUILLET
A. FoucHER. Les bas-reliefs yreco-bouddhiques du Gandhàra. 1 vol. in-8**. Paris. Ernest Leroux, 1906.
PREMIER ARTICLE
En 1 87 5, je visitais, pour la premièn» fois, le Musée Britannique. Matinée après matinée , je reprenais le chemin clés galeries , chères à Thistorien de lart, où sont disposés dans un si bel ordre tant de monuments d'origine et de date certaines, les bas-reliefs des tombes lyciennes, les frises du mausolée d*Halicarnasse et celles de Phigalie , les marbres de TErechthéion et du Parthénon; mais, en entrant au Musée, j aperce» vais, sur ma gauche, groupés le long du grand escalier qui donne accès au premier étage, des sculptui^s étranges, dont la blancheur et le st\1e très particulier, de loin entrevus, piquaient ma curiosité. Un jour, je me décidai à fausser compagnie au Thésée et à Tllissos, aux cavaliers et aux canéphores de la merveilleuse procession des Panathénées. J allai regarder de près les statues, les têtes, les bas-reliefs qui, rapportés du Nord de Tlnde, faisaient partie, comme l'indiquait un large écriteau, dune collection prêtée au Musée par le docteur Leitner. A mesure que je les examinais, ma surprise croissait. Ces types n'étaient pas ceux sur lesquels mes yeux étiiient habitués à se poser. Les dieux (pie je devinais là, au nimbe qui ceignait leur tête, n'étaient pas ceux de l'Olympe hellénique. Dans aucun des bas-reliefs j(î ne reconnaissais les thèmes (piî composent le répertoire ordinaire des artistes grecs, peintres ou sculpteurs. Je ne saisissais pas le sens des scènes qui étaient là figurées ; c'étaient les mythes d'une autre religion (|u'elles représentaient. Je me
SAVANTS. \à
3'i6 G. PERROT.
sentais ainsi très loin du monde où j'avais vécu jusqu'alors et où s'était renfermée ma pensée. Cependant, il était bien peu de ces fragments où je n aperçusse des gestes , des airs de tête , des mouvements de draperie , des accessoires qui me rappelaient les formes qu'une longue accoutumance m avait rendues familières. Il y avait là , projeté d'une façon très inégale, ici à peine sensible, ailleurs très apparent, je ne sais quel vague reflet du style classique. Je ne savais pas quels étaient les artistes qui, pour traduire leur idéal, avaient ciselé ces images; mais, à quelque race qu'ils eussent appartenu et en quelque temps qu'ils eussent vécu, ils avaient certainement, je n'en pouvais douter, subi l'influence des modèles grecs.
Je n'eus pas alors le loisir d'étudier la question et, l'eussé-je tenté, j'aurais été, dès les premiers pas, forcé de m arrêter. Dans la région d'où provenaient ces monuments, il n'avait encore été fait que bien peu de fouilles méthodiques et les résultats en étaient mal connus en Europe ; ils n'avaient pas été exposés et discutés par des érudits compétents. J'eus pourtant l'impression que c'était , comme le disait bientôt après Ernest Curtius, « une page nouvelle qui s'ouvrait dans l'histoire de l'art »; mais on ne pouvait encore s'essayer à l'écrire. Il fallait attendre que les recherches , en se prolongeant et en se multipliant , eussent mis aux mains de la critique des documents plus nombreux et mieux classés, qui se prêteraient à d'instructives comparaisons.
Pendant longtemps , ce lut seulement dans les Musées de Calcutta et de Laliore, ainsi que dans d'autres collections publiques et privées de l'Inde, que Ton put voir et étudier les ouvrages de ce que l'on commençait à appeler l'art gréco-bouddhiqae ; mais, peu à peu, des échantillons intéressants de ce style arrivèrent en Europe. Si, par le fait de divers accidents, incendies ou naufrages, le Musée Britannique est moins riche en monuments de ce genre que l'on n'aurait pu s'y attendre , ceux-ci , en Angleterre , ne sont pas rares dans les cabinets de maints particuliers, anciens hauts fonctionnaires de l'armée indienne ou du service civil. Le Musée de Vienne possède quelques fragments originaux et un plus grand nombre de moulages, pour la plupart exécutés d'après le^ pièces du Musée de Lahore. Le Musée d'ethnographie de Berlin s'est rendu acquéreur, en 1 90 4 , de la riche collection Leitner, après la mort de son propriétaire; il a tout acheté, sculptures rapportées de l'Inde et moulages. Enfin le Louvre expose maintenant cent huit sculptures originales. Neuf lui ont été données pai' le prince de Schleswig-llolstein , comte de Noër. La provenance exacte n'en est pas connue. Le reste — a savoir huit statues ou statuettes, douze fragments de statues et cin-
qiiante-deux bas-reliefs en pierre et, d'autre part, vingt-sept têtes ou bustes en mortier de chaux — a été rapporté par M. Foucher de la mission qu'U avait remplie dans le Nord-Ouest de l'Inde, en 1 896 , 1 896 et 1897. L'Académie avait pourvu aux fixais de cette mission, grâce aux revenus de la fondation Benoît-Gamier. Ce fut à elle que M. Foucher offrit son butin. Elle en fit cadeau au Musée national ^^^ Les ouvrages et les recueils de photographies auxquels on peut recourir, en Europe, pour suppléer à la pauvreté des ressources que présentent le^ musées, sont en petit nombre et l'on n'y trouve pas les renseignements que l'on désirerait sur l'origine des sculptures qui y sont figurées.
Poor nous résumer, dit M. Foucher, Tétudiant de l'art gréco-bouddhique a tout au plus à sa disposition la valeur de cent vingt ou cent trente planches in-À'*^ d*iin usage diflPicilc , et environ trois mille cinq cents morceaux de sculpture qui , pour la plupart, sont restés dans finde et qui, par suite, sont d un accès plus difficile encore. Ces fragments proviennent de' vingt endroits divers, sans que, le plus souvent, aucune mention ait été conservée , non seulement du plan de r édifice dont ils ont iait partie , mais du nom même des lieux où ils ont été retrouvés. La question est de savoir quel usage il «era possible de faire de documents aussi disparates. Sera-t-il même permis de fonder sur ces débris, en quelque sorte dépareillés, aucune conception d'ensemble ^'^ P
U semble, à première \nie, d'après l'insuffisance de ces données, que l'historien ne soit guère en mesure de répondre avec assurance à la question qui se pose ainsi devant lui ; mais, M. Foucher s'empresse de le démontrer, cette insuffisance est plus apparente que réelle, et les difficultés ne sont pas de celles dont ne puisse triompher ime critique bien avertie. C'est ce qu'explique très clairement l'auteur de l'étude que nous analysons.
11 est trop vrai, dit-il, que la provenance de ces sculptures, en gros sufRsamment connue , est incertaine dans le détail. Par suite , à défaut d'un classement chronologique, qui se heurte, comme nous le verrons, à bien des obstacles, nous n'avons même pas la ressource de les grouper par localités. Cela est assurément fort regrettable; mais il ne faut pas non plus s'exagérer le bénéfice qu*on pourrait retirer de cette distriliution purement géographique, au moins dans Tétat actuel de nos connaisaances. N'oublions pas que l 'interprétation de ces monuments n'est pas encore achevée; or il n'est pas, à notre avis, de tâche plus urgente et, pour la mener à bien , la comparaison des éléments constituants de cet art , indé|>endamment de tonte localisation s|>éciale , nous parait seule de mise. Là même où les groupes locaux existent , notre premier soin va être de n'en j)as tenir compte , pour nous occiq)cr
(' Les plus importants de ces ntor- moires, t. Vil, p. 39-64» pi. V et VI,
ceaux ont été décrits et figurés dans un () figures dans le texte),
article de M. Foucher, dès 1900. (Fon- (*' Foucher, Les hasreliefs grêco-hoiid-
dation Eugène Piot. Monuments et mé- dkiqmet, p. Si.
348 G. PKRROT.
avant tout de rapprocher les spécimens qui présentent des caractères communs. Ce principe de classification , analogue à celui qui prévaut dans les sciences naturelles , est celui auquel nous devons aabord avoir recours afin de mettre un peu d*ordre au milieu de toute cette confusion anonyme. Durant cette phase provisoire de nos recherches, les ressemblances essentielles, portant sur les sujets et sur les formes, créent un lien assurément plus fort entre deux monuments qu*un simple rapprochement dans l'espace . . .
il est en effet permis de douter, — et cette raison encore peut servir à diminuer nos platoniques regrets , — de l'existence de ces nuances locales. Quand Cunningham veut nous donner une idée des sculptures de Kharkai, il écrit en toute ingénuité « qu'elles sont semblables à celles que l'on a trouvées partout ailleurs ». C'est là le fait vulgaire sur lequel il serait prématuré de raffiner. Entre tous les fragments gréco-bouddhiques qui remplissent le Musée de Lahore, nous avons constaté de très grands écarts d'exécution, mais non de véritables distinctions de style. La contre-épreuve est aisée. Même quand nous connaissons l'origine des sculptures, nous ne voyons rien de plus pareil aux bas-reliefs de Shanghao que ceux de Nathou , à moins que ce ne soient ceux de Miyankhan. Aussi n*a-t-OD jamais prétenda jusqu'ici relever entre ces œuvres d'art autre chosS que des différences dues au temps et non au lieu où travaillait l'artiste. La même réserve se recommande à tous ceux qui voudront bien se rappeler — et c'est ici que nous voulions en venir — que les divers sites fouillés , pour indépendants qu'ils soient , sont tous voisins les uns des autres, au point qu'on ne compte pas vingt lieues entre les plus éloignés. L'aspect uniforme de ces œuvres s'explique, par suite, de lui-même; à quelques milles de distance , on ne peut s'attendre à trouver, aux mêmes époques , des procédés bien différents. Si l'on songe que toutes nos sculptures , à deux ou trois exceptions près , proviennent du district de Peshawar ou Je ses confms immédiats, on ne nous contestera plus le droit d'en tirer des conclusions valables pour ce qui est justement le Gandhâra^*^.
Par leffet des conditions qui sont particulières à cet art et que l'auteur du mémoire définit avec précision dans la page que nous venons de citer, un connaisseur instruit et judicieux aurait, à la rigueur, sur la seule vue des fragments qui sont arrivés jusqu'en Europe et des albums de planches, pu entreprendre d'apprécier le style de ces sculptures et de dresser la liste des principaux thèmes qui y sont traités ; mais combien pourtant on doit se féliciter que la tâchje d'écrire cette histoire ait tenté M. Foucher et qu'il ait pu la conduire à bonne fin , malgré les interruptions de travail auxquelles le condamnait une vie qui était forcée de se partager entre Paris et l'Indo-Chine ! Grâce à ua séjour de deux ans dans rindc , il avait examiné à loisir ces statues et ces bas-reliefs dans les musées orientaux où s'en consen ent des séries qui sont bien autrement riches que celles dont nous disposons en Occident. Il ne s'était d'ailleurs pas contenté de promener sa curiosité dans ces galeries. Il s'était trans-
t'^ Les bas-reliefs gréco-bouddliiques , p. 32-34-
L'ART GRÉCO-BOUDDHIQIJE. 349
porté dans la province même d*où étaient issus tous ces monuments. Il lavait explorée en tous sens, au prix de bien des fatigues, pénétrant, sur les pas des colonnes anglaises, jusque dans cette vallée du Swât quelles venaient, depuis quelques mois à peine, d ouvrir à la recherche. Û avait pu étudier sur place les dispositions traditionnelles des édifices auxquels avaient été arrachées ces sculptures et se faire ainsi une idée assez nette du rôle que ce décor avait joué autrefois dans des ensembles qui, depuis longtemps bouleversés et presque détruits, n offraient plus à l'œil du passant que des ruines presque informes et en apparence indéchiffrables. C était déjà là un inestimable avantage, qui, en pareille matière, faisait la supériorité de M. Foucher sur le plus savant même des archéologues de cabinet; mais ce qui le mettait, en Toccurrence, tout à fait hors de pair, ce qui le désignait tout particulièrement pour celte recherche, c était l'aptitude que ses études spéciales d'indianiste lui conféraient à comprendre le sens de ces images. Ce que celles-ci ont de curieux et d'original , c'est que si la forme y est , à bien des égards , empruntée à l'art classique, cette forme y sert, toujours et partout, à traduire des idées très différentes de celles du monde gréco-romain, à représenter de3 mythes qui n'ont rien à voir avec ceux des religions helléniques et latines.
Si, en effet, il suffit d'un coup d'oeil jeté sur les nombreuses figures qui illustrent ce livre pour y reconnaître, à chaque page, des motifs que nous avons mille fois rencontrés dans la plastique gréco-romaine et dont beaucoup ont passé dans le répertoire courant de l'ornemaniste moderne, tout cela ne rappelle pas moins l'imagerie religieuse de l'Extrême- Orient, celle que le voyageur rencontre partout sur son chemin, de Ceylan aux deux Indes, à Java, en Chine, au Japon, celle que, sans avoir été si loin, nous connaissons tous par les reproductions qui en existent dans nos galeries de moulages ou qui ont été exécutées à plus grande échelle dans nos expositions universelles. Tous ces bas-reliefs sont des scènes de la vie de Çàkya-Mouni contées sur la pierre ; toutes ces statues sont ou des Bouddhas ou du moins des êtres destinés à le devenir un jour, des Boddhisattvas. Ces sculptures sont donc quelque chose de ti'ès inattendu et d'unique en son genre, l'adaptation de la technique gréco-romaine à des sujets indiens.
C'est le présent district de Peshawar, sur la frontière nord-ouest de l'Inde, le pays que l'on appelait autrefois le Gandhâra, qui a fourni les monuments sur lesquels portent les observations de M. Foucher, ceux à l'aide desquels il établit ce qu'un chimiste appellerait la formule de cette combinaison vraiment singulière. A la fin du volume, on trouvera.
dressée d après les cartes de l'État-major anglais, une carte très claire de toute cette région. Elle comprend, outre le Gandhâra proprement dit, avec ses vastes plaines, les cantons montueux qui lentourent, TUdyâna méridional , le Swât et le Bouner. On y trouve indiqués tous les emplacements connus des ruines d'édifices religieux qui ont livré quelques-unes des sculptures étudiées dans Touvrage ; mais la carte aurait dû être bien plus riche en indications de cette sorte si les fouilles avaient été conduites avec plus de soin. Beaucoup des fragments qui sont épars dans les collections de rinde et de TEurope proviennent des tranchées que les officiers de larmée indienne se sont amusés à faire creuser par leurs soldats ou par les coolies qu'ils avaient sous la main , dans les uns ou les autres des postes qui sont semés sur toute cette frontière. Cette chasse aux basreliefs et aux statues, c'était, avec le tennis y le gulf ei le polo, le moyen de ti'omper lennui des heures lentes d'une ennuyeuse garnison. Ce que l'on voidait surtout, c'était se mettre en mesure d'emporter avec soi, quand on prendrait le chemin du retour, quelques souvenirs des contrées lointaines où l'on aurait passé le meilleur de sa vie; aussi, bien souvent, n'a-t-on pas pris la peine de noter avec exactitude le point où Ton avait enlevé ce butin au tertre formé par les débris d'un stâpa bouddhique.
Dans fessai que nous avons sous les yeux, M. Foucher ne s'occupe que des monuments de cette statuaire qui ont été recueillis dans le Gandhâra; mais, dès la première page de son livre, il met le lecteur en garde contre une idée fausse que le titre même du livre pourrait suggérer à un lecteur trop pressé de conclure. Jamais il n'est entré dans sa pensée que cet art hybride n'ait fleuri que dans le Gandhâra , n'ait produit que là les œuvres dont le caractère a paru d'abord si énigmatique. L'aire du développement de cet art, il s'empresse de le reconnaître et de le proclamer, a été bien plus étendue. Elle a, surtout dans la direction du Nord, beaucoup dépassé les limites du territoire qui a aujourd'hui pour capitale, dans la haute vallée de l'Indus, Peshawar, la Purusapura d'autrefois. Le jour où les archéologues, comme l'ont fait deux fois les troupes anglaises pour battre ensuite en retraite, pourront franchir la passe de Kaïber et ensuite vaguer librement dans cet Afghanistan qui est resté jusqu'à présent fermé aux Européens avec une si inquiète rigueur, le jour où il leur sera permis d'attaquer avec la pioche et la bêche la base ruineuse des stâpas effondrés , il y a tout à parier qu'ils y rencontreront, par endroits, des ensembles qui seront mieax conservés que ceux du Gandhâra. Sous la sauvegarde de l'anarchie barbare qui, depuis bien des siècles, règne dans cette contrée, certains stâpas auront échappé aux dévastations qui , là où la civilisation commence à s'intro-
duire, ont causé d'irréparables dommages. Aucun deux naura eu la malchance de se trouver dans le voisinage d'une route à empierrer ou sur le tracé d'une ligne de chemin de fer. Aucun d'eux n'aura été ravagé en hâte par les convoitises d'un de ces officiers qui tiennent à honneur de mettre dans leurs bagages quelques magots destinés à décorer, au fond d'un comté anglais, les salles du manoir patemd. Les indigènes, chercheurs de trésors, sont, à tout prendre, moins femestes aux ruines que ne le sont les ingénieurs ou même les amateurs d'antiquités , ceux de ces amateurs que n'anime point une curiosité édairée et respectueuse du passé.
Quand sera ouvert l'accès de tous les sites, où a survécu quelque chose de ce passé, l'érudit qui voudrait se risquer à écrire l'histoire de l'art gréco4>ouddhiquc ne devra d'ailleurs pas s'arrêter aux firontières de l'Afghanistan ou, du moins, traversant la chaîne, prolongement de l'Indoukouch, qui coupe en deux cette contrée, il devra quitter le bassin de rindus pour les bassins fermés de l'Oxus et de l'Iaxarte, visiter l'ancienne Bactriane et l'ancienne Sogdiane , tout ce versant occidental du Pamir, ^ où s'était créé un royaume ,grec à la suite de la conquête macédonienne. Jusque dans le khanat de Boukhara et dans le Turkestan russe, on a recueilli des cachets qui ont appartenu aux habitants de toutes ces Alexandries que le conquérant avait fondées sur sa route , des pierres gravées où se reconnaissent les images des divinités de l'Olympe. On a trouvé aussi, dans cette même région, des statues dont les types rappellent ceux de l'art du Gandhâra.
Par les auteurs anciens, nous ne savons pour ainsi dire rien de la vie de ce royaimie mystérieux, sentinelle avancée, sentinelle perdue de l'hellénisme dans ces contrées lointaines. Ce que l'on entrevoit, ce que l'on devine, à l'aide surtout des monnaies, c'est que, sous la poussée des invasions Scythes, ce centre d'influence hellénique se déplaça peu à peu vers le Sud du Paropamise , pour fmir par se fixer dans le pays du Gandhâra , d'où il rayonna sur tout le Nord-Ouest de l'Inde. « Le Penjàb devint ainsi une colonie grecque au même titre qu'il est à présent une colonie anglaise, c'est-à-dire qu'une poignée d'étrangers, appuyés sur des troupes plus ou moins mercenaires, tenaient le pays et percevaient l'impôt. On sait quelles belles médailles à inscriptions bilingues nous ont laissées ces princes indo-grecs. Tel de ces t rois des Yavanas » , comme Ménandi'e (vers i5o avant Jésus-Christ) , nous est de plus donné par des textes indiens comme converti au bouddhisme-*'. »
Foucher, dans M(Muments et mémoires , t. Vil , p. 60.
D'après les quelques indices que Ion peut rdever, soit dans les rares mentions que Thistoire fait de ces princes , soit dans les monnaies qulls nous ont laissées , il n est donc pas douteux que 1 action de Tart classique se soit exercée du Nord au Sud , qu'elle ait suivi ce mouvement de recul qui s'imposa aux colons grecs lorsqu'ils durent céder à la pression des tribus tiu'ques qui descendaient des hautes terres de l'intérieur. Quant à essayer de déterminer, au moins par approximation, la date de toute cette sculpture où nous voyons des motifs dérivés de l'art grec se mettre au service de la piété mystique d'une société bouddhiste , c'est là une entreprise que nous ne saurions tenter avant d'avoir, dans la suite de cette analyse, décrit et étudié les monuments par lesquels nous connaissons les effets de la fusion qui s'est ainsi opérée , à une certaine heure , entre ces formes créées par le génie de notre monde occidental et des croyances qui sont nées sur le sol même de l'Inde.
[La suite à an prochain cahier.)
DEUXIEME ET DERNIER ARTICLE ^*l
VII. Si dans les pièces dont il a été question précédemment, la fatalité parait à M. Allègre quelque peu sacrifiée aux caractères, il en est tout autrement dans Œdipe roi. Là, au contraire, il tend à démontrer qu'elle est tout et que le caractère d'GEdipe n'est rien. Suivant, de scène en scène, le développement de l'action, il s'applique à nous faire voir, avec une remarquable faculté d'analyse, que la volonté apparente de celui-ci, dans chacun de ses actes, n'est qu'une suggestion immédiate des dieux , et que sa nature , tout impulsive , est comme obscurcie et transformée par cet aveuglement d'origine fatale que les Grecs appelaient iriy.
Cette conception s'autorise surtout de ce qu'QEdipe, dans la première scène, ne manifeste aucun trait de caractère vraiment personnel. Sa volonté n'entre en jeu qu'après le retour de Créon, porteur de l'oracle
^'^ F. .Allègre. Sophocle. Etude sur les Lyon, A. Rev; Paris, A. Fonlemoing , ressorts dramatiques de son théâtre et la igoS. — Voirie premier article dans composition de ses tragédies, i vol. in-8°, le cahier de juin, p. 289.
qui ordonne de rechercher le meurtrier de Laïos. Elle semble ainsi naître de Timptdsion divine, dont cet oracle est la manifestation.
Mais on oublie que le poète a marqué, aussi fortement que possible, combien cette volonté procède directement du passé d*QEdipe , du service antérieur qu'il a rendu à TTièbes et de la façon dont il la rendu. Œdipe, dès la première scène, est Thomme qui a vaincu le Sphinx en devinant Ténigme, et qui la devinée sans Taide de personne, par la force de son esprit qu éclairait xm dieu^*^. Devenu roi, il n'est pas autre au fond qu'il n'était alors. Il a foi en sa raison perspicace et se croit d'ailleurs assuré du secours divin. Dès que Créon lui a fait connaître Toracle, dès qu'il a recueilli de sa bouche les premiers renseignements, il déclare sans hésiter qu'il éclaircira le mystère : «Eh bien, s'écrie-t-il , je reprendrai l'enquête à l'origine et je montrerai la vérité. C'est à bon droit qu'Apollon, que toi aussi, dans l'intérêt du mort, vous m'imposez cette tâche. Vous allez trouver en moi , comme il est juste , l'allié qui vengera cette terre ainsi que le dieu^^^. » Qu'une impulsion divine, dans la pensée de Sophocle, le pousse ici secrètement, cela n'a rien d'invraisemblable; mais il est évident qu'elle le pousse selon la pente de sa nature, sans se substituer à sa pei*sonnalité. Un autre qu'Œdipe hésiterait, demanderait conseil , voudrait réfléchir. Lui n'hésite pas un instant : c'est son passé et son caractère qui le veulent ainsi. Et, avec cette sorte de témérité ardente qui est son trait distinctif , il se jette tout entier dans l'entreprise nouvelle, en déclarant qu'il y trouvera le succès ou qu'il s'y perdra, mais persuadé, au fond, qu'il va, encore une fois, résoudre l'énigme : « Que quelqu'un , ordonne-t-il , rassemble ici le peuple de Kadmos , car j'entends faire tout ce qu'il faut : ou bien, avec l'aide des dieux, nous allons réussir, ou bien nous nous perdrons ^^^. »
La proclamation au peuple n'est pas un édit quelconque. La personnalité d'Œdipe y éclate , comme éclatait , dans Antigone , celle de Créon a travers son manifeste royal. C'est lui qui tient en mains l'enquête, c'est à lui directement que toutes les indications doivent être données. «Quiconque, parmi vous, sait quel est l'homme qui a fait périr I^ïos, fils de Labdacos , je lui ordonne de me confier, à moi , tous les indices qu'il possède ^*^. M Ce « moi » retentit d'un bout à l'autre du discours. De plus en plus, nous sentons l'homme impérieux et confiant, qui veut trouver le secret , et qui le trouvera , fût-ce même à ses dépens.
Certes, quand ïirésias refuse de parler, on comprend sa colère. Elle
^'^ Œrfi/^e roi, 37-39. ^*^ Œdipe roi, aaA-aaô : toOtoi»
^'^ Œdipe roi, i3a-i35. xsXeiùj vrivra arjfi^ivetv èfioi.
^^^ Œdipe roi, i4/l-i/l().
SA?A!ITS. iO
lUrBIVCRIl RATIO^ALI.
est naturelle, légitime même en une certaine mesure; mais elle n en révèle pas moins son caractère. Si Œdipe était un roi quelconque, uniquement préoccupé du biwi public, il s'arrêterait devant cette résistance du vieillard respecté, dont il a lui-même proclamé la sagesse infaillible ^^^; il pressentirait, derrière son refus de parler, quelque mystère terrible, et il renoncerait, tout au moins, à l'interroger en public. Créon, dans Antigone, après avoir tenu tête, lui aussi, au même Tirésias, finit par céder à ses avis. Ce qui empêche Œdipe d'agir ainsi, c'est qu'il est Œdipe, n a décidé qu'il trouverait le mot de l'énigme, il n'admet pas qu'on l'empêche de le trouver. Voici même un trait plus caractéristique encore. Dans son emportement, il cherche encore à deviner, et sa perspicacité même le dupe , en lui faisant inventer des complots imaginaires.
Confiance invincible en sa raison, associée à une volonté qui ne connaît qu'elle-même, voilà donc ce qui lui est propre; et ce trait n'est pas accidentel; il procède directement de son passé. C'est en raison de cette tension de son esprit vers un seul objet que le malheureux note au passage dans le récit de Jocaste le mot fatal qui va tout éclairch*. Et c'est en raison de cette volonté passionnée ({u'il mène l'enquête à son terme avec une sorte de violence. Sans doute, comme l'observe M. Allègre, il espère jusqu'au dernier moment trouver l'orade en défaut; il n'entend se reconnaître coupable et impur qu'après que l'évidence sera complète. Mais cette espérance, de plus en plus faible, n'est, visiblement, qu'un élément de sa passion. Nous avons le sentiment que, fût-il assuré du résultat, il irait toujours droit devant lui.
Donc, en ce qui le concerne, il y a complet acxîord entre le caractère et la fatalité. Ces deux forces agissent ensemble en lui, ou, plus exactement, la seconde agit par le moyen de la première.
Mais il faut bien se garder de conclure de là , comme on a voulu le faire quelquefois , que , pour Sophocle , Œdipe est un coupable qui mérite son sort. Le malheur qui le frappe n'a pas son origine en hd : il résulte de l'antique malédiction qui pèse sur sa race. Pour des Grecs du V* siècle, sa destinée s'expliquait, non par sa conduite dans l'enquête dont Sophocle avait fait le sujet de son drame, mais par la solidarité des générations , en laquelle ils croyaient fermement. Ce n'était pas , à leurs yeux, le roi trop confiant en lui-même, ou trop prompt à s'emporter contre Tirésias , qui était si terriblement frappé : c'était le fils de Laïos, le petit-fils de Labdacos. Persuadés que c'était là un fait indu-
es)
Œdipe roi, 3oo. Cf. '^Hi-2S(}.
bitable, résultat d'une loi iiécessake, ils racceptaieiit comme on accepte toute chose qu on ne peut ni éviter ni clianger, sans mr»me se demander probablement si cela était juste ou injuste.
Au reste, ce qui faisait Tintérêt leligieux de la pièce, c était autant, si je ne me trompe, Tillusion d'Œdipe que son malheur. Le poète avait montré, par lé rôle d'QEdipe dans cette pièce comme par celui de Créon dans Antigone, et bien plus fortement encore, combien la raison humaine est sujette à se tromper, alors même qu'elle paraît le plus ferme. Et, à coup sûr, il n'en concluait pas qu'il faut la tenir pour inutile et se passer d'elle. Une tragédie, même religieuse, n'est pas une leçon de morale, et nul ne peut exiger qu'elle aboutisse à un précepte de conduite. 11 parait probable, d'idlleurs, que Sophocle, dans la vie pratique, avait grande confiance dans la raison ; car il était homme de bon sens. Mais, comme penseur et comme poète, il aimait à faire sentir tout ce qu'il y a d'incertitude dans ses calculs.
VIII. Dans Philoctète, au jugement de M. Allègre, la donnée primitive d'où Sophocle est parti contient en germe une contradiction que la tragédie ne fait que développer. Il l'énonce ainsi : t Ulysse et Néoptolème entreprennent de forcer à quitter son île Philoctète , auquel la volonté des destins ne permet pas d'y séjourner plus longtemps. » — « 11 est bien évident, ajoute-t-il, que les deux éléments qui se trouvent enfermés dans cette donnée sont condamnés, ou bien à faire double emploi, ou bien à se contrarier. »
Ce jugement s'appuie sur l'oracle d'Hélénos, tel que Néoptolème l'énonce à la lin de la tragédie ^^^ D après ce passage, le devin troyen, tombé aux mains des Grecs, aui'ait prophétisé que Troie devait être prise cette année-là même, pendant Télé en cours, et qu'elle ne pouvait l'être sîuis Pliiloctète, anné de l'arc et des flèches d'Uéraklès. Il est à remarquer que cette formule si précise, donnée à la prophétie, semble bien avoir surtout la valeur d'un argument oratoire, pai* lequel Néoptolème ch(»rche à persuader Philoctète. Dans les deux autres passages où elle est mentionnée (^\ il est dit seulement que Troie ne peut succomber sans la présence de Philoctète; mais le devin ne paraît pas avoir dit formellement que Troie succomberait : il résulte donc de sa prophétie que, si Philoctète n'est pas ramené au camp, Troie ne sera pas prise. C'est là, probablement, la donnée ancienne, celle de la. Petite Iliade ^^\ de Pin-
^'^ Philoctète, i336'i34i* ^^^ Epicorum graec, fraffin. , Kinkei,
^*^ Philoctète , 1 1 3- 1 1 5 et 6 1 o-6 1 3. p. 3(> .
dare et de BacchyHde^*\ d'Eschyle et d'Euripide. Suivant cette donnée, l'action d'Ulysse ne fait aucunement double emploi avec la volonté divine, celle-ci ayant déterminé seulement les conditions de la prise de Troie, sans qu'on sache d'ailleurs si ces conditions pourront se réaliser.
Mais, en acceptant même l'autre donnée plus rigoureuse, celle qui est énoncée dans le passage cité , y a-t-il véritablement double emploi ? Non : car, après tout, cette prophétie si précise est celle d'un homme, qui a pu se tromper et qu'on peut soupçonner aussi d'avoir voulu tromper les Grecs. Et cela est si vrai qu'Hélénos, pour se faire croire, a dû déclarer qu'il se condamnait lui-même à mort, si sa prophétie ne se réalisait pas^'-^l Elle est donc pour les Grecs, pour Ulysse et Néoptolème, un encouragement, autant qu'ils y ont foi, mais elle ne peut ni les dispenser d'agir ni ôter à leurs efforts ou à leurs ruses leur raison d'être.
Cela étant, le Philoctète nous offre, d'une part, le curieux spectacle d'un homme accablé de maux, à qui les oracles promettent honneurs, succès, guérison, s'il veut complaire à ses ennemis, et qui refuse délibérément tout cela plutôt que de sacrifier son ressentiment; et, d'autre part, celui des tentatives faites pour vaincre sa résistance par ceux-là mêmes auxquels il en veut le plus. Cette donnée, qui n'appartient pas à Sophocle, met nécessairement au premier plan la volonté humaine, puisqu'elle fait dépendre le dénouement d'une décision de Philoctète. Il semble même que, dans le Philoctète d'Eschyle et dans celui d'Euripide, autant que nous pouvons nous les représenter d'après l'analyse incomplète de Dion^^^ ce caractère fût plus marqué encore que chez Sophocle. Chez l'un et l'autre, en efl'et, le héros finissait par céder, de lui-même, sans intervention divine, pour rentrer en possession de ses armes, qu'on lui avait enlevées par ruse^*^ Chez Sophocle, il reste inflexible jusqu'à la (in , bien qu'il eût paru un instant tout près de se laisser toucher, et il faut l'apparition miraculeuse d'Héraklès pour lui imposer, par une contrainte à la fois amicale et divine , ce qu'aucune puissance humaine n'a pu obtenir de lui.
La vérité est donc, si je ne me trompe, que le souci d'éviter ou de dissimuler une sorte de concun ence gênante entre l'action des dieux et
t*^ Pindare, i^j(A.. 1, 5^; Bacchy- xrsivetp éavràv, f^v râls ^evad^ Xéytov,
lide,fr. 7 Blass. ; scol. Pind. , Py//i. , I, ^^^ Dion Chrysostome , Discours 5a.
100 : etfia^no yàp iverj rœv rà^œv ^*' Ibid., début : ^siBoï dvoLyxaia,
ÙpaxXei^v fiif 'aopdyfOfivai rà thov, èvet^tf rdw ÔvXcûv èalépvjxo,
(*) Philoctète, i34i : ^ Î/Îûht' ixûw
celle des hommes est demeuré complètement étranger k la composition de Sophocle. Il a simplement accepté la donnée traditionnelle, qui offrait un si large champ au jeu des sentiments, et il a d ailleurs enrichi merveilleusement cette donnée par la délicatesse ou la force de Tinvention psychologique dans les trois personnages de son drame. Quant à l'action divine, il Ta représentée , sans le moindre embarras , telle qu elle devait être, à savoir affirmée par des révélations , puissante sur Ulysse et même sur Néoptolème , mais pourtant obscure et même incertaine pour eux , jusqu'au moment final où elle se manifeste et où Ion reconnaît que ses desseins étaient réellement arrêtés d'avance.
IX. L'étude que M. Allègre a faite d' Œdipe à Colone est particulièrement développée : elle occupe , à elle seule , deux chapitres sur les huit que comprend l'ouvrage entier. La composition de la pièce y est analysée en détail ; et l'idée qui l'a déterminée est parfaitement mise en lumière : Sophocle a voulu à la fois glorifier Athènes et réhabiliter Œdipe pour faire de lui le digne protecteur de la grande cité qui l'avait accueilli. Sur ce point, il n'y a qu'à louer ces deux chapitres, qui éclairent vivement certains aspects d'une tragédie peu conforme en somme à nos habitudes.
Mais, là encore, la pensée générale du livre reparaît, et même avec d'autant plus de force qu'elle a plus à faire poui- essayer de s'imposer. Il ne semble pas qu'dle réussisse finalement à commander l'assentiment.
Les dieux ont décidé qu Œdipe mourrait à Colone et qu après sa mort il continuerait à protéger la terre où il aurait été accueilli. Cette destinée, Œdipe la connaît dès le début de la pièce, il l'accepte avec joie, il fait tout ce qui dépend de lui pour la réaliser, et, grâce à l'aide du roi d'Athènes, Thésée, il la réalise en effet. L accord est donc complet entre sa volonté et celle des dieux, et on ne voit même pas, au premier abord , comment on pourrait faire la part de l'une et celle de l'autre, tant on a le sentiment qu'elles se confondent.
Pourtant , M. Allègre s'applique à faire cette répartition. C'est par la volonté des dieux uniquement qu'Œdipe arrive au bois des Euménides , car il y arrive sans le savoir. Mais une fois qu il a reconnu le lieu où il doit mourir, c'est sa volonté, combinée avec les sentiments dos divers personnages, qui règle l'action. A la fin seulement, la puissance divine se manifeste de nouveau par les prodiges qui annoncent la mort d'Œdipe et qui accompagnent sa disparition. De telle sorte que la fata lité se trouve comme rejetée et resserrée aux deux extrémités du drame ,
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qui, en tout le reste, appartient entièrement à la liberté humaine. Ou, du moins , il paraît lui appartenir. Car ii n y a là , pour M. Allègre , qu'une illusion. Œdipe croit être libre, Thésée croit Têtre aussi, et le spectateur croit qu'ils le sont. En fait, ils ne le sont pas, puisque tout ce quils font est commandé par le Destin et qu'ils ne peuvent pas faire autre chose. Le poète a usé de « subterfuges » pour nous tromper : il a dissimulé la nécessité sous les dehors de la liberté, et il ne la laissée apparaître à découvert que dans l'exposition et dans le dénouement, c'està-dire « dans la partie du drame où le personnage qu'elle conduit n'a pas encore a agir et dans celle où il n'agit plus ».
Voilà, certes, une analyse ingénieuse. Mais, vraiment, qu'y a-t-il derrière ces distinctions suhtiles , qu'une conception dogmatique de la liberté, tout à fait étrangère à la pensée hellénique et même à la réalité? Les dieux ont décidé qu 'Œdipe mourrait à Colone : soit; mais ont-ils décidé qu'il y mourrait volontairement et qu'il y serait accueilli et protégé par Thésée? Le même fait pouvait se produire de bien d'autres manières, et malgré les personnages, aussi bien que par eux. Ainsi, même dans ce qui est déterminé d'avance, il est aisé de concevoir, si on le veut, une large part d'indétermination, qui serait réservée à la liberté humaine telle qu'on la conçoit. Mais à quoi bon.^ Supposons que les sentiments d'Œdipe et ceux de Thésée leur sont inspirés par les dieux. Si ces sentiments sont d'ailleurs conformes à leur nature , s'ils sont reconnus par leur conscience comme une manifestation de leur personnalité, Œdipe et Thésée sont libres autant que n'importe quel homme dans une résolution quelconque. Le nier ou le mettre en doute , c'est imaginer arbitrairement, sous le nom de liberté, je ne sais quelle entité chimérique qui ne correspond à rien de réel.
Ne croyons donc pas que Sophocle, en composant Œdipe à Colone, ait jamais songé à user de subterfuges quelconques pour préserver une illusion dont on suppose sans raison qu'il aurait senti la fragilité. Nul souci ne lui est plus étranger. La puissance divine , qui se manifeste au début de la pièce, ne se voile pas à partir du premier acte. Elle est aussi constamment présente à l'action qu'elle peut bien l'être. Elle éclate dans la foi profonde et opiniâtre d'Œdipe, qui s'impose à tous et triomphe des doutes ou des hésitations qu'elle rencontre. Elle se manifeste même dans la force extraordinaire avec laquelle il résiste aux menaces de Créon et aux supplications de Polynice. Le ressentiment qui l'inspire s'appuie sur une confiance secrète en sa destinée, qui tient à ce qu'il sent les dieux en lui et avec lui. Que peut-on demander déplus? Fallait-il que le poète marquât expressément ses intentions , de scène en scène , de peur
(pi on ne sy méprît? Son public n*en avait aucun besoin. U lui suffisait de voir Œdipe assis sous la protection des plus redoutables déesses, à rentrée du bois sacré, pour ne pas oublier un seid instant qu'une action divine se déroulait devant lui, bien qu'elle fût d'ailleurs enveloppée dans l'orage des passions humaines.
X. Ainsi, aucune des sept pièces subsistantes de Sophocle ne paraît dénoter la moindre intention de sa part de dissimuler un prétendu antagonisme de la fatalité et de la liberté humaine. Et s'il ne se préoccupe pas de le dissimuler, c'est qu'il n'en a réellement aucune idée.
Pour lui, ce sont les dieux qui mènent toutes choses à leur fin, y compris l'action humaine. Il n'a aucim doute a ce sujet. Sa foi , d'ailleurs, est conforme en cela à celle de tous le^ hommes de sa race et de son temps, à bien peu d'exceptions près. Mais, conduit par les dieux a des fins inconnues, l'homme agit néanmoins selon son caractère, selon ses passions, selon sa raison; et, même lorsque sa raison s'égare, il arrive souvent que sa folie est encore conforme à son caractère. C'est là justement, pour le grand poète, le spectacle tragicjue par excellence. Rien ne lui semble plus émouvant cpie de montrer une action sous ses deux aspects à la fois, mettant au premier plan, dans la majeui^ partie de ses compositions scéniques, ce qu'elle parait avoir de purement humain, mais laissant apercevoir, aux moments opportuns, et révélant avec éclat, au dénouement, ce qu'elle avait de réellement surnaturel et divin, alors même que les personnages intéressés l'oubliaient ou l'ignoraient.
L'ouvrage de M. Allègre, dominé par une idée directrice très arrêtée, a l'air, dans un compte rendu, de tenir tout entier dans cette idée et d'être destiné à en partager le sort. C'est là ime impression qui ne serait pas juste et que je dois écarter très nettement en terminant. Quelque jugement que l'on porte sur la thèse fondamentale , le mérite même du livre ne doit pas être mis en question. Cette série d'études sur les pièces subsistantes de Sophocle sera certainement accueilfie comme une des plus intéressantes, une des plus riches en réflexions personnelles et en observations instructives , qui aient été écrites à propos du grand poète.
'Maurice CROISET.
F.-W. VON BissiNG. Da^ Re-Heiligtum des Kônigs Ne-Woser-Re [Rathures). Band L Der Bau, von Ludwig Borchardt, 90 p. avec 62 fig. et 6 pi.; 1 vol. in-4**- Berlin, Dunker, 1905.
Dès la publication des premiers « mastabas » , l'attention des égyptologues fut attirée sur la titulature d un certain nombre de prêtrises memphites. Les hiéroglyphes qui donnaient leurs noms reproduisaient en même temps la figure de Tédifice dont elles dépendaient, et sa silhouette, caractéristique, ne ressemblait en rien aux temples ou aux chapelles habituels des déterminatifs égyptiens. Quelquefois, c'était une sorte de trapèze, de profil assez semblable à celui dun «mastaba», a, ou plutôt d un tronc de pyramide ; ailleurs , et le plus souvent , il supportait une sorte d'obélisque écourté, J||^, surmonté ou non du disque solaire©. Cependant l'étude méthodique de ces signes tarda longtemps. Entreprise enfin par Sethe , elle prouva qu'il s'agissait bien de temples réels de Râ, pourvus du personnel canonique des sanctuaires égyptiens, et de chapelles consacrées aux cultes secondaires d'Haïthor et d'Harmakhis. 11 fallut, néanmoins, plusieurs années encore pour reconnaître un de ces temples dans la butte informe que l'Expédition d'Egypte avait sif^nalée jadis comme l'emplacement d'une « pyramide ruinée ». Ce fut seulement en 1897 ^^ ^^ mise en vente de beaux firagments de basreliefs attira l'attention de M. de Bissing. Après étude minutieuse du terrain, il sut décider le Musée de Beriin à entreprendre le déblaiement, et sa libéralité permit de mener le travail à bonne fin. Les deux photographies n** 1 et 6 a du présent ouvrage montrent assez l'importance matérielle des fouilles exécutées, trois hivers durant, au plateau de Riqqah-Abousir. Quelques notes parues au cours des fouilles, et les excellents « rapports annuels » de Griffith avaient tenu le public savant au courant des découvertes successives. Voici maintenant la publication définitive, et le luxe, comme le soin de l'exécution matérielle de ce premier volume , dû à M. Borchardt , sont dignes de l'importance de la découverte.
n relate les travaux exécutés, expose le plan des lieux, décrit l'édifice et ses annexes. L'ensemble du monument a été divisé en quatorze parties, et comme ce classement forme en quelque sorte le squelette de l'ou-
vrage , il me parait nécessaire de donner ici l'intitulé de ces quatorze divisions; ce qui présentera d'ailleurs l'avantage de faire ressortir, en quelques lignes , l'importance d'un édifice de ce type. Ce sont : les murs de la ville funéraire, le Propylone de la vallée, l'avenue en rampe d'accès, les terrasses, le Pylône supérieur, l'enceinte méridionale, l'obélisque gigantesque et son socle, l'enceinte septentrionale, les magasins, l'autel d'albâtre, le grand abattoir, la chapelle, la cour latérale et enfin la Barque Solaire. Après avoir rappdé les travaux faits autrefois à Riqqah , la seconde partie de l'ouvrage mène le lecteur à travers toutes les parties de l'édifice , lui en signalant au passage la physionomie générale , et l'agencement considéré dans ses rapports rationnels avec les autres parties de l'ensemble. L'intelligence de l'édifice ainsi acquise , les mêmes parties sont reprises et examinées isolément dans leurs particularités techniques, plans, coupes, ajustements, mesures, caractères archéologiques, procédés d'appareillage, etc. Une quatrième partie, de pure science architectonique , décrit les matériaux et les procédés employés par les constructeurs de jadis , les modes de transport , les outils employés, enfin la métrologie de l'édifice. Le reste du volume est consacré à l'histoire monumentale de l'emplacement, avant et après le temple d'Ousirnîri, et enfin au journal des fouilles.
C'est la première fois que l'on publie un temple de l'époque memphite. Des chapelles fiméraires ont bien été découvertes, depuis dix ans, à Vbou-Roash, à Abousir, à Licht, à Saqqarah. Elles ne sont, à dire vrai, que des annexes de la Pyramide qu'elles desservent, et semblables à cdles déjà retrouvées , auparavant , à Medum ou à Gizèh. Partout ailleurs , il faut se contenter des mentions ou des allusions des textes, ou de débris semblables aux fragments retrouvés à Bubastis, à Licht, à San, à Coptos^ ou au Fayoum ; en sorte que l'édifice de Riqqah reste , jusqu'à nouvel oixlre, le seul temple véritable connu de cette époque. Et quel temple, (''est ce que fera ressortir, j'espère , la suite de cette analyse : peut-être im des trois ou quatre dont la science avait le plus besoin pour lliistoire religieuse de l'Egypte. Tout est donc nouveau, et tout mériterait qu'on s'y arrêtât. Faute de le pouvoir faire ici même, je voudrais donner au moins une idée de la physionomie générale d'un sanctuaire si important.
Que l'on se figure, à la lisière des sables, mais encore dans la vallée, une façon de Propylée ou d'avant-corps, échancré sur trois faces de portiques à colonnes; à l'intérieur de la maçonnerie, deux passages qui la coupent en croix; celui orienté d'Est en Ouest débouche sur l'arrière du |>ropylone , se change en voie dallée . et file obliquement , en pente assez vive, à l'escalade d'un plateau rocheux que l'on voit à (juelque cent