PREMIER ARTICLE
Considérations cÈNèRALES sur la minéralogie,
L'ÉTUDE approfondie des corps organiques qui constituent la plus grande partie de la masse du globe terrestre , a donné naissance à deux branches de connoissances , la minéralogie et la géognosic ou gro/ogic, La minéralogie cherche à rainener à des types bien caractérisés ies diverses sortes de substances inorganiques qui constituent les montagnes, les terres et les eaux ; en un mot, son objet est de réunir dans une nrème espèce tous les échantillons de ces substances qui ont un certain nombre de caractères essentiels communs. La géologie étudie hi espèces mioéralogiques en place, formant des couches, des terrains, des montagnes; elle examine la manière dont elles sont (iîsiribuécs dans réconomie de notre globe , la proportion respective de ieurs masses, le mode de leur agrégation, et sur -tout Tordre de leur superposition, d'après lequel elle déduit les époques relatives de leur formation.
Pour réduire à des types tous les échantillons des minéraux que nous offre la nature > il est indispensable d'étudier les propriétés de ceux-cr: plus on en aura déterminé, et moins on courra le risque de s'égarer dans rétablissement des espèces. Les premiers groupes de minéraux que I on a considérés comme des types . des espèces, ont été formés d'après la considération de quelques caractères extérieurs communs, tels que la forme, la couleur, la ductilité, la fragilité; mais des corps extrêmement diflerens pouvant se ressembler par une propriété, on a dû faire des rapprochemens étranges toutes les fois qu*on a fermé les yeux sur les différences de ces corps pour n apercevoir que ce quils ont de semblable. Pour n'en citer qu'uji exemple . nous rappellerons que Linnxus, doué à un degré si éminent du génie qui distingue en espèces et en genres les individus du règne végétal et du règne animal, a rangé le diamant à côté de falun, parce que l'un et lautre ont ta forme dVn octaèdre; et ce rapprochement lui
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sembloit d autant plus naturel qu'il éloit fondé sur la forme cristalline f caractère que Linnxus considéroil dqà comme éiant du premie^ ordre, d'après ce uct $î fin qui Ta mis à la tête des naturaliste, du dernier siècle. Que faJIoii-il donc pour évîier ce rapprochement' Avoir des connoissances plus approfondies de la structure, des criuau^c et de la composition cliimique des substances minérales. Mais ces connoissances exjgeoient Tapplication de la géamdtrie à la structure des cristaux, et les découvertes qui ont illustré les Bergman, [es Scheefe t les Klaproih , les Proust , les Vauquelin , les Berzelîus» Linnœus est donc bien excusable d'avoir fait un rapjirochement qui nous paroit aujourd'hui si étrange : car il lui étoit impossible d apercevoir ce qu'if a de répréhensible ; et si nous avons rappelé une erreur de ce grand homme, c'est que nous ne pouvions ci:er un nom plus imposant que le sien pour dénjontrer la nécessité de consulter un ensemble de caractères raisonnes, avant d'établir la distinction des espèces minérates.
Si la chimie eût fait rentrer toutes les substances inorganiques indîsiîiic* tement dans des espèces aussi faciles à définir par la composition que le sont les sulfates de barj-ie^ de chaux, de soude, le chlorure de sodium, &c, 6tc*, les minéraux n*auroieiit point été étudiés par les naturalistes autrement que sous le point de vue ou la géologie les considère; ils auroient eu le sort commun des corps que le chimiste étudie ,comme des espèces ; la science appelée miniralogie n existeroit pas, et la cristallographie ne devroît pas son origine à la nécessité que des naturalistes auroient sentie de connoître les lois auxquelles la structure des cristaux est soumise pour établir les espèces minérales d'une manière rationnelle* C'est donc parce qu'il y avoir un gfand nombre de minéraux que la chimie seule ne pouvoit définir îi l'époque oîi elle en circonscrivoit d'autres en espèces bien déterminées, que des naturalistes ont cherché dans lapplication de la géométrie, de la physique er même de la chimie , mais en envisageant cette science sous de nouveaux rapports , des moyens de fonder les espèces minérales, La difiioilté d'arriver à ce but a été cause que les sciences en apparence les plus diverses, les mathématiques, la physique et la chimie , ont concouru à créer la minéralogie* Ce concours nous explique la nécessité de connoiire au moins les élémens des sciences que nous venons de nommer t si Ton veut approfondir celle qui leur doit $t% bases fondamentales ; et plus tard il nous expliquera pourquoi fauteur d*un traité de minéralogie , qui veut développer d une manière continue et dans tout leur ensemble les principes sur lesquels cette science repose.
est obligé de commencer par ce qiiïl y a de plus difficile dans Pétude des substances minérales.
La minéralogie se compose essentiellement de deux parties irèsdîstinctes ; la première considère rétablissement, la détermination, ott fa circonscription de Tespèce et de ses variétés ; et la seconde cherche à coordonner les diverses espèces minérales en genres, familles, ordres et classes. C'est à celte partie que se rattache la ques;ion de savoir s'il existe pour les minéraux une méthode naturelle* comme il en existe une pour les êtres organisés. Avant d'examiner louvrage de M* Beitdanti nous présenterons quelques considérations refatives à chacune des deux parties dans lesquelles nous venons de diviser fa minéralogie; nous espérons que nos lecteurs trouveront dans ces considérations des moyens d'apprécier exactement Texamen que nous ferons du Traité de minéralogie de M. Beudant , dans deux nouveaux articles.
L'^ Partie. Cûnsiderations relances a la détermination de Cespice
it de ses unités,
Les idées principales comprises dans le mot esphe , appliqué aux corps qui ressonisseot à fa minéralogie et à la chimie, sont au nombre de quatre : elfes se rapportent , i ."* à la nature des principes qui constituent ces corps ; 2/ à feur proportion respective dans ies corps composés, 3." à leur arrangement; 4-° ^ Tindividu représentant l'espèce,
( A et B )• Nature et proportion des éliimns.
Les notions de lespèce, qui se rapportent à la nature de ses principes et à leur proportion, si l'espèce n'est pas un corps simple, sont, dans l'état actuel de (a chimie, fiiciles à déterminer; elfes doivent précéder les autres notions. L'étude des espèces minérales, envisagée sous ces deux rapports, a conduit à ces résultats; e'est que des corps composés d^élémens différens ou des mimes élémens unis en des proportions différentes et définies , sont toujours distincts par leurs propriétés , et doivent cpnséquemmeni constituer des espèces différentes.
( C et D ). Arrangeminl des élémens et individu minérahgiqut.
Les notions de l'espèce, qui se rapportent à Tarrangement des étémens , est bien pfus difficile ^ acquérir aujourd'hui que h% précédentes. Celles-là se composent d'observations si diverses, que, pour apercevoir le lien qui !ç$ unit^ il faut entrer dans quelques détails*
La structure intiine des corps nous est complètement inconnue; les observations crisiallographiques , rfaccord avec les découvertes les plus récentes sur les lois des proportions définies , ont conduit presque tons les physiciens et les chimistes à adopter le système atomistique ^ parce qu en effet les observations que Ion a faites rehiivenieni à la siruciure des cristaux, et les résuliais qui se déduisent de la composition définie des corps» ne semblent pas devoir s'énoncer en termes plus simples qu'ils ne s'énoncent lorsqu'on admet que les corps sont formés d'atomes ou de molécules invariables^ dans leur forme et dans leurs autres propriétés. Mais, pour ne point s'égarer, pour ne pas encourir le reproche de réaliser des absiraclions, il ne faut pas dissimuler que nous sommes obligés de supposer les atomes d*une division si grande qu*iis échappent à nos sens v conséqueinmenc nous reconnoissons, y^f 77^/// ne pouvons étudier leur mrangtmcnt qui dans des masses qui sont déjà des réunions d* atomes. Il esl évident que les masses régulières sont spécialement propres à cette éïude, parce que les formes symétriques qu elles aflecctriit prouvent que les particules se sont réunies suivant des lois que lobservation a reconnues. Par exemple, on sait que les angles des cristaux d'une même variété d'espèce sont conslans dans tous les échantillons de celte variété ; on ramène à une forme unique une multitude de cristaux divers que l'analyse chimique apprend avoir une composition identique quant à la nature et à la proportion de leurs élémtns ; et ce qui rend encore Fétude des fonnes cristallines imporiante , c*est qu'on admet généralement que tous les corps sont susccpiiblei de cristalliser dans des circonstances favorables.
Les connoissunces que la chimie fournît par rapport à l'arrangement des élémens, ne concernent que les corps composés dont les cicmens sont en de telles proporiions, qu'ils représentent des composés pfus simples que ceux qu'ils consliluenl, Ain^t, le marbre de Carrare le plus pur e^t formé d*oxîgène de carhne et du métal appelé calcium ; i analyse a appris que ces éîémeiis sont unis en des proportions telle* ♦ que l'oxigènt?, partage entre le carbone et le caldam , représente exactement de ratide carbonique et de la chaux % en outre, lëtude des ]>ropriués chimiques du marbre conduit ^ considérer ces deux composés, l'acide carbonique et la chaux, comme le constituant immé* diaiement; c'est cette conclusion que h nomenclature a exprimée en 1 ajjpelant carbonate de chaux ou chaux carbonaîce.
Voilà un exemple de h manière dont la chimie procède, quant à l'arrangement des élémens: mais il çst viiible quelle ne le fait que
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jeo JOURNAL DES SAVANS,
pour fes corps composés; qu'en conséquence elfe ne concourt paKI' cette déiermination avec ia cristallographie lorsqu'il s'agit de corps simples*
Sr nous cherchons maintenant la masse la plus simpfe par rapport ati nombre de ses atomes, qui constitue l'individu représeotant l'espèce, nous ne trouverons que des agrégations dmdtvidus et non un seul : tels sont les cristaux tes plus ténus que nous puissions observer; aucun d*eux ne peut être considéré comme Tindividu mineralogique ou la particule représentant Tespèce à laquelle il appartient.
La description d une espèce est Ténoncé de ses propriétés ; mais comme tl n'en existe pas une seule dont nous connoissions toutes les propriétés, il y a un choix à faire parmi celles-ci, lorsqu'on veut étudier 1 espèce pour fa décrire ensuite. La science seroit parfaite, si, coiinoîssant les atomes en forme, en nature , en proportions et en arrangement , on pouvoit déduire de ces données toutes les propriétés des composés que ces atomes sont susceptibles de former. Malheureusement nous n'en sommes pas fît ; presque toujours nous sommes bornés à constater des propriétés en cherchant celles qui sont essentielles à Tespèce : il n*en existe qu'un très-petit nombre qui , étant connues , en font connoître nécessairement d'autres.
IL* Partie, Considiratms relatives à la coardinathn des espèces
minérales^
Une classification repose sur les analogies et les différences que présentent des objets que l'on veut ranger suivant un certain ordre, sort pour fes rappeler plus aisément ù notre mémoire , soit que nous voulions en transmelire la connoissance aux autres. La nécessité d'une classification pour étudier les diverses espèces de plantes et d'animaux est évidente, quand on considère le nombre de ces espèces; il est tel, que l'homme qui seroit doué au plus haut degré de la faculté de les distinguer et de la mémoire la plus heureuse pour retenir les traits qui caractérisent chacune d*elles en particitlîer , commettroit bien des erreurs ou s'arrêteroit tout court s'il n'appeloit pas une méthode à son secours , toutes les fois qu'il s'agiroit de désigner ces espèces par leur nom, et de les coordonn<?r fes unes à fégard des autres; plus les espèces qu'on réunira en un genre auront de ressemblance, plus fes genres dont on fera une famille auront d'analogies, plus les familles dont on composera un ordre en auront entre elfes , et ainsi de suite pour les ordres qu on groupera en classes , pour les classes qu'on réunira en embranchemens, &c. ; et plus Tesprii d«
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■celu] qui aura étudié les espèces ainsi groupées aura de facilité, soit qu'il veuille saisir les rapports des espèces qu'il verra pour la première fois avec celles qu*îl connaît , soit qu'il veuille se rappeler les caractères d*une es|>èce qu'il aura perdue de vue, et retrouver fa place qu'elle occupe dans la méihcMJe. On voit donc que la nécessité a fait imaginer les méthodes en histoire naturelle , et que la philosophie de cette science a conduit aux méthodes naturelles, c*est*à*dire , aux classifications fondées sur Fensemble des caractères les plus essea* tieit, des êtres.
La méthode naturelle a été appliquée d*abord au règne végétal , puis à l'ensemble des groupes de tout ordre du règne animal, c*est*àdire > aux règnes qui présentent exclusivement à Tobservation , des individus représentant ifes espèces touus faifes. Mais la méthode naturelle a donné des résultats differens pour les deux règnes.
Dans le règne végétal, elle a conduit à établir des familles plus ou moins naturelles, c'est-à-dire que , dans celles qui le sont au plus haut degré, il suffit d'avoir vu une espèce pour qu'on reconnoisse toutes les espèces de cette famille qu'on pourroit rencontrer: mais, il faut lavouer, lorsqu'on veut coordonner ces familles entre elles, les rapprochemens auxquels on est conduit reposent bien souvent stir des caractères artificiels ; et parmi les familles qui sont comprises dans les monocotylédones et les dicotylédones, il est impossible de les échelonner de manière que les unes puissent être considérées comme étant douées d'ime organisation plus simpie que les autres.
Dans le règne animal, la méthode naturelle conduit k des résultats bien plus satisfaisans. Outre la possibilité d'établir des genres- et des fatnilles , fondés sur des ressemblances aussi grandes que celles que présentent des genres et des ftniilles de végétaux , nous avons en outre des moyens d'échelonner, je ne dis pas les familles , mais les groupes plus élevés, tels que les classes. Que Ton prenne pour point de départ les mammifères, dont l'organisa tien est la plus complète , et celle que nous pouvons le mieux apprécier par les rapports nombreux qu'elle a avec la nôtre, on établira une échelle descendante d'organisation dans les autres classes d'animaux , dont les échelons seront , à de légères exceptions près ^ placés dans le même ordre par tous les naturalistes. Maïs si Ton veut échelonner les ordres d*une même classe , et sur-tout les familles d'un même ordre, en commençant toujours par les groupes dont forganiF^iion est la plus élevée, les difficultés augmenteront , et conséqoemment il ne régnera pas le même accord que pour la subordination des classes.
î;i journal des SAVANS,
Enfin le zoologiste a le grand avantage sur le boiaubte, de tirer des caractères excellens de la distinction des iii>su5 composant les organes > ainsi que des fonctions que ces organes exercent dans réconomie animale; et (accord qui règne en général entre les caractères purement zoologiques et ceux qui sont fournis par I anaioinie et la physiologie comparées , dojine au zoologiste une assurance que le botaniste n'a point eue |usqu']ci ; car les secours que 1 anatpmie et la physiologie végétale ont fournis à la méthod^iatu relie sont d'une foible importance ; bien entendu que nous reWreignons lanatoniie végétafe à la diâtînction des tissus ; nous n'y comprenons donc pas la distinction des parties qui s'offrent immédiaieinent i lobservaiion , et qui sont elles-mêmes composées de panics trèsdistrpcte$.
Si nous portons nos regards sur les minéraux, nous voyons qu'iL diffèrent en cela des végétaux et des animaux, qu'ils ne présentent point îjnmédiatement à lobservaiion des tsphts toutes falus ; c'est ce qui explique les différences extrêmes que Ton trouve entre les espèces des premiers minéralogistes et les espèces des minéralogistes modernes. D*un autre côté, le nombre des espèces minérales infiniment plus limité que celpi des espèces végétales et animales, a rendu une méthode propre à les reconnoître, moins nécessaire que ce'le qui a présidé aux classemens des espèces des êtres organisés; enfin la nécessité où 5» 'est trouvé te minéralogiste de consulter le chimiste pour rétablissement de ses espèces et pour les grouper suivant [analogie de leur composîiion , analogie que le ininéraîogisie ne pouvoit deviner d'après l'étude Aes. caractères extérieurs , nous paroît expliquer pourquoi , jasqu*b M. Beudant, ^ucun naturaliste n'a appliqué la méthode naîurie|le à la coordination des espèces minérales,
E, CHEVREUL
NOUVELLES LITTÉRAIRES