‹ Journal des savants (volume 4)Chapitre 34 sur 53 · V. COUSIN · texte numérisé non relu

V. COUSIN

Histoire comparée des systèmes de pH!wsopH!E,par M. Degérando : deuxième édition , revue , corrigée et augmentée. A Paris, 1823 , 4 vol. in-8f

L*OUVRAGS que nous annonçons est une preuve, entre pfusieurs autres , des changemens et des progrès qui se sont opérés depuis vingt ans dans Tétat de la philosophie parmi nous. A Tépoque où V Histoire iomparit des $y sternes de philosophie parut pour la première fois,domiroit une doctrine exclusive qui, mesurant sur elle toutes les doctrines antérieures, ne leur laissoît guère que Thonneur a>st'Z médiocre davoir approché plus ou moins délie, d'avoir entrevu et préparé plus ou moins ce dernier tenue des progrès et de la sagesse de Ihumanité, La philosophie de Condillac étoit alors comme le lit de Procusie, sur Irqutl fe dogmaiisnie du jour éiendoit les plus nobles production! de Tesprit humain, les raccourcissant et les alongeant, les proscrivant WL les admirant ^ son gré* Or, comme on n'est pas très -curieux dt

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connoîrre et cTérudier sérieusement ce que Von dédaigne, et que tous les systèmes p!irlo>ophiques, h commencer par celui de Platon et à finir par celui de Leibnirt, éïoient bien peu de chose pour qui se trouvoH en possesÂToti du sy^^tème de la sen^aiion tran.sforméei on étoit peu tenté de !» enfoncer dans les recherchas épineuses de rhiî»toire, pour nen tirer que des rêveries stéri! s, et lerudiUon philosophique étoit presque abandonnée. L*Hiitoire con^parée des systèmes de philosophie fut donc» en 1 Sc4 un ouvrage d'un genre nouveau, et qui se distingua honorablement de toutes les produciîons d'alors, par la nature même du sufet, Pérendue des recherches et la modération des jugemens. Mais, tout en cherchant à reconnoître le mérite de Fouvrage de M. Degérando, nous ne pouvons aller jusqu'à dire qu'il fût étranger au temps où il parut, et ne participât d^aucun de ses défauts. Vingt ans s étant écoulés depuis cette époque, un autre livre étoit donc devenu néces* saire pour un autre temps: Tesnoiable écrivain le sentit fui-:nême, et une édiîjon nouvelle de THisioire comparée des systèmes de philc sophre \itnt satisfaire les besoins nouveaux- Et ce n*esi pas à tort quelle s'annonce comme augmentée» revue et corrigée. En effet, la preniière éditiun se bornoit h ir^is volumes; un voiinne et dt^mi lui avoit suffi pour embrasser Tcxposîtion complè e de toutes les tentatives de Tesprit humain, depuis les plus foîbles commencemens de id philosof^hie jusqu'à la fin du xvui/ siècle; le reste de louvrage étoit consacré à les juger. La >econde édition a déjà qunire volufnesi et n'est pai même arrivée à la m itié de la tâche que toutes les deux s'étoîent imposée : rexpo^iiion des sysièmes n'y va pnini encore Jusqu'au renouvellement des lettres et de la phi)o*o|>hie dans TÊurope moderne. Platon, qui avoit obtenu à grand'peine quelques pages de Thi^orien de 1804, e>t aujourd'hui examiné avec retendue et le scrupule que réclame une pareille gloire. Les nouveaux Fbtoniciens , mentionnés d abord si iégèretnent, rempiissent ici presque un volume. Les pères de ['Eglise, dont plusieurs ont tant honoré la raison humaine, sont vengés d*un oubli ijijuste, et des recherches ingénieuses et savantes ont fécondé et animé ju>qu*aux déserts de la scolasrique. M* Degérando paroît s'être convaincu qu'à toutes les époques de >on existence, ihumaiifté ne s'est [loint manqué U elie-mèn*e. Enfin, la manière de présenter et d apprécier les systèmes et le?» hommes, a beaucoup gagné en impartialité et en élévaiion , et un .sj^iritualisme un peu vague encore a succédé au Condillacisme indécis de la prettiière édifion.

Après nous être plus à faire h l'éloge une part méritée , nous sera-t- il permis d'en faire une aus^i à une criti [ue bienveillante î Nuus

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serait* il permis de regrerter qu'au milieu des heureux changemefïJ qui distinguent bi avaniageuseinent celle seconde édition , ti ^ui»r le fond et pour la forme , le plan primiijf de Tou^Yage et la mèihode générale de la première soient re^rés les mêmes î Ce plan ion>iste à diviser Touvrage en deux parties, dtsrinées Tune à exposer le!» faits, Tauire à les a])précier; celle-ci toute narrative, celle-là dogmatique et systématique* L'auteur ne s'est pas lui-même eniièrement dissimulé les inconvéniens et les difficultés de cette division, la sécht-resse à laquelle elle condannie chaque partie , î»i 1 on traite ^évéremenl chaque partie dans le point de vue exclusif qui lui est propre, ou, pour peu que fon fléchisse, comme il est pre>que inévitable, les lépéiitions et les doubles einplois que cette division entratise* Nous avoutron:» qu'il nous eût paru plus naturel d*unrr, avec tous lei> historiens de la philosophie, ce qui ne peut être séparé que par une sorfe de violtnce faite à rintelligencc humaine, laquelle examine, conçoit et juge en même temps par des opérations distinctes sans doute , mais parallèles et simulianées. On ne fait point à [expérience et à la criiiqtje une part exclusive: isolées, elles languissent et deviennent stériles»; elltrs ne sont fécondes que l'une par fauire , et lune avtc fautre.

Nous avouerons qu1l nous est également impossible d'approuver la méthode dVxposinon que Tauteur a ^uivie , ou dti moins qu*il l'est proposé de suivre. Justement frappé de la confusion qui règne trop souvent dans lexpositton d'un système entier , pour éclairer SCS lecteurs et laïs^er dan^ Ftsjjrit un résultat net et prtrcis , Fauteur s*est proposé de prendre pour sujet de ses recherches une seule question , mais une question principale dont la s^Jution influât puissamment sur celle des autres questions et dominai le système entier, de telle sorte que la n^anière de résoudre celle question fbndamentafe servît à caractériser successivement tous tes systèmer, toutes les écoles, toutes les époques, à rendre compte de leurs diifércnces et de leurs ressemblai ces, et h. mesurer leur valeur relative; et comme, à toute époque, la question qui loccupe paroît toujours h question fondanieniaie, et qu'en iyo4 on soccupoit sur-tout de lorigine et du principe des connoissances huï?utnes, c'est celte question particulière que AL Degérando a choisie pour la question fondameniafe sur laquelle roule Thistoire entière de la philosophie* Assurément I idée est ingeniiuse, et en apf^aience elle simpline toute I histoire; mais nous douions quen réalité elle tienne tout ce qu'elle promet. Sans re^herthtr ici s'il ny a pas de question plus fondamental» que celle du principe des connoissances Imm aines, sans rechercher w

une note de quelques lignes f 1 ) détermine avec assez de précision ce qu'il faut eniendre par le mot principe, ni si, en traduisant, comme ie veut M. Degérandû dans cette noie. le mol de principes en ctlui de vérités premières. la question ne change pas un peu de face et ne perd pas en sVtendant fes avantages de iiinpiicité qui fa recomniatidoîtnt d abord; en écartant toutes ces considérations sur lesquelles il seroit possilile d'insisier, nous doutons encore que le choix d'wne seule quesîion ]>rise pour mesure unique de tous les systèmes, soit une bonne méthode historique, c*est-îi-dire , une méthode qui tende k reproduire les systèmes tels qu'ils ont été réellement, et h les re[)résenter soi% /es coulturs et avec le caractère qu'ils ont eus dans l'esprit de leurs auteurs , dans ffur époque et dans la marche générale de Thumanité. La question choi^îe par Thistorien, quelle soit fondamentale ou non en réalité, n'ayant pu parofire telle à tous les philosophes de tous les siècles, et n occupant pas toujours le prei ler plan d'un système, w vous voulez absolument lui donner la place que vous lui attribuez de votre propre autorité, il faut nécessairement déranger les proportions et l'ordonnance réelle d'un syt^ième, pour leur substituer une ordonnance factice qui présente les idées , non sous le point de vue de Tauteur , mais sous celui de Thistorien. Etendez cette substitution à un petit nombre de sy>tèmes et d'époques , vous bouleverse»

I histoire, vous en dénaturez totaletnent la physionomie véritable»

II n*est pas impossible qu'il en résulte quelque instruction philosophique , mais i instruction historique périt toute entière , et la vraie instruction historique, cotT!n>e lart véritable de l'historien, consiste dans l'intelligence approfondie du passé .tel qu'il a plu à la providence de le fairtr. D'ailleurs cette décomposition et cette recomposition de l'histoire, cet arrangement artificiel , là où règne déjà un ordre admirable , cette espèce de gageure de la méthode contre les données réelles est si difficile à souîenir, pour peu qu'elle dure , qu'on pourroit assurer d'avance que la méthode la plus obstinée la perdra, et que fa force toute puissante de la vérité, faisant oublier à l'historien son [ïlan primiiif, IVntraînera à une exposition plus naturelle , plus franche et plus large : cest ce qui est arrivé h M. Degérando. Après avoir établi très- méthodiquement que , sur chaque école, sur chaque système, il recherchera d'abord qi elfe est la solution de ce système et de cette école, relativement au principe des connoissance:> humaines, pour passer ensuite aux questions secondaires qui se rattachent à celle-là, et de

(t) Tome 1,", Intrçduciion, p. xvii}.

celles-ci successivement à toutes les autres, de manière à épuiser système entrer; à peine a-i-il ainsi parcouru une foible partie de si carrière, qu'if oublie Falfure étroite et gênée qu'i[ s'étoit im)îo&ée, pour prendre celfe que fes choses lui donnent deHes-mémes, Nous citerons comme exempte l*exposition de la doctrine de Zenon, au troii.ième volitine, et celte de la doctri»ie de S. Augustin, au quatrième; tabteaux si peu faits sur le modèle indiqué dans rintrt>ductioiî, que nous oserions porter (e défi à quiconque tes verroii indépendamment du reste, de deviner psr-Ià te plan et la méthode générale que s'est proposés faureur* II y a hîen dautres systèmes dans texposition desquels se retrouve fa même inconséquence, où la queî>tion du principe des connoissances humaines est confondue avec les autres questions, quelquefois même négligée. Ces disparates sont très-fréquentes dans ['Histoire coin|)arér dvs systèmes de philosophie; et en vérité, nous serions tentés dVn féliciter Tauteur et le public; car que Ton juge combien seroii uniforme dans sa marche et fatigante dans son uniformité , une hîsroîre complète de la philosophie depuis l'origine iusqu*à nos jours , ou I hisîorieti , faisant comparoîire devant lui tous les systèmes , les interro^eruit comme du haut d'un tribunal, et au litu de [es laisser paritr eux-mêmes avec vérité et indét>endance, leur feroii toujours et à tous la même question, daos les mêmes termes , et les contraindroit de ne répondre que sur celle-là. Nous ne crnîgnans donc pas de conclure qu'en générjf la méthode adoptée par AL Degérnndo est trop ariihcielle pour être bonne, qu'il est à-peu-près impossible de la Siii re à la rigueur pendant long-temps , que lui-même ne la pas suivie , et qu un ne peut trop lui en faire un reproche. Kv, reste , ce défaut, assez grave selon nous, est un des liens qui rattachent encore fa seconde édiîion de rHi:.toire comparée des systèmes de philosophie à la prfmifre, h Têpoque uù Cftie première édition parut et à la philosophie de cette époque. La philosophie de Cundilfac, qui, dans la théorie, muiiloit lesprit humain pour l'expliquer plus aisétnent, devoit, en histoire, mutiler tes systèmes pour en retidre compte ; elle ne pouvoil pas plus accepter l'histaire toute entière quelle n'avoit accepté IVvprit humaiii tout entier; tout systéuie exclusif est condamné h être artificiel- Heureusetneut * deiîuis i Ho4 ♦ une philosophie plus libre a cotnmencé^ émanciper l'histoire* et ff:i'w chaque jour la route ï une reprcsenliitivin du passé plus complète à-lu fois, plus naïve et plus grande, Uepuis qu'on a rendu à Tame humaine toutes ses facultés, elle est devenue on dtvîrTîdra capaf»(e d enfrer en rapport et d sytnpathiser avec tous les dévelap|)emens de lame humaine dans le cours des Mécles,

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avec toutes ler^sîtmiions de l'hunijanité , avec tous les mouvemens de riiiiioiret soit philoso[>h!que, soit morale, soir liitératre ; car tous ces raourcmens ne sont et ne peuvent èire que des inanifestaiîoos riches et variées de toutes les parties de la nature humaine. La, gloire de la véritable philosophie est d'accepter la nature humaine telle quelle est, et de la recueillir toute entière; celle de rhîsioîre est den reproduire les résultats, et tous les résultais, avec cette impartialité supérieure qui accompagne fa force.

Après avoir rendu compte du plan, de la méthode et de l'esprit général de l'ouvrage de M, Degérando, il reste à fexaminer en détail dans le développement successif de l'histoire de la philosophie. Je la divise en cinq grandes périodes : la première ^ qui embrasse les tentatives les plu^ foibles de la philosophie naissante jusqu'à Socrate; la seconde t quî s'étend de Socrate jusqu'à la iranslarion de la philosophie grecque en Egypte et à Rome; la (roisùme, de Fécole d'Alexandrie à la chute de l'empire d occident; la quatrième, de la chute de Fempire d'occident au renouvellement des lettres; la cinquième et la dernière, du renouvellement des lettres jusqu'à la fin du XVJn/ siècle. Les volumes pui^liés jusqu'ici arrivent à peine jusqu'au renouvellement des lettres , et n'embrassent que les quatre premières périodes. Nous les parcourrons successivement dans un second article,

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