‹ Journal des savantsChapitre 9 sur 66 · PRIX PROPOSÉS · texte numérisé non relu

PRIX PROPOSÉS

Sciences mathématiques. — Grand prix de mathématiques proposé pour t854. — L'Académie rappelle qu'elle • proposé, comme sujet de prix pour i85A, la question suivante : « Reprendre l'examen comparatif des théories relatives aux phénomènes «capillaires; discuter les principes mathématiques ci physiques sur lesquels on les

• a fondées; signaler les modifications qu'ils peuvent exiger pour s'adapter aux «circonstances réelles dans lesquelles ces phénomènes s'accomplissent; et com- ■ parer les résultais du calcul a des expériences précises, faites entre toutes les « limites d'espace mesurables , dans des conditions telles , que les effets obtenus par

• chacune d'elles soient constants. •

Le prix consistera en une médaille d'or de la valeur de 3,ooo francs. Les mémoires devront être arrivés au secrétariat de l'Académie avant le i" avril i854. Grand prix de mathématiques , proposé pour 1850, et remis au concours pour 1853.

— L'Académie avait proposé comme sujet de prix la question suivante : • Trouver

• pour un exposant entier quelconque n les solutions en nombres entiers et inégaux

• de l'équation x* y* = z", ou prouver qu'elle n'en a pas. > L'Académie a jugé qu'aucun des mémoires envoyés n était digne du prix.

Le prix consistera en une médaille d'or de la valeur de 3,ooo francs.

Grand prix de mathématiques, proposé pour 18U8, et remis au concours pour 1853.

— L'Académie avait proposé pour 18A8, et remis au concours pour i853, la question suivante : ■ Trouver les intégrales des équations de l'équilibre intérieur d'un

• corps solide élastique et homogène dont toutes les dimensions sont finies, par

• exemple, d'un parallélipipède ou d'un cylindre droit, en supposant connues les

• pressions ou tractions inégales exercées aux différents points de sa surface. >

Le seul mémoire déposé au secrétariat a paru à l'Académie insuffisant pour mériter le prix.

Le prix consistera en une médaille d'or de la valeur de 3,ooo francs.

Grand prix de mathématiques , proposé pour 18U1, et remis au concours pour 1854.

— L'Académie avait proposé, comme sujet de grand prix, pour 18A7, la question suivante : « Etablir les équations des mouvements généraux de l'atmosphère ter-

• reslre , en ayant égard à la rotation de la terre , à l'action calorifique du soleil et

• aux forces attractives du soleil et de la lune. »

Grand prix de mathématiques , proposé pour 1852, et remis au concours pour 1855.

— L'Acacadémie rappelle qu'elle a remis an concours, pour l'année »855, la question suivante : « Trouver 1 intégrale de l'équation connue du mouvement de la

• chaleor, pour le cas d'un ellipsoïde homogène, dont la surface a un pouvoir «rayonnant constant, et qui, après avoir été primitivement échauffé d'une manière

• quelconque, se refroidit dans un milieu d'une température donnée.* Les pièces relatives à ce concours devront cire remises au secrétariat de l'Inslilut avant le 1" janvier 1 855.

Le prix consistera en une médaille d'or de la valeur de 3,ooo francs.

Prix d'astronomie , fondé par M. de Lalande. — La médaille fondée par M. de Lalande. pour être accordée annuellement à la personne qui, en France ou ailleurs (les membres de l'Institut exceptés), aura fait l'observation la plus intéressante , «fe mémoire ou le travail le plus utile aux progrès de l'astronomie, ?era décernée dans la prochaine séance publ que de i854

Prix de mécanique , fondé par M. de Montyon. — Ce prix annuel fondé en faveur de celui qui s'en sera rendu le plus digne, en inventant ou en perfectionnant des instruments utiles aux progrès de l'agriculture, des arts mécaniques ou des sciences, sera une médaille d'or de la valeur de 45o francs. — Le terme de ce concours est fixé ou i" avril de chaque année.

Prix de statistique, fondé par M. de Montyon. — Parmi les ouvrages qui auront pour objet une ou plusieurs questions relatives à la Stattstiaae de la Franc», celui qui contiendra les recherches les plus utiles sera couronne dans la prochaine séance publique de iSbh- On considère comme admis a ce concours les mémoires envoyés en manuscrit, et ceux qui, ayant été imprimés et publiés, arrivent à la connaissance de l'Académie; sont seuls exceptés les ouvrages des membres résidants. Le prix consiste en une médaille d'or équivalente à la somme de 477 francs. — Le terme du concours est fixé au 1" janvier de chaque année.

Prix fondé par Madame la marquise de Laplace. — Ce prix, consistant dans la collection complète des ouvrages de Laplace, est décerné, chaque année, au premier élève sortant de l'École polytechnique.

Sciences physiques. — Grand prix des sciences physiques, proposé en i856 pour i856. « Étudier d'une manière rigoureuse et méthodique les métamorphoses «et la reproduction des Infusoires proprement dits ( Polygaslriques de M. Ehren- «berg). •

« L'Académie désirerait obtenir la solution de quelques-unes des questions encore pendantes au sujet îles générations hétéromorphes ou générations alternantes dans la classe des infusoires proprement dits. Elle voudrait connaître aussi d'une manière plus précise les affinités naturelles de ces êtres, dont les uns paraissent appartenir au règne végétal, tandis que les autres sont bien évidemment des animaux qui semblent se rattacher en partie à l'embranchement des xoopbytes , et en partie au groupe des molluscoides.

■ Les observations et les expériences devront être suivies de façon à ne laisser aucune incertitude sur la filiation des individus que l'on considérerait comme étant produits les uns par les autres, ou sur l'identité des individus dont les variations ne seraient attribuées qu'à des métamorphoses. Les résultats obtenus devront être applicables à plusieurs groupes importants de la division des Infusoires polygas triques, et les faits sur lesquels ces résultats reposent devront être, autant que possible , représentés à l'aide de figures. •

Les pièces devront être déposées au secrétariat de l'Académie, avant le 1" janvier i856.

Le prix consistera en une médaille d'or de la valeur de 3,ooo francs. Grand prix des sciences physiques, proposé en i850 pour Î853, et remis aa concours de i855. «V Étudier les lois de la distribution des corps organisés fossiles dans

• les différents terrains sédimentaires suivant leur ordre de superposition.

• a* Discuter la question de leur apparition et de leur disparition successive ou

• simultanée.

• 3" Rechercher la nature des rapports qui existent entre l'état actuel du règne ■ organique et ses états antérieurs. •

L'Académie a accordé un encouragement de i,5oo francs à M. Paul Gervais, professeur de zoologie à la Faculté des sciences de Montpellier, et remet la question au concours. Le prix consistera en une médaille d'or de la valeur de 3,ooo francs. Les mémoires devront être remis au secrétariat de l'Académie avant le i" janvier

Grand prix des sciences physiques, proposé en i8âl pour i8U9, remis an concours pour , et de nouveau pour 1856. « Établir, par l'étude du développement de l ein- «bryon dans deux espèces, prises . l'une dans l'embranchement des vertébrés, cl

■ l'autre, soit dans l'embranchement des mollusques, soit dans celui des articulés ,

• des bases pour l'embryologie comparée.!

Aucun des ouvrages envoyés n'ayant été jugé digne du prix, l'Académie a accordé une récompense de a.ooo francs à M. Lerehoullet, professeur de soologie à la Faculté des sciences de Strasbourg, et remet la question au concours.

Le prix consistera en une médaille d'or de la valeur de 3,ooo francs. Les pièces devront être parvenues au secrétariat avant le i" avril 1 856.

Prix de physiologie expérimentale fondé par M. de Montyon. L'Académie adjugera . dans sa prochaine séance publique, une médaille d'or de la valeur de 8o5 francs à l'ouvrage, imprime ou manuscrit, qui lui paraîtra avoir le plus contribué aux progrès de la physiologie expérimentale. Les ouvrages ou mémoires doivent être envoyés avant le l" avril de chaque année.

Divers prix du legs Montyon. II sera décerné un ou plusieurs prix aux auteurs des ouvrages ou des découvertes qui seront jugés les plus utiles à l'art de guérir, et à ceux qui auront trouvé les moyens de rendre un art ou un métier moins insalubre.

Les pièces admises au concours n'auront droit aux prix qu'autant qu'elles contiendront une découverte parfaitement déterminée.

Les sommes qui seront mises à la disposition des auteurs des découvertes ou des ouvrages couronnés ne peuvent être indiquées d'avance avec précision, parce que le nombre des prix n'est pas déterminé : mais la libéralité du fondateur a donné à l'Académie les moyens d'élevr r ces prix à une valeur considérable, en sorte que les auteurs soient dédommagés des expériences ou recherches dispendieuses qu'ils auraient entreprises , et reçoivent des récompenses proportionnées aux services qu'ils auraient rendus.

Les ouvrages on mémoires présentés doivent être envoyés au secrétariat de l'Institut avant le i* avril de chaque année.

Prix Cuvier. La commission des souscripteurs pour la statue de Georges Cuvier ayant oUert à l'Académie une somme résultant des fonds de la souscription , restés libres , avec l'intention que le proiluit en fût affecté à un prix qui porterait le nom de prix Cuvier, et qui serait décerné, tous les trois ans, à l'ouvrage le plus remarquable, soit sur le règne animal, soit sur la géologie, l'Académie décernera ce prix, de la valeur de i ,5oo francs, dans sa séance publique de 1 854 . A l'ouvrage qui sera jugé le plus remarquable entr? tous ceux qui auront paru depuis le i* janvier i85o jusqu'au 3i décembre 1853.

Prix Alhumbert, pour les sciences naturelles, proposé en i85â pour 1856. tÉtti- «dier le mode de fécondation des œufs et la structure des organes de la génération

■ dans les principaux groupes naturels de la classe des polypes ou de celle des aca-

• lèphes. *

« Les zoologistes n'ont constaté, jusqu'ici, qu'un petit nombre de faits isolés relatifs à la reproduction sexuelle chex les animaux inférieurs, et l'Académie désirerait appeler l'attention des observateurs sur celte partie importante do l'histoire anatomiq ue et physiologique des zoophytes. Elle laisse aux concurrents le choix des espèces à étudier, mais elle voudrait que ce choix fût fait de manière à donner des résultats applicables à l'ensemble do l'une ou de l'autre des grandes classes indiquée» ci-dessus ou à l'une des familles les plus importantes dont elles se composent,

savoir : ct&ks des acaJèphcs lijdrostatiques, des médutaires , des roanlhaires ou des polypes hydroères. *

La partie aualomique des travaux adressés à l'Académie pour ce concours devra être accompagnée de figures dessinées avec précision. Enfin les mémoires devront être déposes au secrétariat de l'Académie avant le 1" janvier i856.

Le prix consistera en une médaille d'or de la valeur de a,5oo francs.

Prix quinquennal fondé par feu M. de Morogues, à décerner en 1863. M. de Morogues a légué, par son testament, une somme de 10,000 francs, placés en reutes sur l'État, pour faire l'objet d'un prix à décerner, tous les cinq ans, alternativement : par l'Académie des Sciences physiques et mathématiques , à l'ouvrage qui aura fait faire le plus de progrès à r agriculture en France, et par l'Académie des Sciences morales et politiques, au meilleur ouvrage sur l'étal du paupérisme en France et le moyen d'y remédier. L'Académie décernera ce prix, en i863, à l'ouvrage remplissant les conditions prescrites par le donateur. Les ouvrages, imprimes et écrits en français, devront être déposés au secrétariat de l'Institut avant le 1" avril i663.

M. Moquin-Tandon , membre correspondant de l'Académie des sciences . section de botanique, a été élu membre titulaire, dans la même section, le ao février i854, en remplacement de M. Auguste de Saint-Hilaire.

M. le baron Roussin, membre de la même Académie, section de géographie et navigation, est mort le ai février i854.

ACADÉMIE DES BEAUX-ARTS

Dans la séance du 1 1 février, H. de Gisors a été élu membre de l'Académie des beaux-arts (section d'architecture), en remplacement de M. Achille Leclére. décédé.

TABLE

Charles-Quint, son abdication, sa retraite, son séjour et sa mort au monastère hiéroDvmite de Yuste. (7* article de M. Mignet.) 05

Histoire de l'harmonie au moyen âge, par M. de Cous&emaker. (2* article de M.Vitet.) 87

- servir à Tétude de l'épigraphie romaine. ( 2* article de M. Hase.) ... 08

Rig-Védaou Livre des Hymnes, traduit en français par M. Lan gl ois, etc. (6* article de M. Barthélémy Saint-Hilaire.) 1 00

Nouvelles littéraires 122

rm 01 LA TABU.

JOURNAL

Notice sur les fouilles de Cames.

PREMIER ARTICLE

En faisant connaître A nos lecteurs les principaux résultats des fouilles opérées, dans le cours des dernières années, sur plusieurs points du royaume de Naples, et en commençant par Pompéi1 ce compte rendu, que j'ai étendu ensuite à Capoae *, je me proposais d'y comprendre Cames, dont la localité, si célèbre a tant de titres, est aussi l'une de celles qui, en différents temps et surtout dans le nôtre, ont fourni à la science le plus de monuments neufs et intéressants. Cet intérêt s'est encore accru, l'année même dont nous venons de sortir, par les fouilles que S. A. R. le comte de Syracuse a entreprises, à ia foi* sur le site de Cames et sur celui de sa nécropole, et qu'il a fait connaître au monde savant, au moyen d'un journal, publié dans le cours des travaux9. J'ai pu vérifier moi-même sur les lieux, dans un voyage que j'ai fait a Naples au mois d'octobre dernier, l'état dans lequel ces fouilles ont laissé le site de Cames; et, par une circonstance heureuse, dont je puis me féliciter par toutes sortes de motifs, j'ai vu à Rome, entre les mains de mon savant et 'honorable ami, le marquis Gampana, tous les objets provenant des fouilles de Cames, et acquis à la fois de S. A. R. le comte

' Voj. Jomrn. des Savant», férrier i85a, p. 65 et soir. — * Ibid. février i853, p. 65 et mut. — ' Monamenli Cumani, possédait da S. A. R. il conte di Stracasa, iucntti e publicaii d«G. FioreUi, puntat. 1\ II' e Ntpoli. fol. i853.

de Syracuse et de divers propriétaires du sol; de sorte que je me trouve en état de donner, sur ces dernières fouilles de Cames , qui ont excité à un si haut degré l'intérêt de l'Europe savante , les informations les plus exactes, et, sur plusieurs points, les plus nouvelles. Dans mon excursion sur le site de Cames, j'étais accompagné d'un habile architecte, M. C. Bonucci, qui a dirige lui-même, à plusieurs reprises, les fouilles exécutées dans la nécropole de Cames, aux frais de MM. Santangelo et de lord Vernon, et qui pouvait certainement mieux que personne appeler mon attention sur les points de cette localité qu'il m'importait de bien connaître; et, sous ce rapport encore, en même temps que j'ai aussi à me féliciter de l'instruction que j'ai due à l'expérience de M. G. Bonucci , j'ai à lui faire des remerciments , qu'il m'est agréable de lui adresser ici publiquement.

On sait que Cames fut la plus ancienne de toutes les villes grecques de l'Italie et de la Sicile; c'est, en effet, ce que déclare Strabon, en termes positifs 1 : Toutou; Sf éQeÇiis êt/lt Ktîfiij, XaXxi&ov xeà KvfiaJav klAAAIÔ- TATON mltTfut' aaaâv y dp icAt IIPE2BTTÀTH râ» « *Zutc\ixûv xa) rw ïnXtontèav ; et ce qui se trouve parfaitement .d'accord avec tous les témoignages qui nous restent sur la fondation de celte ville, due à une double colonie composée, en premier lieu, d'habitants de file à'Eabée, partis de Chalets et d'Érétrie, auxquels vinrent se réunir plus tard des Éoliens de Cames , de l'Asie Mineure s. Cette notion a pourtant été contestée par un savant de nos jours, qui s'est donné trop souvent la liberté de mettre ses idées particulières à la place des témoignages antiques, et qui prenait pour l'usage de la critique ce qui n'en est que l'abus, par l'illustre auteur de l'Histoire romaine, Niebuhr*. Ce savant ne peut consentir à admettre la haute antiquité de Cames, par la raison que les chronologistes d'Alexandrie, lorsqu'ils manquaient de données positives

' Strab. I. V, c tv, S 4, t. I, p. 385-6, ed. Kxamer. Cest bien vainement qu'un savant napolitain, Martorelii, Dell. ant. colon, in Napol. t II, p. 43a, a contesté l'antiquité de Cames, en donnant au mot vpea€vrénf le sens de la plus célèbre; sans réfléchir que ce mot, joint à celui de «aXmôrarov par la particule yip, ne comporte en effet d autre sens que celui de la plat ancienne. — 1 Thucydid. I. VI, c. tv ; Scymn. Ch. v. 338-9, •d- Meinekc; Vell. Palcrc. 1. 1, c. tv; Euseb. Chron. 1. II, p. 100; SynceU Ckronogr. p. 181, Tit. Liy. I. VIII, c. xxii; Dionys. Hal. I. VII, c. m. J'ai réuni tous ces témoignages dans mon Hist. iet colon, greeq. t. III, p: 109-1 îa, et je n'ai pas encore, au bout de quarante ans, acquis de motifs pour modifier, sur aucun point, l'opinion que j'avais énoncée relativement aux auteurs de la fondation de Cumet et à l'époque de cette colonie. — 1 Niebuhr, Histoire romaine, 1. 1, p. aaoaai. Je me sers ici de la traduction française, faite, comme on sait, sur la troisième et dernière édition.

sur la fondation des villes, avaient recourt aux calculs par générations, et qu'ils durent se servir de ce moyen pour Corner, dont ils ne trouvèrent point d" ère , parce qu'il y avait longtemps que cette ville n'était plus grecque. Ailleurs encore, le même auteur revient, avec plus de développement, sur la même pensée, et donne plus hardiment carrière à son scepticisme, en nommant Ératosthène et Apollodore comme les auteurs de la tradition relative a la fondation de Cames, et en rejetant ainsi cette tradition parmi les fables, par la raison que, même après la seconde moitié du sis* siècle de Home, l'histoire de Cames est encore tente fabuleuse1 .

Il est difficile, je le dis avec regret, mais avec une pleine conviction, d'accumuler en moins de mots plus d'assertions téméraires, et, si c'est là de la critique , il faut renoncer à tout ce que nous croyons posséder d'histoire. Mais a quel titre regarde-t-on les chronologistes Alexandrins, Apollodore et Eratosthène, comme les auteurs d'une tradition dont nous avons pour parants Thucydide, Scymnus de Chios et Strabon, sans que rien, dans les témoignages d'une époque plus récente, ait le moindre rapport à ces chronologistes d'Alexandrie? Sur quel fondement a-t-on pu se permettre de dire que la fixation de la colonie de Cames aura été calculée d'après une généalogie des fondateurs , quand il est avéré, par les témoignages qui concernent ces fondateurs, qu'ils n'étaient rattachés par la tradition a aucune famille grecque héroïque? Comment a-t-on pu affirmer qu'if n'existait point d'ère de Cames, quand il est constant que cette ville possédait des annales, dont faisait usage Denys d'Halicarnasse, pour le récit des événements de l'histoire de cette ville, du m* siècle de Rome, et cela, ajoute-t-on, parce qu'il y avait longtemps que cette ville n'était plus grecque. Cette dernière supposition se fonde sur la nélèbre phrase de Velleiits Paterculus* : Cumanos osca mutavît vicinia; mais la pensée du critique moderne va beaucoup au delà de celle de l'auteur ancien. Velleius a voulu dire que la domination des Samnites altéra à Cames la pureté de la civilisation hellénique, en introduisant dans cette ville un élément de population osque; mais il ne dit pas, il ne pouvait pas dire que Cames avait cessé pour cela d'être grecque; et nous en avons la preuve par les monuments qui sont sortis, de nos jours, du sol de Cames, et que Nicbuhr ne connaissait probablement pas. On distingue très-bien, parmi ces monuments, ceux qui doivent avoir été produits, depuis l'époque où cette ville tomba au pouvoir des Samnites, c'est-à-dire depuis fan de Rome 335, et l'on y remarque en effet une altération du pur style grec, qui répond aux expressions de

NielMhr, Butoirs nmam, L V, p. s*i-»44 - ' Ve». PMerool. 1. I, c. tv.

Velleius Paterculus : Camanos osca matavit vicinia; mais ces monuments n'en sont pas moins grecs, et la ville restait grecque, faisant usage de sa langue grecque, conservant ses mœurs et ses institutions grecques, bien qu'avec le germe de corruption qu'y avait introduit l'occupation osque. Enfin , qui pouvait autoriser l'auteur de V Histoire romaine à déclarer aussi hardiment qu'il le fait, en renvoyant au septième livre de Denys d'Halicarnasse, que, dans le m' siècle de Rome, {histoire de Cames était encore toate fabuleuse? L'époque qu'avait en vue Niebuhr est précisément l'époque brillante de l'histoire de Cames, celle de la tyrannie d'Aristodème , qui fut signalée, à plusieurs années d'intervalle, par des faits d'armes du plus grand éclat, par des victoires, telles que celle que les habitants de Cames, réunis aux Syracusains, remportèrent sur la flotte des Étrusques , et dont nous avons recueilli un monument prédeux dans le casque de bronze dédié à Olympie, à cette occasion, par Hiéron I", tyran de Syracase 1 ; sans compter une belle ode de Pindare 1 ; telles encore que la victoire remportée à Aricia, près de Rome, par Aristodème, tyran de Cumes, sur l'armée étrusque du fils de Porsenna». Peut-on dire de pareils événements, d'une si grande importance historique et d'une si haute notoriété , qu'ils constituent une histoire toate fabalease, parce qu'il s'y trouve joint un trait de ce merveilleux que l'esprit de l'antiquité aimait à rattacher au souvenir des grands événements? Et n'est-ce pas abuser au dernier point de la critique que de substituer ainsi ses idées particulières aux témoignages classiques les plus graves et les plus dignes de foi?

J'ai rempli un devoir en maintenant, contre les assertions arbitraires d'un écrivain entouré d'une grande considération , mais placé trop haut peut-être dans l'opinion publique, la notion éminemment historique de la haute antiquité de Cumes. J'irai même plus loin, et je crois pou voir soutenir que, même avant l'époque de la colonie chalcidienne, rapportée à l'an 1 1 3q avant notre ère*, le territoire de Cames devait

1 Sur ce monument épigraphique du premier ordre, qui a exerce 1* sagacité de plusieurs des philologues éminents de notre âge, Hermann , Welcker, TTiicrsch , Boissonade, voy. surtout le travail de M. Boeckh, Corp. ùucript. or. n* 16, t I, p. 34-35. La victoire dont il était un témoignage avait été remportée, olytnp. nxvi, 3 ; Diodor. Sic. XI, ti; cf. Slrabon, 1. V, p. 379, C — ' Pindar. Pylh. 1, v. j3-aO; voy. Boeckh , Explicai. adPyth. i,v. i3-ao, t. ÙI.p. aa8. — ' Dionya. Hal. 1. VA, c. v, vi. — * Celle date, qui résulte avec toute certitude de raccord d'Eusèbe, Chron. 1. H, p. 100, et du Syncclle, Ckronogr. p. 181, a été mise en doute par feu Millingen, qui, tout en admettant que la fondation de Cumes remontait à un» époque très-reculé», ajoutait que cette époque ne pouvait put être déterminée, Considér. sur la namitm. deTanc. ludi». p. ia3. Mais ce, n'est là qu'on trait sans conséquence de ce

' avoir reçu un élément de population grecque, qui se rattache à tout cet ensemble de colonies pélasgiques venues par l'Epire, dont j'ai déjà eu l'occasion récente de rappeler la tradition l, et dont ce sol de Cumes porta, à travers toute l'antiquité, l'irrécusable empreinte. Il y a déjà bien des années que, rassemblant les traditions relatives aux établissements pélasgiqucs de l'Italie, je signalais les rapports d'homonymies qui existaient entre la géographie de l'Epire et celle de l'Italie méridionale, et qui attestaient des communications primordiales de cette partie de la péninsule italique avec la Grèce occidentale Au nombre de ces homonymies, je citais le fleuve Achéron, dont le nom était commun à l'Épire et au territoire de Cames. Plus tard , j'ai eu encore l'occasion de rappeler un de ces rapports entre les deux contrées de l'Epire et de la Campanie, qui ne peuvent s'expliquer autrement que par d'anciennes communications de peuples primitifs : le fait de l'oracle des morts, to Hexvoitavrelov , établi près de Dodone en Épire, et un autre au voisinage de Cumes, oracle d'institution phénicienne, dont la célébrité, antérieure aux siècles homériques, avait pu donner lieu à l'invention de l'épisode du onzième livre de l'Odyssée*. A l'appui de ces rapports, certainement très-significatifs et admis par k. Ott. Muller4, j'aurais pu rappeler une tradition , qui nous a été conservée par le Pseudo-Aristote \ sur un établissement dcsLeucadiens, peuple de l'Epire, dans le territoire de Cames, car cette tradition, qu'on aurait tort de rejeter à l'aide d'une correction arbitraire6, sert très-bien à montrer comment Ulysse, héros national qui

scepticisme auquel l'habile antiquaire se montrait trop souvent enclin. Millingen regardait aussi comme fort incertaine l'adjonction des Cuméesu d'Éolide, quoique le témoignage deScymnus de Chios, v. a3g-4i, ed. Meinek.,soit bien précis et bien péremptoire sur ce point; et il regardait comme la plas probable l'étymologie du nom de Cames, Kvri», dérivée du mot xifiala, Jlots , bien que celle élymologie paraisse bien puérile. 11 vaut encore mieux s'en tenir aux témoignages antiques qui noua apprennent que le nom de la Cumes du pays des Opiques fut emprunté de celui d'une de ses métropoles, la Kymè, de l'Asie Mineure. — 1 Voy. Joam. des Savants, février i853, p. 68. — * Hist. des colon, grecq. t. I, p. aa7-a3o.— ' Voy. mes Monuments inédits, Odysséidê, pl. un, p. 367-371, où j'ai rassemblé la plupart des témoignages classiques sur l'oracle des morts de Cumes . dérivé de celui de la Thesprotie, à l'appui de l'explication d'un vase peint de Nola que je publiais, et où j'avais cru voir une scène de nécyomantie, comme je le crois encore. — * Die Eti aster, m, a, a et 4, 7, 4a). — * Pseud. Ariatot. De mira», nus-cuit, c. icvn, p. 197, ed. Beckm. : Tovrov U top sùtsov Xéjeru xvpteUadas intà Aevxaotaw. — 'M. Weslermann, dans l'édition récente qu'il a donnée de ce traité, attribué à Aristote, a mis Aewuuxwv au lieu de Aevxaliwv. Mais ce n'est qu'une correction de Sylburge; et il n'est pas permis de changer des textes, sous le prétexte de le» améliorer, quand on n'a pu l'aulorité des manuscrits.

recevait en Epire un culti; public avait pu figurer comme acteur principal d'une scène de nécy ornant ie, sur le territoire de Carnet , ainsi que nom te voyons dans le poème d'Homère. Ce même territoire de Cames nous offre, dans le nom du lac Aornoi , devenu i' Avenus des Latins, une autre homonymie dérivée de l'Épire*. qui ne peut non plus ne pas être puisée â ces antiques sources d'une histoire qui avait pris, dans la mémoire des peuples , la couleur de la poésie sans perdre son caractère de réalité positive. Il en est de même de la légende de la fameuse sibylle, dont le nom d'AmaUhéa, porté à Carnet comme en Épire*. appartient sans nul doute à tout cet ensemble de fables locales, patrimoine commun de l'Epire et de la Campanie , dont le fond historique a été récemment mis en lumière par un savant allemand , qui joignait à une érudition immense un rare esprit de combinaison, Klausen'. Je ne puis donc que m'en référer aux résultats des recherches du docte auteur A'Mneas et des Pénates, pour tout ce qui touche aux origines pélasgiques de Cames, sans m'étendre davantage sur ce sujet, que je ne pouvais me dispenser de rappeler ici en peu de mots, à cause de l'occasion qui me sera fournie par plus d'un des monuments sortis du sol de Carnet, de m'appuyer sur des considérations de cet ordre. Je n'ajouterai plus qu'un mot à cet égard, c'est que Festus cite, a propos de l'origine pélasgique des Aborigènes de l'Italie , un ancien auteur d'âne histoire de Cames . Historiée Camanee compositor*, qu'il ne nomme pas*, mais qui, a en juger par cette citation même, devait s'être occupé des origines pélasgique* de Cames; et c'est là un témoignage précieux, ignoré ou négligé par Niebuhr, qui répond à l'assertion si hasardée, que cette ville n'avait point de livres historiques.

J'ai dû me borner à cet exposé sommaire des traditions qui concernent les origines pëlasgiques de Cames antérieures à l'établissement des colonies helléniques des Chalcidiens de FEubée et des Gumécns de l'Ëolide , sans compliquer cette question d'hypothèses qui tendraient à reconnaître, soit des Phéniciens, soit des Égyptiens, pour les premiers

' Klausen, /Entas uni die Penaten, U H, p. 1 1 33 , 3387). — * Pli ri. IV: Tketprolt... loctiî Aornos, et pestifera atibtu exhalatio. — ' Les témoignages classiques à cet égard ont été rapportés par Klausen , JËne.as und die Penaten , t. I, 365), A3*), 433). et t. U, aa83«). — * Mutas und du Penaten, L II, p. ii3i-ii35. — * Fest. v. Romam.t. I, p. a a 4, ed. Lindetnann. — ' Klausen présumait que cet historien . que Festus n'a pas nommé, pouvait être rHyperochus, auteur des KvpuûMt, cités par Athénée, I. XII, p. 5a8, le même auteur dont Pausaniaa, X, su, à, fait mention comme d'un citoyen de Cames, oVt)p Hvçinîot , qui avait écrit sur la sibylle de Carnet ; et ces deux témoignage* concourent bien à prouver, contre l'opinion de Niebuhr, que Cames posséda des histoires nationales, ouvrages de ses citoyens.

habitants de Cumts. Mais j'avoue que je n'accorde pas un caractère sérieux a ce» hypothèse», qui ont pour auteurs des écrivains napolitains, placés sous l'empire de ces illusions d'un patriotisme mal éclairé , dont on a tant abusé de tout temps et même du nôtre , dans des questions qui doivent rester purement scientifiques. L'un de ces écrivains, de Atellis1, n'hésite pas à donner des Phéniciens pour fondateurs k Carnet , sur la foi d'une fausse leçon d'un texte de Strabon3, qui lui a fait admettre dans l'Eubée des Arabes venus i la suite de Cadmus et passés de là en Italie. Mais une opinion qui n'est appuyée que sur une base aussi ruineuse tombe d'elle-même avec la leçon fausse rectifiée par la critique ; et ie fait d'une influence phénicienne, prouvée perdes fragments d'anciennes poteries recueillies sur le site de la nécropole de Came*', se justifie si facilement par la notion d'un établissement pélasgique sur ce territoire, qu'on est dispensé de recourir à des suppositions privées de tout fondement historique. Quant à l'opinion d'une colonie égyptienne établie à Cames, qui a pour auteur un autre écrivain napolitain , Cani. Vlinieri Riccio4, elle ne se fonde que sur le fait d'une danse de trois squelettes, représentée en bas-relief dans un tombeau de Cames*, où cet écrivain a vu un monument égyptien, contre toute évidence, quand il est reconnu par tous les antiquaires que ce bas-relief, aussi bien que le.» deux autres qui l'accompagnaient, sur les deux parois latérales du même tombeau, sont du pur style grec. Et quant au second monument, le collier composé d'objets d'antiquité égyptienne trouvé, dans un autre tombeau de Cames, sur un squelette de femme6, et qui est encore allégué par l'auteur à l'appui de son hypothèse, ce collier prouve bien que les superstitions égyptiennes, qui avaient fait invasion dans le monde romain à partir du i" siècle de notre ère , avaient pénétré à Cames comme en d'autres lieux de la Campanie; mais il est trop contraire à toutes les notions de la science de voir dans des objets égyptiens d'un travail romain, provenant d'un tombeau romain, la preuve d'une colonie égyptienne établie à Cames avant les temps historiques, pour qu'une pareille idée mérite d'être sérieusement réfutée.

1 Principj delta civil, de' telvaqqi d'Itaha, t. II, p. 364- — * Slrab. I. X, p. 446. — 1 Tels que celui que j'ai publié dans mon Mémoire sur fHetxuU assyrien , pl. IX , n*o; voy. p. 379, a). — * Centù slorici mita distrutta città di Coma , Napoli, 4', p. 3-4. — * Je reviendrai, dans mon prochain article, sur oe monument. Ton des plus curieux qui aient été trouvés, de nos jours, dans les tombeaux de Cames. — • Voy. dans les Monum. ined. di antiehità (Napoli, 1830, 4*) la description qui a été donnée de ce collier, p. 17-34, accompagnée d'une planche , Ur. m. Cette dissertation de M. Semmola a été reproduite dans une publication particulière, intitulé? : lUastraziom di ana coUam taizia, Napoli, i844. in-8*.

Après ce petit nombre d'éclaircissements historiques, dont j'avais besoin de faire précéder le compte que je me propose de rendre des dernières fouilles de Cames, j'aborde le champ de ces découvertes, qui m'offrira plus d'un sujet de considérations neuves et curieuses. Rien n'est plus connu et plus familier aux nombreux voyageurs qui visitent le royaume de Naples que le site de Cames , resté , depuis des siècles , entièrement inhabité, à quelques heures seulement de distance de la capitale. En s'y rendant par la voie de terre ordinaire, qui est celle de Poazzoles, on arrive bientôt à une superbe ruine romaine, qui s'appelle vulgairement l'i4rco felice, et au voisinage de laquelle il fut découvert, il y a près d'une trentaine d'années, un grand tombeau romain, au centre duquel était placé un superbe sarcophage de marbre blanc , orné , sur le devant, d'un bas-relief de la fable de Pélops et d'Œnomaûs. Je me trouvais alors à Naples , ou je fus bientôt averti de cette découverte par la rumeur publique. Je visitai ce tombeau , et j'y fis dessiner le sarcophage qui s'y voyait encore, avec l'intention de le publier dans la seconde partie de mes Monuments inédits; mais des circonstances, dont il est inutile de rendre compte, m'ayant fait renoncer à cette publication, c'est, du moins, avec satisfaction que j'ai vu le beau bas-relief de Pélops et d'Œrtomaûs, resté inédit depuis tant d'années, publié tout récemment dans le Balletino archeobaico Napolitano x. Je reviens, après cette courte digression, à la route de Corn** et à ÏArco felice.

Cet arc, de construction romaine en briques, orné, dans sa façade, dirigée vers Poazzoles, de plusieurs rangs de niches, certainement remplies autrefois de statues, a donné lieu aux suppositions les plus étranges, même de la part d'antiquaires instruits. L'un d'eux, notamment, le P. Paoli, croyait que cet arc avait été construit pour servir de substruction au célèbre temple d'Apollon de Cames; idée si bixarre et si contraire à tous les témoignages antiques, qu'il suffit de l'énoncer pour la réfuter. D'autres y ont vu un aquedac , sans la moindre apparence de raison -, et d'Ancora, qui n'ose pas prendre sur lui de prononcer entre ces diverses opinions, se borne à dire que c'était probablement une porte de la ville*; ce qui n'est pas possible, d'après la distance où Y Arco felice se trouve du site de Cames, et d'après toutes les circonstances du terrain , qui ne permettent pas d'y asseoir une ville par la pensée, et qui n'en offrent pas le moindre vestige à la vue. Le fait

1 Ballet, arclieol. napoht naoTt lerie, t. II, ta», i, a. L'explication de ce bai-relief n'a pas encore paru; mais elle ne saurait manquer d'être digne du savoir et de la critique de M. Minenrini, de qui on csl en droit de l'attendre. — * Guida ragionata per le antichilàdiPozzuoli.ttc. (Napoli 179a, in-S»), p. îai.

est que ÏAno feUce fat construit pour soutenir les deux cotes d'une montagne que les. Romains avaient dû percer, pour y faire passer la voie qui conduisait de Poazzoles à Cames. Cette montagne . ainsi taillée, ne pouvait rester dans sa nudité naturelle, sans blesser le regard et sans déshonorer la route. L'art et la puissance des Romains firent de ce passage un arc magnifique, dont le laite atteignait au haut de la mon* tagne, de manière à offrir encore, à cette hauteur, une voie de communication. En descendant vers Cames, après avoir passé YArco felice, on trouve, à la distance de deux cent vingt palmes, une grotte, qui conduit par une pente douce, en ae repliant sur elle-même, jusqu'à la sommité de l'arc Ce n'était pas la, assurément, comme on l'a cru, la grotte de la sibylle; c'était un de ces nombreux passages, pratiques dans le cœur des montagnes, comme le site de Cames en offre tant d'exemples, dont quelques-uns peuvent bien remonter jusqu'à la haute antiquité grecque; d'autres, tels que la fameuse grotte du Paasilippe, près de Naples, appartiennent a l'époque romaine.

La route qui passait sous l'Arco felice, et qui était la via Domitiana, a conservé quelques restes de son pavé antique, en quartiers irréguliers de cette roche volcanique, qui forment généralement, comme l'on sait, le pavé des voies romaines. En continuant de descendre par cette route jusqu'au site de Cames, pendant un espace d'un demi-mille, on chemine presque constamment sur cette voie , restée à découvert avec son pavé, et l'on arrive ainsi au mur d'enceinte, de la ville de Cames. Ce mur, construit de magnifiques assises de pierres taillées carrément et assemblées sans ciment, du plus bel appareil hellénique, appartient certainement à la cité grecque , aussi bien que la porte qui y était pratiquée, et dont il subsiste encore la partie inférieure des deux jambages, ornée de moulures du haut style grec. C'est donc là une antiquité grecque qu'on ne saurait voir sans un profond intérêt, quand on songe à la haute importance historique de la ville dont cette porte formait l'entrée, et quand on réfléchit à la longue suite de siècles qui a passé sur cette ruine. A partir de ce point, on se trouve, sans le moindre doute, sur le site même de Cornes, et l'on n'a plus qu'à se rendre compte, dans une contemplation pleine d'un douloureux intérêt, de l'aspect désolé qu'il offre dans son état actuel.

Le terrain, converti tout entier en vignobles", n'offre, à l' extérieur, presque aucune apparence de restes de constructions antiques; mais il est semé de petites éminences.qui sont, à n'en pouvoir douter, autant de monceaux de décombres, où se cachent les misérables débris de l'antique splendeur de Cames. Le sol de cette ville, naturellement iné-

gai et encore exhausse en beaucoup d'endroits par cette circonstance , s'élève insensiblement dans la direction du midi au nord jusqu'au faite d'une montagne, taillée a pic des trois côtés du nord, du couchant et du levant, et seulement accessible, du coté du midi, par une pente encore très-roide. Cette montagne, qui porte encore aujourd'hui le nom de Rocca di Gama, était l'acropole de C urnes , le siège de l'habitation de la population primitive, devenu plus tard un lieu de refuge pour les habitants, quand cette population, accrue par le temps, s'était répandue sur les pentes de In montagne, et avait fini par occuper la plaine qu'elle protège jusqu'à la mer. Cette mer, que les poètes latins appelaient Euboïqne1, en souvenir de la colonie chalcidicnne , bat de ses Ilots soulevés le pied de la montagne, au nord et au couchant; et c'était de cette circonstance que l'esprit subtil des anciens avait tiré l'étymologie du nom de Cames, en le dérivant du mot grec xvfjtata, flots, mais j'ai déjà dit ce que je pense de cette étymologie, qui n'a pas la moindre vraisemblance, bien que rapportée par le grave Strabon 2.

C'était sur le haut de cette montagne, ubsolument inaccessible de trois côtés, qu'existait ce temple si célèbre d'Apollon, que la tradition faisait remonter jusqu'à l'époque mythique de Dédale, et dont Virgile nous donne une idée si magnifique, en le représentant enrichi dor, aurea tecta, avec une porte dont les battants métalliques étaient ornes de bas-reliefs d'ivoire : io foribus letum Androqei*. Toute cette magnificence . qui ne pouvait certainement convenir au siècle de Dédale, mais qui avait bien pu appartenir aux beaux temps de l'opulence de Cames, sans que Virgile fût taxé pour cela d'anachronisme, n'existe plus, depuis bien des siècles, que dans les admirables vers du grand poète. Mais on n'en recherche qu'avec plus d'intérêt les faibles vestiges qui peuvent s'être conservés jusqu'à nous de ce temple d'Apollon, si ancien, si richement décoré, qui fut, à celte place même où l'on parvient aujourd'hui sans obstacle, mais non pas sans quelque fatigue, un des plus beaux sanctuaires de l'antiquité grecque. Le site qu'il occupa, et qui lut nécessairement le plateau de la montagne, est si étroit, (pion a peine à se rendre compte des expressions employées par Virgile pour le désigner, immania templa; et c'est là une particularité qui n'a pas peu embarrassé les antiquaires; mais, à mon avis, Virgile, qui se sert aussi du même mot, pour désigner l'oracle de la sibylle* : HorrvnAaquc pro tm sécréta sibylle, antrnm immane petit, Virgile comprenait, dans la notion du temple, celle des galeries souterraines, qui établissaient une

1 Vifg. Mneid. VI , a : « El tandem Knboicis Cumarum adlabitur oris. • — ' Strah V V. p. i43. — 1 Virgil. Mnui. t. VI . r. ao. — • Virgi». /BW. I. VI. t. io-i i

l'édifice bâti sur la plate-forme «t l'entre où la prêtresse rendait ses oracles, lesquelles galerie» sont encore aujourd'hui accessibles et répondent bien à 1 idée de Virgile, immania; et,

envisagées de cette manière, les expressions du poète n'ont rien que de très-naturel.

Je n'ai pas visité, dans ce dernier voyage, Y acropole de Cames, ni constaté l'état dans lequel se trouvent aujourd'hui les restes du temple d'Apollon. Mais j'avais fait cette excursion dans un voyage antérieur, en 1817. et je m'étais assuré, par mes propres yeux, qu'à ne subsistait plus que de faibles vestiges de l'antique édifice, consistant en quelques degrés d'un stylobate construit en tuf volcanique et en quelques tronçons de colonnes du même tuf et du même ordre dorique que le grand temple de Ptestum. C'était donc bien certainement un édifice de la haute antiquité grecque, et la richesse et le goût employés dans sa décoration intérieure s'étaient sans doute portés sur le plafond, qui pouvait être incrusté de lames dor, aarea lecta, sans compter les nombreux objets de ce métal, dédies par la piété publique et particulière, àva(Hluûet. qui formaient 1 ameublement des principaux temples de la Grèce, et qui excluent toute idée de l'emploi de la peinture sur leurs muraille*. En tout cas, une circonstance qui me frappa beaucoup , quand j'exa minais ces tristes restes d'un édifice si célèbre, ce fut le peu d'étendue de son pian, qui avait été commandée par l'espace étroit que forme le pia teau de la montagne. C'était doue nécessairement un édifice de petite proportion, et l'idée de sa grandeur, immania Umpla, ne pouvait se trouver que dans un ordre de considérations morales. S'il en fallait croire cependant un auteur ancien, qui avait écrit sur l'Apollon de Cames, la statue érigée dans ce temple aurait été un colosse Je bois de la hauteur d'au moins quinze pieds : m Signam, ApoUims ligneam , aUam non mimas pedes xrl ; » et cette proportion ferait nécessairement supposer que le temple était d'une dimension assez considérable. Mais je ne sais si cette notion mérite une grande confiance -, et, en tout cas, le £eu d'étendue du terrain qu'offre le haut de ï acropole est un fait qu'on ne peut eon-

La montagne dont ce temple occupait le faite est percée de cryptes vastes et nombreuses , taillées a plusieurs hauteurs et dans des directions différentes, qui ne sont à présent accessibles que dans une partie de et qui n'ont pu être encore sondées dans toute leur profon-

1 Ceci. mpvd Serf, mi Vira;. Mneid. VI, v. 9. Lecommeotateur eiplique l'expression altus A polio par la hauteur du. simuluert, quand il est tensible qui : la hauteur de la localité. x

146 JOURNAL DBS SAVANTS.

deur. C'est bien là certainement cet antre de la sibylle que Virgile nous dépeint avec un peu d'exagération poétique sans doute, et cependant avec un fond de vérité locale qui peut encore être reconnu aujourd'hui1 :

Exeisutn Euboicc latus ingens rupis in antrum , Quo Uli ducunl adilu» centum , ostia cenlum.

Ce grand côté de la roche eabotqae, taillé en forme d'ancre, est effectivement le flanc de la montagne qui se dresse près du bord de la mer, quand on s'y rend à partir de la porte de la ville, et qui regarde te levant, comme le dit Agathias*; et c'est là qu'on en trouve l'entrée, laissée aujourd'hui à l'état informe, mais jadis ornée d'une façade de marbre, dont les nombreux débris ont longtemps couvert le sol environnant9. Cette entrée communiquait, par un long passage, à une galerie supérieure , au-dessous de laquelle s'étendaient deux autres souterrains , taillés sur un plan incliné, le plus haut desquels aboutissait au temple d'Apollon. Vers le milieu de ces souterrains se trouvait une porte, sans doute le limen de Virgile*, d'où l'on descendait, par un escalier tortueux, au second souterrain, que l'on croit s'être prolongé jusqu'au lac Averne. Ce souterrain, plus sombre que le premier, renferme trois galeries, sans compter un grand nombre de petits passages qui les mettent en communication entre elles , la première'desquelles , située à gauche de l'escalier, a son issue dans l'étage inférieur de cet antre immense, et la seconde, qui est la plus vaste, paraît avoir été aussi la plus ornée. On y discerne encore des pilastres revêtus de stuc; le pavé en était en mosaïque, et la voûte conserve encore des traces de la dorure et de la couleur d'azur dont elle avait été décorée. C'est là que se trouvait, sans doute en forme de temple , le sanctuaire où la sibylle , qui était la prétresse d'Apollon, vendait ses oracles, le lieu que le faux Aristote désigne comme un &éXapbc# xefldyeios*, le même lieu que saint Justin appelle, dans le langage de «on temps, ivSbteflo» xps 0a0t\tx%{ ohtov*, et où l'on montrait encore , à la An du second siècle de notre ère , trois bassins taillés dans le même roc, qu'on supposait avoir servi aux bains de la sibylle, ainsi que le raconte saint Justin , qui visita Yantre de la sibylle de Cames, et qui nous en a laissé une description, malheureusement trop peu détaillée 7. Ces énorme* excavations, qni justifient bien, dans leur en-

1 VirgiL jEntid. VI, 4a-«3. — » Agalh. Histsr. I.l.ci.tl, p. 33. ed. Booo. : Èp t$ vpàs ifXtop àvUrxpvlvroi) Xdpov. — * Corcia, Stor. délie DueSicil. L II, p. 1 1£. — * Vifgil. i&MMj. VI, 45. — » Paeud. ArUtoL Deminb. aucult. c. xcvn.'p. 197, ed. fieckm. — * S. Juslm. Mari. Apoty. pr. Ckmt, S jxxiv. — ' Idem, Md. $ xxxir

H XXXT.

semMe, l'idée que nous en donne Virgile, furent sans doute, pratiquées, dans le principe, par lea habitants de Cames, pour l'extraction de !:■ pierre employée à leurs constructions; c'était la carrière d'où ils tiraient tes matériaux de leur ville. Plus tard , la religion et l'art s'emparèrent de ces souterrains , pour les faire servir aux pratiques mystérieuses du culte d'Apollon, qui avait pris tant d'extension et d'éclat à Cames; en même temps que les habitants, retranchés , en cas de siège, dans l'ocropoU, pouvaient profiter de ces nombreuses allées souterraines, qui avaient des issues en dehors de leur ville, pour faire des sorties contre une armée ennemie. Et c'est ainsi effectivement qu'encore au vi' siècle de notre ère, Narsès, maître de b ville, essaya de triompher de la résistance des habitants de Cames qu'il assiégeait dans leur acropole, en introduisant ses soldats dans les souterrains de la montagne qui portaient une partie des murs de l'enceinte, et en y pratiquant une mine, de la manière que le raconte en détail Agaihias '.

Cet antre de la sibylle, qui eut tant de célébrité dans l'antiquité, et qui, dans sa désolation actuelle, offre encore tant d'intérêt par les nombreuses allées de son immense labyrinthe, est à peu près la seule antiquité qui reste visible de Cames. Il n'y subsiste plus le moindre • vestige de ces temples, dune architecture superbe, qu'un historien Napolitain , Capaccio, y voyait encore au xvn' siècle La main destructive de quelques colons a fait disparaître ces précieux débris, de même que, dans des temps plus rapprochés du notre, elle nous a privés des restes d'un temple et d'un édifice contigu, découvert au voisinage de i'Arco feUce, dont le pavé et le revêtement étaient de beau marbre blanc, et les colonnes d'ordre corinthien La destruction s'exerce avec tant de rapidité sur le peu de fragments antiques que le hasard ou le

1 Api th. Histor. 1. I, c. vin, ix, x, ed. Bonn. — 1 Hutor. Neapol. p. bag. — ' Coraa , Slor. délie Due Sicilîe, t. II, p. n 3. Cet écrivain fait mention , sur la loi de Morsnile, Antich.di Pozzuoli, p. 180, de la découverte d'un grand nombre de statues de dieux et de héros , d'excellent travail , découvertes au mémo endroit , en 1 606. Le détail de ces statues trouvées sur le site de Carnet est donné par on auteur à peu près contemporain, Antonio Ferro, dans un écrit intitulé : AppanUo délie statue recentemente nclla dit Imita Cuma rmvenute , el un extrait de cet écrit a été donne par Min. Riccio, Ceimi storici, etc., p. i4* Au nombre de ces statues, l'auteur cite un Neptune, cen parte de' peli délia barba dipinti di colore eeruleo. Le fempta dont ces statues avaient formé la décoration devait être d'époque romaine, dû probablement à la munificence d' Agrippa; ce qui semblait résulter de la présence d'une statue <FAaqastê, ilpiù bello, dit l'auteur napolitain ,- e del pin baon maestro ckt potes* e vedersi trm rantichiti, et d'une autre statue de brusus Cmtar, portant l'inscription : DRVS1 CKSAIUS, ainsi que d'une inscription trouvée au mime endroit et rapportée aussi par Morm.le : LARES AVGVSTOS AGRIPPA.

travail des champs fait découvrir de temps en temps à Cames, que j'ai vainement cherché à deux reprises les traces d'un temple romain d'Apollon, déterré en 1817, dont ou retrouva des bases, des chapiteaux, des tronçons de colonnes , des fragments de corniche ornée d'une frise sculptée, avec une portion du styiobate qui portait l'édilice , et avec un autel, où se lisait une inscription latine qui faisait connaître la divinité à laquelle il était dédié : APOLLINI CVMANO; tous fragments, qui auraient dû être recueillis dans le musée, et dont il ne reste plus que lo souvenir consigné dans le livre du chanoine Jorio, témoin de la découverte1.

Le seul Teste d'antiquité un peu considérable qui. subsiste encore de Cumet, des temps où elle était devenue municipe et colonie romaine, c'est une portion d'un temple, convertie aujourd'hui en métairie. Il est construit en briques, avec une voûte, en grande partie moderne, et il est connu sous le nom vulgaire de Tempio del Gigante, à cause d'un buste colossal en marbre de Jupiter, qui y fut trouvé, il y a prés de deux siècles, et qui, après avoir été longtemps exposé en différents endroits de Naples3, où il eut a souffrir des atteintes de toute espèce , a fini par être recueilli au musée des Stadj, où il se voit aujourd'hui. Ce ■ buste, malheureusement bien dégradé, est, à ma connaissance, le seul monument de ce genre qui nous soit parvenu de l'antiquité , c'est-à-dire . un buste, d'une proportion fortement colossale, en guise d'une statue du dieu; et le style, qui appartient encore à i'école grecque, bien que le travail accuse l'époque romaine , semble prouver que le temple qu'il décorait était un des édifices de la cité grecque, restauré dans les temps romains. Ce buste remplissait une grande niche, pratiquée dans le mur du fond de la cella, au devant de laquelle était érigé un autel, et qui était flanquée, à droite et à gauche, de deux autres niches, de forme carrée, décorées sans doute de statues3. D'après la forme du terrain qu'occupe cette ruine , on présume avec raison que ce temple de Jupiter devait être peu éloigné du forum de la ville antique 4 ; et c'est effectivement à peu de distance de ce lieu, que la fouille, ouverte au commencement de l'année dernière par S. A. R. le comte de Syracuse, a fait découvrir des restes considérables d'un grand édifice, qui n'est pas entièrement connu, mais qui paraît bien avoir été le forum de Cumes, et dont je parlerai dans mon prochain article.

1 Jorio, Guida di Pozzuoli, etc., p. 11 4-» 16. L'autel seul a été porté au musée de Napltt, où il M voit aujourd'hui. — ' Au temps de d'Ancora, dont le livra a été publié en 1793 , le buste colossal se voyait encore avanli il mal Palazzo , Guida di Pozzuoli. p. 138. — ' D'Ancora, Guida di Pozzuoli, etc., tav. xuv et xlv, a , p. 1 28139. * Jorio* Guida di Pozzuoli, etc. , p. 1 1 9.

L'étendue qu'ont prise ces observations préliminaires sur l'histoire et sur le site de Cames, ne me laisse plus assez d'espace pour parler des fouilles dont je me proposais de rendre compte. Ce sera donc l;i le sujet d'an second, et peut-être d'un troisième article, oà j'aurai à faire mention d'un grand nombre d'objets intéressants , sous des rapports bien différents, qui ont été le produit de ces dernières fouilles de Cames.

RAOUL- ROGHETTE.

( La suite à an prochain cahier. )

CHARLES-QUINT

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