‹ Journal des savants (volume 2)Chapitre 98 sur 130 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

LES CAMPAGNES DE M. ANTONIUS CRETICVS CONTRE LES PIRATES, U-li.

1. Après la conquête des provinces de Macédoine et d'Asie, Rome crut inutile d'entretenir une Hotte permanente. Ce fut une grosse erreur. Aucune puissance ne faisant plus la police, les pirates reparurent; partis des côtes de Cilicie, ils se répandirent sur les mers qui s'étendent de l'Archipel à la côte de Cyrène, à l'Egypte et h la Syrie. La Sicile et l'Italie n'étaient pas encore atteintes. Mais déjà les Romains et les Italiens avaient fondé, sur le grand marché de Délos , des banques et des sociétés de commerce considérables. Leurs intérêts lésés par ces déprédations et l'interruption du trafic maritime décidèrent la République à intervenir.

En io3-i02, le préteur xM.Antonius dirigea une expédition contre la Cilicie, dont les châteaux forts servaient de repaire aux écumeurs de la mer. Leur destruction valut au général les honneurs du triomphe et à Rome la possession de la Cilicie Trachée. Cependant cette exécution locale ne fit pas disparaître la piraterie. En Tannée loo, il fallut s'en occuper de nouveau, et cette fois plus sérieusement; nous en avons pour preuve une loi votée sous le sixième consulat de Marins. Elle est malheureusement perdue; mais les dernières lignes ont été retrouvées dans les fouilles de Delphes. Quoique mutilées , elles laissent voir qu'on visait à prendre des mesures d'ensemble et permanentes. Des instructions étaient données aux gouverneurs des provinces d'Orient; des lettres adressées aux villes libres, aux rois d'Egypte, de Syrie, de Chypre et de Cyrène, afin que tous les ports fussent fermés aux pirates et qu'ils ne pussent nulle part se ravitailler ni vendre leur butin. Il ne s'agissait encore que de la sécurité du commerce et du bassin oriental de la Médi-

IVI'SIVrRIC NITIOWALI.

terranée. L'exécution de cette loi, si le peuple romain avait pu y tenir la main, aurait probablement amené la disparition de la piraterie. Malheui'eusement, les guerres de Mithrîdate et les troubles civils lui donnèrent un nouvel essor; elle s'étendit et changea de caractère. Les mercenaires licenciés, les gens ruinés, les proscrits, les ennemis de l'oligarchie Wctorieuse avec Sylla cherchèrent un refuge ou des ressources sur les vaisseaux des pirates. Avec leurs flottes organisées , leurs chefs réguliers, ils formèrent comme une république de corsaires qui domina toutes les mers depuis les côtes de la Syrie jusqu'aux colonnes d'Hercule. Leurs escadres légères servaient de lien entre tous ceux qui combattaient le Sénat: elles disparaissaient un instant pour reparaître aussitôt et déjouaient sans peine les efforts isolés des gouverneurs romains ^^^ Muréna, en 84, eut l'idée de leur opposex une flotte provinciale qu'il constitua avec des navires fournis par les villes grecques d'Asie; nous connaissons même par les inscriptions le légat Aulus Terentius Varro qui la commandait (^^ Mais ni Varro ni Muréna ne fu-ent rien d'utile. De cette tentative il ne resta qu'une chaîne nouvelle pour la province et un prétexte à exactions pour les magistrats romains, qui remplacèrent la fourniture de navires par une contribution en argent ^^K

Plutarque a tracé un tableau saisissant du faste insolent des chefs de pirates , véritables rois de la mer, enrichis des dépouilles du monde entier, de l'audace de leurs débarquements et des humiliations qu'ils firent subir au nom romain. Mais faute d'une date précise, nous ne savons à quel moment placer les quatre cents villes prises par eux ou mises à rançon , les sanctuaires les plus célèbres de la Grèce et de l'Asie livrés au pillage, deux préteurs avec leurs licteurs enlevés sur les routes mêmes de l'Italie ^^^ Nous ignorons également queUe cause particulière détermina les Romains à lancer une expédition contre l'Isaurie en 78. P. Servilius mena vigom'eusement la campagne pendant plusieurs années; il y gagna le triomphe et le surnom d'Isauricus. Il est douteux que cette victoire locale pût avoir des conséquences décisives. En tout cas, la troisième guerre de Mithridate en 7 4 la rendit inutile. De plus belle , les escadres de pirates se répandirent sur les mers, reliant les forces du roi du Pont À celles de Sertorius et provoquant à Rome la disette. Le Sénat

^^^ Un passage de Dion caractérise ôAAà xai voXù tarAeift) roùç o-vjifAâj^otj;

bien le décousu de ces opérations et le h* clùtûjv èxsivànf iraXMTT(i)povv, — Dio

mal qu'elles faisaient aux idiiés : Ë$- Cassîus , XXXVl , a 3.

éwefSfWùv (lèv xai vavr ntà xolI (/Jpjrrryoùs ^^ Revae de philologie, 1899 , p. 268.

Aç trot» naâ* htaa^&w rékw ^po^vyyeXXo- ^^ Cîccr . , Verr, ,1,35; pro Flacco ,3s».

ptéimw éKHPOwno, évpenlav i' ai^, ^^^ Piutarch., Pomp., 2^.

LES CAMPA(;NES de m. ANTONIUS CRETICUS.

se résolut enfin à combattre le mal par des mesures exceptionnelles; il institua un commandement extraordinaire arec pouvoir illimité pour détruire la piraterie et pacifier les mers.

n. M. Antonius, le fils aîné du célèbre orateur et le père du triumvir, en fiit investi. H était alors préteur en fonctions ^^^ et il conserva ce titre pendant toute la durée de sa mission. Gest celui que lui donne Cicéron^^; néanmoins ce témoignage n'est pas probant, parce que le fait qu'il rapporte se passa en yA , dans Tannée même de sa prélure. Mais nous trouvons encore la mtoie désignation dans fEpîtome de Tîte-Live pour la campagne de 71 ^^\ et une inscription grecque de 72 appelle Antonius (/Ipcttwyhs ArJ wérrenf. ]je terme cripamryéç est la traduction régulière de prœtor; les mots Ar> twfirrûir sont un équivalent par lequel les Grecs ont essayé d'exprimer fétendue de son autorité ^*\ H est probable toutefois que les Romains y ajoutèrent une autre appellation désignant avec plus de précision l'objet de cette chai^ entièrement nouvelle. Ce serait curator taeniœ totius orœ maritimœ, si Asconîus a reproduit exactement l'expression officielle ^'^

Les pouvoirs attribués par le sénatus-consulte au préteur fiirent les mêmes que sept ans plus tard la loi Gabinia confSra à Pompée , et dans le même dessein. Velleîus Paterculus en fait la remarque expresse dans le passage suivant : « Aulus Gabânius tribunus legem tulit ut ... . Cn. Pompeius ad eos (les pirates) opprimendos mitterctur, essetque eî imperium aequum in omnibus provinciîs cum proconsulibus usque ad qtdnquagesimnm mifliarium a mari. Quo scito pxne totius orbis terrarum imperium uni viro deferebatur; sed tamenidem hoc, ante septennîum, in M. Antonii praetura decretum erat^*\ » Donc, pouvoir proconsiJaîre jusqu'à cinquante milles dans l'intérieur des terres sur toutes les côtes de la Méditerranée qui obéissaient aux Romains. Comme plus tard Pompée, Antonius put s'adjoindre autant de légats qu'il vocdot. Les fragments de Salbiste font connaître deux d'entre eux ; trois autres sont nommés dans

'^ « Idem Koc (impcriiim) in Antonii prœtura decretum erat • — Velleîus Paterc.. Il, 3i.

^*' «Eodem tempore prœtor Antonius. ■ — Cicer. , Ven\ , IH , 2 1 5.

^'^ «M. Antonins prœtor beBum adverais Crelenses. » — ;• Livius , Bpît , 07.

f*^ Inscription d^Epidaure citée pins \om, Ponr le sens des mots tu\ «rdhr- Tow, rapprocher ce que dit Hutarque

de la tct GabÎM; eHe doua à Punpée Mra|uir èiri méw^au$ iwêpélÊrmçvf éoh vwt^dvvov, (Plutarclu, Pomp., a5.)

f*^ « M. Antonius curator tuend» totius one maritiraye qua Romanum erat imperium.» Ps. Asconius, éd.

Orelli^p. lai. — «Hic est Antonius dissolatissimas cnrator totius orae maritime. » IKd., p. 176.

«•) VeBciusPàterc..II,3i.

une inscription de Gythion ainsi que trois officiers dont le titre n est pas indiqué. De même que leur chef et en son nom, tous pouvaient requérir dans les provinces et chez les alliés tout ce qu'ils jugeaient nécessaire pour les opérations : soldats, matelots, vivres, vêtements et argent. Ce qui a frappé les contemporains, c'est que le commandement d'Antonius n'était limité ni pour la durée . ni pour l'espace : infinitum imperium, dit à deux reprises Cicéron^^^; caratio infinita, repète plus tard Asconius. Lactance a eu l'idée de le comparer à l'empire de Neptune qui comprenait toutes les mers et les îles; ce qui semble assez singulier. Néanmoins il est bon de citer ce témoignage qui paraît puisé à de bonnes sources et qui résume bien la nature et l'objet de ce premier pouvoir extraordinaire : « De Neptuni sorte manifestum est, cujus regnum taie fuisse dicimus, quale M. Antonii fuit infinitum illud imperium, cui totius ora^ maritime potestatem senalusdecreverat, ut praedones persequeretur ac mare omne pacaret^^^. »

Quelque contraire que fût ce pouvoir illimité aux principes de la constitution romaine, qui avait toujours assigné un terme et une circonscription déterminée à l'exercice des magistratures, cette innovation était imposée par la nécessité. 11 fallait à tout prix détruire la piraterie, et Texpérience du passé montrait assez quel était le seul moyen de réussir. Les expéditions même heureuses sur une région restreinte, comme celles de Cilicie et d'Isaurie, les flottes provinciales d'Asie et de Sicile n'avaient abouti à aucun résultat durable. Un chef unique, investi de pouvoirs étendus sur toutes les mers et les côtes de la Méditerranée, était seul capable de diriger une action d'ensemble et d'extirper le mal. L'idée du Sénat était juste; on le vit, quelques années plus tard, par le succès de Pompée. Mais tout dépendait du chef qu'on choisirait; et le choix fut déplorable. En ces temps de discordes civiles, l'intérêt public comptait pour peu de chose; la faveur du consul Cotta et les intrigues de Céthégus firent désigner M. Antonius ^^K

Plutarque , le seul qui en parle avec quekjue indulgence , reconnaît qu'il ne brilla pas dans les affaires publiques, mais il fait valoir son caractère bienveillant et sa facilité à donner ^^\ Les autres écrivains , parmi lesquels deux contemporains, l'ont jugé plus sévèrement. C'était un bourreau d'argent, suivant Salluste, et un insouciant qui ne s'inquiétait des affaires

^*) Cicer., Veri\,\\, 8; 111, ai 3. ^*' Où^ o^tcc fièv ev^ÔMfios èv rois

^') Lactani., Divin, ifistit,, I, 1 1. 'moXtrtKOÎsàyrfpo^èXaLfivpàÇpSÙyvcûfieûv

^'i « Gratia Cottae consulis et Cethegi hè xai y^jprjalàç iXkoH Te xai 'wpài ràs

factione in senatu curationem inûnitam fjLsraZwreiç èXevOéptos, — Plutnrch. ,

nactus. » — Ps. Asconius, p. 206. Anton., 1.

qu au dernier moment : Perdendœ pecuniœ genitas et vacaus a caris nisi instantibas^^K C'est cette insouciance, si funeste chez un général chargé d une entreprise étendue et difficile , que caractérise aussi Tappréciation d'Asconius : « M. Antonius, (fi55oia^'55ima5Curator totius ora? maritimae^^l » Sa générosité , qui a touché Plutarque , n'était que faiblesse et gaspillage. Elle avait pour résultat un besoin incessant d argent et, comme Antonius ne regardait pas aux moyens, ses rapines ruinèrent ceux que le Sénat l'avait chargé de défendre ^*l L'entourage ne valait pas mieux que le chef ^*\ et toute cette bande de coquins fit aux provinces et aux alliés plus de mal qu'aux ennemis. On sent l'impression encore toute fraîche de tant de méfaits dans la phrase des Verrines où la mort d' Antonius parait avoir été une délivrance pour ceux que le Sénat avait mis sous sa protection : « Antonium, quum multa contra sociorum salutem, multa contra utilitatem provinciarum et faceret et cogitaret, in mediis ejus injiiriis et cupiditatibus mors oppressit^^^. »

Le récit que Salluste et Tite-Live avaient fait des campagnes d'Antonius a péri; nous avons seulement quelques fragments du premier, et du second il ne reste qu'un sommaire en deux lignes du livre 97^®^. Quelques phrases des Verrines, quelques mentions éparses dans les auteurs, voilà les seuls renseignements littéraires que nous possédons. On pourra les compléter, au moins pour les deux dernières années, par un certain nombre d'inscriptions grecques.

III. Vimperiiwi confié à M. Antonius par le sénatus-consulte de y/i se prolongea plus de trois ans. On peut, en etfet, comme l'a fait Kritz, rapporter à celui-ci un très court fragment de Salluste : ibi (en Crète), triennio frustra trito^^'K c'est-à-dire que lorsqu'il attaqua les Cretois en 7 1 , il avait déjà exercé pendant trois ans son commandement, et sans aucun résultat. Les dates concordent avec cette interprétation.

Une phrase des Verrines atteste la présence du préteur sur les côtes de Sicile dans l'été de 7 4 > et la première opération que nous connaissons de lui montre quel usage fructueux il comptait faire de ses fonctions.

^*^ Sallust., Hist,,lU , p. 1 1 o. — Je ren- etiatii comitibus pessimis. » — Ps. Asco-

voie à l'édition de Maurenbrecher, C. Sal- niu5 , In ditnn. , 56. lastiiCrispi hisioriarum reliqaiœ, fasc. II. ^*^ Cicer. , Verr., III, ai 3.

Leipzig, Teuhner, 1893. ^^^ ■ M. Antonius pnptorbellum adver-

^^ Ps. Asconius, éd. Orelli, p. 176. sus Cretenses param prospère gesium

^*^ « Siciliam et provincias oinnes de- morte sua finivit. » — Livius , Epit, ,97. populatus est. » — Ps. Asconius, p. ao6. ^'^ Sallust., Hist, , III , p. 1 14.

^^^ (i Non soluni ipse nequam , verum

En vertu du pouvoir que le sénatus-coDsolte lui avait conféré sur tout le littoral, il y requit une certaine quantité de Ué, puis il remplaça la livraison en nature par le pay^nent d*une somme d'argent qui était censée en représenter la vsd^ir; mais il avait en soin d'estimar le blé k un prix bien supérieur au prix courant : « Pnetor Antonius denariis tribus sssûmavit post messem, in summa vilitate, quum aratores frumentum dare gratis mallent (^). i Cétaii un acte que Gcéron qualifie comme étant des phis malhonnêtes; ce quil y a de plus fâcheux pour la mémmre d' Antonius , c est que Verres put invoquer son exemple conmie un précédent qui justifiait ses propres exactions ^^^ Aucune incertitude sur la date. La réquisition eut lieu sous le gouvernement de Sacerdos, le prédécesseur de Verres, et pendant Tété, post messem. On peut conclure dun autre passage des Verrines qu Antonius, au moins cette année, ne toucha qu'une fois en Sicile , ono adventu, et qu'il y séjourna un mois tout au plus, car la réquisition de blé n avait été faite que pour ce temps, vix menstmis dbariis^^K

L'année suivante, sous le gouvernement de Varrès, nous voyons s effectuer une nouvelle réquisition , toujours sous le prétexte de la guerre contre les pirates. Mais, cette fois, c'était un des officiers d' Antonius qui opérait. U. levait des esclaves pour compléter les équipages de la flotte. C'était encore , semble-t-il , un moyen de rançonner les provinciaux , car il avait soin de choisir les esclaves de luxe, afin de vendre les dispenses à un prix plus élevé (*l Les réclamations même les mieux fondées, comme celle que cite Cicéron, n'étaient pas seulement inutiles; dles pouvaient devenir dangereuses pour le maître mal avisé qui avait l'imprudence de faire valoir ses droits ^^^.

Tandis que les officiers des vaisseaux laissés en arrière sur les côtes de Sicile continuaient à tirer bon parti des prétendues nécessités de la guerre, Antonius avait commencé ses opérations militaires dans le bassin occidental de la Méditerranée. Deux fragments du troisième livre de Salluste que Haider a découverts dans un manuscrit palimpseste d'Oriéans ^^^ font connaître quelques parties de cette campagne qui

^*^ Cicer., Verr,,]U, 3i5.

(') « Ex omnibus praeioribus , coDSidibus, imperatorîbus M. Antonium deiegisti et ejus uniciini imprMssimum factnm qiiod îoiîtarere. » — Verr.^Wl, ai3.

^'^ «Dîcito potîuft. • . qiiod Anionim uno adventa el vix menstmis cibaiiia fecerit , id istum per triennimn fecûse , et istius innocentîam M. Antonii facto atque

auctoritatedefendito. » — Verr,, III, 2 1 6.

(^^ «Abhacpnefectus Antonii qaidam sympboniacos servot abdncebat per inj1^ riam, quibns ae in cUase uti relie dicebat. » Cicer., in CœeiL dititt,, 55.

(') Sitzttugsier. Wkn.AkmL, 1886, p. 665-678. — Maurenbrecher^&ifliijlii kiitar. reiiq., p. 1 lo-i la.

était oompiètefnent inconnue. U sagissait d'assurer les communications de Rome avec les années d'Espagne en chassant de la mer les pirates, alliés de Sertorius , et de rouvrir la route de terre coupée sur les côtes de la Ligurie. Ântonius avait à sa disposition non seulement une flotte, mais des troupes et même de la cavaferie. Il est question dans le premier fragment dune action sur mer où Mamercus, à Taile droite de la flotte, combattait les vaisseaux ennemis, tandis qu' Antonius essayait de forcer l'entrée d'im port défendu par les Ligures. Puis on décida d'un conunun accord de se rendre, par mer, en Espagne. Dans le second fragment, il semble que le plan fut modifié. Après le passage difficile dun fleuve inconnu, Antonius fit partir en avant un de ses lieutenants avec la cavalerie et une partie de la flotte; lui-même aborda dans une île, espérant reprendre une ville d'une position avantageuse pour les convob venant d'Italie. La place s'élevait sur une hauteur entourée de trois côtés par la mer, et à laquelle on accédait seulement par une étroite langue de sable. Le nom de l'île n'a pu être déchiffré; il s'agit peut-être de l'une des Baléares, qui étaient alors un des centres de la piraterie. Les faits racontés dans le premier fragment se passèrent pendant l'été ^'^ et la marche vers TEspagne dut occuper le reste de la belle saison. Est-ce l'été de 76 ? c'est peu probable, puisque nous avons vu qu'en cette année Antonius était en Sicile, après le moment de la moisson. L'année 78 me parait plus vraisemblable. En 72, Antonius avait quitté les côtes de l'Espagne, où les affaires de Sertorius déclinaient, et il s'était tran^orté en Orient , 011 Luculius et ses lieutenants avaient à combattre les pirates en même temps que Mithridate.

IV. Les inscriptions grecques, qui sont la seule source de renseignements pour l'année 73 , sont des décrets votés par des villes en l'honneur de personnages peu connus qui n'ont joué aucun rôle dans l'histoire. Au milieu de détails d'un intérêt purement municipal , on y trouve cependant la mention accidentelle d'événements historiques auxquels ils ont été mêlés. Naturellement, les faits rapportés sont envisagés au point de vue local, mais ces informations ont l'avantage d'émaner de contemporains et permettent souvent de reconstituer des événements dont nous n'avions aucune connaissance par les auteurs.

Commençons par examiner quelques témoignages dont l'attribution à cette époque est errooéeou douteuse. On a trouvé dernièrement à Rhodes

^*^ « \eque MaiDercus host[iaiD naves] <)ti[iela] tutîor in aperto a[eqBe]batnr. » in dexiera coinina[iiia] ciaasis œiUite — L, cU.

une dédicace gravée sur la base de la statue d'un capitaine rhodien qui avait commandé une galère à deux rangs de rames [Arl M]ûûcpow kvra}viov crlparayoD dv6v7ràl[Tov xaï\ AûXov Tafieivlov T[a]/ùt/a Pcayuxlcav h [K]iXi- Hlav^^\ L'éditeur a cru que le préteur ici nommé était le M. Antonius qui fut chargé de la guerre contre les pirates pendant les années 7 3-7 1 . C'est une erreur. Le titre de crlpatuyhç âvOviraros , comme j ai essayé de le démontrer, disparut des inscriptions grecques après 84; du moins, les exemples connus jusqu'ici sont tous antérieurs (^^. D'autre part, il n'y avait pas de motif, en 72 , pour attaquer la Cilicie, d'où les Romains avaient délogé les pirates trente années plus tôt. En outre, ainsi qu'en témoignent les inscriptions citées plus bas, Antonius, bien loin d'aller chercher les pirates en Cilicie, restait sur la défensive dans la mer Egée; il mettait garnison dans les villes du Péloponnèse qu'il croyait menacées par eux, et s'occupait de réunir les contingents des alliés afin de les combattre. I/expécÛtion de Cilicie rappelée dans la dédicace rhodienne est donc celle de l'année 102, et le M. Antonius qui la commandait est le père du préteur. Quant a Aulus Gabinius , bien qu'on pense tout d'abord au célèbre tribun qui fut l'auteur de la loi Gabinia, nous connaissons un autre Aulus Gabjnius que Sylla envoya en 82 porter à Muréna l'ordre de mettre fin à la seconde guerre contre Mithridate. En 102 il pouvait exercer la charge de questeur, par laquelle on débutait dans la carrière des honneurs.

On ne sait auquel des deux Antonius se rapporte la phrase de Tacite, dans laquelle les Byzantins rappelaient l'aide qu'ils avaient autrefois donnée au général romain : (^piraiico bello adjatum Antonium^^K » Quelque incertitude peut également subsister au sujet du décret des gens de Ténos en l'honneur du banquier Aufidius Bassus; on y rappelle la générosité de son père qui avait consenti un prêt dans des conditions avantageuses pour l'île, alors qu'elle était dans une situation difficile, xaO' hv xaipbv êTTiyevôfievos à xoivbs "CféXefioç xaï C7vve)(eh tseipaTÔJv èirlitXoi Tvjv vrjcrov oy^ ^ êrvyev ovvtjvdyKacrav ùirb t&v Saveicov êTrtSapvOrjvai^^K Les incursions des pirates dans les îles de l'Archipel ont été si fréquentes pendant cette période qu'elles ne suffiraient pas à fixer une date ; mais l'expression à xoivès ^éXefxos , la guerre générale, paraît plus particulièrement convenir au moment où la guerre des pirates se compliquait de celle contre Mithridate.

11 n'y a plus d'hésitation pour la date des inscriptions qui suivent. La

^^^ Revae des études grecques, 1904, p. 210 et Sga. — ^*^ Revue de philologie, 1899, p. 26a. — ^^^ Tacit., Annal, XIÎ, 62. — ^*^ Corpus inscr. grœc, q335.

première est un décret des Ëpidauriens en Thonneur de leur concitoyen Evanthès, qui avait accepté les fonctions annuelles d'agoranome dans un moment difficile et qui sut leur épargner bien des souflVances et bien des charges. Grâce à la prolixité de Téloge, qui fait valoir en détail ses faits et gestes, nous apprenons quen Tannée -72-7 1 il sut approvisionner la vnlle et suffire aux besoins de la population et en même temps de la garnison que M. Antonius avait mise dans Epidaure; puisqu'il usa de son crédit auprès des chefs romains pour obtenir que la ville fût dispensée de fournir le contingent de soldats qui lui avait été imposé ^^^ Voilà des détails précis qu'il importe de reprendre en étudiant le texte de plus près. La partie supérieure de la pierre est en très mauvais état et il a fallu des efforts répétés pour arriver à la véritable lecture; je donne les lignes sui-^ vantes en modifiant quelques-unes des restitutions du Corpus :

Etvd[v]Oi/is éveSé[^aTO â'yopavofifj[ar]oti rà Térafyrov xaï é[6]So[(Xv]xo(Tlbv ëroç (1. 21), — 'mapa[(pvXotx]àv Se dno[arl]efXavTos sU tàv 'a\6\\iv dfiS^v Ka[pvei(M)i? fJLvjvl M[dpx\ov Airrcoviov tov h:} [zjolvJtojv alpaTayov (1. 2 3- 2 5). — AhrjOeiaas Se xaï toLs [dfjLsrépas "CfôXtos al paTioirtxs y Et5[ar-'] 9rfSy xal iv rovTOts Stà ràv [tirjoTÎ Toùs dyovfxévovs èxrévetav rffpovoovfievos xaï (^povri^Gûv èv 'csâcrtv ras tjohos (nreôcras èitolrxiev ^BfapeOripiev (1. Ixk'lx^)-

C'est à M. VVilhelm que revient le mérite d'avoir donné à ce document toute sa valeur en fixant la lecture du mot é&So[irixo(/]6v qui détermine la date et en montrant que Marcus Antonius nommé à la ligne 2 5 n'était pas le triumvir, mais son père, le préteur de l'année 7^ •^^. A la ligne 23 , j'ai restitué, au lieu du mot vague 'orapa[a-xcu]ai;, le terme plus précis tsapa[(pv\cui\dv, par lequel Polybe désigne une garnison envoyée dans une autre ville pour la protéger (II, 58; IV, 17). La restitution du Corpus lxav[èLv yLri\vi (1. 2 4)' ne se comprend pas. Peut-être a-t-on pris pour un i une fissure de la pierre; il devait y avoir l'indication du mois et je proposerais comme conjecture le nom du mois Kapi/elo^, qui est le second de l'année à Epidaure et correspond au mois altique Métageitnion.

L'année 7/1 est comptée d'après l'ère d'Achaïe, qui commence en 1^6; c'est donc l'an 72 avant Jésus-Christ. Si on accepte la restitution Ka[pvelcf) yLv\vl, Antonius aurait envoyé une garnison à Epidaure vers la fin de juillet 72. Ce fait suffit à donner une idée de l'élat des affaires. Les pirates avaient déjà pillit le célèbre sanctuaire d'Asclépios en 86 , et ils étaient encore assez forts pour qu'une nouvelle attaque fut à redouter.

^*^ Corpus inscr. Peloponnesi, 932, — ^*^ Ad. Wilhelin, Alheu. MiUlieil., 1901, p. 419.

SàTANTS. 74

lupiiiwriiii: ^irionALr.

Antooius crut nécessaire d affecter à la défense de la place une partie des troupes qu'il amenait d'Italie. Cette garnison séjourna à Epidaure pendant toute Tannée où Évanthès fut agoranome [^] évtaanèv (isiv[d\v' Tùw al fMT[iû}Ta]v (1. 33), et cette année va de juillet 72 a juin 7 1 . Pendant tout ce temps, les pirates restèrent maîtres de la mer et Antonius ne parait avoir tenté aucune grande entreprise contre eux. Les chefs sous ses ordres s'occupaient à réunir les contingents que devaient fournir les alliés. Epidaure échappa à cette lourde charge grâce au zèled'Ëvanthès; par ses actives démarches et ses bonnes relations avec les généraux romains , il obtint que la ville en fût dispensée. Il est permis de croire que cette faveur ne fut pas accordée gratuitement, mais il aurait été difficile de le dire convenablement dans Tinscription.

Les choses se passèrent de même , ou à peu près , à Gythion , la plus importante des cités maritimes de Laconie, qui formaient une petite confédération alliée des Romains. Nous trouverons des renseignements précis et intéressants dans un décret par lequel cette ville honora les frères Cloatius ses bienfaiteurs. Ils appartenaient à cette classe de banquiers romains ou italiens qui fondirent sur les pays vaincus pour les exploiter. Ils en tiraient de gros profits et s'enrichissaient par des prêts usuraires consentis aux villes dans le besoin; mais parfois aussi ils savaient ménager leurs clients après les avoir rançonnés et se faisaient leurs défenseurs auprès des Romains. Ce rôle de protecteurs et les honneurs qu'ils en attendaient les entraînaient même à des sacrifices d'argent. Tel fut le rôle des Cloatius dans ces circonstances et, fort heureusement pour nous , les habitants ont raconté longuement et par le menu tous les services dont ils leur étaient redevables.

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La difficulté d*identifier TAntonius, nommé sans titre et sans prénom, avait empêché de tirer parti de cette inscription. Mais depuis que M. Wiiheim a fixé la date du décret d'Epidaure et prouvé ainsi que le M. Antonius était le préteur, chargé de la guerre contre les pirates , il est évident qu il s agit ici des mêmes faits et du même personnage. L 'inscription nous fait de plus connaître cinq de ses officiers. Trois avaient le titre de legatus, 'mpecrSeurr/g , que Ton donnait à des généraux en sousordre, quelles que fussent les charges régulières qu'ils eussent déjà remplies; par exemple, Scipion l'Africain avait accepté d'être le legatas de son frère dans la campagne contre Antiochus. Les données suffisantes font défaut pour identifier C. Julius et Fulvius. Le troisième pourrait bien être P. Autronius Paetus, nommé consul en 65, mais condamné pour brigue, qui fut plus tard un des compUces de Catilina.

Les deux autres n'ont pas de titre, mais ils exercent aussi le droit de réquisition; ce sont des magistrats romains très probablement placés sous les ordres d' Antonius. Waddington avait déjà proposé d'identifier C. Gallius, dont Cicéron parie en 70 comme d'un sénateur et v?r primarias; les faits rappelés dans le décret s'étant passés dans l'année 72- 7 1 , cette opinion paraîtra très vraisemblable. Q. Ancharius doit être le même que le personnage auquel les Achéens élevèrent une statue à Olympie ; Ta xoivbv t&v ky^at&v K6tv70v Ay)(aptov KofvTOv vî6vy iv[Tt]ra- (xiavy rbv avT[6!i\v ^drpùnfo. xai evepy érav Q^oïs^^^K En eflFet, le rôle que lui attribue le décret de Gythion rentrait dans les attributions du questeur ou du pl'oquesteur. L'inscription mentionne encore un L. Marcilius, personnage inconnu; mais comme il requit cette même année un contingent de soldats, il est clair que c'était aussi un chef militaire et qu'il participait aux préparatifs de la guerre contre les pirates.

Nous voyons donc qu'à Gythion comme à Ëpidaure, les officiers romains exigèrent des (irecs l'envoi de soldats pour prendre part aux opérations; d'autres requii^ent du blé et des vêtements. Ces deux fournitui^es ne pesaient pas sur les seuls habitants de Gythion ; c'était une mesure générale , comme le prouvent les mots xarà rb éntëdXkov rat zgàXet dfiSh. Antonius avait imposé cette réquisition en bloc à toute la province, laissant à ses officiers le soin de la i^épartir entre les différentes villes. Grâce à la protection et au crédit des frères Cloatius, qui avaient à plusieurs reprises reçu les généraux romains, Gythion échappa à ces charges; la

^*^ Foacart, Inscr. da Péloponnèse, a4a a. — ^*^ Inschr, von Olympia, 3a8.

ville était néanmoins dans une situation des plus misérables. C'est ce que montre un autre décret de 72-71 où il est fait allusion aux ela<popat ou contributions en argent imposées pour la guerre : [Kai êv rm ^]7r5 ^tdSa hjoL^plcot y ^tcopQv ràv ^[6\tv xaTanielo](iévav év raïs elcr^opais èirav- \ytCkaTO T(5Ji (^aj/xû)! Sa^peàv larçtevcrsiv ^ap' dfiè T[bv ^Tri BtaSa êvi^aurSv^^K Le personnage honoré était un médecin public que la ville avait fait venir et qui, moyennant un salaire annuel, s était engagé à soigner tous les malades. Tel était l'épuisement des finances qu'il promit d'exercer gratuitement ses fonctions pendant toute cette année.

La détresse financière de la ville éclata d'une manière encore plus sensible au commencement de l'année suivante [èv tgji éir\ Tifioxpcireoç ivtaxnQi), lorsque Antonius lui-même arriva à Gythion. Il fallut absolument se procurer de l'argent et nul ne consentait à prêter même une somme de ^,aoo drachmes, bien que ces emprunts publics fussent d'ordinaire gagés, non seulement sur les propriétés et les revenus de l'Etat, mais encore sur les biens des citoyens et des métèques. Seuls, les Cloatius consentirent à un prêt avec un intérêt de quatre drachmes par mois, c est-à-dire à 48 0/0. Quoique l'inscription soit discrète a cet égard, on voit bien qu'il y a connexité entre la nécessité d'avoir de l'argent à tout prix et l'arrivée d'Antonius. Cette fois, il n'en fut pas comme pour la dispense des contingents ou des fournitures militaires ; personne n'essaya d'obtenir la remise d'un paiement destiné au général romain. La phrase de Cicéron citée plus haut nous a montré qu'il ne se faisait pas faute de rançonner les provinces et les alliés; nous en voyons ici un exemple.

On ne connaît aucune opération d'ensemble tentée par Antonius contre les pirates pendant son séjour en Grèce. Nous savons seulement qu'il mit une garnison dans Epidaure et probablement dans d'autres villes menacées, ce qui indiquerait un plan de défensive. Mais nous pouvons aussi supposer qu'il employait parfois quelques-uns de ses vaisseaux à donner la chasse aux pirates , lorsqu'il avait l'espoir d'une belle capture, comme celle qui valut à Verres un si riche butin ^^^ ou encore qu'il envoyait , au hasard des nouvelles, des secours aux îles grecques attaquées. Ce fut sans doute dans une sortie de ce genre que lui arriva la mésaventure racontée par Salluste au troisième livre de ses Histoires : « Et forte in navigando cohors una grandi phaselo vecta a ceteris deerravit, manque placido a duobus praedonum myoparonibus circumdata^3), I.

^'^ Greek Inscr. in the Brilish Muséum, i43, 1. Qy-Si. J'ai modifié la restitution des 1. 3o-3i. — ^*> Cicer.. Verr., V, 6.V80. — t^> SaUust.. IJÙl., lU. p. 112.

La présence dWntonius à Gythion dans Tété de 7 1 est importante pour rhistoire de sa campagne. C'est là, probablement, quil réunit la flotte qu'il se proposait de conduire contre les Cretois. Une année déjà s'était écoulée depuis son arrivée sur les côtes de la Grèce, et rien d'effectif n'avait été fait. Chasser les pirates de la mer Egée, les poursuivre sans relâche et assurer la sécurité des navigateurs aurait exigé une activité soutenue, un plan conçu et réalisé méthodiquement; c'était trop pour un homme qui ne s'occupait des affaires qu'au dernier moment, vacaus a curis nisi instantibas. Il se rabattit sur une expédition contre les Cretois, alliés plus ou moins déclarés des pirates. Une telle entreprise lui parut propre à justifier le commandement avec pouvoirs illimités que le Sénat lui avait confié depuis 7 4. Avec sa légèreté habituelle, il comptait sur une victoire facile et surtout fructueuse , sur un gros butin et de nombreux prisonniers qu'on vendrait à bon compte. La seule précaution qu'il semble avoir prise, ce fut d'emporter assez de chaînes pour ses futurs captifs ^^^ Quant au nombre des troupes, au bon état des vaisseaux et des équipages , il s'en était remis sur ses lieutenants. Or nous avons vu qu'à Epidaure et à Gythion , ceux-ci avaient dispensé les habitants de fournir des soldats ou des provisions. C'est par le hasard des découvertes d'inscriptions que nous avons appris ce qui se passa dans ces deux villes , mais leur cas ne fut pas exceptionnel. Par toute la province, les généraux romains avaient exercé des réquisitions, et partout ils en avaient accordé ou vendu la dispense à prix d'argent. H n'est pas vraisemblable que les choses aient mieux marché pour l'armée de mer. Le tableau que Cicéron a tracé de la flotte équipée par Verres pourra en donner une idée. Ce fut donc avec des forces insuffisantes, des équipages incomplets qu'Antonius cingla vers la Crète, n'ayant aucun doute sur le succès. Le résultat fut une défaite complète sur mer, une des plus piteuses que les Romains aient essuyées. Le préteur lui-même fut pris et conduit en Crète; il y mourut bientôt après, non sans avoir signé une paix honteuse avec ses vainqueurs. C'était la digne clôture de sa carrière; il en avait fait assez pour gagner le surnom dérisoire de Creticas, qui le distingue des autres membres de la famille des Antonius ^^^K

Paul FOUCART.

<») Fiorus, III, 8. — <*> Livius, Epit., 97. — Diod. Sic, XL. 1. — Appian., SîciV., 6.

582 GEORGES LAFAYE.

LA THÉBÀÏDE DE STAGE

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