‹ Journal des savants (volume 2)Chapitre 79 sur 130 · DU CATALOGUE CRITIQUE ET CHRONOLOGIQUE · texte numérisé non relu

DU CATALOGUE CRITIQUE ET CHRONOLOGIQUE

DECXlkME ET DERNIEB ARTICLB^^'.

V. C'est seulement une fois achevées toutes ces études préalables, qu'il nous a été loisible de commencer la rédaction du catalogue.

Notre principe a été de réunir, sur les fiches primitives, tous les renseignements nécessaires, et de ne commencer le travail de rédaction, quune fois assurés de posséder un matériel complet et soigneusement contrôlé. Ce travail de rédaction comporte deux phases : i** rédaction des analyses et disposition des fiches; a** index définitifs. Il fallait d*abord abréger les analyses, extraire de nos indications ce qui est essentiel, conformément à la méthode décrite plus haut. Il faUait ensuite adopter pour la rédaction définitive un ordre à la fois rigoureux et intelligible. Il

^'J Baiter et K&yser, ëdit. Tauchnitr. — t*^ Voir le premier article dans le cahier de juillet 1906, p. 370.

fallait, enfin, dégager de nos index provisoires, infiniment trop volumineux, les renseignements réellement et immédiatement utiles aux lecteurs du catalogue. De ces trois problèmes, le second seul donne lieu à des difficultés graves.

En effet, si la répartition chronologique des correspondances est relativement facile, il en va autrement des manuscrits. Malgré tous nos efforts, nous ne pourrons aboutir, dans tous les cas, à une complète certitude. Il faut donc, conformément au projet primitif des Académies, distinguer nettement ce qui est sur dès à présent, de ce qui reste plus ou moins douteux. Une rigueur complète ne pourra guère être obtenue que dans la partie «politique» du catalogue, où, la plupart du temps, la mention de faits précis permet de déterminer les dates à quelques jours près. De plus, même lorsque la filiation d'une série de manuscrits peut être établie avec rigueur, on peut bien montrer les relations qui unissent les unes aux autres toutes les pièces d un certain groupe ; mais souvent, il arrive quune seule de ces pièces peut être sûrement datée. On sait seulement que les autres viennent avant ou après cette pièce principale, sans pouvoir mesurer exactement l'intervalle qui a séparé tous 1<'S états successifs d'un même travail. On conçoit qu'il puisse y avoir des degrés différents de certitude. 11 a donc fallu chercher, pour le classement défyntif des pièces, un procédé qui rendit ces différences sensibles au premier coup d'œil. C'est à quoi nous avons cru pouvoir arriver par la détermination des périodes.

Tout d'abord nous avons nettement distingué tout ce qui est certain dès h présent, en classant selon un ordre chronologique rigoureux toutes les pièces que nous avions pu dater avec une entière certitude. L'examen de ce premier classement nous permet de diviser la vie de Leibniz en un certain nombre de périodes assez courtes. Les limites de ces périodes nous sont fournies, tantôt par des événements extérieurs de la vie de Leibniz, tantôt par l'étude minutieuse du contenu des pièces. Nous a>ons ainsi obtenu une série de divisions plus ou moins larges, subordonnées les unes aux autres : chaque période se divisait à son tour en périodes plus petit(»s, déterminées avec une précision croissante. Cela fait, étudiant les caractères extérieurs et le contenu des pièces qui restaient sans dates, nous avons pu les classer soit avec une grande précision dans une des petites périodes que nous avions distinguées, soit avec une approximation moins rigoureuse dans des périodes de plus en plus larges. Les groupes de pièces, c'est-à-dire les ensembles formés par les divers projets d'une même pièce, ont été traités de la même manière. De la sorte certaines pièces ont pu être localisées dans une période très

étroite, une semaine ou un mois, par exemple, tandis que d autres tombaient dans un intervalle plus large, six mois, un an, quelquefois plusieurs années. Nous avons placé chacune de ces pièces , ou chacun de ces groupes, à la fin de la période pendant laquelle ils ont dû être composés. Tout un systènie de signes conventionnels nous peiinet, dans chaque cas particulier, d'indicpier le degré de certitude auquel nous sommes parvenus.

Il a fallu aussi trouver des dispositions spéciales pour les pièces qui, ayant fait Tobjet de plusieurs remaniements successifs, à des intervalles plus ou moins longs, doivent figurer plusieurs fois au catalogue, ou pour ces œuvres de longue haleine que Leibniz a laissées pendant des années sur le métier. Il serait trop long de décrire en détail ces procédés techniques, qui, aussi bien, ont dû varier pour s'adapter à chaque cas particulier. Nous avons été guidés dans toutes ces recherches par les deux principes suivants : i° sauvegarder toujours, autant quil est possible. Tordre chronologique; ne nous en écarter que si cela devenait, pour la clarté , absolument indispensable ; a° obtenir, à Taide d'une série d'artifices, la disposition la plus claire, la plus simple, la plus immédiatement lisible. Nous espérons que les manuscrits qui seront soumis dans (pielque temps aax Académies dos sciences et des sciences morales et politiques pourront satisfaire, sous ce double rapport, à toutes les exigences.

Chaque rubrique du catalogue se présentera donc, dans la rédaction définitive, sous l'aspect suivant : i** une date, suivie de diverses indications; i"" un numéro d'ordre; 3** un titre (pour les lettres, noms de 1 auteur et du destinataire); 4" l'indication précise de la nature de la pièce, selon les catégories formelles que nous avons distinguées; 5" une analyse, souvent sous forme d extraits textuels; 6" une série de renvois aux numéros des pièces totalement ou partiellement identiques; y" la liste des manuscrits; 8" la liste des éditions totales ou partielles. Lorsque deux ou plusieurs pièces identiques se succèdent dans le catalogue, l'analyse n'est donnée que pour l'une d'elles. Des dispositions typographicjues spéciales (emploi de^ italiques ou des égyptiennes, crochets, parenthèses, guillemets, etc.) , permettront de distinguer nettement le texte même des manuscrits et les additions qui nous ont paru nécessaires. Souvent des indications aussi brèves et aussi précises que possible accompagnent chacune des indications données dans le catalogue (titres d'ouvrages utilisés par I^ibniz, avec la référence exacte, renvoi à tel ou tel travail critique et surtout résumé rapide des raisons qui motivent le choix de telle ou telle date). Tout le reste a été rejeté dans les index.

ZBfKIlICaiB «ATtOSIALI.

Nous avions songé d'abord à relever dans ces index tous les noms propres qui figui^ent dans les manuscrits, et aussi toutes les indications utiles à Tintelligenoe des textes. Ce travail a élé fait sur fiches.

Mais des index ainsi conçus prendraient trop de jdace. Nous nous sommes donc déterminés à ne maintenir dans les index imprimés que les indications tout à fait essentielles et indispensables, en retranchant : r toutes les indications épisodiques, lorsqu'elles ne nous ont pas servi directement à rétablissement des dates; 3° les noms propres de tous les personnages qui n'ont pas joué un rôle dans la vie de Leibniz ou dont il n'a pas utilisé les travaux. Aussi bien, une bonne part des renseignements sacrifiés dans le catalogue reparaîtra dans la biographie pragmatique. Nous aurons ainsi un index des matières [Sachregister) et un index des noms propres. Naturellement, ces index seront communs à toutes les parties du catalogue. De même, nous avons rejeté dans un index spécial l'énumération de tous les caractères extrinsèques (nature des papiers, filigranes, écritures) qui permettent d'identifier et de dater les pièces. Enfin , des tables de concordance permettront de pas* ser aisément dune partie h l'autre du catalogue et aussi, en partant de l'ordre actuel des manuscrits dans les dépôts d'archives, de retrouver les numéros correspondants du catalogue.

VI. L'énumération de toutes les recherches nécessaires à la rédaction du catalogue sufiit à montrer que chacune d'elles, si on la veut bien conduire, exige un travail considérable. A quoi bon tout ce travail, puisque le catalogue n'a, en somme, qu'une valeur provisoire, puisqu'il s'agit d'une préparation à l'édition qui, sur bien des points, sans doute, devra en rectifier les conclusions? 11 n'est pas inutile de montrer que ces travaux préalables ont bien leur intérêt propre, et que le catalogue, si imparfait qu'on le suppose, pourra rendre des services. Dès à présent, nous avons pu établir, d'une manière, semble-t-il définitive, quelques résultats importants.

En premier lieu, il apparaît qu'une édition totale des manuscrits de Leibniz est hors de propos. En effet, la masse énorme des papiers que nous avons dû dépouiller ne renferme pas uniquement, comme du reste on pouvait le prévoir, des choses intéressantes. Dans une œuvre aussi colossale , il y a forcément beaucoup d'essais imparfaits ou inintelligibles , dont il est inutile assurément de garder la trace et que Leibniz n'a jamais un instant songé à pubUer. En outre, en donnant tout, on risquerait de confondre avec l'œuvre propre de Leibniz , avec les textes qui, malgré leur caractère d'ébauches, portent, en somme, la marque

de son génie, une fouie d extraits, de notices, qui ne iui appartiennent point. Sans doute, avec un esprit de conservation peut-être excessif, Leibniz a gardé tons ses papiers. Il a mis un soin jaloux à conserver les lettres même les plus însîgnifiantes. de ses phis obscurs correspondantSi. Mtts tout cela n intéresse que de loin Thistoire des sciences et de la ^ilosophie; et même la méthode ia plus sévère n en peut tirer, le phi» scRivent, pour l*histoîre de la pensée de Leibniz que bien peu d'ensei*gnement. Les Académies ont, semble*trH, des travaux plus pressants et plus utiles à accomplir que de livrer à la publicité cet immense fatras.

Mais, précisément, le catalogue permet de déterminer, dune manière suffisanmient scientifique et objective, ce qui n>érite d*étre imprimé. Il autorise une sélection n^essaire, que les éditeurs, jusqu'à présent, faute de guide, ont dû se contenter de faire au hasard. H ecfl arrivé quon a publié des pièces dont il existe, dans les dépôts d'archives, des répliques beaucoup plus intéressantes et plus complètes. Le catà-* logue permet de choisir, avec une entière exactitude, les exemplaires les plus parfaits de chaque pièce, il permet d'éliminer ce qui n'appartient pas à Leibniz lui-même; et, en débrouillant le chaos des manuscrits, il définît, en même temps, d'une manière précise, la tâche des éditeurs, laquelle se trouve réduite à son minimum.

De plus, le plan même qui a été adopté, le soin pris de mentionner toutes les pièces, permettra aux chercheurs de se reporter eux-mêmes aux manuscrits et d'en extraire, pour teHe ou telle étude spéciale, les textes dont ils peuvent avoir besoin. Enfin , il ne faut pas oublier que pour la plupart des lecteurs, qui n'auront ni le loisir ni le désir de lire, pour connaître Leibniz, une cinquantaine de volumes, le catalogue pourra suffire en somme, pour se faire une idée exacte et précise du développement de ses doctrines. Sous une forme succincte, il en donnera à peu près l'essentiel. Les mathématiciens ou les philosof>h6S y trouveront, sans doute, tout ce dont ils peuvent avoir besoin, il faut même prévoir le cas où l'édition se ferait lentement, où la puMication , pour diverses raisons, en serai! laborieuse. Le catalogue permettra d attendre.

Il ne faut pas croire, du reste, que la publication du catalogue n'apportera pas, soit à la connaissance de ia philosophie et de la rie de Leibniz, soit, ce qui est peut^re plus intéressant, à kt connaissance du mouvement général des idées au xvii" siècle, plus d'une contribution utile. Le travail , pour modeste cpi'il soit en comparaison d'une édition complète, sera riche en renseignements de toute sorte. H n'est peut-être

pas inutile de résumer, ceux qui paraissent, à première vue, les plus curieux ou les moins connus.

Biographie de Leibniz. Nous comptons adjoindre au dernier volume du catalogue, qui contiendra les index, une Biographie pragmatique de Leibniz. Cette biographie aura pour objet de faire connaître, d'une manière strictement objective, les faits de sa vie. Elle indiquera les dates de ses voyages , donnera la liste des personnages avec lesquels il a été en rapport et celle des livres qu il a lus. Elle laissera aux interprètes le soin d expliquer ces faits , de déterminer les raisons psychologiques qui peuvent en rendre compte; elle se contentera de les renvoyer aux textes, où ils pourront trouver ces raisons.

Mais il est certain que cette simple liste chronologique fournira matière à d amples réflexions. La physionomie de Leibniz s en trouvera sensiblement modifiée. Plus d'un lecteur, sans doute, sera surpris de la proportion respective des diverse^ études auxquelles Leibniz s'est donné. D'ordinaire, lorsqu'on parle de Leibniz, on pense au mathématicien philosophe, à l'inventeur du calcul infmitésimal, au défenseur de l'optimisme , à l'auteur d'innombrables essais métaphysicpies ou logiques. Or, il apparaît immédiatement, à la simple inspection de la liste des œuvres de Leibniz, que ni la philosophie, ni les mathématiques n'ont tenu, dans ses préoccupations, la place principale; que la part la plus considérable, par le volume, de son œuvre, est consacrée à la politique, au droit, à l'histoire, aux entreprises commerciales et industrielles.

Même, chose singulière, Leibniz apparaîtra peut-être comme un ambitieux, plus encore que comme im politique. Il apparaîtra par im côté comme le parent de tous ces habiles hommes, si nombreux au xvu' siècle, dont l'imagination se dépense en projets de toute sorte, et dont l'industrie s'emploie indistinctement pour toutes les causes. On s'expliquera en partie la méfiance dont, à la cour de Hanovre, il semble qu'il ait toujours été enveloppé. C'est en raison de cette méfiance qu'il n'a pu, malgré des ressources infinies, sortir d'un état, en somme, subalterne.

Le même homme qui , au service de Jean-Philippe Schônbom et de Boineburg, multipliait contre Louis XIV les pamphlets les plus violents, a tenté, lorsque la confiance de Boineburg l'avait envoyé à Paris, d'entrer au service du Grand Roi, et l'indifierence de Colbert a seule empêché, semble-t-il, la réussite d'un projet qui eût valu à la France un grand philosophe de plus. Le désir de se pousser dans le monde , de ménager des amis puissants, lui a inspiré parfois des réticences, qui étonnent chez un tel homme. Il a usé vis-à-vis des grands de l'obséquiosité

qui était alors dans les habitudes. L examen de plusieurs correspondances simultanées nous le montre capable, pour complaire à des correspondants de sentiments opposés, d'altérer assez gravement sa pensée, de faire des concessions qui déroutent le lecteur.

Ses correspondances allemandes, pour la plupart entièrement inédites, nous révèlent se^ relations avec les aventuriers qui exploitent alors par le monde la curiosité des princes. Ses relations les plus anciennes, remontant à ses séjours d'étudiant a Nuremberg et à Altorf , l'unissent aux personnages les plus singuliers. Tel ce Daniel Crafft , alchimiste et « directeur de manufactures », moitié illuminé, moitié escroc, avec lequel il entretient une correspondance en partie chiffrée , lune des plus étendues qu'il nous ait laissées.

Pareillement, ce philosophe spéculatif que l'on considère souvent comme le type du « savant » occupé uniquement de sa science a été mêlé à des affaires de toute sorte. Pendant les premières années de son séjour à Hanovre, dans le temps même où son activité scientifique est la plus intense, il est tout occupé de l'oi^anisation des mines du Harz.

Bref, sa figure se révélera sans doute comme infiniment plus complexe qu'on n'a coutume de la représenter. Et , malgré toutes ces compromissions et toutes ces aventures , l'unité et la beauté de sa vie apparaîtront. Son amom* profond et intelligent de son pays natal, son zèle inextinguible pour le bien commun , la curiosité universelle qui le possède jusqu'à son dernier jour, font oublier ce que certains détails de sa vie peuvent avoir de choquant pour nous.

L'histoire du développement intellectuel de Leibniz pourra aussi, à l'aide du catalogue et de la biographie pragmatique , être suivie avec précision. La période la plus mal connue de sa vie, les débuts, les séjours à Nuremberg, à Altorf, à Mayence et à Francfort, pourra être étudiée d'une manière plus complète. On pourra suivre, dans cette période, ses travaux juridiques et médicaux, ses premiers projets politiques, et aussi les essais encore bien imparfaits qu'il tente en matière de physique. On apercevra mieux tout ce qu'il doit à son séjour à Paris, en constatant l'ignorance complète où il est encore, en 1671, des notions les plus élémentaires des mathématiques. C est à Paris vraiment que se fait toute son éducation scientifique. Et l'activité qu'il déploie en ces quelques années, de 167 1 à 1676, la i^apidité avec laquelle il se met au courant, par ses conversations encore plus que par ses lectures, des travaux les plus profonds de l'analyse et de la géométrie nouvelles, sont propres à étonner. Non seulement il s'assimile les méthodes de Descartes, de Viète et de Pascal , mais après un an de séjour, il est en état de les

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perfectionner. C'est de Paris paiement que datent ses premiers travaux sur les rentes viagères , ses premiers essais éiAnatysi» situs , le» spéculations qu'il reprendra plus tard sur le calcul des probabilités et les jeux de hasard. C'est à Paris, enfin, qu'il recueiUe sur toutes les sciences, notamment sur la médecine, beaucoup des informations^ que de retour à Hanovre il va s'efforcer de mettre en oeuvre. La trace de tous ces travaux apparaîtra dans le catalogue avec autant de clarté que dans une édition.

Mais c'est peut-être surtout la période de 1677 ^ 168a ou i6ft3 qui fournira le plus de renseignements nouveaux. M. Couturat, doint notre travail confirme pour une bonne partie les hypothèses, a déjà localise dans cette période toute une série d'essais logiques très curieux. Le cata* logue va montrer que de cette époque datent les grands projets dont l'exécution absorbera désormais les moments de loisir du philosophe. C'est un grand traité de philosophie, conçu sans doute dès 1677, à l'exemple de ï Éthique de Spinoza. C'est un traité de droit naturel, dont les plus anciens projets remontent à la première jeunesse de Leibniz, mais pour lequel, à partir de 1 678, il n a jamais cessé d'accumuler des matériaux. C'est une physique, qui devait développer, en les corrigeant, les théories de YHypothesis physica nova. C'est enfin un grand ouvrage d'analyse et de géométrie, sur un plan nouveau, dont il n'a jamais pu commencer la rédaction définitive. La masse prodigieuse des ébauches et des essais de toute sorte que Leibniz composa pendant cette période, tout en voyageant sans cesse entre Hanovre et le Harz, et en rédigeant sur les afiaires judiciaires en cours d'innombrables et volumineux mémoires, confond l'imagination; des indices irrécusables nous permettent cependant de localiser pendant ces années une quantité énonpe de papiers. Il m'est impossible de suivre, pour les périodes uitérieures, les divers travaux de Leibniz. Mais ces exemples sufiisent à montrer que la biographie intellectuelle du philosophe prendra, à la suite de notre travail, un aspect nouveau et beaucoup plus de précision.

Sans doute , la science positive ne s'enricbiTa pas. 11 faut renoncer à l'espoir de trouver dans les papiers de Leibniz des découvertes jusqu'à ce jour inédites. 11 est probable que les mathématiciens n'y trouveront lien qu'ils ne connaissent déjà. Même ia philosophie de Leibniz, teUe qu'on l'expose d'ordinaire, n'en sera pas sensiblement modifiée.

Cependant, en ce qui touche les sciences, une foule de questions de détail pourront être élucidées. Peut-être sera-t^J possible de résoudre avec une complète exactitude ia question des rapports de Leibniz et de

Newton et le beau travail die Moritz Cantor pourra être complété sur bien des points. Il apparaîtra surtout que TactiTité de Leibniz s* est exercée en beaucoup plus de directions qu on ne le suppose d ordinaire et qu en beaucoup de matières : calcul des probabilités, théorie des équations différentielles, théorie générale des nombres, théorie des écpiations algébriques, théorie des fonctions elliptiques, il mérite le titre de précurseur.

En ce qui touche la philosophie, le catalogue contribuera sans doute à écarter ces interprétations trop systématiques auxquelles certains historiens se sont complu. On verra qu'il est également faux de ramener toutes les théories de Leibniz à ses conceptions mathématiques , logiques ou mécaniques. Il apparaîtra très nettement que ses idées maîtresses se sont dégagées de bonne heure et que chacune des études spéciales où il se donnait tour à tour a servi seulement à les préciser, à les enrichir, à les adapter d*une manière plus complète à la multitude des faits dont elles doivent rendre compte. Ce qui ressortira le jjus clairement, cest la multiplicité de ses efforts, fingénieuse souplesse de ses méthodes, rhabileté à tirer d'un thème unique les variations les plus inattendues. Cest pourquoi , sans doute, il a pu subir sans rien perdre de son originalité propre tant d'influences diverses et contradictoires , sans qu'il soit possible de dire d'aucune de ces influences qu'elle a été principale, ni, à plus forte raison, exclusive. Sa doctrine, comme la plupart des philoso[^es allemandes, n'a jamais cessé d'évoluer, et sous chacun de ses aspects successifs elle conserve depuis 1670 les mêmes notions générales en les modifiant seulement , dans la mesure où ces modifications étaient indispensables, pour les maintenir et les accorder avec les résultats nouveaux. Nous espérons que notre tableau chronologique donnera l'image fidèle de cette pensée sans cesse identique h elle-même et cependant chaque jour élargie et modifiée.

Ces résultats n'intéresseront guère que les philosophes. Mais , les historiens pourront, eux aussi, trouver dans le catalogue des indications utiles. D'une manière générale , l'étude des papiers de Leibniz permet de mieux connaître un grand nombre de détails importants de l'histoire politique du xvif siècle , et aussi de l'hbtoire des sciences. Sans doute , Leibniz n'a joué, sur la scène politique, qu'un rôle tout à fait secondaire. Malgré ses ambitions, il n'a point été dépositaire de secrets d'Etat. Mais sa curiosité universelle el insatiable, son zèie pour le bien public l'ont mis en relations avec la plupart des hommes importants de son temps, n a servi dmtermédiaire; il a transmis, comme avant lui Mersenne, d'innombrables coiTespondanoes. Il s'est trouvé, de la sorte.

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perfectionner. C'est de Paris égaiement que datent ses premiers travaux sur les rentes viagères , ses premiers essais éiAnafysi» iiius , le» spéculations qu'il reprendra plus tard sur le calcul des probabilités et les jeux de hasard. C'est à Paris, enfin, qu'il recueiUe sur toutes les sciences, notamment sur la médecine, beaucoup des. informations^ que de retour à Hanovre il va s efforcer de mettre en œuvre. La trace de tous ces travaux apparaîtra dans le catalogue avec autant de clarté que dans une édition.

Mais c'est peut-être surtout la période de 1677 à 168a ou i6ft3 qui fournira le plus de renseignements nouveaux. M. Couturat, doint notre travail confirme pour une bonne partie les hypothèses , a déjà localise dans cette période toute ime série d'essais logiques très curieux. Le catalogue va montrer que de cette époque datent les grands projets dont l'exécution absorbera désormais les moments de loisir du philosophe. C'est un grand traité de philosophie, conçu sans doute dès 1677, à l'exemple de ï Éthique de Spinoza. C'est un traité de droit naturel, dont les plus anciens projets remontent à la première jeunesse de Leibniz, mais pour lequel, à partir de 1 678, il n a jamak cessé d'acciunuler des matériaux. C'est une physique, qui devait développer, en les corrigeant, les théories de YHypothesis physica nova. C'est enfin un grand ouvrage d'analyse et de géométrie, sur un plan nouveau, dont il n'a jamais pu commencer la rédaction définitive. La masse prodigieuse des ébauches et des essais de toute sorte que Leibniz composa pendant cette période, tout en voyageant sans cesse entre Hanovre et le Harz, et en rédigeant sur les aOaires judiciaires en cours d'innombrables et volumineux mémoires, confond l'imagination; des indices iiTécusabies nous permettent cependant de localiser pendant ces années une quantité énonce de papiers. Il m'est impossible de suivre, pour les périodes ultérieures, les divers travaux de Leibniz. Mais ces exemples sufiisent à montrer que la biographie intellectuelle du philosophe prendra, à la suite de notre travail, un aspect nouveau et beaucoup plus de précision.

Sans doute, la science positive ne s'enrichira pas. U faut renoncer à l'espoÂr de trouver dans les papiers de Leibniz des découvertes jusqu'à ce jour inédites. Il est probable que les mathématiciens n'y trouveront rien qu'ils ne connaissent déjà. Même la philosophie de Leibniz, telle qu'on l'expose d ordinaire, n'en sera pas sensiblement modifiée.

Cependant, en ce qui touche les sciences, une foule de questions de détail poiUTont être ^cidées. Peut-être sera-t-il possible de résoudre avec une complète exactitude la question des rapports de Leibniz et de

Newton et le beau travail de Moritz Cantor pourra être complété sur bien des points. 11 apparaîtra surtout que Tactivité de Leibniz s* est exercée en beaucoup plus de directions qu on ne le suppose d ordinaire et qu en beaucoup de matières : cidcul des probabilités, théorie des équations différentielles, théorie générale des nombres, théorie des écpiations algébriques, théorie des fonctions elliptiques, il mérite le titre de précurseur.

En ce qui touche la philosophie, le catalogue contribuera sans doute à écarter ces interprétations trop sptématiques auxquelles certains historiens se sont complu. On verra qu'il est également faux de ramener toutes les théories de Leibniz à ses conceptions mathématiques , logiques ou mécaniques. Il apparaîtra très nettement que ses idées maîtresses se sont dégagées de bonne heure et que chacune des études spéciales où il se donnait tour a tour a servi seulement à les préciser, à les enrichir, à les adapter d'une manière plus complète à la multitude des faits dont elles doivent rendre compte. Ce qui ressortira le jJus clairement, cest la multiplicité de ses efforts, l'ingénieuse souplesse de ses méthodes, rhabileté a tirer d'un thènnie unique les variations les plus inattendues. C'est pourquoi , sans doute, il a pu subir sans rien perdre de son originalité propre tant d'influences diverses et contradictoires, sans cpi'il soit possible de dire d'aucune de ces influences qu'elle a été principale, ni, à plus forte raison, exclusive. Sa doctrine, comme la plupart des philosophies allemandes, n'a jamais cessé d'évoluer, et sous chacun de ses aspects successifs elle conserve depuis 1 670 les mêmes notions générales en les modifiant seulement, dans la mesure où ces modifications étaient indispensables, pour les maintenir et les accorder avec les résultats nouveaux. Nous espéi*ons que notre tableau chronologique donnera l'image fidèle de cette pensée sans cesse identique à elle-même et cependant chaque jour élargie et modifiée.

Ces résultats n'intéresseront guère que les philosophes. Mais, les historiens pourront, eux aussi, trouver dans le catalogue des indications utiles. D'une manière générale , l'étude des papiers de Leibniz permet de mieux connaître un grand nombre de détails importants de l'histoire politique du xvif siècle, et aussi de fhbtoire des sciences. Sans doute, Leibniz n'a joué, sur la scène politique, qu'un rôle tout à fait secondaire. Malgré ses ambitions, il n'a point été dépositaire de secrets d'Etat. Mais sa curiosité universelle et insatiable, son zèle pour le bien public l'ont mis en relations avec la plupart des hommes importants de son temps, n a servi d'intermédiaire; il a transmis, comme avant lui Mersenne, d'innombrables coiTespondanoes. Il s'est trouvé, de la sorte.

'iW ALBERT RIVAUD.

môle indirectement à la plupart des événements politiques du xvii* siècle. H a recueilli tous les bruits qui couraient; il a été, un moment, un des hommes les mieux informés de l'Europe. Par exemple, les papiers politiques permettront peut-être de démêler plus clairement qu il n'a été possible de le faire jusqua présent, les fils de toutes les alliances successivement conclues contre Louis XIV entre les princes allemands. L'histoire des cours de Mayence, de Hanovre, et plus tard, de Berlin, et par elle, Thistoire de toutes les petites cours allemandes du xvu* siècle, les intrigues innombrables où s évertue l'ingéniosité jamais lassée de leurs ministres et de leurs diplomates, les conflits d'influence, les rivalités d'étiquette qui les opposent et paralysent leurs eflbrts, appai*aîtront , consignés au jour lé jour par le plus attentif des observateurs.

Mais, la contribution la plus importante peut-être et la moins connue que ces papiers apportent à l'histoire générale , est relative à l'histoire économique. On sait quelle influence, qneHe fascination l'exemple de Colbert a exercée sur tous les souverains du xvn* siècle. Aux princes besogneux, si nombreux en Allemagne, Colbert apprenait à s'enrichir par la pratique des monopoles industriels. Or, l'Allemagne, comme le constate souvent Leibniz, a des artisans excellents. C'est d'Allemagne que Colbert a fait venir quelques-uns de ses ouvriers. Pourquoi les Allemands ne feraient-ils point chez eux-mêmes ce qu'ils vont faire h l'étranger? Cette idée, qu'un ennemi personnel de Leibniz, J.-J. Bêcher avait d'abord exprimée, que Craflt et ses amis s'étaient appropriée, Leibniz l'a faite sienne, et, sa vie durant, il s'occupe de l'établissement et du perfectionnement des manufactures. Sans doute même est-ce une raison de ces relations avec des hommes d'alTaires suspects, qui nous étonnent. En tout cas, ses papiers, ses manuscrits personnels autant que les lettres de ses coirespondants abondent en renseignements sur l'organisation des manufactures au xvif siècle, leur outillag»^, leur personnel , leurs procédés, la manière de les diriger et d'y faire fortune. A ce titre, ils constituent une source inestimable pour l'histoire économique. On y trouve même des vues vraiment prophétiques sur l'avenir industriel de l'Allemagne.

Quant à l'histoire des sciences, on peut aisément prévoir tout ce qu'elle doit tirer de l'étude attenlive des manuscrits de Leibniz. Toutes les inventions, même les plus bizarres, tous les remèdes nouveaux, toutes les machines, depuis les plus importantes jusqu'aux plus singulières, y sont décrits. Aucun théorème n'est énoncé, aucune découverte mécanique, physique, chimique ou physiologique n'est indiquée, aucun procédé technique n*est annonce, sans que Leibniz se

renseigne , note ses observations ou ses critiques. Son œuvre est ainsi une sorte de chronique vivante de ia science et de la technique du xvii* siècle. De plus , il a été lié d amitié avec la plupart de ces inventeurs qui, surtout en Allemagne, tentaient de mettre Tart et la science au service de Tindustrie naissante. On pourrait, avec ses papiers, écrire une histoire des découvertes de Papin , une histoire de la médecine et de la pharmacie au xvif siècle, et surtout une histoire de la chimie ou de î alchimie. Le catalogue relève tous les faits importants et il indique souvent les sources par lesquelles on peut le compléter.

L'intérêt de ces recherches dépasse donc singulièrement la personnalité de Leibniz qui, pourtant, en fait le centre. Les historiens auront peut-être plus de profit à tirer de ces études, que les philosophes euxmêmes qui en ont pris Imitiative.

En tout cas, si nous arrivons à réaliser le catalogue tel que nous lavons conçu, c'est-à-dire l'inventaire chronologique fidèle des œuvres et des idées de Leibniz , le travail des uns et des autres se trouvera , en attendant l'édition , grandement simplifié. Si Tordre que nous déterminons reste provisoire, nous espérons nous être entourés d'assez de garanties , pour qu'une bonne part de notre travail puisse être utilisée par les éditeurs. Les quatre volumes que nous prévoyons résumeront, en 2,000 pages environ, les résultats essentiels de recherches multiples, que peu d'hommes, sans doute, auront, après nous, le besoin de reprendre. Nous espérons que l'étendue de ces travaux préparatoires, la collaboration intime qui aura uni pendant quelques années des Français et des Allemands , dans l'exécution du même travail , l'émulation qui a obligé les uns et les autres à perfectionner sans cesse les méthodes appliquées en commun , enfin , il faut favouer, la masse même des matériaux qui ont dû être utilisés, et dont l'abondance, si elle complique le travail , permet de le contrôler et de le vérifier en chacun de ses détails, nous espérons que ces diverses raisons nous auront permis de donner à notre inventaire un véritable caractère de précision et de rigueur.

Albert RIVAUD.

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