‹ Journal des savantsChapitre 11 sur 66 · MAUS · texte numérisé non relu

MAUS

arrivée. Elle arriva dans la nuit du 6 au 7, par un courrier exprès venu de Valladolid, qui apporta des lettres de la princesse dona Juana et des principaux personnages de la cour et des conseils. La grave maladie de l'Empereur les avait tous jetés dans l'anxiété, et la princesse sa fille demandait la permission de se rendre auprès de lui pour le voir et le servir

Le 7 se passa assez bien; le pouls ne fut pas mauvais, et l'Empereur mangea le soir des œufs passés à l'eau et but de l'eau rougie. Cependant l'inflammation intérieure gagna la bouche, qui devint sèche et douloureuse *. L'accès du 8 fut moins long que celui des jours précédents, sans être moins violent ; l'Empereur en sortit après un fort délire et la face livide9. On lui annonça alors l'arrivée de Garcilaso de la Vega et du docteur Gornelio de Baersdorp, qui venaient de Cigales*, l'un avec une réponse assez favorable de la reine de Hongrie, l'autre afin de lui prêter le secours de sa vieille , mais inutile expérience médicale.

Avant tout, Charles-Quint acheva son codicille, qu'il se fit lire, signa et ferma le 9*. Le 10, il appela dans sa chambre Garcilaso de la Vega , qui lui rendit compte de la mission qu'il lui avait donnée auprès de sa sœur6. La reine de Hongrie, que Philippe II avait conjurée de reprendre le gouvernement des Pays-Bas, ne s'était pas rendue aux pressants désirs de son neveu , qui lui avaient été apportés et exprimés par l'archevêque de Tolède. Elle avait répondu que son âge avancé , sa santé détruite , la résolution bien arrêtée quelle avait prise de passer dans la solitude le peu de jours qui lui restaient à vivre, les périls auxquels seraient exposés son honneur et sa réputation , si elle entreprenait d'administrer et de défendre des pays difficiles, mal pourvus et prêts à être envahis, et surtout le vœu inviolable qu'elle avait fait à Dieu de ne plus s'occuper des affaires de ce monde, ne lui permettaient pas d'accepter un fardeau dont elle avait été obligée de se décharger naguère. Se bornant à donner d'excellents conseils A son neveu, elle lui avait annoncé qu'elle ne quitterait pas sa retraite , pour la dignité et l'entretien de laquelle il devait lui accorder les villes d'Almonacid , de Zorita , d'Albalate et d'Illana, avec leurs revenus et leur juridiction1.

Mais sa résistance fut moins ferme après qu'elle eut entendu Garci-

1 /lettre, estancia, ttc, fol. aag, v*. — * Lettre de Mnthys à Vasquex, du 8 septembre. Ibid. p. 353. — ' llii. p. 354. — * Lettre de Quijada à Vasques, du 8 septembre. Ibid. p. 355. — * Lettre de Quijada a Vwquei, du 10 septembre. Ibid. p. 36o. — • Ibid. - ' Lettre de la reine de Hongrie à Philippe II. Ibid. p. 3a i- 35a.

ao.

laso, et pris communication des lettres persuasives de Cbarles-Quint et d'une nouvelle dépêche de Pliilppc II. Elle écrivit qu'elle n'avait jamais été aussi troublée de sa vie : que rattachement sans bornes, la vénération, l'obéissance, la soumission qu'elle avait pour l'Empereur, auquel elle désirait complaire en tout, la poussaient à se dépouiller de sa volonté, à ne tenir compte ni de son âge, ni de ses déterminations , ni de ses périls, mais qu'ayant promis à Dieu de ne plus conduire aucun gouvernement, elle ne pouvait enfreindre son vœu sans offenser sa conscience et exposer son àmc. Prenant donc un parti moyen, elle offrait de se rendre pour un temps limité dans les Pays-Bas et de concourir à leur administration, en présence du roi, sous certaines conditions, mais encore plus par ses conseils que par ses actes. Bouleversée de la maladie de son frère, qu'elle ne croyait cependant pas aussi dangereuse, elle adressait une lettre plus brève que de coutume ù Philippe II, a qui elle disait : «Je l'ai écrite avec beaucoup de peine à cause de la maladie de u Sa Majesté. Bien que le médecin ait bonne espérance et ne trouve pas uque la vie soit en péril, bien que je demeure dans celte confiance, « néanmoins , là où il y a tant d'amour, il est impossible qu'il n'y ait pas u beaucoup d'anxiété. Je ne sortirai d'inquiétude qu'en la sachant entiè- « rement délivrée. Ayant appris que Sa Majesté traverse une grande crise, « et ne se gouverne pas comme il serait nécessaire , je demeure bien « en crainte *. »

Charles-Quint éprouva une de ses dernières joies* à la nouvelle que la reine de Hongrie s'était laissé ébranler dans ses résolutions jusque-là opiniâtres, et qu'elle cédait à demi. U espéra qu'arrivée dans les Pays- Bas elle consentirait à en prendre l'entière direction pendant l'absence de son fils. Il renvoya ensuite Garcilaso de la Vega à Valladolid, où il commanda qu'on tint prêt un sauf-conduit pour le docteur Cornelio et dix ou douze personnes qui précéderaient en Flandre la reine de Hongrie. La forte attention qu'il avait donnée à son codicille et le vif intérêt qu'il prit à la relatiou de Garcilaso ajoutèrent à sa fatigue et le laissèrent plus affaibli3. On lui cacha avec soin la défaite et la mort du vieux comte d'Alcaudete *, qui pouvaient avoir des suites désastreuses pour les possessions espagnoles en Afrique, et dont la nouvelle arriva le g à Yuste. Le hasardeux gouverneur d'Oran, ayant fait une alliance avec le dey de Fez et se trouvant à la tête d'une armée de io,4oo hommes, que devaient seconder neuf brigantins chargés de munitions et de vivres,

1 Lellre do la reine de Hongrie à Philippe II , du g septembre. Retiro , estancia, etc.. p. 356-35g. — ' Lettre de Quijada à Vasques, du 10 septembre. Ibid. p. 36o. — - 1 Même lettre, p. 3Go-36i. — * Retiro, ettmcia, etc., fo!. a3i, r\

entra en campagne contre le dey d'Alger. Il s'avança par la côte vers Mostaganem , qu'il croyaitsurprendre et emporter. Mais, attendu par son ennemi, trahi par son allié, qui s'entendaient ensemble, il échoua dans son attaque et fut contraint de battre en retraite. A Mazagran, assailli par Hussan-Pacha , fils du fameux Barberousse, il vit le désordre se mettre dan» les rangs des Espagnols, dont la retraite se changea en déroute.

L'issue funeste de cette expédition , où l'armée espagnole périt presque tout entière , où le comte d'Alcaudete fut tué , son fils don Pedro Cardon c pris, et où la sûreté d'Oran se trouva compromise, aurait profondément troublé l'Empereur, s'il l'avait connue. On lui évitait et il fuyait lui-même les émotions. 11 ne voulut auprès de lui ni sa sœur, ni sa fille, qui désiraient y venir et ne l'osaient pas. Quijada l'ayant prévenu que la reine de Hongrie arriverait à Yuste pour le servir, s'il se trouvait plus mal, il répondit qu'elle ne viendrait pas, d'après ce qu'il lui avait fairdire. Quijada ayant ajouté que la princesse dona Juana était dans une grande inquiétude, se tenait prête à partir, et n'attendait pour cela que son autorisation, il s'y refusa. « Il tue répondit uque^ion, en remuant la tête, écrivit Quijada , et se tut, car avec «le mal de sa bouche il ne parle point ou ne dit que quelques pa- « rôles »

La fièvre tierce s'était changée en double tierce depuis le 1 1 , jour où le grand commandeur d'Alcantara arriva de Plasencia à Yuste2 pour ne plus quitter son cher et glorieux maître jusqu'à sa mort. Les deux médecins Mathys et Cornelio purgèrent l'Empereur avec des pilules de rhubarbe. II était d'une extrême faiblesse \ bien qu'on essayât de soutenir ses forces, afin qu'il pût lutter contre le mal, en lui donnant tantôt quelques cuillerées de suc de mouton \ tantôt quelques onces de jus de viande \ que son estomac délabré gardait difficilement et vomissait presque toujours. Cependant, le 1 6, il éprouva un peu d'amélioration, au moment où pénétrait dans le monastère un courrier envoyé de Lisbonne par la reine Catherine , qui demandait avec sollicitude des nouvelles de son firère, pour le rétablissement duquel elle avait ordonné

' Lettre de Quijada à Vasque* , du ih septembre, dans Retraite et mort de Ckarle$-Quint , etc., p. 365-366. — 1 Lettre de Quijada à Vasques, du la septembre. Ibid. p. 36a. — * » Estas tercianss son furiosasy largas, • écrivait Quijada, «S. M- esta mu y descaido porque le aprielan muebo. • Lettre du \k septembre. Ibid. p. 365. «La gueaa de S. M*4 es muy grande, y si empre va dtsminu- • eendo la virtud. . Lettre du 1 5 septembre. Ibid. p. 368. — * Lettre de Quijada. du 10 septembre. Ibid. p. 36 1. — 1 Lettre du 14 septembre. Ibid. p. 364.

des prières publiques dans toutes les églises du Portugal ». Le grand commandeur annonçait cet heureux changement à Vasquez en ces termes : «Il y a, entre l'état de Sa Majesté aujourd'hui et celui des jours a précédents, la différence d'un vivant à un mort 3. »

Mais ce mieux d'un instant fut suivi d'un terrible retour du mal. Dans la nuit même, Charles-Quint, après deux heures d'une agitation inquiète et d'un trouble profond, eut son accès en froid avec une intensité jusqu'alors inconnue. Il eut ensuite un vomisssement de bile noire, épaisse, enflammée, et la fièvre chaude le saisit avec une si furieuse violence et une si longue durée, qu'il resta vingt-deux heures sans parole et sans mouvement. Cet état enrayant , pendant lequel les médecins lui introduisirent à deux reprises dans la bouche quelques onces d'une boisson d'orge sucrée, sans qu'il pût remuer ni la tête ni la main, se prolongea tout le 17, et ne cessa que le 1 8, à trois heures du matin5. Les médecins craignirent qu'il n'eût pas la force de supporter un autre accès. Cependant, le 1 S, l'Empereur reprit toute sa connaissance , mais il dit « qu'il ne se souvenait de rien de ce qui s'était passé la a veille \ »

Le onzième paroxysme se déclara le 1 g, à cinq heures du matin» Dans la nuit, Charles-Quint avait dormi, fait, selon l'usage, qu'il n'abandonna pas même au plus fort de son mal, une légère collation, qui était presque immédiatement suivie d'un vomissement, et pris une boisson calmante. Le froid qu'il ressentit rat le plus vif qu'il eût encore éprouvé , et dura de cinq heures du maun à onze heures. Lorsque la chaleur commença, les médecins crurent que l'Empereur, dont les forces paraissaient épuisées, et qui était tombé dans le même silence et la même immobilité que la veille, succomberait pendant l'accès, et ils demandèrent qu'on lui administrât l'extrême-onction6. Quijada, par affection et par sollicitude pour son maître, leur résista longtemps: « Les doc- « teurs , écrivait-il vers huit heures du soir à Vasquez , me disent que • le mal augmente et que la force décline , ce qu'ils reconnaissent au « pouls. Pour moi , il ne me semble pas que l'Empereur soit aussi près « de sa fin , et aujourd'hui il n'a pas été autant hors de lui que dans le « paroxysme passé .... Depuis le milieu du jour, j'empêche qu'on ne «lui donne l'extrême-onction, craignant, quoiqu'il ne parle pas, qu'il

1 Retint, estancui, etc.. fol. a3*. r*. — 1 lbid. fol. a3A, r'. — 1 Lettres de M.v llivs , des 1 7 et 18 septembre , dans Retraite et mort de Çharles-Qaint , etc. , pages 36S , 309, 370, 374 et 376; lettre de Quiiada à Vasques, du 18 septembre, ih 377. — * Lettre de Mathys, du 18 septembre, lbid. p. 375. — 1 Lettre de Mathys à Vasquez, du 19 septembre, lbid. p. 379, 38o.

«n'en soil ému. Les médecins sont retournés vers moi, et mont dit «qu'il était temps; je leur ai repondu que je me tiendrais prêt; qu'ils « eussent la main sur le pouls, et qu'ils attendissent au dernier moment. «Croyez qu'ils Font déjà enterré trois ibis, et que cela me va à lame «et aux entrailles1. »

Mais, vers neuf heures, les médecins se montrèrent si alarmes, et pressèrent Quijada avec tant d'instance, qu'il se rendit. Le confesseur Juan Régla apporta l'extrême-onction, que Charies-Quint reçut dans son entière connaissance , sans le moindre trouble et avec une grande dévotion*. Quijada, bouleversé par cette funèbre cérémonie, ajoutait, en la racontant, ces touchantes paroles : «Jugez dans quel état doit être «celui qui, depuis trente-sept ans, sert un maître, et qui le voit ainsi «succomber. Qu'il plaise à Dieu de lui donner le ciel» si sa volonté est «de le retirer de ce monde, mais je persiste à dire qu'il ne mourra « point cette nuit. Que Dieu soit avec lui et avec nous8. »

Charles-Quint traversa, en effet, la nuit du 19 au ao septembre, en résistant encore aux angoisses el à l'accablement du mal-, il était presque sans pouls, et, jusqu'au matin, on lui dit les prières qui préparent à la mort. Rentré, depuis cet instant, dans la pleine possession de lui-même, il conserva , peut-être par un dernier effort de sa volonté , la raison la plus nette et la sérénité la plus pieuse, jusqu'à ce qu'il expirât4. Setant confessé de nouveau , il voulut communier encore une fois; mais il craignit de n'en avoir pas le temps, sll attendait que le viatique lui fût administré avec l'hostie que consacrerait Juan Régla , en disant la messe dans sa chambre. 11 ordonna donc qu'on allât chercher le saint sacrement au grand autel de l'église. Quijada ne lui croyait pas la force nécessaire à l'accomplissement de cet acte suprême du catholique mourant : «Que Votre Majesté considère, lui dit-il, qu'elle ne pourra pas «recevoir et faire passer l'hostie. — Je le pourrai , répondit simplement « et résolument l'Empereur » Juan Régla , suivi de tous les religieux du monastère, ayant apporté processionnellement le viatique, Charles- Quint le reçut avec la plus grande ferveur, et dit : « Seigneur Dieu de

1 Lettre de Quijada à Vuqaez, du 19 septembre, dans Retrtutt et mort de Charles- Q*t*t, etc., p. 38i, 38a. — ' Lettre de Quijada k Philippe II, da 3o septembre. IbùL p. 409. — 1 Addition de la lettre du 1 9 septembre vers 9 heures du soir. Ibià. p. 38a. — - * • Dià el aima a dios, sin btber perdido la habla ni sentido basta el • puulo que espirô. • Lettre de Gastelû 0 Vasques, du ai septembre. Ihid. p. 387. Quijada dit la même chose dans sa lettre à Vasques, écrite le ai septembre à à heures du malin, une heure et demie après la mort de l'Empereur. Ikid. p. 385 - * Lettre de Quijada à la princesse don. Juana, du 3o septembre. Uni. p. Ai 5.

« vérité, qui nous avez rachetés, je remets mon esprit entre vos mains. » Il entendit ensuite pieusement la messe, et, lorsque le prêtre, arrivé au Sanctus, prononça les rassurantes paroles de la rédemption chrétienne: Agneau de Dieu qui enlevez les péchés du monde, il se frappa avec joie et avec humilité la poitrine de sa main déraillante1.

Avant d'accomplir ces devoirs religieux, il avait donné encore un moment aux sollicitudes terrestres : vers huit heures il avait fait sortir tout le monde de sa chambre, a l'exception de Quijada. Celui-^i, tombant alors à genoux pour recueillir ses dernières paroles, Charles-Quint lui dit : «Luis Quijada, je vois que je m'affaiblis et que je m'en vais «peu à peu; j'en rends grâces à Dieu, puisque c'est sa volonté. Vous « direz au roi mon fils qu'il prenne soin de tous ceux qui m'ont servi «jusqu'à la mort. . . et qu'il défende de recevoir des étrangers dans a cette maison a. »• Pendant une demi-heure , il lui parla d'une voix basse et lente, mais assurée, de son fils naturel don Juan , de sa fille la reine de Bohême, qu'il aurait voulu savoir plus heureuse auprès de Maximiiien, et de tout ce qui restait encore l'objet de ses affections et de sa sollicitude dans le monde qu'il allait laisser. Il le chargea de ses suprêmes recommandations pour Philippe II5. Cela fait, il ne songea plus qu'à mourir.

Pendant toute la journée du 20, Juan Régla, Francisco Villalba et quelques autres religieux du couvent lui récitèrent les prières et lui adressèrent les exhortations que l'Église réserve aux mourants. Il désignait lui-même les psaumes et les oraisons qu'il désirait entendre4. Il se fit lire aussi, dans l'Évangile de saint Luc, la passion du Christ, qu'il écouta les mains jointes avec un profond recueillement5. Il fermait quelquefois les yeux en priant, mais il les ouvrait aussitôt qu'il entendait prononcer le nom de Dieu6.

L'archevêque de Tolède, dont il avait vivement souhaité la venue, à cause de la mission dont l'avait chargé le roi son fils, arriva enfin |au monastère vers midi7. Carranza s'était rendu bien tard à Yuste et à fort

1 Lettre de Quijada à la princesse dona Juana, du 3o septembre, et surtout lettre d'un moine qui était présent. Caria sobre los uhimot momentot del Emperaior Carlos-Quinto utente en Yuste, à 27 de setiembre de 1558, dans la Coleccion de documente» inédites, L VI . p. 667-670. — ' Lettres de Quijada à Philippe II, du 3o septembre, ilid. p. £io et Ai 1 , et à Vasques, du 26 septembre, p. âo6. — ' Même lettre, p. 4i 1. — * Lettres de Quijada à Vasqnex, du a t septembre, ibid. p. 385; à Philippe II, du 3o septembre, p. 4oq. — * Ibid. p. fioq. — ' Ibid. p. 4iO. — 7 Lettres de Quijada à Philippe II, du ai septembre, ibid. p. 387; de Gastelû à Vasques, du ai septembre, ibid. p. 388; de 1 archevèijue de Tolède à la princesse dona Juana, du 21 septembre, p. 390.

petites journées. Charles-Quint, dont il avait été le chapelain et le prédicateur, l'avait eu en grande estime, à cause de sa science, de sa piété, de sa vertu : il l'avait envoyé comme son principal théologien à Trente, où l'habile et éloquent dominicain s'était fait une immense réputation parmi les pères du concile. Voulant récompenser ses services religieux et employer activement son zèle, il l'avait désigné deux fois pour être évèque, sans que Carranta, dans son humilité, consentit à le devenir. Il l'avait placé a côté de son fils en 1 554, lorsque Philippe II avait épousé Marie Tudor, et que l'Angleterre avait été ramenée violemment au catholicisme. La part trop ardente que Carranxa avait prise à cette restauration de l'ancienne croyance, les talents qu'il avait déployés , les succès qu'il avait obtenus, l'avaient rendu cher à son nouveau maître, dont il était comme le directeur religieux en Angleterre et en Flandre , et qui , & la mort du vieux don Juan Martine* de Siliceo , l'avait , de concert avec le pape, nommé archevêque de Tolède, sans qu'il le désirât et même sans que tout d'abord il y consentit. Primat des Espagnes, pour ainsi dire malgré lui, Carranxa encourut la haine jalouse de l'inquisiteur général V aidés, et fit naître la défiance dans l'esprit de Charles- Quint1.

L'Empereur s'étonna de son acceptation ; il supposa que son humilité et sa vertu, assez fortes pour résister aux offres d'un évèché ordinaire, avaient fléchi devant le premier siège épiscopal de l'Espagne. A ces impressions défavorables s'étaient ajoutées les accusations plus graves de Valdès, auxquelles devait bientôt succomber le malheureux archevêque. L'inquisiteur général l'avait représenté à l'Empereur comme ayant encouragé par ses leçons les hérétiques espagnols récemment arrêtés à VaUadolid et à SévUle. Ce qui était vrai, c'est que, sans se séparer en rien de l'Église orthodoxe, à laquelle il restait soumis, Carranxa s'était rapproché de la doctrine fondamentale des novateurs, et s'était servi de leur procédé de démonstration en introduisant dans ses Commentaires sur le Catéchisme chrétien et dans plusieurs autres ouvrages le principe de la justification gratuite par la foi dans le sauveur Jésus- Christ, et en recourant à l'autorité incontestable des livres saints au lieu d'employer uniquement l'autorité traditionnelle de l'Église *.

Charles-Quint avait déjà des préventions contre lui, et n'était pas,

' Voir I. V, p. 38û sq. de la Colleccian de documentai ineditos para la hittoria de hpaia; Don Pedro Sâlaiar de Menriou, Vida y iacetot prospéras y advenos de D. Fr. Bariolomé Carranza; Llorenle, Histoire de rinqaisition d'Espagne, t. Il , ch. Xviu , et U III, ch. xxxu. — * Voir le» mêmes ouvrages et Adolfo de Castro, Historié de t* protestâmes espèces, lib. III, p. 191-199,

lôî JOURNAL DES SAVANTS.

d'ailleurs, édifie de ses retards, lorsque Quijada l'introduisit dans sa chambre avec les deux dominicains qui l'accompagnaient, don Pedro de Sotomayor et don Diego Ximencz. L'archevêque se mit à genoux auprès du lit de PBtofMltt)i»< dont il baisa la main. L'Empereur, qui touchait presque a sa fin, le regarda quelque temps sans rien lui dire, puis, après lui avoir demandé des nouvelles du roi son fils, il l'invita à aller se reposer '. Un peu avant la nuit, il recommanda à Quijada de tenir prêts les cierges bénis apportés du célèbre sanctuaire de Notre-Dame de Montserrat, ainsi (pie le crucifix et l'imago de la Vierge que l'impératrice avait en mourant, et avec lesquels il lui avait déjà dit qu'il voulait mourir aussi -'. Peu d'instants après, sa faiblesse augmentant. Quijada rappela l'archevêque de Tolède, afin qu'il assistât l'Empereur dans ses derniers moments \ L'archevêque l'entretint pieusement de la mort, en présence du confesseur Juan Régla, du prédicateur Francisco de Yillalba, du prieur de Yustc Fray Fiancisco de Angulo, de l'ancien prieur de (îrenade, du comte d'Oropesa, de son frère don Francisco de Toledo, de son oncle don Diego de Toledo, du grand commandeur d'Aicanlara don Luis de Avila ctZuniga, et de Luis Quijada, qui étaient tous dans la chambre et autour du lit de l'Empereur. Sur la demande de l'auguste agonisant, il lut le de prolundis, dont il faisait suivre chaque verset d'observations appropriées à la funèbre conjoncture; puis, tombant à genoux, et montrant a l'Empereur le crucifix, il lui dit ces paroles rassurantes, qui lui furent plus tard imputées à crime par l'inquisition : a Voilà celui qui répond pour vous-, il n'y a plus de péché, tout «est pardonné1!» Plusieurs des moines qui étaient dans la chambre impériale, et le grand commandeur d'Alcantara, s'étonnèrent de ces paroles, qui semblaient placer dans le Christ seul l'œuvre du salut pleinement acquis à l'homme par le grand rachat de la croix, sans que l'homme dut y concourir par le mérite de sa conduite. Aussi, lorsque l'archevêque eut achevé , don Luis de Avila engagea-t-il Frny Francisco de Villaiba À parler de son côté à l'Empereur, de la mort et du salut, dans la pensée qu'il lui ferait une exhortation plus catholique8.

Le prédicateur hiéronymite ne chercha point en effet si haut les

1 Déposition du moine hiéronymite Marco de Cardona . devant l'inquisition, dan* Llorente, ch. xvni , art. a, S xi; récit du moine anonyme, publié par M. Bakuizen Van den Brînk , ch. xxxvi , p. \- ; lettre de l'archevêque de Tolède à doua Juana , dans Retraite et mort Charût-Qumt, etc., p. 390. — ' Lettres de Quijada à Philippe 11, du 3o septembre, p. 4og-âio, et a Vasquez, du a6 septembre, p. £ot>. — 1 Ibid. p. 4 10 et 4o6. — ' Déposition du grand commandeur D. Luis d'Arila "t Zuiiiga devant l'inquisition, dans Llorenlo ch. xviu, art. a, S i3. — • ' Ibid

consolations et les espérances qu'il adressa a Charles-Quint mourant. Il ne les puisa point dans la rédemption générale du Christ, mais dans l'assistance particulière des saints. «Que Votre Majesté se réjouisse, «lui dit-il, c'est aujourd'hui le jour de saint Mathieu. Votre Majesté • est venue au monde avec saint Mathias; elle en sortira avec saint « Mathieu. Saint Mathieu et saint Mathias étaient deux apôtres , deux «frères, portant à peu près le même nom, tous les deux disciples de «Jésus-Christ Avec de pareils intercesseurs on n'a rien ù craindre. Que ■ Votre Majesté tourne son cœur avec confiance Vers Dieu, qui aujour- «d'hui le mettra en possession de sa gloire » Les deux doctrines qui divisaient, le siècle comparaissaient encore une fois devant CharfesQuint sur le point d'expirer. 11 les écouta avec une joie sereine, qui se répandait sur son visage aflàissé, sans discerner probablement ce qui, dans l'une, accordait plus à l'action rédemptrice de Dieu, et ce qui, dans l'autre, exigeait plus de la coopération morale de l'homme. Se confiant tout a la fois dans le sacrifice réparateur du Christ et dans la salutaire intercession des saints, «il montrait, dit l'archevêque de Tolède, une «grande sécurité et une intime allégresse, qui frappèrent et consolèrent « nous tous qui étions présents *. »

Vers deux heures du matin , le mercredi a i septembre , l'Empereur sentit que ses forces étaient épuisées, et qu'il allait mourir. Se prenant lui-même le pouls, il remua la tète comme pour dire : « Tout est fini s. » 11 demanda alors aux religieux de lui réciter les litanies des agonisants et a Quijada d'allumer les cierges bénis. 11 se fit donner par l'archevêque le crucifix qui avait servi à l'impératrice dans le suprême passage de la vie à la mort, le porta à sa bouche, et le serra deux fois sur. sa poitrine*. Puis, ayant le cierge béni dans la main droite, que soutenait (Quijada, tendant la main gauche vers le crucifix, que l'archevêque avait repris et tenait devant lui, il dit : « C'est le moment! » Peu après, il prononça encore le nom de Jésus , et il expira , en poussant deux ou trois soupirs. «Ainsi finit, écrivit Quijada dans sa douleur et son admiration, « le plus grand homme qui ait été et qui sera B. »

L'inconsolable majordome ajoutait tristement : Je ne peax me persua- *

1 Dans le manuscrit hiéronymile analysé par M. Bakuizen Van Jeu Brink, ch. xxx» i. p. 5o, et Fray Joseph de Stgîiença, tercera parte, lib. I\ c» xxm, p. ao3. — * Lettre de l'archevêque de Tolède à la princesse dona iuana , du a i septembre, dans Retmite *t mort de Chari*i-Qnint , »<c. , p. 3q3.— - 1 Lettre de Quijada à Vasques, du ai septembre, ibid. p. 385. — ' Ibid. et lettre «le l'archevêque de Tolède à dona Juana, ibid. p. 39i et 3ga. — * Lettre* de Quijada à Vasques, du a6 septembre, ibtd. p. 4o6, et à Philippe U, du So septembre, ibid. p. aïo.

der qu'il sait mort*, et à chaque instant il rentrait dans la chambre de l'Empereur son maître, tombait à genoux à côté de son lit, et baisait en sanglotant ses mains inanimées*. Il écrivit, quelques heures après que Charles-Quint eut cessé de vivre, à la princesse dona Juana : « Notre-Seigneur a renié à lui Sa Majesté ce matin à deux heures et u demie avant le jour, sans que l'Empereur perdit ni la paroie ni le « sentiment jusqu'au moment où il trépassa. Bien que je sache que a Votre Altesse doive le ressentir comme une fille qu'il chérissait tant, « sa vie et sa fin ont été telles qu'il y a plus à lui porter envie que com- « passion*. » En transmettant à Philippe II le codicille de son père, dont il lui communiquait les derniers vœux, il disait : «J'ai vu mourir la «reine de France, qui a terminé ses jours très-chrétiennement; mais « l'Empereur l'a emporté en tout, car je ne l'ai pas vu un instant «craindre la mort, ni foire cas d'elle, bien qu'il assurât quelquefois « n'être pas sans appréhension à son égard *. »

Tous ceux qui avaient assisté aux derniers instants de ce pieux chrétien et de ce grand prince en étaient émus d'attendrissement et ravis d'admiration. L'archevêque de Tolède , le comte d'Oropesa , le grand commandeur d'Alcantara écrivirent à la princesse sa fille pour lui exprimer leur douleur et lui transmettre de religieuses consola tions5. «Il nous émerveilla et nous rassura tous, disait l'archevêque de «Tolède, par l'allégresse de son âme et la sainteté de sa mort6. » «Je «ne puis m'en consoler, ajoutait don Luis de Avila, ni m'empêcher de « le sentir dans l'âme , en songeant surtout combien il a gardé connais- « sance de moi jusqu'à ce qu'il ait expire. Mais je tiens pour certain qu'il « est dans le lieu que nous promettent notre foi et notre espérance >• En apprenant son humble fin, le président du conseil de Castille, Juan de Vega, qui avait été son vice-roi en Sicile et l'avait vaillamment servi dans la plupart de ses guerres, écrivait avec une surprise et une admiration éloquentes: « L'Empereur est mort dans le monastère de Yusteen « faisant aussi peu de bruit des grandes armées qu'il avait conduites par « mer et par terre , et avec lesquelles il avait tant de fois fait trembler «le monde, eten conservant une aussi faible mémoire de ses phalanges « belliqueuses et de ses étendards déployés , que s'il avait passé tous les

1 « No pue Jo acabar conmigo de créer qu'es muerto. » Ibid. p. âo6. — 1 Cli . xxxix du manuscrit hiéronymite analysé par M. Bakhuizen Van den Brink. — * Lettre de Quijada à la princesse dona Juana. Retiro, eslancia, etc., fol. a&i, »*. — * Lettre de Quijada à Philippe II, du 3o septembre, dans Retraite et mort de Ckarlet-Qaint , etc., p. 4io. — * Leurs leUres sont dans Retraite et mort de Charles- Qaint, etc., par Gachanl, p. 389, 396. 397. — ' lbid. p. 3g3. — ' Ibid. p. 3y6.

i jours de sa vie dans ce désert. Gèrtcs nous pouvons juger ce que vaut «le monde en l'estimant d'après son exemple, puisque nous avons vu «le phis grand homme qu'il ait produit depuis bien des siècles si fatigué «et si désenchanté de lui, qu'avant d'avoir achevé sa vie il n'en put sup- « porter ni la manière d'être ni les peines qu'entraînent avec elles la «gloire et les grandeurs. N'y trouvant rien que d'inutile et de dangereux « pour son salut , il s'est tourné vers la miséricorde de Dieu, et il a mis «sa confiance dans le crucifix qu'il tenait dans les mains, et qu'il avait « réservé pour cette heure suprême l. »

Pendant tout le mercredi, ai septembre, le corps de l'Empereur, auprès duquel veillaient quatre religieux, resta exposé sur son lit de mort. Il était revêtu de sa robe de nuit. Un taffetas noir couvrait sa poitrine; le crucifix que l'impératrice et lui avaient tenu en mourant était sur son cœur; l'image de la Vierge était suspendue au-dessus de sa tète, et son visage pâle et serein respirait le repos2. Le lendemain, après s'être bien assuré de sa mort, en appliquant l'oreille sur sa poitrine et en passant un miroir devant sa bouche s, on le plaça dans un cercueil de plomb, qui fut renfermé lui-même dans un second cercueil de bois de châtaignier, et on le transporta dans la grande chapelle du couvent, toute tendue de noir4. Au milieu de la chapelle avait été élevé depuis la veille un catafalque sur lequel se voyaient les marques de son ancienne grandeur, le collier de la Toison d'or, les insignes des ordres de Saint-Jacques, de Calatrava, d'Alcantara, dont il avait été le glorieux grand-maître , les couronnes et les sceptres de tous les États5 qu'il avait si puissamment régis et si chrétiennement délaissés. Les obsèques, que dirigea l'archevêque de Tolède, et auxquelles vinrent se joindre le clergé de Cuacos et les moines des couvents circonvoisins, furent célébrées avec une pompeuse solennité pendant plusieurs jours. Les hiéronymites de Yuste, les dominicains de Sainte Catherine et les cordeliers de Jarandilla chantèrent tour à tour les offices de l'Eglise , et le Père Francisco de Villalba prononça l'oraison funèbre de l'Empereur avec tant d'émotion et d'éloquence, qu'il remua vivement4 tous ceux qui l'entendirent, et s'acquit une renommée si éclatante, que Philippe II le choisit pour son principal prédicateur. Les serviteurs de Charles-Quint, en deuil, et les grands personnages qui avaient été témoins de sa fin suivirent toute?

1 SandoTtl, Vida dêl flmperador Carlo, Vn YuiU, S XX, fol. 836 et 837- — 1 Manuscrit biéronymite analysé par M. Bakhuizcn Van den Brink, cb. xxxu. f. 5i-53. — * lbid. — * Sandoval, Vida del Emperador Carlos V en Yuitt, S xvn, fol. 834-835. — ' FUtiro, estancia, etc., fol. *45. v*. — * Manuscrit analysé pat M. Bakhoàen Van den Brink, cb. xini, p. 54-56.

les funèbres cérémonies dans un recueillement profond. Au milieu d'eux était Quijada la tête voilée, ayant à côté de lui le jeune et attristé doo Juan. Le rigide majordome exigea jusqu'au bout l'observation la plus stricte de l'étiquette impériale devant les restes vénérés de son maître. Apercevant un siège qui avait été placé dans le cbœur de l'église pour le vieux et infirme donJDiego de Toledo, que sa faiblesse empêchait de demeurer longtemps debout, il le fit enlever par un page, en disant qu'il ne permettrait pas qu'on s'assît en présence de l'Empereur, auquel on devait le même respect mort que vivant l.

Avant que se terminassent les offices solennellement célébrés durant trois jours , et continués ensuite avec un peu moins de pompe jusqu'au neuvième, le corps de Charles-Quint fut, comme il l'avait prescrit, déposé sous le maître-autel. Le vendredi, a 3 septembre, son codicille fut ouvert devant le corrégidor de Plasencia, Don Zapata Osorio, qui était venu & Yuste avec tous ses officiers, et qui, en vertu de sa juridiction, entendit présider à l'accomplissement de cette dernière volonté de Cbarles-Quint. En sa présence et par ses ordres, auxquels il fallut cette fois obéir, le dessus du cercueil fut soulevé , la face de l'Empereur fut découverte , et , après qu'elle eut été reconnue par Luis Quijada et Juan Kegla, comme exécuteurs testamentaires; par Henri Mathys, Charles Prévost, Ogicr Bodart, comme témoins-, par Fray Martin de Angulo, Fray Lorenzo del Lozar, Fray Hernando del Coral, comme représentants de tout le monastère; Gastelii, en qualité de notaire public, dressa l'acte de l'ensevelissement du corps dans la cavité de l'autel et de son dépôt sous la garde des moines s. Selon le vœu que Charles- Quint en avait exprimé, on dit, chaque jour, pour le repos de son âme, un grand nombre de messes3, parmi lesquelles ne furent jamais oubliées celles qui avaient été l'objet de sa dévotion particulière. Les moines de Yuste, qui avaient été les compagnons de sa solitude, furent les gardiens de son tombeau.

Tous ceux que le séjour ou Ja mort de l'Empereur avait amenés à Yuste en partirent successivement. Le samedi a 5 septembre, lendemain des obsèques, l'archevêque de Tolède quitta le premier le monastère4 d'où s'éloignèrent ensuite les serviteurs de Charles-Quint, après avoir

1 Manuscrit analysé par M. BaLbuiien Van den Brink, p. 55-56. — * Acte du dépôt, du a 3 septembre, dans Retraite et mort de Charlet-Qtùnt , etc., par M. Gachard, p. 3g8-4oi. — 1 On en dit longtemps quinze par jour. Lettre de Quijada, du 16 octobre, dans Retraite et mort de CkarUs-Qaint , etc., p. 6ag. — * Lettre de 1 archevêque de Tolède a Vasques, écrite de Villafranca de la Puante, le a8 septembre. Retira, estanaa ,eic. , fol. a5o, v*.

reçu, du 5 au uo octobre, le payement de leurs legs, de leurs gages et de leurs pensions l. Les moines hiéronymites qui avaient été appelée de divers points de l'Espagne, pour la musique de sa chapelle ou les besoins de sa piété, rentrèrent aussi dans leurs couvents, avec les récompenses destinées à chacun d'eux 3. Le grand commandeur don Luis de Avila s'était déjà retiré à Plascncia , l'affliction dans l'âme 3, el doua Ma^dalena de LJloa , suivie de don Juan , avant de retourner au château de Yillagarcia, s'était rendue en pèlerinage à Notre-Dame de Guadalupe pour y déposer ses prières aux pieds de la Vierge \ devant laquelle s'était si souvent incliné Charles-Quint , et dont l image devait être arborée, treize années plus tard, par don Juan, sur la grande flotte chrétienne victorieuse à Lépante. Quijada et Gastelû restèrent les derniers à Yuste, où ils dressèrent, jusqu'à la (in du mois de novembre , l'inventaire de tout ce qui avait appartenu à l'Empereur. Conformément à ses dernières volontés, les grandes provisions en blé, en avoine, en vin furent laissées au couvent, ainsi que le tableau du jugement dernier du Titien élevé au-dessus du maître autel, un dais de velours noir dressé dans le chœur, les tentures de deuil de l'appartement impérial, où pendant longtemps on ne reçut personne, et de l'église, où l'on ne cessa pas de prier pour lui. Quijada hérita du vieux cheval qui avait servi le dernier à Charles-Quint. Tous les autres objets dont il avait fait usage furent transportés sur des mules à Valladolid, et la princesse don» Juana les conserva pieusement 5 comme les précieuses reliques d'un père et du plus grand souverain de sa race.

La mort de ce vaste dominateur, devenu le plus désintéressé des solitaires, appela encore un moment sur lui l'attention universelle du monde, qui s'en était détournée depuis deux années. On se rappela jusqu'où il avait porté la grandeur et le sacrifice de la puissance, et l'on célébra avec tous les prodiges politiques de son règne, la merveille chrétienne de son abdication. Le deuil éclata dans les nombreux pays soumis à la domination de la maison d'Autriche. De toutes les églises s'élevèrent des chants pieux et des éloges funèbres. La princesse doua Juana, à Valladolid, l'archevêque Carranu, à Tolède, l'empereur Fer-

1 Lettres de Quijada a dona Juana et à Vosquei, du 16 octobre. Retrait* et mort de CkarUs-Qaint , etc., p. 4a8-à3i et sq. — ' Hémunératioos accordées aux hiéro- 0 joule*, i5 octobre, lbid. p. — 9 Lettre' de Quijada du 36 septembre.

lia. p. ^07. — ' Uid. p. 407, et Retm, cttancia, etc., foi. 26a, r*. — ' Lettre de Qoijada a J. Vasques, du 16 octobre. IbwL p. 43 1 et suiv.-. Codicille de l'Empereur Charles-Quint, dans Saodotal, à la un du t. II. lUùro, estmeia, etc.. M.

dinand, à Vienne, la reine Catherine, à Lisbonne, les Espagnols, à Rome1, et surtout le roi Philippe II, à Bruxelles, rendirent à la mé moire de Charles-Quint des honneurs dont rien n'égala la magnificence Après ce grand et dernier bruit, le silence se fit dans le siècle autour de son nom transmis à l'histoire, comme la solitude s'était faite dansées montagnes de l'Estramadure autour de sa tombe.

Au mois de décembre , Luis Quijada et Martin de Gastelii quittèrent a leur tour ces lieux qu'ils avaient habités deux ans dans la glorieuse et attachante compagnie de leur maître. Consacré par le souvenir impérissable de ce séjour, le monastère de Yuste vit arriver, l'année suivante, le duc d'Albe et le cardinal Pachcco qui, durant trois jours, assistèrent constamment debout aux offices chantés pour l'Empereur, et parcoururent, la tête respectueusement découverte , les appartements qu'il avait habités2. Philippe II, qui préparait à son père, dans une des vallées méridionales du Guadarrama , un tombeau digne de lui , vint, en 1670, visiter la résidence où il avait passé les derniers temps de sa vie, et s'agenouiller au pied de l'autel où il reposait encore. Pen dant les deux nuits qu'il passa au monastère, il ne voulut point, par respect, coucher dans la chambre de son père, et il dormit dans l'étroit réduit qu'occupait l'ayuda de camara de service auprès de Charles-Quint. Les restes de l'Empereur furent laissés pendant quatre années encore dans l'église de Yuste. Mais, lorsque, en 167/1, 'Escurial fut assez avancé pour les recevoir, Philippe II les fit transporter dans ce majestueux et sévère monument, palais et monastère tout ensemble, qui devint le sépulcre vénéré du père, la résidence préférée du fils, et où Philippe II devait, comme Charles-Quint, finir ses jours au milieu des hiéronymites *.

L'Empereur ne fut pas porté seul sous les voûtes religieuses de l'édifice gigantesque dédié au martyr saint Laurent eu souvenir de la victoire de Saint-Quentin gagnée le 10 août, jour de sa fête. Philippe II voulut l'y entourer' de ceux qu'il avait le plus aimés. La même année, les cercueils de Charles-Quint, de sa mère Jeanne la folle, de sa femme Isabelle de Portugal.de ses enfants don Ferdinand, don Juan, et de sa bru doûa Maria, de ses sœurs, la reine Éléonore, qui l'avait précédé de huit mois dans la tombe, et la reine Marie qui l'y suivit de si près,

1 Sandoval raconte en délall les honneurs funèbres rendus à Charles-Quint à Valladolid, à Bruxelles et à Rome, t. Il, fol. 836 856. — ' Manuscrit hiéronymite analysé par M Bakhuizen Van den Brink, ch. 1U1I, p. 56. — 3 Voir tout le troisième livre du t. III de l'ordre de saint Jérôme, par le père Joseph de SiguenÇa, et notamment les discunos xx, xxi, un, fol. 668 690.

partis de Yuste, de Grenade, de Mérida, de Cigales, forent conduits processionnellèment a l'Escurial

En ce moment le fidèle Luis Quijada n'était plus. Il avait été tué cinq années auparavant d'un coup d'arquebuse en combattant les Morisques révoltés dans les montagnes des Alpujaras, où il avait accompagné l'héroïque pupille que lui avait laissé Charles Quint, et auquel Philippe II, qui l'avait reconnu pour son frère en 1559, avait donné, en 1569, le commandement des troupes espagnoles, et permis ainsi la gloire à défaut de la puissance. Mais Gastelû vivait encore : ce fut lui qui alla chercher dans l'Estramadure le cercueil de son maître, qu'il accompagna à travers les populations prosternées, jusqu'au seuil de fEscurial. Charles-Quint avait laisse au roi son fils le choix de sa dernière demeure, «pourvu, avait- il dit, que le corps de l'impératrice et le «mien soient près l'un de l'autre, comme nous nous le sommes promis, «lorsque nous étions en vie. » Ce vœu fut alors rempli, et, cinq années après, son fils don Juan d'Autriche, le glorieux héritier de sa valeur dans les batailles, le victorieux continuateur de ses desseins dans la Méditerranée, vint à son tour prendre place à côté de lui.

En terminant l'histoire longtemps inconnue ou défigurée des deux dernières années de Charles-Quint, j'ai peut-être à craindre de lui avoir donné trop d'étendue. Mais rien de ce qui touche à un grand homme n'est indifférent. On aime encore à savoir ce qu'il a pensé lorsqu'il a cessé d'agir, et comment il a vécu quand il n'a plus régné. D'ailleurs les détails intérieurs de son existence privée servent a expliquer la Cn, sans cela singulière, Je son existence politique; les infirmités multipliées de sa personne, les intempérances insurmontables de ses appétits, les lassitudes anciennes de son âme, les ardeurs croissantes de sa foi, l'ont conduit invinciblement du trône dans la solitude, et rapidement de la solitude au tombeau.

Charles-Quint a été le souverain le plus puissant et le plus grand du itT siècle. Issu des quatre maisons d'Aragon, de Castille, d'Autriche, de Bourgogne, il cn a représenté les qualités variées et, à plusieurs égards, contraires, comme il en a possédé les divers et vastes États. L'esprit toujours politique et souvent astucieux de son grand-père Ferdinand le Catholique, la noble élévation de son aïeule Isabelle de Castille, a laquelle s'était mêlée la mélancolique tristesse de Jeanne la Folle sa

1 Voir tout le troisième livre du t. III de l'ordre de saint Jérôme, par le père Joseph de Siguença, éitcurso vu, fol. 566-571 ; Memorias de Fray Jaan de San G*rvmma, dans la Coleccion de documentât intdilos, etc., I. VII. p. 90-1 18; moine anonyme analpé par M ttokhuiseo Van don Brink, ch. xmx. p. 58-6o.

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JOURNAL DKS SAVANTS.

mère, la valeur chevaleresque et entreprenante de son bisaïeul Charles le Téméraire, auquel il ressemblait de visage, l'ambition industrieuse, le goût des beaux-arts , le talent pour les sciences mécaniques de son aïeul l'empereur Maximiiien, lui avaient été transmis avec l'héritage de leur domination et de leurs desseins. L'homme n'avait pas fléchi sous la charge du souverain. Les grandeurs et les félicités que le hasard de nombreuses successions et la prévoyance de plusieurs princes avaient accumulées sur lui , il les porta à leur comble. Pendant longtemps ses qualités si différentes et si fortes lui permirent de suffire non sans succès à la diversité de ses rôles et à la multiplicité de ses entreprises. Toutefois la tâche était trop immense pour un seul homme.

Roi d'Aragon, il avait a maintenir en Italie l'œuvre de ses prédéces- Murs , qui lui avaient laissé la Sardaigne , la Sicile , le royaume de Naples, et à y accomplir la sienne en s'y rendant maître du duché de Milan, afin d'enlever le haut de cette péninsule au rival puissant qui aurait pu le déposséder du bas. Roi de Gastille, il avait à poursuivre la conquête et a opérer la colonisation de l'Amérique. Souverain des Pays-Bas, il avait à préserver les possessions de la maison de Bourgogne des atteintes de la maison de France. Empereur d'Allemagne, il avait : comme chef politique, à la protéger contre les invasions des Turcs, parvenus alors au plus haut dcçré de leur force et de leur ambition ; comme chef catholique à y empêcher les progrès et le triomphe des doctrines protestantes. Il l'entreprit tour à tour. Aidé de grands capitaines et d'hommes d'État habiles, qu'il sut choisir avec art, employer avec discernement , il dirigea d'une manière supérieure et persévérante une politique toujours compliquée, des guerres sans cesse renaissantes. On le vit successivement et à plusieurs reprises se transporter dans tous les pays, faire face a tous ses adversaires, conclure lui-même toutes ses affaires, conduire en personne la plupart de ses expéditions. Il n'évita aucune des obligations que lui imposaient sa grandeur et sa croyance. Mais, sans cesse détourné de la poursuite d'un dessein par la nécessité d'en reprendre un autre , il ne put pas toujours commencer asset vite pour réussir, ni insister assez longtemps pour achever.

11 parvint, toutefois, à réaliser quelques-unes de ses entreprises. Ayant à s'étendre en Italie, à garder une partie de ce beau pays disputé, et à constituer l'autre dans ses intérêts, il y réussit, malgré François I* et Henri II, au prix de trente-quatre ans d'efforts, de cinq longues guerres, dans lesquelles il fit un roi de France et uu pape prisonniers, et gagna beaucoup de victoires. Il parvint aussi non-seulement à préserver les Pays-Bas, mais à les accroître : au nord, du duché de Gneldre .

de îévêcbé d'Utrecht, du comté de Zutphen; au sud, de l'archevêché de Cambrai , et en les dégageant de le suzeraineté de la France sur la Flandre et sur l'Artois. Mais comment empêcher la Hongrie d'être envahie par les Turcs, les côtes de l'Espagne, les îles de la Méditerranée, le littoral de l'Italie, d'être ravagés par les Barbaresques ? U le tenta cependant Lui-même repoussa le formidable Soliman II de Vienne en 1 53a ; enleva la Goulette et Tunis à l'intrépide dévastateur Barberousse en i535-, voulut, en i5qi, se rendre maître d'Alger, d'où le repoussa la tempête. Il aurait complété , sur terre et sur mer, cette défense des pays chrétiens, et aurait devancé , dans le protectorat de la Méditerranée, son fils immortel, l'héroïque vainqueur de Lépante, s'il n'avait pas été constamment réduit à se tourner vers d'autres desseins par d'autres dangers. Quant au projet de ramener l'Allemagne à la vieille croyance catholique, il dut être impuissant, parce qu'il fut tardif. Charles-Quint, obligé de souffrir le protestantisme lorsqu'il était encore faible, l'attaqua lorsqu'il était devenu trop fort pour être, je ne dirai pas détruit, mais contenu. Durant trente années, l'arbre de la nouvelle croyance avait poussé de profondes racines sous le sol de toute l'Allemagne, qu'il couvrait de ses impénétrables rameaux. Comment l'abattre et le déraciner ? Le catholique espagnol, le dominateur italien, le chef couronné du saint-empire romain, auquel l'ardeur religieuse de sa foi, comme l'enirainement politique de son rôle, interdisaient d'admettre le protestantisme, qu'il n'avait jamais que temporairement toléré, crut, en i5«6, pouvoir le dompter par les armes et le convertir par le concile. Après avoir affermi ses établissements en Italie, renouvelé ses victoires eu France, étendu ses conquêtes en Afrique, il marcha en Allemagne. Dans deux campagnes, il triompha des troupes protestantes ; mais, après avoir désarmé les bras, il ne put pas soumettre les consciences. Son triomphe religieux et militaire sur l'Allemagne prolestante et libre , qui u'entendait être ni convertie, ni opprimée, rut le signal d'un irrésistible soulèvement de l'Elbe au Danube , et ranima toutes les vieilles inimitiés contre Charles-Quint dans le reste de l'Europe, où tout ce qui paraissait décidé en sa faveur se trouva remis en question. Il fit encore face à la fortune ; mais il était au bout de ses forces , de sa félicité , de sa vie. Accablé de maladies, surpris par ce grand et inévitable revers de son dernier dessein , hors d'état d'entreprendre , A peine capable de résister, ne pouvant plus diriger et accroître cette vaste domination, dont la charge devait être divisée après lui, n'entendant pas composer avec l'hérésie victorieuse en Allemagne, trouvant à agrandir son fils en Angleterre , ayant soutenu une lutte et fait une trêve sans désavantage avec la

aa.

France, il réalisa le projet d'abdication qu'il avait médité depuis tant d'années, et que lui rendaient nécessaire les maladies de l'homme, les fatigues du souverain, les sentiments du chrétien.

■ La retraite ne le changea point; le profond politique se montra toujours dans le pieux solitaire , et l'habitude du commandement survécut , chez lui, à sa renonciation. S'il devint désintéressé pour lui-même, il demeura ambitieux pour son fils. Se prononçant du fond de son monastère, en 1 557, contre Paul IV, comme il l'avait fait, en 1 517, du haut de son trône contre Clément VII; conseillant à Philippe II de poursuivre Henri II avec la même vigueur qu'il avait mise à poursuivre, dans son temps, François I"; songeant sans cesse à garantir les pays chrétiens des dévastations des Turcs qu'il avait autrefois repoussés de l'Allemagne et vaincus en Afrique; défendant les doctrines catholiques des atteintes protestantes, sinon avec plus de conviction du moins avec plus d'ardeur, parce qu'il n'avait point alors à agir, mais simplement à croire, et que, si la conduite est souvent obligée d'être accommodante, la pensée peut toujours être inflexible ; arbitre consulté et chef obéi de la famille dont les tendres respects et les invariables soumissions se tournaient incessamment vers lui : on peut dire qu'il ne fut pas autre dans le couvent que sur le trône. Espagnol intraitable par la croyance , ferme politique par le jugement, toujours égal en des situations diverses, s'il a terminé sa vie dans l'humble dévotion du chrétien , il a pensé jusqu'au bout avec la persévérante hauteur du grand homme.

MIGNET

Examen d'écrits concernant la baguette divinatoire, le pendule dit explorateur, et les tables tournantes, avec l'explication d'an grand nombre de faits exposés dans ces écrit».

ClNQUlàME ARTICLE1.

E. — M L'CSAGE DE LA BAGUETTE DEPOIS 1701 JDSqG'À NOS JODRS.

En voyant les approbations données aux livres du père Lebrun par des théologiens très-distingués, la rétractation de quelques-uns qui

1 Voyes, pour le premier article, le cahier d'octobre, page 597; pour le deuxième, celai de novembre, page 669; pour le troisième, celui de décembre, page 768; et, pour le quatrième, celui de janvier, page 36.

d'abord n'avaient rien trouvé de répréhensible dans la Physique occulte de l'abbé de Val If mont; en voyant enfin la mise à l'index de ce même ouvrage 1 par l'inquisition de Rome , il semblerait que la baguette aurait dû être proscrite à toujours par l'Église. Cependant il n'en fut rien; car, dans le xvm* siècle, un grand nombre d'ecclésiastiques, tels que prieurs, abbés, curés, y eurent recours pour découvrir des eaux, et un évêque de Grenoble, rompant avec la tradition du cardinal Le Camus, alla jusqu'à indiquer à un homme qui faisait profession de la baguette un prétendu moyen d'estimer la profondeur à laquelle se trouvent les sources.

La baguette divinatoire ne cessa donc pas d'être en usage pendant le ivm* siècle, et, chose assez remarquable, c'est que les hommes les plus renommés pour découvrir les sources étaient du Dauphiné, comme J. Aymar. On les appelait tourneurs ou sourciers. L'un d'eux, dans le dernier quart du xvm* siècle, occupa vivement l'attention publique. Il se nommait Barthélémy Bleton. Né à Saint-Jean en-Royant , il fut élevé par charité dans une chartreuse du Dauphiné. A l'âge de sept ans, un jour qu'il avait porté a dîner a des ouvriers, il fut saisi de la fièvre, diton, après s'être assis sur une pierre; les ouvriers l'ayant fait mettre à leur côté, la fièvre disparut; il la reprit en s'asseyant de nouveau sur la pierre. Le récit de cette altei native d'effets singuliers parvint aux oreilles du prieur de la chartreuse. Il se rendit près de la pierre merveilleuse, et , après avoir constaté la vérité du récit, il fit creuser dessous : alors apparut une source qui mit en évidence la faculté de l'enfant pour découvrir les eaux souterraines. Peu à peu sa réputation grandit et s'étendit du Dauphiné au Lyonnais et à la Bourgogne, mais on dit que l'âge fut sans influence sur le perfectionnement de la faculté dont Bleton était doué.

Il plaçait horizontalement sur les doigts index une baguette quelconque, fraîche ou sèche, non fourchue, mais un peu courbe, et. pour peu qu'elle le fût, elle tournait sur son axe à'arrùre en avant plus ou moins rapidement, et plus ou moins de temps, de manière à faire trente ou trente-cinq tours par minute , lorsque la source était puissante.

Si" — Mémoire physique et médicinal montrant des rapports évident* entre les phénomène» de la baguette divinatoire , du magnétisme et de F électricité, par le docteur Thonvenel.

Le docteur Thouvenel ayant entendu parler de Bleton le fit venir en Lorraine dans l'année 1780, pour le soumettre à des épreuves propres ,

' Histoire tritiqat des superstitions. Après le jugement de Y Académie des science» , (* trouve la ciuiion du décret de l'inquisition, a la dote du a6 octobre i7o>.

selon lui, a constater ce que l'on racontait de son aptitude i découvrir des sources. Il fut tellement émerveillé de la simplicité du sourcier dauphinois et de la sûreté avec laquelle il procédait dans ses recherches, qu'il écrivit le résultat des épreuves auxquelles il le soumit, et les publia sous le titre de Mémoire physique et médicinal montrant des rapports évidents entre les phénomènes de la baguette divinatoire , da magnétisme et de l'électricité. Didot le jeune, 1781 (volume in-8° de 3o4 pages). C'est cet ouvrage qui fit connaître Bleton au public parisien.

Thouvenel croit qu il s'élève des eaux souterraines et des minéraux cachés en terre des effluves de nature électrique. En pénétrant dans le corps du sourcier par les pieds, les yeux, les poumons, ils passent dans le sang, agissent sur le système nerveux, et produisent une commotion dans la poitrine, assure Thouvenel. Une conséquence de cette action est la rapidité du pouls, avec lièvre, sueurs, syncopes et quelquefois même des vomissements. A cet état succède un malaise de courbatures , une prostration de force.

Nous reviendrons plus loin sur cet état pénible que Bleton éprouvait à un haut degré, si différent de celui où se trouvait J. Aymar dans la même circonstance. Car nous avons fait remarquer que celui-ci ne ressentait d'impressions pénibles que quand la baguette lai tournait sur des criminels.

Quoi qu'il en soit, Thouvenel exprime par le mot électro-magnétisme l'action en vertu de laquelle le sourcier concluait l'existence d'une source d'après certaines impressions qu'il disait en recevoir.

Les corpuscules de l'abbé de La Garde, des docteurs Chauvin et Garnier, de l'abbé de Vallemont, sont remplacés, dans l'hypothèse de Thouvenel, par des ejjluves électriques.

Résumons les effets que Bleton, recherchant des sources, présenta au docteur Thouvenel et à différentes personnes qui adressèrent à ce savant , sur sa demande , un récit de leurs observations.

BÎeton avouait que la baguette lui était tout à fait inutile; qu'elle ne servait qu'à montrer à ceux qui l'observaient ce qui se passait en lui; il ne la considérait donc que comme un simple index. Un temps chaud et sec convenait mieux à ses recherches qu'un temps froid et humide.

Une remarque qui, selon nous, ne manque pas d'importance, c'est que Thouvenel dit « avoir aperçu plusieurs fois que le rapprochement des « bras et an certain tour de main de la part du sourcier ne contribuaient « pas peu à donner à sa baguette la première impulsion de rotation sur «les sources faibles (page 1 ili); » et nous ajoutons, à l'appui de cette observation de Thouvenel , le passage suivant d'une lettre qui lui est

adressée par M. Je comte de M..., datée de Chagny.... « J'étais alors très- « persuadé ; mais j'ai lieu de soupçonner que cette baguette est un peu a aidée par un mouvement d'épaale presque insensible; quoi qu'il en soit, je «n'en crois pas moins aux sensations étonnantes de Bleton, et je lui ai u conseillé d'abandonner le moyen de la baguette , n'en ayant pas besoin ••pour confirmer un phénomène réel (page 188).»

Bleton trouve les sources lors même qu'il a un bandeau sur les yeux , et les avant-bras seulement libres.

La baguette lai tourne surtout quand il est sur (a verticale de la source, cependant il y a souvent une déviation légère.

Elle tourne quand il est monté sur un arbre, sur une échelle, sur les épaules d'un homme qui ne ressent aucune impression de la source qui se trouve au-dessous de lui.

Bleton est sensible à l'impression de l'eau souterraine , quand il a la tète en bas et les pieds en haut. Mais la baguette placée sur la plante des pieds ne tourne pas. Ce qui est d'accord avec la remarque que nous avons faite plus haut du tour de main et d'un mouvement d'épaule presque insensible.

Lorsque Bleton s'écarte de la source, la baguette cesse de tourner, et. lorsqu'il est parvenu à une distance déterminée et invariable, la baguette se remet en mouvement; mais cette fois elle ne fait qu'un tour sur son axe, et le mouvement est inverse du premier, c'est-à-dire d'avant en arrière. La distance de ce point à la source est. dit Thouvenel, la mesure de la profondeur où se trouve l'eau.

Quoique Thouvenel cite beaucoup d'observations , d'après lesquelles Bleton a deviné juste cependant ce succès n'est pas d'accord avec un certificat signé F. J. F***, prieur de la chartreuse de Beaune. Le prieur certifie le fait suivant :

Bleton indique une source à 1 2 pieds de profondeur-, on fait creuser an trou de six pieds de diamètre a sept pieds de profondeur, là, on trouve une petite source éloignée de douze pieds du piquet qu'avait planté Bleton. Celui-ci revient, et dit que ce n'est pas la source indiquée. On creuse , et , a dix pieds environ , on trouve une source abondante.

Voilà le fait certifié; maintenant le prieur, auteur du certificat, dit2: II se trompe beaucoup sur Us profondeurs, et n'a pas d'autres règles pour les désigner que celle que lai a donnée M"' de L*" , dernier évéqae de Grenoble, mais oui n'est point sûre.

1 Thonvenel. p. 80 et 81 ; 109 et 17a. — * Mémoire de Thouvenel, p. a38-

F. G. C**\ prieur de la Chartreuse de Lyon, dit que Bleton était aussi savant à l'âge de sept ans qu'il l'est actuellement. L'expérience lui a appris qu'il était fautif eu égard à la profondeur et au volume d'eau , et je crois que c'est tout le progrès qu'il a fait dans son art

Au reste Bleton avouait lui-même1 qu'il n'était pas sûr de désigner au juste la profondeur d'une source qui excédait trente pieds.

Bleton découvre les minéraux ( métaux) aussi bien que les eaux 3 par le sens de la rotation de la baguette, parce que, sur les premiers, le mouvement est inverse de ce qu'il est sur les eaux.

Le procureur de la Grande Chartreuse dit que la baguette ne tourne que d'un côté à d'autres tourneurs , et que ceux-ci distinguent une source d'avec un minéral, en ce qu'un morceau dun minéral quelconque , mis dans leurs mains, arrête le mouvement, s'il a été déterminé par l'eau, tandis que, s'il l'a été par un minéral, il est augmenté4, le mouvement causé par an corps est donc augmenté par son identique.

Sigaud de Lafond, le physicien, croyait à la baguette; il cite une dame, en les mains de laquelle elle tournait, et il cite comme fait remarquable que l'or et l'argent cachés agissaient sur elle , pourvu qu'ils ne fussent pas couverts dé ta in , car alors le mouvement cessait.

Thouvcnel, préoccupé de l'idée que la baguette tournait en vertu d'une action électrique que lui transmettait le sourcier, dit que des gants doubles de soie empêchent le mouvement de la baguette, sans que le sourcier cesse de recevoir l'impression de la source -, il ajoute que des bas de soie affaiblissent l'action, mais ne l'interceptent pas absolument, sans doute, parce que l'isolement nest pas parfait.

Thouvenel ne dit pas un mot de l'influence de la baguette pour connaître l'avenir ou découvrir des choses du ressort du monde moral; mais, en restreignant le domaine de la baguette à la découverte des sources et des mines , rapporte-t-il des faits différents de ceux dont nous avons parlé, et susceptibles d'ajouter à la probabilité des phénomènes? C'est ce que nous ne pensons pas. Cependant il semble qu'en restreignant le domaine de la baguette au monde physique, en montrant le corps de l'homme doué de la faculté da sourcier comme éprouvant nécessairement, dans des circonstances définies, le voisinage de l'eau et celui des .métaux , certaines impressions électriques qui se révèlent au dehors du corps par des phénomènes déterminés, tels que le mouvement d'une baguette dont ou réduit le rôle a celui d'un simple index, il semble,

' Mémoire de Thouivml, p a34. — ' IhU. p. aà6. — ' Jbid. p. ig3 et a53 — 4 Ibid. p. a3o.

disons-nous , que ce serait rendre la baguette divinatoire plus facile à accepter comme phénomène physique réel par les esprits sérieux.

En cherchant à simplifier les faits relatifs à la baguette, en les revêtant d'une forme scientifique, on rend, pour les esprits précis, plus frappante encore la différence qui les distingue des faits appartenant aux sciences positives.

Ainsi, des corps électrisés ou magnétiques se portent les uns vers les autres et se repoussent mutuellement, mais aucun, lorsqu'il est libre de se mouvoir, ne tourne sur son axe comme fait la baguette de Bleton.

Aucun corps, après s'être mu en un certain lieu par une cause physique, qui y est permanente, et avoir cessé de- se mouvoir par un déplacement qui l'a soustrait a cette cause, ne sort plus de l'état de repos, quel que soit le lieu , hors du premier, où on le place ; on ne connaît donc rien d'analogue à ce tour unique de révolution sur son axe en sens inverse de celui qu'il a fait d'abord. Certes un tel efTet montre trop d'intelligence pour le rapporter à la physique proprement dite ; car, évidemment, le mouvement opéré en second lieu par la baguette est. au point de vue rigoureux.de la science, un effet sans came.

Cet efTet présente d'autant plus de difficulté pour être considéré comme réel, qu'il n'appartient pas à Bleton, mais qu'un étranger le lui suggéra; et, d'un autre côté, que, tout en déclarant le mouvement de la baguette un simple index, ceux qui croient à sa réalité parlent d'un certain toar de main et d'un mouvement d'épaule presque insensible qui prouvent, selon nous, la volonté bien arrêtée de produire ce mouvement.

Après avoir parlé de l'exactitude des découvertes de Bleton , on cite des faits asseï nombreux où il y a eu,. de sa part, méprise et même erreur véritable, et certes, dire que sa sensibilité à l'impression de l'eau souterraine est telle , que l'action du moindre petit fdet peut lui faire croire à l'existence d'une source puissante , ne peut donner une preuve à l'appui de ce qu'on a avancé de la précision de ses appréciations.

En voulant réduire l'aptitude de Bleton à la rigueur d'un fait scientifique, on se demande comment il n'éprouve pas de sensation désagréable de la part de l'eau qu'il voit, comment il peut- naviguer, et pourquoi il n'a pas, comme l'hydrophobe, horreur de l'eau.

S 2. — De plusieurs écrits sur U baguette divinatoire, depuis 1781 jusqu'en 1836.

Le docteur Thouvenel, attaché au gouvernement de Louis XVI par la reconnaissance, emigra en Italie des 1790. Là, nous le trouvons, non plus avec Bleton , mais avec un jeune Dauphinois du nom de Pennet,

doué comme lui de la faculté hydroscopique. Thouvenel, avec ses convictions profondes , propose aux hommes les plus distingués de l'Italie de soumettre Permet à toutes les épreuves imaginables propres à faire briller son aptitude à découvrir les sources souterraines, le charbon de terre, les pyrites, le soufre et les métaux. Parmi les savants qui répondirent à son appel , nous nous bornerons à citer Spallanzani , Albert Fortis, et Charles Amoretti, le bibliothécaire de la bibliothèque ambroisienne de Milan.

En 1790, Spallanzani écrit à Fortis le résultat heureux de recherches sur les eaux et des dépôts métalliques laites par Pennrt, dont il fut témoin, ainsi que le père Barletti, professeur de physique expérimentale à Pavie. Le a 4 de juillet 1791. U lui écrit de nouveau sur des épreuves nouvelles auxquelles on a soumis Pennet. Nous n'analyserons pas cette lettre l. il suffira de faire remarquer que Spallanzani, étonné de ce qu'il a vu , ne considère cependant pas encore les expériences comme démonstratives.

Enfiu , peu de temps après, il se prononça contre la réalité des indications des hydroscopes, au grand mécontentement de Fortis; aussi celui-ci accompagna-t-il la lettre de Spallanzani qu'il publia d'une note ainsi conçue : a On n'aurait jamais prévu, après cette lettre» que Spai- « lanzani eût pu se refuser a entreprendre ces mêmes nouvelles expéuriences dont il paraissait désirer de diriger les appareils, et qu'il eût u à répondre par une diatribe atroce aux procédés toujours honnêtes du «docteur Thouvenel. Cette diatribe a fait le plus grand tort, dans lesa prit des hommes probes et sensés, au célèbre professeur de Pavie, et « n'a rien prouvé contre le savant français. » ,

Fortis, en répondant à Spallanzani, le a a de juillet 1791, avant la diatribe dont il vient d'être question , lui raconte les épreuves nouvelles auxquelles Pennet venait d'être soumis. 11 avait trouvé trois tas d'écus qu'on avait enfouis dans le jardin de Fortis à Chiaja ; il avait reconnu des aqueducs souterrains , de l'argent, des casserolies enfouis, une mine de soufre , mais Fortis ne lui dissimula pas les erreurs de Pennet Ainsi , il ne reconnut pas avec précision des dépôts de fer et de cuivre qu'on avait enterrés , et il échoua, ce qui est plus grave, à Padoue, dans presque toutes les épreuves auxquelles le soumit une commission de savants. Les épreuves durèrent trois jours. Le premier jour on enfouit quatre dépôts métalliques et 1 000 livres de houille; Pennet ne reconnut pas du tout les métaux, et il n'indiqua la houille qu'avec beaucoup de peine.

1 Mémoire pour urwr à l'hùtoire naturelle et principalement à roryetographie de l Italie et dtt pay adjacents, p*r Albert FortM. i8oa, t. II, p. 198.

Le second jour il échoua complètement. Enfui , le troisième, on avait enterré trois dépôts : il ne trouva pas le premier, qui était du plomb; il ne tomba pas exactement sur le deuxième dépôt ; quant au troisième, il le trouva. Certes, de tels résultats donnés par Fortis ne sont pas bien favorables à l'habileté des hydroscopes.

On trouve dans les mémoires de Fortis trois lettres qui lui sont adressées; nous les rétablissons dans l'ordre chronologique :

La première fut écrite de Milan, le 18 de décembre 1796; elle signale dilTérents individus doués de la propriété de sentir les sources . les mines, etc.

La deuxième est le récit d'un voyage de Milan à Oneille, dans lequel l'auteur parle de plusieurs observations hydroscopiques. Cette lettre, qui, à tort, a été imprimée avant la précédente, n'est point datée; mais elle y est postérieure , puisqu'on y dit que l'auteur partit d'Oneille le 1 1 de septembre 1799.

Enfin la troisième est écrite de Pomaro, à la date du a8 de septembre 1800.

Charles Amoretti fait connaître comme hydroscope le père Amoretti, septuagénaire, son neveu Jérôme Amoretti, la dame Gandolfi, la famille Belloni, Vincent Anfossi, enfant pauvre, âgé de 10 ans, que Charles Amoretti prit pour domestique, et qu'il soumit, dans ses voyages, à un très-grand nombre d'épreuves. Ces lettres ne présentent rien que nous ne sachions déjà, si ce n'est ce que Charles Amoretti raconte des sensations de Vincent Anfossi : l'eau, le charbon et la houille l'affectent d'une sensation de chaleur à la plante des pieds, tandis que les pyrites, le sel, l'affectent d'une sensation de froid. La baguette, lorsqu'il éprouve la sensation de chaleur, tourne en dedans, et, dans le cas contraire, en dehors. Suivant Charles Amoretti, la même chose arrivait à Pennet et aux hydroscopes qui mettaient la baguette sur les doigts index.

Nous achèverons ce que nous avions à dire sur les personnes qui s occupèrent, en Italie, de l'hydroscopie, en rapportant qu'un jeune homme qui habitait aux confins de l'Italie et du Tyrol . sur les bords du lac Garda, se reconnut la faculté de découvrir les sources au moyen de la baguette , après avoir vu Pennet s'en servir, lorsque celui-ci passa dans son canton. Ce jeune homme se nommait Campetti ; c'est lui que Ritter emmena à Munich, en 1806, pour le soumettre à, des observations. On sait qu'il fut un sujet d'études pour Ritter, Schelling et François Baader.

Enfin Charles Amoretti rendit compte d'expériences de la baguttee wr les organes de l'homme . et composa un essai critique et raisonné de la rabdomancie.

$ 3. — Recherche» sur quelques effluves terrestres, par le comte J. de Tristan , 1826.

Suivant le docteur Thouvcnel, Blelon était un homme recommandable autant par son aptitude à découvrir les sources que par sa modestie. , sa simplicité et sa probité; en relevant ainsi ses qualités, il accusait le plus grand nombre des sourciers d'ignorance, de charlatanisme et de mauvaise foi. Thouvenel s'est bien gardé, en outre, de dire le moindre mot qui pût donner 6 penser qu'il croyait à la baguette divinatoire, comme moyen de connaître des choses du monde moral.

M. J. de Tristan, comme Thouvcnel, cherche à faire rentrer la cause qui, selon lui, agit sur la baguette, dans la catégorie des forces qui produisent les phénomènes du monde physique, en la rattachant particulièrement à celles qui produisent les phénomènes électriques; il s'appuie des travaux d'OErstedt et d'Ampère; et nul doute que l'électromagnétisme, envisagé comme une force révolative dans les corps qui le conduisent, ne lui ail paru, d'après cette manière même de l'envisager, avoir plus d'analogie avec le mouvement de la bague lté qu'on pouvait en trouver avant les travaux de ces physiciens ; mais M. de Tristan est si loin d'estimer la baguette employée à découvrir les sources, qu'il ne veut pas en prononcer le nom, et encore moins ceux de rabdomanle, à'kydroscope , de tourneur, de sourcier : il nomme furcelle {furcella , petite fourche) la baguette à deux branches dont il se sert, et celui entre les mains duquel elle tourne est un bacillogire (de bacillum et de gjrus); enfin, en prenant le mot adjectivement, il dit des forces, des puissances, des jtuides, des expériences bacilbgires.

M. de Tristan admet que des effluves électriques s'élèvent de la terre , différant en qualité et en quantité selon les heures et les saisons, plus abondantes en certains lieux qu'en d'autres. Le corps de certains hommes est conducteur de ces effluves, et, une fois qu'ils y ont pénétré, ils peuvent imprimer un mouvement de rotation à une baguette à deux branches , dont chaque extrémité est tenue par une main et de manière que la furcelle et les avant bras soient dans un plan horizontal au commencement de l'expérience. Suivant M. de Tristan, le mouvement de la furcelle est étranger aux mains du bacillogire, celles-ci étant absolument passives.

Le livre de M. de Tristan est écrit avec bonne foi et franchise; car, si l'auteur est convaincu de la réalité des mouvements de la furcelle, il expose un grand nombre d'expériences sans garantir les conclusions qu'il en tire, parce que, suivant lui, ces expériences n'ont pas un caractère suffisant de précision , et qu'elles sont loin de s'accorder toutes les

unos avec les autres. A cet égard, M. de Tristan ne s'est point conformé à un précepte qui termine un passage de Y Essai sur les probabilités , de Laplace, que lui-même, M. de Tristan, a inséré dans lavant-propos de ses recherches. « Nous sommes si loin de connaître, dit le grand géomètre , « tous les agents de la nature et leur mode d'action , qu'il serait peu phi- « losophique de nier les phénomènes , uniquement parce qu'ils sont «inexplicables dans l'état actuel de nos connaissances, seulement nous « ievons les examiner avec une attention d'autant plus scrupuleuse , qu'il parait *plas difficile de les admettre, » Or c'est précisément cet examen attentif et scrupuleux auquel nous aurions désiré que M. de Tristan se fût livré en s'oceupant de recherches sur un sujet aussi vague que l'est la baguette divinatoire , même quand on l'appelle furcelle.

C'est à ce point de vue que nous les critiquons; car l'auteur, instruit comme il l'est dans les sciences positives, et n'ayant pas voulu qu'on le confondit avec un sourcier, un hydroscope, maniant des baguettes pour découvrir des sources ou des métaux , aurait dû ne donner que des expériences précises, contrôlées les unes par les autres , et n'en tirer que les conclusions qu'en aurait déduites tout esprit logique , en supposant les expériences exactes.

Résumons les recherches sur quelques effluves terrestres.

D se dégage des effluves des couches terrestres, mais en quantités très-inégales, de sorte que le sol est excitateur ou neufre, suivant qu'il agit ou qu'il n'agit pas sur la furcelle par l'intermédiaire du bacillaire.

Ces effluves sont d'une nature électrique; ils passent dans le corps du bacillogire . et sont dispersés ensuite dans l'atmosphère par ses veux, ses cheveux , etc. : un bonnet de soie les arrête en partie.

Ils éprouvent une décomposition dans le corps. Le fluide positif ou boréal passe dans la main droite . et le fluide négatif ou austral passe dans la main gauche.

L'homme chez qui celte décomposition est abondante jouit de la faculté bacillogire, c'est-à-dire de faire tourner une baguette qu'il tient en ses mains lorsqu'il marche en un sens quelconque sur un sol excitateur, ou qu'il marche sur un 50/ neutre du midi au nord ou du nord au midi, la furcelle étant, en ce cas, incitée par le magnétisme d'un aimant ou par l'électricité d'une pièce métallique.

Le fluide positif domine t il sur le fluide négatif, la furcelle partant du plan horizontal s'élève; le fluide négatif domine-t il au contraire, elle s'abaisse.

Une furcelle qui n'a pas servi est sollicitée par deux forces : i" la force:

électro-positive ou boréale, qui tend à l'élever; a' la force électro-négative ou australe, qui tend à l'abaisser.

Une furcelle qui a servi est sollicitée encore par une troisième force : c'est une aptitude plus grande à obéir à la force bacillogire qui l'a déjà sollicitée, c'est comme de lhabUudc.

Nous ne combattrons pas maintenant, par nos propres expériences, l'hypothèse de la furcelle , que nous venons de résumer, et qui ne comprend pas moins de 4 20 pages in-8°, voulant, pour l'instant, borner la critique aux difficultés que présente l'hypothèse et aux objections que l'on peut tirer des différents auteurs que nous avons cités comme croyant tous à la réalité du mouvement de la baguette.

Une difficulté existe certainement dans l'hypothèse de la furcelle : c'est d'admettre que le fluide électrique , en pénétrant dans le corps du bacillogire, s'y partage inégalement en Jluide positif , qui va à la main droite, et en fluide négatif , qiu va à la main gauche, de façon que la résultante de ces deux quantités de fluide positif et de fluide négatif n'est pas eéro , mais tèro plus une certaine quantité de fluide positif ou négatif.

Une autre difficulté est celle-ci : après avoir reconnu, dit-on, par l'expérience , l'effet isolant des bas de soie , pour empêcher les effluves terrestres de pénétrer dans le corps du bacillogire ; l'effet isolant de rubans de soie enveloppant les poignées de la furcelle pour empêcher les fluides d'y pénétrer ; enfin , l'effet d'un bonnet de soie qui s'oppose a ia ' dissipation des fluides dans l'atmosphère, lorsque la tête en est couverte, franchement on ne conçoit plus comment des cylindres de verre et surtout de cire d'Espagne, substance si éminemment isolante, servent de conducteurs entre le fluide positif de la main droite et le fluide négatif de la main gauche , lorsqu'un de ces cylindres tenu dans les deux mains touche en même temps les deux bouts de la furcelle.

On comprend difficilement, d'une part, ce qu'on a dit de la manière dont Bleton est devenu sourcier à l'âge de sept ans, et comment sa faculté de découvrir les sources n'a pas augmenté depuis cette époque, et, d'une autre part, ce que raconte M. de Tristan de la manière dont il a acquis la faculté de faire tourner la furcelle sur des eaux souterraines, tant il y a de différence entre les deux narrations. Car tout a été spontané chez Bleton lorsqu'il a été atteint par la fièvre, après s'être assis sur une pierre au-dessous de laquelle était une source. Lui-même ne pensait point à la baguette ; ce furent les effets ressentis par lui qui donnèrent à d'autres la pensée de son aptitude à s'en servir. M. de Tristan raconte qu'il maniait la furcelle depuis longtemps déjà , lorsqu'il

voulut savoir si elle tournerait sur une source souterraine très- puissante. Eh bien, ce ne fut qu'après cinq essais infructueux que cette source, dont il connaissait l'existence, mit la furcelle en mouvement. Sans insister sur la différence des deux récits, comment concevoir, lorsqu'un homme est doué de la faculté d'être bacillogire et qu'il en a la conscience , que la baguette ne tourne pas sur une source puissante ?

M. de Tristan établit une condition pour que l'eau soit efficace sur la baguette, qui n'est certainement pas justifiée par les écrits antérieurs : c'est celle du mouvemoot de l'eau et de son frottement contre des parois solides, soit celles d'une conduite, soit celles du lit où elle coule comme ruisseau , rivière ou fleuve. Si les écrits antérieurs ont parlé du mouvement des sources souterraines comme circonstance favorable , nous ne nous rappelons pas qu'aucun auteur en ait fait une condition indispensable, et nous ne savons pas que personne avant M. de Tristan ait parlé do frottement. Or l'opinion de M. de Tristan est que la baguette ne tourne pas au-dessus d'une rivière, mais qu'elle tournerait dans une galerie parallèle à ses parois latérales ou pratiquée au-dessous de son lit.

Si M. de Tristan avait raison r évidemment il y aurait un grand nombre de cas cités antérieurement . où l'on raconte, que la baguette a tourné, qui seraient controuvés. Dans les citations antérieures à M. de Tristan, on trouve souvent que la baguette ayant tourné, on a creusé sur la pente d'une colline une galerie correspondante à un lieu placé au-dessus, où la baguette avait tourné, et qu'arrivé là une source a coulé. Eh bien, dans la plupart des cas, l'eau qui s'écoule alors dans la galerie n'était point en mouvement, elle était en équilibre avec des parois solides; en enlevant une partie de ces parois, l'eau, obéissant à des pressions supérieures, s'est mise en mouvement, et un courant s'est établi , mais il n'existait pas auparavant ou pouvait ne pas exister.

Il y a encore, dans les recherches de M. de Tristan, une circonstance sur laquelle nous reviendrons , c'est le mouvement du bacillogire ; évidemment les auteurs qui. l'ont précédé, la plupart, sinon tous, ont pensé qu'il suffisait que le sourcier fût au-dessus d'une source, d'une minière, d'un métal, pour que le mouvement de la baguette se manifestât. » »

Enfin l'hypothèse de M. de Tristan est tout à fait incompatible avec le moyen de mesurer la profondeur où se trouve une source souterraine.

En définitive, si l'on met de côté les critiques que M. de Tristan a faites des sourciers, de l'incertitude de leurs moyens, et de l'incertitude même de la furcelle, telle qu'il l'a employée à la recherche des eaux, il est impossible de dissimuler le vague des expériences et le défaut de

rigueur- des raisonnements faits pour les interpréter dans l'intérêt d'une hypothèse absolument gratuite.

Enfin , il paraîtra toujours extraordinaire qu'un homme qui n'est point étranger à la culture des sciences naturelles, habitant près de Paris* et croyant au dégagement d'effluves électriques du sein de la terre, n'ait pas commencé par le constater au moyen de quelque éUctroscope physique; car, après les difficultés qu'il avait trouvées A l'usage de la furcelle, il ne devait pas croire ce moyen de reconnaître les effluves électriques plus sensible que les électroscopes.

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