HUITIÈME ET DERNIER ARTICLE
Charles-Quint touchait au terme de ses jours. L'éruption des jambes était revenue avec violence. Ne pouvant supporter l'irritation quelle lui causait, il eut recours h des moyens dangereux pour la faire cesser. « La «démangeaison des jambes, écrivait Mathys, le 9 août, a recoin- 1 mencé. Kilo est très- incommode à rKmpereur, qui fait usage de re- « percussifs , dont il assure se trouver mieux que je ne le suppose. Ces « répercuesifs me déplaisent, car ils sont très-périlleux. Bien que Sa
Majesté me dise qu'elle préfère une petite fièvre à cette démangeaison . «je ne pense pas qu'il soit en notre pouvoir de choisir nos maux. Je
sais très-bien qu'il pourrait en résulter un mal pire que celui qu'elle a. « Plaise à Notre-Seigneur qu'il n'en «oit pas ainsi , et pnisse-t-il lui «donner ta santé dont nous avons besoin1!» •
Soumis aux volontés impérieuses de son intraitable malade, le
1 Voyez, pour le premier article, le cahier de novembre i8ai, pape 069; pour U deuxième, celui de décembre, page 7A6; pour le troisième, celai de janvier i853. •page 37; pour le quatrième, celui de mars, page i33, et, pour le cinquième, celui d'avril, p. q3q; pour le 6*, celui de janvier i85/i, page B; et, pour le 7', celui de février, page 67. — ' Lettres de Maluys à Vasque», du 9 août, dans Retrait* et mot-' il Ckurics-Quint au monastère de YusU , recueil publié par M. Gaebard , p . 3 1 4 et 3 1
clairvoyant mais timide médecin osait blâmer ses écarts de régime, sans être capable de les arrêter. Il le laissait dormir les portes et les fenêtres ouvertes pendant les nuits d'août, qui , étouffantes le soir, étaient très-fraîches vers le matin Aussi Charles-Quint prit-il un refroidissement qui lui irrita la gorge et lui donna ensuite un accès de goutte inusité dans cette saison. Le 10 août on fut obligé de le soutenir lorsqu'il alla entendre la messe» et, le i5, fête de l'Assomption, il se fît porter à l'église, où il communia assis *. Le lendemain la tête lui tourna, et il eut une sorte de défaillance ». Depuis, il resta faible, avec du malaise, de la chaleur, et sans appétit, ce qui était un mauvais signe. La saison ctuii marquée par des maladies nombreuses qui régnaient aux alentours du monastère, et qui s'étaient étendues jusqu'à Valladolid et à Cigales. Les fièvres tierces ravageaient la contrée -, beaucoup de gens en mouraient dans les villages voisins ; le comte d'Oropesa en était atteint au château de Jarandilla, et les serviteurs même de Charles-Quint, dont un assez grand nombre était malade, n'y avaient pas échappé sur les hauteurs ^e Yuste*.
Le temps commença à changer le a 8 août. Ce jour-là, un orage violent se déchaîna sur la montagne, où vingt-sept vaches furent frappées de la foudre 5, et de vieux arbres furent renversés par l'impétuosité des vents. L'air s'en trouva rafraîchi. Jusque-là Charles-Quint s'était occupé d'affaires importantes ou délicates , qui touchaient aux grands intérêts de la monarchie espagnole ou à la concorde un peu troublée de sa famille. 11 avait reçu plusieurs visites à Yuste, et il y en attendait d'autres. Le comte d'Uruena, avec une suite considérable, était venu lui baiser les mains °. Charles-Quint avait été charmé d'apprendre de don Pedro Manrique, premier député aux récentes Cortès de Valladolid, comme procurador de Burgos, ce qui s'était passé dans cette assemblée, close à la fin de juillet , et où avaient été votés un servich financier ordinaire et un tervicio extraordinaire. Don Pedro Manrique allait à Bruxelles informer Philippe II de cette utile assistance, dont il rendit auparavant compte à l'Empereur, qui, sur la recommandation de dona Juana, lui remit une lettre de faveur pour le roi son fils. Cette lettre fut une. des dernières qu'il écrivit 7.
' Lettre de Quijada do 9 août, dans Retraits et mort de OuirUu-Quint , tic.. p. 3 14, note i, et Retire , «rimera, etc., fol. ai5,r*. — ' Lettre de Matliy» à Vasques, du 17 août, ibid. p. 3 1 5-3 16. — * Lettre de Quijada à Vasque*, du 17. août, ibid. p. 319. — * Lettre de Quijada, d<i 17 août, ibid. p. 319. — ' Lettre de Quijada à Vasques, du a8 août, Retiro, ettemàa, etc., fui. aai , v*. — ' Ibid. fol. aai , »\ — ' Ibid. fol. aao, •
MANS 185a.
En même temps que don Pedro Manrique, Charles-Quint avait vu arriver au monastère Garcilaso de la Vega, qui venait de Flandre avec l'archevêque de Tolède Carrama et le régent Figueroa. Garcilaso lui avait apporté des dépêches de Bruxelles et de Valladolid, ainsi que les relations détaillées de tous les événements militaires. Philippe II avait chargé l'archevêque Carranza et le régent Figueroa de ses plus secrètes communications pour son père; il priait ardemment l'Empereur de décider la reine de Hongrie à reprendre l'administration des Pays-Bas lorsqu'il s'en éloignerait. Il le conjurait aussi d'intervenir avec son irrésistible autorité auprès du roi de Bohème, son gendre, pour l'obliger à rendre plus heureuse l'infante Marie , qui avait à se plaindre gravement de lui
Charles-Quint lut avidement les lettres et les relations qui lui étaient adressées des Pays-Bas ou envoyées de Valladolid. Il apprit avec satisfaction le bon état où se trouvaient les armées et les a (Ta ires de son (ils sur la frontière de Picardie, après la victoire de Gravelines; il ne se montra pas moins content du succès qu'avaient obtenu le duc d'Albu querque et don Carvajal au delà des Pyrénées françaises, où ils avaient fait une excursion et brûlé la ville de Saint- Jean-de-Luz; enlin il fut soulagé en acquérant la certitude que la flotte turque rctournSit dans les mers du Levant. Il passa presque toute la journée du 37 août à écrire des lettres pour la gouvernante d'Espagne , la reine de Hongrie 3 et le ministre Vasqucz , auquel il disait en terminant : « Qu'on ne dépêche «pas de courrier en Flandre sans une extrême nécessité, jusqu'à ce «que j'aie entendu l'archevêque de Tolède et Figueroa, et répondu à « ce que le roi doit m'ecrire par eux et à ce que Garcilaso m'a dit de sa « part *. »
Le a 8, jour du grand orage, l'Empereur eut un long entretien avec Garcilaso de la Vega. Il lui donna oralement el par écrit ses instructions pour la princesse sa fdlc et la reine sa sœur. Il ne s'expliquait pas sur l'envoi si vivement sollicité de l'infant don Carlos a Y us te, ni sur la translation désirée de la cour dans une autre ville que Valladolid. Mais il pressait, avec les instances les plus grandes et par les raisons les plus persuasives, la reine de Hongrie d'accepter le gouvernement des Pays Bas. C'était un service important qu'elle devait rendre au roi son neveu , et qu'elle ne pouvait pas refuser à la demande de son frère. Garcilaso partit ensuite pour Valladolid et pour Cigales, avec ordre de revenir au plus tôt à Yuste, y rendre compte de la mission
' Betin, etlancia. 9U.. fol. aaa, r*. — ' Jbid. fol. aai. r*. — * Ibid. fol. «t, r* et»4.
dont le chargeait l'Empereur Le surlendemain de son départ , Charles- Quint ressentit la première atteinte de la maladie à laquelle il succomba. Cette maladie , à en croire le récit des moines hiéronymites qu'ont généralement suivi les historiens, aurait été précédée et en quelque sorte causée par les obsèques que Charles-Quint voulut célébrer de sou vivant.
Huit jours auparavant, c'est-à-dire lorsque la goutte le quittait à peine, au moment où l'éruption des jambes le tourmentait de nouveau, au milieu de ses vives préoccupations politiques et de ses correspondances les plus multipliées, l'Empereur aurait eu, d'après la chronique du prieur Fray Martin de Angulo, la conversation suivante avec Nicolas Bénigne l'un de ses barberos: «Maître Nicolas, sais-tu à quoi je «pense?» — «A quoi, sire, répondit le barbero.» — «Je pense, con- « tinua l'Empereur, que j'ai là deux mille couronnes d'économie , et je « calcule comment je pourrai les employer à faire mes funérailles. » -—«Que Votre Majesté ne prenne pas ce soin, répliqua Bénigne, car, si «elle meurt et que nous lui survivions, nous saurons bien les faire o nous-mêmes. » — «Tu me comprends mal, dit l'Empereur; pour « bien cheminer, il y a une grande différence à avoir la lumière derrière
• soi ou* à l'avoir devant. » La chronique du prieur de Yuste ajoute que ce fut à la suite de cette conversation que l'Empereur ordonna de faire les obsèques de ses parents et les siennes. Sandoval, qui rapporte la conversation, ne raconte pas les obsèques9; et, comme il les omet, il est probable qu'il n'y croit pas.
Le moine anonyme dont M. Bakhuizen a analysé le manuscrit et le père Joseph de Siguença , qui l'a probablement copié dans son histoire de l'ordre de S. Jérôme, vont plus loin dans leur récit. Selon eux, Charles-Quint, jouissant d'une santé parfaite et se trouvant mieux disposé que jamais , appela son confesseur Juan Régla , et lui dit : « Fray «Juan, je me sens bien portant, soulagé et sans douleurs; que vous <i semblerait-il si je -faisais célébrer le service funèbre de mon père, « de ma mère et de l'Impératrice ?» — Le confesseur approuva le dessein
1 Retira, eslancia, etc., fol. aaa, r\ — 1 Sandoval, Vida del Emperador Carlot V en Ytute, $ 3, à la fin du tome II, p. 8a6. Sandoval ajoute même que ces deux mille couronnes furent employées à Acheter la cire, les tentures et les vêtements de deuil pour se» véritables funérailles , dont le service dura neuf jours. « Y con las « mesmas coronas se comprô la cent y lutos con que fue sepultado y se le hideron
• las honras. > P. 8a6. En effet, dans ses lettres du a5 septembre et du 16 octobre, à Vasques, Quijada parle des varas de draps noir qu'il fut obligé d'acheter après la mort de l'Empereur pour tendre la chapelle pendant les obsèques.- Retraite el mort de Charles Quint , etc., p. 4oa et 43a.
de l'Empereur, qui ordonna sur le champ de tout préparer pour ces religieuses cérémonies. La célébration en commença le lundi (39 août) en l'honneur de son père, et fut continué les jours suivants. «Chaque «jour, ajoute Fray Joseph de Siguença, l'Empereur y assistait avec son « cierge allumé , qu'un page portait devant lui. Placé au pied de l'autel , il ^suivait tous les offices, en priant avec beaucoup de dévotion, dans des «heures assez pauvres et mal ornées.» Ces commémorations pieuses étant achevées, il appela de nouveau son confesseur et lui dit : « Ne vous «paraît-il pas, Fray Juan, qu'ayant fait les obsèques de mes proches, je « puisse aussi (aire les miennes, et voir ce qui arrivera bientôt pour moi. » — «En entendant ces paroles, Fray Juan Régla s'attendrit, les larmes «lui vinrent aux yeux, et il dit comme il put : — «Que Votre Majesté «vive nombre d'années, s'il plaît à Dieu, et qu'elle ne nous annonce » pas sa mort avant l'heure. Ceux d'entre nous qui lui survivront s ac- « quitteront de ce devoir, si Notre -Seigneur le permet, comme ils y «sont tenus.» L'Empereur, qu'animait un esprit plus haut, lui dit : — «Ne croyez-vous point que cela me profiterait?» — «Oui, sire, répon- «dit Fray Juan, et beaucoup. Les œuvres pieuses que quelqu'un fait pen- « dantsavie sont d'un plus grand mérite, et elles ont un caractère bien plus
• satisfactoire que celles qu'on fait pour lui après sa mort. Plût à Dieu «que nous tous en Gssions autant, et que nous eussions d'aussi bonne» «pensées. » — L'Empereur ordonna qu'on préparât tout pour le soir. « et qu'on commençât aussitôt ses obsèques.
«On dressa au milieu de la grande chapelle un catafalque en- «touré de cierges. Tous les serviteurs de Sa Majesté descendirent en «habit de deuil. Le pieux monarque, également vêtu de deuil et un «cierge à la main, y vint aussi pour se voir enterrer et célébrer ses
• funérailles. Il pria Dieu pour cette Ame à laquelle il avait accordé- tant «de grâces pendant la vie, afin que, arrivée au moment suprême, il « prit pitié d'elle. Ce fut un spectacle qui arracha des larmes et des «soupirs à ceux qui étaient présents, et qui ne l'auraient pas pleuré da-
• vantage s'ils l'avaient vu réellement mort. Pour lui , à la messe de « ses funérailles , il alla faire l'offrande de son cierge entre les mains du « prêtre , comme s'il avait déposé entre les mains de Dieu son âme, que «les anciens représentaient par un semblable symbole. Aussitôt, sans «laisser passer le milieu du jour, l'après-midi suivante du 3i août, il « appela son confesseur, et lui dit combien il était joyeux d'avoir fait ces «funérailles, et qu'il seutait dans son âme comme une allégresse qui «lui semblait déborder jusque dans le corps.
«Le même jour, l'Empereur appela son garde-joyaux , et se fit re-
«mettre par lui le portrait de l'impératrice , sa femme. Il resta un mo u ment à le contempler. Puis il dit au garde-joyaux : — « Enfermez-le, et « donnez-moi le tableau delà prière dans le jardin des Oliviers. » — U re- « garda pendant longtemps ce tableau, et ses yeux paraissaient répandre « au dehors les sentiments élevés qu'il avait dans son âme. U le renvoya •f et dit : — « Apportez-moi l'autre tableau du jugement dernier. «—Cette << fois la contemplation fut plus longue, la méditation plus profonde, au « point que le médecin Matbys lui dit qu'il prit garde de ne pas se rendre « malade en tenant si longtemps suspendues les puissances de l'âme qui « dirigent les opérations du corps. Dans ce moment même, l'Empereur « eut un frisson , et, se tournant vers son médecin , lui dit : — « Je me sens « mal. » — C'était le dernier d'août, vers les quatre heures du soir. Mathys «lui toucha le pouls, et y trouva un peu d'altération. On le porta aussitôt dans sa chambre, et, dès ce moment, le mal alla toujours en u s'aggravant1. »
Voilà une scène parfaitement arrangée et à laquelle il ne manque rien. La plupart des historiens l'ont acceptée des moines, et quelquesuns d'entre eux y ont ajouté des détails plus extraordinaires encore. Nonseulement ils ont fait assister Charles-Quint à ses propres funérailles, mais ils l'ont étendu comme un mort dans sa bière. De là , il mêlait sa voix à celles des moines qui chantaient sur lui les prières des trépassés2. Cette scène singulière est-elle vraie? La nature de la cérémonie , la santé de l'Empereur, les occupations qui remplissaient son temps, les pensées qui absorbaient son esprit, les témoignages de ses serviteurs , qui contredisent les récits des moines, les faits authentiques, qui sont en désaccord avec la date assignée à cet acte bizarre, ne permettent guère d'y ajouter foi.
Comment admettre d'abord la cérémonie en elle-même ? L'Église catholique la réservait aux morts, et ne pouvait pas l'appliquer aux vivants. Accomplie hors de propos, elle aurait perdu son efficacité avec sa raison, et serait devenue une sorte de profanation. L'Église priait pour ceux qui ne pouvaient plus prier eux-mêmes. Elle offrait à leur intention le sacrifice chrétien, auquel ils étaient désormais hors d'état de prendre part. Cet accompagnement pieux et solennel de l'âme dans son passage de la vie périssable à la vie éternelle n'avait son mérite et sa grandeur qu'en ayant sa réalité. Il ne devait faire défaut à personne,
' Manuscrit hiéronymile analysé par M. Bakhuiten Van den Brink, ebap. xxxiii, p. 4d et £5; Hutoria de la orden de San Geronimo, etc., par Fray Joseph de Siguença. lercera parle, fib. 1, c. XXXVIII, fol. aoo et 201. — ' Robertson, entre autres, à la Qn du livre XII de son Histoire de Charles- Quint.
pas plus que la mort elle même. L'Église eût été digne de blâme en accordant à la fantaisie déréglée d'un vivant ce qui était consacré à l'utilité spirituelle des morts. Charles-Quint savait bien, d'ailleurs, qu'il y avait plus d'avantage à prier soi-même qu'a être l'objet des prières, d'autrui, à s'approprier le sacrifice du Rédempteur par la communion eucharistique qu'à y être indirectement associé par une pieuse sollicitude de l'Eglise. C'est ce qu'il avait fait quinze jours auparavant , et c'est ce qu'il fît bientôt encore. Le reste n'était qu'un supplément religieux, la. suprême et immanquable supplication de l'Lglise en faveur de ceux qui. sortis de ce monde, ne pouvaient plus ni se repentir du mal, ni opérer le bien , ni perfectionner leur âme, ni changer eux-mêmes leur destinée.
Ces raisons générales seraient insuffisantes pour douter des obsèques, si elles étaient seules. Elles ne le çont pas. La plupart des circonstances racontées par les moines sont invraisemblables ou fausses. Les chroniqueurs hiéronymites prétendent que Charles Quint consacrait à cette cérémonie deux mille couronnes qu'il avait économisées. Mais, outre l'objection qui s'élève contre l'énormité de la somme pour l'acte, il v en a une plus décisive tirée de sa non-existence. Dès le 17 août, treize jours avant la maladie de l'Empereur l'argent manquait à Yuste. Celui qui y était au moment des récoltes avait été employé à l'achat des blés , de l'avoine et des autres provisions nécessaires à la colonie impériale. Quijada ne cessa, durant un mois, de demander à Vasquez l'envoi du troisième quartier delà pension que l'Empereur s'était réservée, et qui □ arriva de Séville que le 18 sep^bre Les forces de l'Empereur ne se seraient d'ailleurs pas prêtées aux fatigues d'une semblable cérémonie. Sa santé n'était pas, comme le disent les moines, meilleure que jamais. 11 s'était fait transporter, le 10 août, à l'église, où il avait communié assis; la goutte ne l'avait quitté que le 1 4, l'éruption des jambes avait , depuis lors, succédé à la goutte, et il était incapable de se rendre 1 l'autel le 19 et de s'y tenir debout pendant plusieurs matinées de suite. Loin d'avoir les pensées bizarres qui peuvent survenir à l'imagination dans le désœuvrement, il était fort sérieusement occupé des besoins de l'État et des intérêts de sa famille , il avait des décisions à prendre sur les demandes de sa fdle, des résolutions à persuader à sa su ur, des conférences à tenir avec les envoyés de son fils, dont il écoutait les uns et attendait les autres; il donnait des instructions et il écrivait des lettres jusqu'à la veille de sa maladie mortelle, sans que les infirmités et les
' C'eut ce q«e prouvent surabondamment les lettres de Quijada et de G«!>telù. des 1" anût. 10 et 18 septembre i558. Retraite et mort de Charte* Quint , etc., publié par M. Gachard, pages 319, 3a6, 329, 36i , 37G.
affaires lui laissassent un moment de repos et de liberté. Dans cetle faiblesse physique et avec cette préoccupation morale, il était d'autant moins en mesure et en disposition de consacrer le 29, le 3o et le 3 1 août aux services funèbres de sa femme , de son père, de sa mère et de lui-même, qu'il avait déjà célébré celui de l'impératrice le 1" mai, anniversaire de sa mort1, et que, le 3i août, jour assigné au sien, il était, depuis vingt-quatre heures, retenu dans sa chambre par la maladie. Si ces invraisemblances et ces impossibilités n'arrêtaient pas, il resterait à expliquer pourquoi , ni le majordome de Charles-Quint , ni son secrétaire, ni son médecin, qui mentionnent dans leurs lettres les incidents même ordinaires de sa vie religieuse, surtout lorsqu'ils ont quelque rapport avec sa santé , ne parlent pas d'un événement aussi extraordinaire; pourquoi, rappelant le service funèbre de l'impératrice à l'anniversaire du 1" mai , ils ne disent rien des funérailles anticipées que l'Empereur aurait ordonnées pour lui-même ; pourquoi , ayant raconté qu'il avait été porté, le i5 août, à l'église, où il avait communié assis, ils se taisent entièrement sur ces étranges obsèques du 3 1 , auxquelles leur maître les aurait conviés, et qui avaient été sitôt suivies de sa mort. Mais ils font bien plus que de s'en taire , ils les démentent. Leurs récits sont en complet désaccord avec ceux des moines. Le médecin Mathys, qui figure dans la scène racontée par les hiérony mites, ne put pas y être présent le 3o, jour où Charles-Quint l'avait envoyé auprès du comte d'Oropesa, à Jarandilla, ni le 3i , jour où Charles-Quint était déjà malade dans sa chambre. Lui et Quijadfl donnent à la maladie de l'Empereur une autre date et une autre cause. Voici ce que dit, à ce sujet, Mathys à Vasquez, le 1" septembre :
«Très-illustre seigneur, il y a peu de jours que je vous écrivis que «Sa Majesté était dans une disposition passable, mais que l'éruption « était revenue, et que, vers le soir, 'Sa Majesté avait un peu de douleur « de tête et avait eu recours aux répercussils contre l'éruption. Mainte- «nant, j'ai à faire savoir à Votre Seigneurie que. mardi passé, 3o du «mois d'août, Sa Majesté mangea sur la terrasse, où la réverbération « du soleil était très forte. L'Empereur mangea peu et avec peu d'ap- «pétit, comme il me le dit le soir, lorsque je revins de Jarandilla, où t j'étais allé par son ordre, pour l'indisposition du comte d'Oropesa. «Pendant que l'Empereur mangeait, il lui survint une douleur de tête «qu'il garda tout le reste du jour. Il dormit mal pendant la nuit, et
1 Le 1" mai 1 558, Gastelû écrit à Vasquez • • Juan Gaytan lia venido para poner « orden lo de la cera y otros «osas necesarias para honras que cada ano se hacen à «primero de mayo por la imperalriz. i Retiro, ettancia, etc., fol. 181, r*.
• passa plus d'une heure et demie sans sommeil : il eut de la chaleur, et ■ but Le mercredi au matin il se trouva plus soulagé, mais avec de u l'accablement et de la soif. Il se leva, mangea peu et il eut plus a d'envie de boire que de manger. Depuis, vers les deux heures , il senti tit un peu de froid , et s'endormit quasi une heure. En s éveillant , il «éprouva un froid plus grand qui courait par les épaules, l'épine du « dos , les flancs et la téte , et qui dura jusqu'à sept heures du soir. Alors «commença, avec douleur et grande chaleur de tète, une fièvre qui «s'est prolongée, dans sa violence, jusqu'à six heures du matin d'au- «jourcfhui i" septembre, a rendu la nuit très-agitée, et a porté la cha-
• leur de la tète presque jusqu'au délire. Sa Majesté s'est levée de son «tit, a mangé très-peu rt n'a pas été quittée par la fièvre, qui est ce- «pendant un peu remise. Ce qui m'inquiète en cela, c'est de voir que « la fièvre ne cesse point , et de trouver Sa Majesté très-aflaiblie à la «suite de ce premier paroxysme. Si, dans la matinée, l'Empereur n'en « est pas débarrassé, je suis déterminé à le saigner. » Après avoir prié Vasques de communiquer ces fâcheuses nouvelles à la princesse dona Joana, Mathys ajoutait en post-scriptum : «On s'aperçoit que Sa Ma
• jesté n'est pas sans crainte , parce que c'est pour elle une chose nouvelle, qu'une fièvre principalement putride. Aussi a-t-ellc songé tout « de suite à s'occuper de sou testament. Jusqu'ici la fièvre ne parait pas
• devoir partir, et il s'est déjà passé vingt-quatre heures ». n
Quijada, un peu moins inquiet que Mathys, chercha le même jour à rassurer la princesse, en lui disant que l'Empereur se trouvait un peu mieux; qu'il avait entendu la messe hors de son lit, qu'au moment même où il écrivait, vers huit heures du soir, l'Empereur faisait collation avec du sucre rosé, et que la demande du testament ne signifiait rien de sa part , parce qu'il avait voulu s'en occuper en santé *. Dans une lettre qu'il adressa aussi à Vasques , le i " septembre , il disait : u Je
• crains que cet accident ne soit survenu à Sa Majesté pour avoir mangé - avant-hier sur la terrasse couverte. Le soleil , était ardent et il réver- « bérait beaucoup. L'Empereur y resta jusqu'à quatre heures de l'après-
• midi, et, lorsqu'il partit de là, ù avait un peu de douleur de tête. «Cette nuit, il dormit mal. Il pourrait bien se faire que cela eût causé « le froid et la fièvre \ »>
' Lettre de Mathys à Vasques, du i" septembre t5&8, dans Rtlnitt et mon à» Chariet- Quint, publié par M Garhard. p. 3aa-3a3. — 1 Lettre de Quijada à la princesse dona Juana, do î* septembre. Ibid p. 3a4. — * ibii. p. 3a6. Qnijadi. (|oi n'était point à Yuste. mais a Cuaoos, le 3o août (voir sa lettre p. 3ao et I* noie qu'v joint M. Gachard) , n'a été témoin que de f accès esses alarmant du 3i . Il
Le i " .septembre même, Charles-Quint s'entretint de ses dernières dispositions testamentaires avec son majordome et son confesseur. Il se sentit comme frappé à mort. Depuis trente ans il n'avait jamais eu de fièvre sans avoir la goutte l. Il voulut ajouter un codicille au testament qu'il avait fait à Bruxelles le 6 juin 1 554. Pour que ce codicille fût valable, Quijada demanda à Vasquez, par les ordres de l'Empereur, que Gastelû fût, au plus tôt, investi des pouvoirs de notaire public», et Gastelû prévint, de son côté, Vasquez de faire établir par le maître des postes des courriers et des estafettes sur la route de Valladolid '< Yuste . afin de rendre les communications plus promptes entre la résidence impériale et la cour\ Chaque jour plusieurs lettres partirent du couvent ou de Cuacos pour donner des nouvelles de l'Empereur à la princesse sa fille et au roi son fils.
La maladie alla en empirant. Le a septembre, le froid anticipa de neuf heures, et l'Empereur, très-agité, fut dévoré d'une soif ardente 4. Le paroxysme eut une telle violence, qu'il le mit hors de son jugement, et, lorsqu'il eut cessé, Charles-Quint ne se souvint pas de ce qui s'était passé dans cette journée 5. A la suite de ce paroxysme, il avait eu des évacuations bilieuses et des vomissements de glaires. On lui demanda s'il voulait qu'on fît venir d'autres médecins; il répondit que non, et qu'on se bornât à appeler le docteur Cornelio de Baersdorp , qui était à Cigales auprès de sa sœur la reine de Hongrie, et qui connaissait sa complexion de longue main 6. La nuit du a au 3 fui pleine d'angoisses ;
place aussi la maladie de l'Empereur au 3i, sans mentionner l'indisposition survenue sur la terrasse le 3o; tandis que le médecin fait remonter le mal jusque-là, le majordome le fixe au lendemain, frappé qu'il a été, ce jour-là, de sa plus violente ezplosion; mais le médecin, le majordome et le secrétaire sont d'accord sur la date el le lieu du repas, auquel ils attribuant l'origine de la maladie. • Martes pasado, 3o t del mes de agoslo, • dit Gastelû le î" septembre, • S. M*4 coraiô en el terrado, dove «reverberaba mucho ol sol, etc.» P. 3aa. • Yo temo que este accidente sobrevino
• de corner antier, • écrit aussi Quijada le î" septembre, « en un terrado cubierto, y
• hacia sol y reverberaba aUi mucho, etc. • P. 3a6. Aucun d'eux ne fait allusion , soit durant les vingi-un jours de maladie de l'Empereur, soit à propos de ses funérailles, aux obsèques anticipées qui, selon les moines, auraient été célébrées le 3l août. — 1 «Ponenos en cuidado, porque ba treinta anos nue S. M- no ha « tenido calenlura sin accidente de gota. • Retraite et mort de Cnarlcs-Qaint , etc., p. 326-327. — ' P- 3a7. — 1 Lettre de Gastelû à Vasque», du 1" septembre. Hetiro, ettancia, etc., fol. 225, r\ — 4 Lellre de Quijada à Vasquez, du 2 septembre. Retruite et mort de Charles-Quint, etc. , p. 33o. — ' • S. M*4 bevio con un poco de azu-
• car rosado, dedas los siete, y hasta aquella hora habia estado tiempre tuera de
• sa juicio, en tanta manera que no se le accuerdé n«da de cuanto habia passado
• aqqel dia. •'Lettre de Mathys à Vasquez, du 3 septembre. Ibid. p. 332. — ' LeUre de Quijada , du 2 septembre. Ibid. p. 33o.
cependant, comme il était très-fatigué, il s'endormit. Mais, à partir de deux heures après minuit, il ne passa point une demi-heure sans se réveiller. Le matin, la fièvre «'tant un peu abattue, Charles-Quint, qu'avait surpris la terrible impétuosité du mal, et qui en craignait le retour, se confessa et communia1. Il voulait être prêt à la mort et avoir rempli ses devoirs religieux pendant qu'il était encore maître de I ui-même , et avant la défaillance redoutée de sa connaissance et de sa volonté.
Vers huit heures et demie , Mathys le fit saigner de la veine médiane ; il lui tira de neuf a dix onces d'un sang noir et corrompu. Cette saignée soulagea et satisfit beaucoup l'Empereur, qui resta sans fièvre, mangea vers onze heures, peu, mais avec saveur, but de la bière et de l'eau rougie, et dormit ensuite deux heures d'un sommeil calme*. Comme il conservait encore de la chaleur à la téte , Mathys le saigna de nouveau à la main en ouvrant la veine céphalique, au très-grand contentement de l'Empereur, qui n'éprouvait plus qu'un peu de douleur à la nuque, et qui aurait voulu qu'ôn lui eût tiré plus de sang, car, disaitil , il s'en sentait plein 5.
Ayant mangé un peu de pain sucré et bu de la bière, le même jour 3 septembre , entre huit et neuf heures du soir, il eut une forte angoisse vers dix; le pouls s'altéra , et la fièvre qui revint le tourmenta jusqu'à une heure du matin. Les deux saignées ne prévinrent pas le paroxysme du A , qui anticipa de trois heures , n'eut peut-être pas la même violence, puisqu'il ne lui donna point le délire, mais lui causa une soif si ardente et une si insupportable chaleur, qu'il but successivement huit onces d'eau avec du sirop de vinaigre, neuf onces de bière, et que, s'étant débarrassé de sa jaquette, de sa camisole, de ses chaussettes de fil, il resta seulement avec si chemise et une couverture de soie sur la poitrine. La crise finit, comme les précédentes, par des évacuations et des vomissements de matières putrides *.
Jusque-là il s'était occupé des dispositions qui devaient être inférées dans son codicille. Il avait fait connaître à Quijada et à Gastelu ses dernières volontés, et les témoignages de souvenir et de faveur qu'il désirait laisser à chacun des serviteurs qui l'avaient accompagné dans sa retraite. Il avait discuté avec Quijada le lieu de ses funérailles. Dans son testament de Bruxelles, il ordonnait de transporter ses restes à côté de ceux de l'impératrice, dans la chapelle royale de Grenade, où étaient
1 Lettre de Malhys, du 3 septembre. Ibid. p. 33a. — * Ibid. — 1 • Dijo que hnrlo
• quisiera que te bovieran sacado mas canlidad de sangre pues se sentia ser lleno
• de ella • Lettre de Malhys à Vasque* , du 4 septembre. Ibid. p. 333. — 4 Lettre de Malhys et de Quijada à Vasquei, du 4 septembre. Ibid. p. 33o-336.
an
ensevelis ses aïeux Ferdinand et Isabelle, son père Philippe le Beau et sa mère Jeanne la Folle. «« Je veux, disait-il avec une pieuse tendresse, « que près de mon corps se place celui de l'impératrice , ma très-chère <■ et très-aimée femme , que Dieu ait dans sa gloire i. » Changeant alors de pensée , il souhaitait que le dernier séjour de sa vie devînt celui de son repos éternel. Mais il ne se séparait pas davantage de l'impératrice, et , s'il n'allait plus se réunir à elle à Grenade, il commandait qu'on l'ap portât auprès de lui dans le couvent retiré de Yustc. Quijada combattit ce projet. Il représenta a l'Empereur que le lieu n'avait pas les qualités requises pour recevoir et garder de si grands princes, et il soutint que Grenade convenait infiniment mieux, puisque les rois catholiques en avaient fait leur tombeau et celui de leur race. Sans se rendre entièrement aux objections de son fidèle majordome , Charles-Quint se laissa ébranler par elles : «L'Empereur me répliqua, écrivait Quijada à Phi- « lippe II, certaines choses que Votre Majesté saura plus tard. A la fin , «il s'en remit a Votre Majesté, qui ferait en cela ce qu'elle jugerait à « propos. Mais , en attendant que Votre Majesté vienne dans ces royaumes, u il veut que son corps soit déposé ici et enterré sous le grand autel de « l'église , la moitié en dedans , la moitié en dehors de l'autel , de ma- «nière a ce que le prêtre, en disant la messe, pose les pieds sur sa « poitrine et sur sa tête s. »
Tels étaient les funèbres entretiens de Charles-Quint, qui consacrait toujours trente mille ducats eu rachats de chrétiens captifs, en dots à des femmes pauvres, en aumônes a des nécessiteux cachés, et qui prescrivait de célébrer, peu de temps après sa mort , le service divin poulie repos de son âme dans toutes les maisons monastiques et toutes les églises paroissiales de l'Espagne, et fondait, de plus , des messes perpétuelles a plain-chant, en demandant que le souverain pontife accordât un jubile avec des indulgences plénières pour attirer plus de prières autour de sa tombe 3. Après avoir été purgé le 5 avec de la manne et de la rhubarbe \ il eut, le 6 , un accès accablant qui dura de treize à quatorze heures 5, et il resta avec si peu de force, que Quijada ne lui parla de rien. Son délire avait été extrême, et, d'ailleurs, l'autorisation demandée pour que Gastelû remplît l'office de notaire n'était pas encore
. 1 Voir son testament dons Sandoval, t. II, fol. 860-861. — ' Lettre de Quijada à Philippe 11, du 17 septembre, dans Retraite et mort de Charles-Quint, etc.. p. 371, 37a. — * Testament de Charles-Quint dans Sandoval, t. II, fol. 861 ; son codicille. Ibid. fol. 88 1 . — ' Lettre de Mathys à Vasquex, du 5 septembre , dans Retraite et mort de Churln- Quint, etc., p. 337. — » Lettre de Mathys à Vasques, du 6 septembre. Ibid. p. 33q-34o.