‹ Journal des savants (volume 5)Chapitre 36 sur 79 · AOÛT · texte numérisé non relu

AOÛT

Ls COMMERCE ET LîNDVSTBtE d*après ks pcintares antiques. {Otto Jahn, Ueber Darstellungen des Handwerks and Handelsverkehrs auf antiken Wandgemàlden.) Leipzig» 1868, grand in-8° avec six planches-

On a pu rechercher successivement sur les bas-reliefs, sur les pierres gravées, sur les vases peints, h représentation» très -incomplète du reste, c est-à-dire très-siniplifiée, de certaines industries de l'antiquité. Le petit nombre des figures ou rexigirité du cadre ne permettaient que des indications sommaires plus propres à exciter la curiositc^ des modernes qu'à les instruire. La peinture, au contraire, peut retracer des scènes, embrasser une opération dans son ensemble, en faire sentir tous les détails : il semblait que les murs de Pompëi, couverts de peintures décoratives, devaient nous offrir en abondance des sujets tirés des hribiltides, de la vie, du commerce, de Factivité familière d'une cité- Mal heureusement les peintres qui ont décoré Pompéi et Herculanum sont restés fidèles aux traditions : ils ont emprunté leurs idées à la mythologie, leurs modèles à la Grèce, et reproduit sans cesse la légende d'Acléon, de Thésée» d'Europe, de Persée, de Narcisse, d'Hermaphrodite» etc., de sorte que ies découvertes récentes ajoutent bien peu. dans ce genre, k ce que nous savions déjà.

Quand les écoles grecques inclinèrent vers la décadence, le besoin de nouveauté porta cependant plusieurs artistes vers la peinture que

les modernes appellent la peintare de genre^. On se moquait d'eux ; on les appelait /)m/r^5 de bagatelles et peintres de haillons^; mais leurs œuvres étaient recherchées. Piréicus se fit un nom par ses boutiques de barbiers, de tailleurs; Ântiphiius peignit un esclave soufflant le feu et une fabrique de laine; Philiscus, un atelier de peintre; Simus, Tusine d'un foulon. Il était donc naturel de supposer que les décorateurs de Pompéi auraient imité aussi un genre qui s'accommodait si bien à Tornement des petites maisons et surtout des boutiques de Pompéi. Il n en est rien , car ce n'est que par exception qu'on a pu recueillir à Pompéi des représentations de la vie réelle. C'est un regret pour nous, qui trouverions dans l'abandon pittoresque des anciens des renseignements plus précieux que dans la reproduction perpétuelle des dieux , des héros et des nymphes.

M. Otto Jahn, sitôt enlevé à la science, a réuni et décrit, dans un mémoire de cinquante pages, lu d'abord à l'Académie de Dresde, tout ce que nous possédons dans ce genre. Le document le plus important est une série de petits tableaux qui font voir les citoyens d'une ville trafiquant ou travaillant en plein forum, je veux dire en plein marché. Il y a plus d'un siècle (le a5 mai lySS) que ces peintures ont été découvertes et publiées par l'Académie d'Herculanum, sans qu'elles aient obtenu l'attention quelles méritent. Elles sont, en effet, exécutées d'une main si rapide, si négligente, que, même dans le musée de Naples, où elles sont aujourd'hui, elles arrêtent à peine le regard du visiteur. Toutefois, à travers ce barbouillage, il faut démêler tout ce qu'il y a de vif, de réel, de spirituel.

On reconnaît d'abord l'architecture d'un forum ; on pense même au forum de Pompéi, malgré la différence des chapiteaux, qui sont corinthiens , tandis que ceux du forum de Pompéi sont doriques. L'artiste a pu évidemment varier les détails selon sa fantaisie, changer les chapiteaux, ajouter des guirlandes de feuillage; mais les piédestaux placés en avant des colonnes, les statues équestres, le second étage de colonnes superposé au premier portique^, les maisons indiquées à l'arrière-plan , d'autres particularités qui rappellent Pompéi, notamment la situation dé l'école ouvrant sur le forum , donnent quelque vraisemblance à cette supposition.

La première scène montre deux marchands d'étoffes. L'un fait tâter le moelleux d'tm tissu violet à deux acheteuses assises sur un banc,

* Voyez, sur la peinture de genre, le mémoire de M. Gebhardt, ancien membre de fécole d'Athènes. — * Pùmôypa^i, ^itap&ypa^ou — * PI. III, fig. 5.

COMMERCE ET LINBUSTRIE.

el derrière lesquelles une esclave se tient debout; Tautre écoule les plaintes d'une femme, accompagnée de spn amie; il lui prouve sans doute que le manteau, échancré par le cou, quelle lui a acheté la veille, est excellent et lui sied mieux quelle ne le croit.

Plus loin, un cordonnier essaye des chaussures a un personnage coiQ'é d'une barrette qui rappelle singulièrement la renaissance. Le cordonnier est agenouillé devant son client; dans le fond, des chaussures sont suspendues au mur, et un autre cordonnier semble appeler les passants ou les arrêter en leur vantant sa marchandise.

Un autre tableau représente un cordonnier pour femme et pour enfants- L'honorable commerçant est debout; après avoir pris mesure avec une baguette, il apporte un brodequin à quatre Pompéiennes assises. dont lune tient un petit enfant sur ses genoux. Deux sont vêtues à la grecque; les deux autres, peut-être leurs esclaves, ont une tunique collante , comme !a Minerve trouvée à Olympie , vieux costume des Osques, emprunté aux Doriens. De petites paires de souliers sont figurées çà et là sur le fond, avec une négligence qui ne permet de chercher aucun détail de fabrication, La composition de cette petite scène est charmante, Texécution atroce et mérite h peine le nom à'ébauche.

La chaussure est si exactement interprétée par la sculpture antique, quil nest point besoin de la décrire. Une autre peinture de Pompéi nous montre deux petits génies exerçant le métier de cordonniers ^ L'un tient une forme, lautre prépare le cuir quils doivent adapter sur la forme. Sur une planche, soutenue par deux consoles de bois semblables à celles que Ton fabrique encore aujourd'hui, et dans un armoire, dont les deux battants sont ouverts, on voit des brodequins, disposés par paires; ils sont faits de manière à couvrir la cheville, sans être lacés, par fétranglement même de leur forme. Un petit vase et un bassin contiennent la couleur qui sert à lustrer le cuir.

Du rejste, des chaussures véritables ont été trouvées dans des tombeaux romains, en Angleterre^, en Hollande^, en Allemagne^; elles sont en veau ou en cuir couleur de pourpre, comme les babouches des Orientaux, les unes travaillées avec soin, d'autres garnies de clous. Je reviens au marché et au peintre de Pompéi. A côté du cordonnier, il a représenté un vieux marchand, à la tête chauve, assis auprès d*une table : cette table est couverte d mstroaients et de petits objets qui res-

* AtttichM di Ercolam,l, 3ri,p, i85; Overbeck, Pompéi, Il , p. igg; Otto Jalin, pL VL fi g» 1. — ' Otto Jahn, p. la, — * Jannseo, Musée de Leyde, p. i54, pLlLlU etlV. — *Otto Jahn, p. i3.

semblent a ce que nous appelons de la quincaillerie. Des esclaves, parlant au bras des paniers, ont Tair de marchander. Dans le fond du lableau, des citoyens, adoss<^s aux colonnes du portique, regardent, causent, réfléchissent. Si les objets vendus parle (juincaillicr, pinces, ciseaux, épingles à cheveux, fibules, ne sont pas très-clairement indiques, il n'en est pas de raème des vases que vend le chaudronnier, son voisin. On reconnaît les vases de cuivre qui remplissent le musée de Naples et que les fouilles découvrent dans toutes les maisons de Pompéi. Ces vases sont posés à terre, sur la place publique : le marchand en lient un et le frappe avec une baguette pour montrer à un acheteur, qui tient pr la main un enfant, combien le métal est sonore, bien battu, exempt de fissure. Les Arabes ne s*y prennent point aulremeiit pour acheter ou vendre leurs vases de métal , qui ressemblent encore singulièrement aux vases antiques et par leur forme et par leur destination.

C'est encore en Orient que nous reportent le boulanger, assis à la turque sur son comptoir, et le marchand de boissons chaudes, dont la marmite bout en plein air sur un brazero, tandis qu'il y plonge le vase qu un acheteur prend avec précaution au bout d une longue piîicc. Les peintures de Pompéi et d^Herculanuni ont plusieurs fois reproduit le sujet du boulanger avec ses variantes : la plus intéressante est celle qui nous fait voir le marchand assis, comme je le disais tout à rheure, an milieu de tous ses pains *. Les pains sont ronds, divisés par dix rayons en dix côtés qui se séparent aisément sous la main ; tels sont encore exactement aujouidliui les pains qu on fait a Naples et dans le sud de l'Italie, M. Fiorelli a trouvé dans un four de Pompéi, il y a quelques années, quatre-vingts pains carbonisés qui ne diflèrent en rien de ceux que je viens de décrire.

Enfin, pour compléter ce tableau du marché, fartiste n'a oublié ni le mulet réralcltrani chargé d'un bât, qui semble fait d'hier, ni le chariot à roues pleines, taillées dans un morceau massif, comme les roues des chariots quon voit encore en Troade et dans l'Asie Mineure^* Ici sont arrêtés les badauds» qui lisent Yalbam où sont peints les actes pu* blics et les édils; là se rassemblent, pour entrer dans les thermes, le& baigneurs tenant h la main ïnlabastroUj, petit vase qui contient l'huile parfumée dont ils se feront frotter le corps; plus loin un maître d'école donne sa leçon, et, tandis que ses élèves dociles sont assis, leur ardoise

* PL IV, fig. à. — ' D'ûutres chanob, plus élég^nnts, poHant une itnraense outre en peau de bœuf pleine d*huik ou de vin <pïe le marchand débite au passage, sonl le «ujel de deux tableaux (pi. V, fig. i et 3).

LE COMMEUCE ET LINDUSTRIE.

5Ui* leurs genoux, il administre le fouet à un coupable que deux camarades tiennent par les mains et par les pieds. Au niêtue ordre d*id<^es se rattaclie un jeune homme dessinant une statue du forum et faisant consciencieusement ses études d'après la bosse. Eniiu, le peintre n a oublié ni les polissons qui se lutînent autour d'une colonne, ni Taveugle à la longue barbe conduit par son chien et recevant Taumône d'une femme qui sort avec son esclave.

Des peintuj*es de plus grande dimension et mieux execvitees ont ete découvertes en iS-iG, daiïs la maison d'un foulon, ouvrant, d'un coté, sur la rue de Mercure, de Vautre, sur une rue qui a pris son nom [Fal- Ionien). Dans latriuni, un pilier, couvert de peintures, s élevait auprès d'une petite fontaine. Ce pilier a été enlevé et piacé au musée de Naples; il a été décrit plus d'une fois. Au premier plan , une femme assise remet une étoffe à une petite esclave» On ouvrier, dont la tunique est serrée et comme nouée autour du corps, les regarde, tout en cardant vigoureusement un manteau blanc, bordé de pourpre, suspendu h une tringle. Un autre ouvrier apporte une cage d^osier sur larjuelle Tétoffe sera étendue; tl tient à la main le vase où du soufre jeté sur les charbons ardents dégagera une fumée propre à blanchir le manteau* C'est le procédé qu'emploient encore les modernes, Sur une autre face du pilier, des niches cintrées contiennent de grandes cuves où trempent des étoffes qu'on lave. Des esclaves, les pieds dans la cuve, piétinent ces étoiles, de même que les femmes arabes lav^ent leur linge en le piétinant sur les rochers d'un torrent; c'était ce que les anciens appetaietU la dame dw foulon (salins fuUonicus) ^ * I/artiste a peint avec le mêm*^ soin la presse, avec ses deux montants, ses deux énormes vis, qu'on tournait à faide de poignées pour aplatir rétoffe sous les planches qui leur donnaient Tapprct nécessaire. Enfin, le séchoir est figuré par de longues tringles suspendues au plafond par des câbles. Des linges y sont étendus; un esclave remet à une jeune femme une étofl'e dépliée, tandis que la femme du foulon en prend note sur ses tablettes.

J'ai visité avec une curiosité particulière la maison de Pompéi où ces peintures avaient été recueillies. J'y ai compté dans une cour vingt-deux bassins construits en maçonnerie, i des niveaux différents, de façon que leau pût passer de fun dans fautrc. Par devant, des bancs devaient recevoir les étolTcs. A fautre extrémité de la cour, sept cuves plus petites servaient à fouler, La chambre de dépôt, avec les traces des rayons . c'est-à dire des planches apposées en guise de rayons, les fourneaux,

^ Sénéque, Epitt. Jtv.

le séchoir, sont encore reconnaissables. Dans d autres ateliers de foulon « j'ai vu des feuilles de plomb tri^s-épaisses revêtant riotcrieur des cuves construites en ciment *• Quelquefois aussi Ton trouve des jaiTcs pleines d'une terre grasse , qui doit être celte terre de cimole (craie marneuse) dont parle Pline, el qui contribuait h blanchir les étofles autant que le^ fumigations de soufre ou l'urine recueillie dans des vases placés, k cet elfel, au coin des rues^.

Les menuisiers figurent aussi parmi les sujets traités par les décorateurs de Pofupéi* On les voit célébrant les fêtes de Dédale t Dédale était alors leur patron, comme saint Joseph est leur patron aujourd'hui* Quatre hommes élancés, vigoureux, en tunique, les jambes nues, portent en procession sur des planches une petite chapelle en roseau, oruée de fleurs, do festons et de petits vases de toute sorte, coupes, lécytliit œnochoés, etc. Dans le premier compartiment est une statuette de Dédale, pensif^ un doigt sur la bouche, contemplant le cadavre de Talos, son neveu, qu'il a tué en lui enfonçant un clou dans la tête. Sur le deuxième connpartimcnt, deux statuettes de scieurs de long, qui scient; derrière eux un enfant qui rabote; finvention de la scie et du rabot était attribuée à Dédale,

Une peinture de plus petite dimension nous montre deux petits génies ailés, personnification du travail et de rindustrie du menuisier* L'un est assis à terre, Tautre debout, et ils sapphquent d'un commun effort à équarrir avec une scie un panneau de bois assujetti sur rétabli. Du reste fétabU, la scie, le maillet, le fer courbé ou valet qui assujettit la planche sur fétabli, tout est tellement semblable aux instru* ments et au matériel de nos jours, qu'on est humilié de reconnaître combien les modernes ont peu inventé dans ce genre d'industrie*

De même que les Grecs et les Romains avaient attaché à chaque divinité des génies qui portaient leurs attributs ou leurs armes ^ de même ils ont personnifié par des génies ailés diverses branches du travail et divers métiers.

Nous avons déjà cité les génies cordonniers, menuisiers; d'autres peintures de Pompéi nous font voir les génies du moulin et les génies du pressoir* Lorsqu'on songe aux horreurs d un pistrinum , c'est-à-dire du lieu ou Je blé était réduit en farine, puis en pâte, avant de passer au four, lorsqu'on se figure les malheureux esclaves tournant la meule sous le fouet, les yeux bandés ou les yeux perdus de fumée, ruisselant

DaDs l'usiae de foulon, voisine de la maison de Siricus. — ' Pline, XXVllI .

xvuf.

Page 1