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DEUXIEME ET DERNIER ARTICLE

De Servet et de la formation des esprits.

Servet a découvert la circulation pulmonaire. Le fait est patent. J'ai rapporté, dans ce Journal2 même, le beau, l'immortel passage où il la décrit beaucoup mieux que ne le firent, plusieurs années après lui, Colombo et Césalpin. Leibnitz caractérise très-bien CésaJpin par ces mots : «André Césalpin, médecin, auteur de mérite, et qui a le plus «approché de la circulation du sang, après Michel Servet. »

Ici deux choses étonnent. Comment Servet, ailleurs si confus, a-t-il pu rencontrer cette lucidité admirable de quelques pages? Et, d'un autre côté, comment une découverte de physiologie, de pure et de profonde physiologie, se trou ve-t- elle dans un livre qui a pour titre : De la res tituiion du christianisme3?

Il y a longtemps que je désirais m'éclaircir sur ce dernier point. L'o-

1 Voyci, pour le premier article, le cahier d'octobre i853, p. 585. — * Numéro d'arril, i84g, p. 197. — * Christianismi rcititutio. Totius Ecclesia apottoïka ad sua limina xocatio , in integrum rcslituta cognitione Dei.Jidei Ckristi , justificationis noitra , rtgenerationii baptisait et eenm Domini manducatwnis. Restituto denique nobis rtgno calati, Babylonn impim captivitate soluta , et Anticknsto cum mis penitiu destrmeto. Vienne en Dauphiné, i553.)

bligeancc de notre savant confrère, M. Magnin, m'en a fourni tous les moyens. J'ai vu, j'ai touché le livre de Servet. Un exemplaire de ce trop fameux livre est soigneusement conservé dans notre bibliothèque ; et, pour comble, cet exemplaire , l'unique peut-être qui subsiste encore aujourd'hui, était l'exemplaire même de Colladoo, l'un des accusateurs suscités par l'impitoyable Calvin contre l'infortuné Servet. Il a appartenu au médecin anglais Mead, célèbre par son Traité des poisons. Mcad le donna à de Boze. Il fut acquis plus tard par la Bibliothèque royale à un très-haut prix. Colladon y a souligné les propositions sur lesquelles il accusait Servet. Enfin, et pour dernier trait d'une trop irrécusable authenticité, plusieurs pages de ce malheureux exemplaire sont en partie roussies et consumées par le feu. II ne fut sauvé du bûcher où l'on brûlait à la fois le livre et l'auteur que lorsque l'incendie avait déjà commencé.

Écartons ces souvenirs affreux. Il ne s'agit ici , grâce a Dieu , que de physiologie.

Je commence par avertir ceux qui, par zèle pour Harvey, vont jusqu'à supposer que le passage sur la circulation pulmonaire pourrait bien être un passage intercalé, qu'ils se trompent. Point d'intercalation , point d'interpolation; nulle tricherie. Le passage est de Servet, complètement de Servet; et il n'y a qu'à se résigner. Sur ce grand phénomène de la circulation du sang, longtemps avant Harvey, un homme avait eu du génie, et cet homme est Servet.

Mais comment Servet a-t-U imaginé d'aller fourrer la description do la circulation pulmonaire dans un livre sur la restitution du christianisme?

Quand on jette un coup d'œil sur les écrits de Servet, ce qui, je l'avoue,. ne m'était pas arrivé jusqu'ici , on s'aperçoit bien vite du parti qu'il a pris, en rhéologie, de s'attacher uniquement et obstinément au sens littéral. Il cherche partout ce sens littéral ; il accuse tout le monde, et surtout Calvin, de ne pas l'entendre; il entasse les citations pour prouver que lui seul l'entend.

Je n'ai pas besoin de quitter mon sujet pour en trouver l'exemple. L'Ecriture a dit que lame est dans le sang, que l'âme est le sang même : anima est in sanguine, anima ipsa est sanqais.

Puisque l'âme est dans le sang, se dit Servet, pour savoir comment l'âme se forme, il faut donc voir comment se forme le aang; pour savoir comment le sang se forme, il faut voir comment il se meut; et c'est ainsi qu'à propos de la restitution du christianisme il est conduit à la formation de l'âme , de la formation de l'âme à celle du sang , et de la formation du sang à la circulation pulmonaire.

Mais ce n'est pas tout De ce même sang, dont se forme l'âme, se ' forment aussi les esprits. Servet explique successivement la formation du sang, celle des esprits, celle de tâme, et de tout cela résulte une philosophie à moitié théologique, à moitié physiologique, en somme fort singulière, et qu'il appelle divine.

«Pour que vous ayei, dit-il, cher lecteur, une explication complète «de l'âme et des esprits, je joindrai ici une divine philosophie, que «•vous entendre» facilement, pour peu que vous vous soyex appliqué à «l'anatomie J. »

Cela dit , il se met à expliquer la formation des esprits. Nous avons déjà vu, dans Galien toute la théorie de cette formation.. Servet ne cite pas Galien. mais il le copie. Il cite un certain Aphrodisaeus, médecin qui vivait au commencement du xvi* siècle, et le critique. Aphrodi«us, dit-il, compte trois esprits : le naturel, le vital et l'animal; mais il n'y en a point trois, il n'y en a que deux , le vital et l'animai*. Le naturel est le même que le vital. L'esprit vital passe des artères dans les veines, et là il est appelé naturel i.

Il y a donc trois principes : le sang, dont le siège est dans le foie et les veines du corps; ïesprit vital, dont le siège est dans lo cœur et dans les artères; et Yesprit animal, dont le siège est dans le cerveau et dans les nerfs 6.

C'est du sang contenu dans le foie que l'âme tire sa matière première par une élaboration admirable, per elaborationem nûrabilem6\ et c'est pourquoi l'âme est dite être dans le sang, être le sang mimé, c'tst-4dire Yesprit da sang 7.

Mais il faut d'abord entendre comment se forme Yesprit vital. H se forme du mélange de l'air, attiré par l'inspiration , avec le sang que le ventricule droit envoie au ventricule gauche, mélange qui se fait dans

1 «Ut vero lolam animas et «pirilos raliooem habeas, leetor, divinam bic pbilo-

• <opliiam adjongam, qunra facile inlelKges. ai in anatome fueris esercitatus. • — * Vorex , dans ce Journal même , ce que j'ai dit de la théorie de Galien sur la formation des esprits, juillet 1849, p. ûSa. — ' «Très spiritus rocat Aphroifiîa-us ,

«naturel», vttelta et enûnalis Vere non sunt très, sed duo apiritua distinct! :

< ritalis et animah». 1 — - * • Vitalia est spirilu* oui pet anastomose) ab arteriis coin-

• intmicalur venis, ubî dicitur natutalis. • — «minus erpo e<>t sangtiie, cujns «sedes est in bepale et corporis venie. Secondas est apiritua vitalia, cujus aedea est

• m corde et corporis arteriis. Tertio* est spirilos aftiroalis , cujus sedea est in eerebro

• ft cornons nervis. * — * «Ex hepatia sanguine est aninue materia per elaborationem

• mirabilcm. » — ' • Hinc dickur anima, esse in sanguine, et anima ipsa esse sanguis ,

• id est spiritus sanguincus Non dicitur anima principnliter esse in pariéUbos

«rordis, trot in corporo Ipso cerebri, anl hepalis, sed in sanguine , ùt dôcet ipse •Dens : Gènes 9, 1<«* 17 et thtt. i« •

le poumon; car il ne faut point croire, comme on le dit communément, s'écrie Servet, que le sang passe d'un ventricule à l'autre par leur cloison moyenne : il ne passe d'un ventricule à l'autre qu'en traversant le poumon 1 ; et c'est ici que se trouve le merveilleux passage sur la circulation pulmonaire.

J'ai déjà rapporté, j'ai déjà traduit, dans ce Journal même3, tout cet étonnant passage. Je me borne donc à le rappeler ici; et je reviens, hélas! au pauvre Servet, au Servet confus, absurde, et qui n'a plus de génie.

L'esprit vital, formé dans le poumon, passe du poumon dans le ventricule gauche et du ventricule gauche dans les artères, de telle façon , néanmoins, que les parties les plus ténues tendent vers le haut, en s' élaborant toujours de plus en plus, et arrivent ainsi jusqu'au plexus rétiforme, situé sous le cerveau, où, de vital, l'esprit commence à se faire animal5. Enfin , par une ultime et définitive élaboration, X esprit animal passe du plexus rétif orme dans les petites artères des plexus choroïdes, et c'est dans ces petites artères que lame réside 4.

Je fais grâce, car j'ai hâte d'en finir, d'une foule d'erreurs anatomiques que Servet joint à ses raisonnements confus, et qui ne sont, au reste, que les erreurs anatomiques ou physiologiques du temps où il vivait, comme, par exemple, que le cerveau, organe sans action propre, n'est qu'une sorte d'oreiller ou de coussin pour les vaisseaux de l'esprit animal,>; que les nerfs sont la continuation des artères et constituent un troisième genre de vaisseaux0; que les ventricules du cerveau

1 « Ad quam rem est prias intelligenda substanlialis generatioipsiusvilalis spirilus, « qui ex aere inapiralo et subtiliasimo sanguine componilur Generalur ex facta

• in pulmonibus mixtione inspirati aeris.cum élabora lo sanguine, quetn dexter ven-

• Iriculus cor dis sinislro commuoical Fit auteni conununicatio bec, non per

• parieteni cordis médium, ut vulgo creditur; sed magno arlificio a dextro cordis

• venlriculo , longo per pulmones ductu , agitalur sanguis subtilis * — -

' Avril, 18&9, p. 197. — ' «Die itaque apiritus vitalis a sinislro cordis ventriculo « in arterias totius corporis deinde transfunditur, ila ut qui tenuior et superiora petat ,

• ubi m agis adbuc elaboratur, prneipue in plexu reliformi , sub basi cerebri silo, in

• quo ex vitalifieri incipit animalis, ad propriam ralionaiis anime sedem accedens. > — ' • Ilerum illc (spirilus animalis) foxlius mentis ignea vi tenuatur, elaboratur, et ■ perficilur, in tenuiasimis vasis, seu capillaribus arteriis, quae in plexibus eboroi-

• dibua site sunl, et ipsissimam menlem continent. • — ' «Ex bu salis constat .

• mollcm iilara cerebri mas sa m non proprie eue ralionaiis animas sedem , cum frigida «siletsensus expers, sed esse veluti pulvinum dictorum vasorum ne rumpantur, et

• custodem animalis spirilus... — * Vasa illa miraculo magno lenuissimc contexta, « tametai arterias dicantur, sunt tamen fines arteriarum , tendente* ad originem

• nerrorum, ministerio meningum. Est novum quoddaoi genus vasorum. ... ■

communiquent arec les fosses nasales par les trous de l'os ethmoîde , prétendue communication dans laquelle Servet voit un^rand avantage : car, d abord, l'air extérieur pénètre ainsi jusqu'à l'àme et la rafraîchit', et, en second lieu, l'âme se débarrasse aisément par là des mucosités qui l'auraient gênée9; et aussi un très-grand péril, car le malin esprit, spiritus neqaam, qui d'ordinaire habite l'air, s'introduit quelquefois, par cette même communication, par ces mêmes trous de l'os ethmoîde, jusque dans les ventricules du cerveau, et là combat violemment contre l'âme et la tient assiégée jusqu'à ce que la lumière de Dieu paraisse et le mette en fuite», etc., etc.

Je laisse Servet; mais je profile de l'occasion qu'il me donne pour jeter un coup d'œil rapide sur le long règne des esprits en physiologie.

Les esprits jouaient , dans la vieille physiologie, le même rôle que jouent aujourd'hui, dans la notre, les propriétés ou les forces. De là leur grande importance. Galien expliquait tout parles esprits: et, comme nous l'avons vu, il en voulait de trois sortes : de naturels, de vitaux et d'animaux.

Voilà pour l'antiquité.

A compter de la renaissance des lettres , les trois esprits de (Julien renaissent aussi et subsistent jusqu'à Descartes. Enfin Descartes vient : il s'entête des esprits animaux et rejette les autres.

«Les anciens, dit Bordeu, admettaient des esprits de trois espèces: « il n'est pas aise de savoir par quelle fatalité les naturels et les vitaux n'ont « pu se conserver et ont succombé , tandis que les animaux ont sub- «sisté*. »

Bordeu n'y fait pas attention. Rien n'est, au contraire, plus aisé à savoir. Au temps de Bordeu, les esprits naturels et vitaux avaient déjà succombé parce que Descartes les avait exclus ; les animaux subsistaient encore parce que Descartes les avait adoptés. Et il en est toujours ainsi. C'est toujours l'écrivain qui fait la fortune des mots.

1 < Facti sunt ventriculi ut ad spatia corum ioania penelrans per oua eiji-

• moide inspirai! aeris porliu. ... animalem in tus contentum spiritutn relicial, et

• animam ventile!. — * Facti sunt ventriculi illi ad expurgamcnia cerebri reci-

• pienda, veluù cloaca», ut probant excrementa ibi recopia , et mealus ad palatum et

• nares. ... Et quando ventriculi opplentur piluita , ut a rte ris ipas choroïdis ea im-

• mcrganlur, tum subito generatur apoplexia — * ■ Spiritus nequam, cujus

• potestas est aeris, una cum inspira to a nobis aere, lacunaa il las libère ingreditur,

• et aggreditur, ut ubi cum spiritu nostro, intra vasa illa, velut in arce collocato. «jugiter dimicaL Imo eum ita undique obsidet, ut vit illi liccat respirare, nisi

• quutn superveniens lux spiritus Dei nialutn spîritum fugat. » — * Rech. anat. sur Iq position des glandes et leur action, $ 34-

Desçartes, ce puissant rénovateur des idées, mais qui pourtant prend encore Ifeaucoup aux anciens, combine la théorie des esprits, qu'il emprunte à Galien, avec la circulation du sang, que vient de découvrir Harvey. Il est le premier Français qui ait bien compris et bien décrit ce grand phénomène.

«Tous ceux, dit Descartes, que l'autorité des anciens n'a pas tout à « fait aveuglés , et qui ont voulu ouvrir les yeux pour examiner l'opi- « nion d'Harvey touchant la circulation du sang, ne doutent point que « toutes les veines et les artères du corps ne soient comme des ruis- « seaux par où le sang coule sans cesse fort promptement , en prenant «son cours de la cavité droite du cœur par la veine artérieuse, dont « les branches sont éparses à tout le poumon et jointes A celles de Farci tère veineuse par laquelle il passe du poumon dans le côté gauche .«du cœur, puis de la, il va dans la grande artère, dont les branches, «éparses par tout le reste du corps, sont jointes aux branches de la « veine cave qui portent de rechef le même sang a la môme cavité « droite du cœur1. »

On ne pouvait décrire plus exactement et plus brièvement toute la circulation du sang : la circulation pulmonaire et la circulation générale.

Voici, d'un autre côté, comment Descartes concevait les esprits animaux, et l'idée qu'il se faisait de leur jeu dans les organes.

a On sait, dit-il, que tous les mouvements des muscles, comme aussi « tous les sens, dépendent des nerfs, qui sont comme de petits filets ou « comme de petits tuyaux qui viennent tous du cerveau, et contiennent, «ainsi que lui, un certain air ou vent très-subtil qu'on nomme les « esprits animaux* ... n — a Les parties du sang très-subtiles composent «les esprits animaux-, et elles n'ont besoin de recevoir à cet effet aa- « cun autre changement dans le cerveau, sinon quelles y sont séparées « des autres parties du sang moins subtiles ; car ce que je nomme ici « des esprits ne sont que des corps , et ils n'ont point d'autre propriété , «sinon que ce sont des corps très-petits, et qui se meuvent très-vite, «ainsi que* les parties de la flamme qui sort d'un flambeau, en sorte « qu'Os ne s'arrêtent en aucun lieu, et qu'à mesure qu'il en entre qucl- « ques-uns dans les cavités du cerveau , il en sort aussi quelques autres n par les pores qui sont en sa substance, lesquels pores les conduisent « dans les nerfs, et de là dans les muscles , au moyen de quoi ils meuvent « le corps en toutes les diverses façons qu'il peut être mu »

Ce que les esprits animaux avaient surtout de précieux pour Des-

1 Les Passions Je l'âme, i" partie, art. vu. i65o. — \ Ibid. — 1 IbiJ. art. x.

cartes» c'est qu'ils lui permettaient d'expliquer toutes les actions du corps sans le secours de l'âme : grand et final objet de sa belle philosophie.

«Tous les mouvements que nous faisons, dil-il, sans que notre vo- «lonté y contribue, comme il arrive souvent que nous marchons, que » nous mangeons, et enfin que nous faisons toutes les actions qui nous « sont communes avec les bêtes, ne dépendent que de la conformation «de nos membres et du cours que les esprits, excités par la chaleur « du cœur, suivent naturellement dans le cerveau, dans les nerû et dans «les muscles, en même façon que le mouvement d'une montre est pro- « duit par la seule force de son ressort et la figure de ses roues1. »

Descartes se rend ainsi raison , par le seul moyen , par le seul cours des esprits, de toutes les fonctions qui appartiennent au corps; et, cela fait, il arrive à cette conclusion principale, savoir : « qu'il ne reste donc « rien en nous que nous devions attribuer à notre àme , sinon nos pen- « sées *. »

Après le premier Descartes, le philosophe qui a le plus employé les esprits est celui qu'on pourrait appeler le second Descartes, c'est-à-dire Malebranche.

Malebranche commence ainsi l'un de ses chapitres : « Tout le monde ■ convient que les esprits animaux ne sont que les parties les plus sub- « ules et les plus agitées du sang , qui se subtilise et s'agite principale- « meut par la fermentation et par le mouvement violent des muscles « dont le cœur est composé , que ces esprits sont conduits avec le reste • du sang par les artères jusque dans le cerveau3 »

Malebranche conduit intrépidement, comme on voit, les esprits animaux jusqu'au cerveau; mais, arrivés là, comment sont-ils séparés de cet organe? ails en sont séparés» dit-il, par quelques parties destinées «à cet usage, desquelles on ne convient pas encore4.» Il explique ailleurs la différence qui lui paraît être entre les esprits animaux et le cerveau : « Il y a , dit-il , celte différence entre les esprits animaux et la subs- « tance du cerveau, que les esprits animaux sont très-agités et très- fluides, « et que la substance du cerveau a quelque solidité et quoique 0bnsi*> « tance, de sorte que les esprits se divisent en petites parties et se dissident en peu d'heures, en transpirant par les pores des vaisseaux qui «les contiennent, et il en vient souvent d'autres en leur place qui ne «leur sont point. du tout semblables5, n

' Lu pauiont de ïfait; art XYi. — 1 Ibid. art XVU. — ' D* la rtcharchs d* la réntè, x- partie Jir. II, ebap.u. - ' Hil - • Ibid. ebap. vi.

Je remarque, dans Malebranche , une extension nouvelle, ou, pour mieux dire, un abus nouveau de la théorie des esprits. Galien et Descaries ne mettaient les esprits que dans le corps vivant, que dans le sang, et même que dans les parties du sang les plus subtiles et les plus pures. Malebranche les met partout, et jusque, ce sont ses expressions, dans les viandes et les breuvages dont on se sert.

«Le vin est si spiritueux, dit-il, que ce sont des esprits animaux « presque tout formés, mais des esprits libertins, qui ne se soumettent «pas volontiers aux ordres de la volonté, à cause de leur subtilité et de «leur agitation excessive. Ainsi, dans les hommes, même les plus forts «et les plus vigoureux, il produit de plus grands changements dans « l'imagination et dans toutes les parties du corps que les viandes et les «autres breuvages. Il donne du croc en jumbe, pour parler comme «Plaute; et il produit dans l'esprit bien des effets qui ne sont pas si « avantageux que ceux qu'Horace décrit dans ces vers :

t Quid non ebrieUs désignât ? etc. 1 •

Le grand Bossuet, dont on n'ose presque dire qu'il ait pu être l'élève de quelqu'un en quoique ce soit, l'a pourtant été de Descartes en

philosophie : « Les esprits, dit-il , coulés dans les muscles par

«< les nerfs répandus dans les membres, font le mouvement progressif*. . . » «Les esprits, dit-il encore , sont la partie la plus vive et la plus agitée du «sang, et mettent en action toutes les parties5. » — «Dès que les esprits « manquent, les ressorts cessent faute de moteur4. . . » — a Les passions, « dit-il enfin , à les regarder seulement dans le corps , semblent n'être «autre chose qu'une agitation extraordinaire des esprits, à l'occasion «de certains objets qu'il faut fuir ou poursuivre, etc., etc.*. »

Malebranche mourut en 1715; Fontenelle en 1757; et, avec celuici , le dernier représentant supérieur du cartésianisme. Avec le cartésianisme tombèrent les esprits animaux.

En 17A2, un jeune bomme plein d'esprit, plein de feu, plein de verve, et ayant toute l'audace de la jeunesse, soutint, à l'école de Montpellier, une thèse où il prend les esprits à partie, où il les combat rudement, a outrance, et, qui pis est, car il faut tout dire, où il s'en moque.

« Un homme sans préjugé, dit-il, et qui se donnerait la peine d'exa- « miner les choses de bien près, ne pourrait-il pas prouver que ces trois

1 De la recherche de la tériU, 1" partie, liv. II, ebap. 11. * De la de Dieu et de soi même, S n. — * JWrf. $ ix. — * /W. $ »i. — * Ibii.

« sortes d'esprits , qui furent comme le trépied , ou , si l'on veut , le triumvirat

« de l'ancienne physiologie , étaient aussi mal établies l'une que l'autre

u Quant à la façon dont les modernes soutiennent les esprits, il y a d'ao bord lieu d'être frappé du nomh/e prodigieux de formes qu'ils leur « donnent : les uns disent qu'ils sont de Y air. d'autres du feu, de l'eau, de « la fymphe; on lésa faits acides, sulfureux, actifs, passifs; on en a fait de « deux ou trois espèces qui roulaient dans les mêmes nerfs; enfin on leur «a donné toutes sortes de configurations, jusqu'à en faire de petits tour-

• bUlons, ou de petits ballons à ressort, selon l'expression de M. Lieutaud, « qui est aussi persuadé de l'existence de ces ballons qu'il l'est de la strucuturequ'il suppose au cerv eau., . Ajoutons, continue-t-il , et toujours très- « finement et irès-judicieusemcnt, ajoutons que ceux qui admettent les «esprits sont aussi embarrassés pour expliquer les fonctions des nerfs « que ceux qui ne les admettent pas. . . En est-on plus avancé lorsqu'on a u suivi les détails infinis de Boêrhaave et de ses commentateurs sur cette «question ? Ne vaut-il pas mieux l'abandonner pour une bonne fois, et la « mettre au rang de ces questions ennuyeuses par lesquelles les anciens

• commençaient leurs physiologies? Ne profilerons-nous jamais des bé- « vues de ceux qui nous ont précédés?»

Voilà comment le jeune Bordeu, à peineàgé de vingt ans traitait les esprits, et tel est le sort des plus belles fortunes philosophiques. Ces mêmes esprits, si fort révérés de l'antiquité entière, et, dans les temps modernes, de Descartes, de Bossuet, de Malebranche, finissent par devenir le sujet commode des plaisanteries faciles d'un écolier.

Après Bordeu, vint Barthez. La physiologie prenait une face toute nouvelle. Barthez , métaphysicien d'un ordre supérieur, est le premier homme qui , en physiologie , se soit fait une idée philosophique des forces , j'entends des forces données par les faits, ou, comme il les appelle trèsbien, des causes expérimentales '* : uQn peut donner, dit-il, à ces causes «générales (aux causes générales des phénomènes de la vie), que j'ap- « pelle expérimentales, ou qui ne sont connues que par leurs lois que « donne l'expérience , les noms synonymes et pareillement indéterminés, «de principe, de puissance, de force, de faculté, etc. n — «La bonne «méthode de philosopher dans la science de l'homme exige, conti-

1 11 n»vait en effet que vingt ans, élanl né en 1733 , quand il présenta, en 174a, sa thèse : Disserta! 10 physiologica de sensu generice eonsiderato ; mais il en avait trente quand il publia, en 17S», se* Recherches unatomiques sur la position des glandes et sur ,/eor action, ouvrage beaucoup plus mûri, excellent, où il reproduit sa critique des esprits, et dont j'extrais les passages que je viens de ciler. — * iVbui». ilém. de la se de [ homme , Disc, prélim.

c nue-t-il, qu'on rapporte à un seul principe de la vie dans le corps huu main les forces vivantes qui résident dans chaque organe , et qui en « produisent les fonctions, tant générales, de sensibilité, de nutrition, etc.. «que particulières, de digestion, de menstruation1, etc. »

Cependant la véritable idée de cause expérimentale, de principe, de force, en physiologie, n'était pas encore complètement dégagée. Barthex avait raison d'appeler forces les causes de nos fonctions; il avait raison de vouloir rattacher toutes les forces secondaires à une première, qui est la force générale de la vie; mais il avait tort de faire de cette force générale et commune de la vie un être individuel, abstrait, détaché des organes, et plus tort encore de croire avoir expliqué un phénomène particulier quelconque, quand, à propos de ce phénomène, U avait prononcé le mot de principe vital, oar, évidemment, étant nécessairement impliqué dans tous, le principe vital ne peut servir d'explication propre pour aucun.

Le vrai problème est d'arriver à la force pnrticulièrc de chaque phénomène particulier, à la propriété singulière qui le produit. Et c'est là ce que tous les» physiologistes cherchent à faire depuis Haller.

Depuis que, par ses belles expériences, llaller a localisé X irritabilité dans le muscle et la sensibilité clans le nerf, la voie des découvertes fécondes et des progrès certains, en physiologie, a été ouverte; car la physiologie tout entière est là : je veux dire dans la détermination expérimentale des forces de la vie, et la localtsalion précise de chaque force vitale donnée dans chaque élément organique distinct.

Quant au mot esprits (car, dès que le véritable nom des causes a été trouvé, il n'a plus été qu'un mot), exclu de la science parles railleries de Bordeu, par la haute métaphysique de Barthez, par les recherches positives d Haller, il n'y a plus reparu.

Sur la lin de xvur" siècle, en i 779, je le trouve encore employé, et c'est la dernière fois peut-être qu'il l a été, dans une belle page de Buffon, mais dans un sens très-général, et qui déjà ne retient presque plus rien du sens primitif, technique et d'école. Buffon dit, à propos de l'infatigable mobilité du plus petit des oiseaux : u La nourriture la plus «substantielle était nécessaire pour suffire à la prodigieuse vivacité de "l'oiscau-mouche, comparée avec son extrême petitesse: il faut biYn « des molécules organiques pour soutenir tant de forces dans de si u faibles organes, et fournir à la dépense d'esprits que fait un mouvement c perpétuel et rapide2.»

FLOURENS

' \ou\-. ifUm. Je la se Je l'Iivmmv Duc prfiim. — ' Histoire des oiseaux- moiu-he*

Rig-Véda ou Livre des Hymnes, traduit en français par M. Lan-

glois, membre de F Institut. H vol. in-8°, Paris, 1 848-1 85 1. Rie -V éda-Sameitâ , avec le Commentaire de Sdyana, publié par

M. le docteur Max Muller. i»vol. texte sanscrit. Londres

et Oxford, 18^9.

RiG-ViDâ, traduit en anglais, par M. H. H. Wilson. x~ vol. in-8°.

Oxford, i85o.

Hâdjove-Védâ blaxc, avec le Commentaire de Mahidhdra, publié par

Af. le docteur Albrecht Weber. i*voI. ia-h', texte sanscrit. Berlin

et Londres, i85a.

Séma-Vèda, publié et traduit en anglais, par M. Stevenson, a vol.

in-8°. Oxford, i84a-i843.

SiMA-VÉDA, publié et traduit en allemand, avec un glossaire, par

M. Théodore Benfey. Gr. in-8». Leipiig, 18A8.

SEPTIEME ET DBRniEIt ARTICLE 1 .

De la religion et de !■ poésie des Védas.

Maintenant que Ion connaît les Védas dans leur grandeur et dans leur faiblesse, maintenant que l'on sait qu'ils doivent compter parmi les plus «nciens monuments écrit» de cette civilisation qui, p»rlie des plateaux de h haute Asie, est arrivée jusqu'à nous à travers tant de vicissitudes, on peut se demander quelle est la valeur de ces monuments. Quelle plade doivent-Hs tenir dans les annales de l'esprit humain? Que lui ont-ils donné et que lui gardent ils encore ?

Mais, je le répète, quand je parle des Védas, je ne^arle que des Samlntâs proprement dites; je laisse de côté les Oupanishads .toutes curieuses qu'elles sont, et les Brâhmanas, tout anciens, tout sacrés qu'ils peuvent être aux yeux de l'orthodoxie.

J'ai rendu justice , comme on fa vu , à la poésie védique et aux beautés d'un certain ordre qu'elle renferme; elles m'ont paru, dans leur genre , valoir tout ce qui a été fait d'analogue chez les autres peuples.

1 Voyez, pour le premier article, le cahier de juillet i853, p. 389; pour le deuxième, celui d'aoùl, p. aa3; pour le troisième, celui de septembre, p. 553, pour le quatrième, celui d'octolre, p. 61 a : pour le cinquième, celui de décembre, p. 7^**< et , pour Je sixième , celui de février >85A.

J'ai ajouté que l'habileté *du rhythme était poussée aussi loin qu'elle peut l'être, et que les vers de certains hymnes n'avaient d'égaux , sous ce rapport, que ceux de Pindare, d'Eschyle, de Sophocle ou d'Horace. Je n'ai donc pas ménagé l'éloge; mais je ne voudrais point non plus cacher les défauts, et je les signalerai avec autant de franchise et d'impartialité. ~ Le premier, c'est la monotonie; mais j'y insiste peu , et l'on sent bien pourquoi. Les rishis qui ont composé ces chants divins n'ont jamais pensé qu'un jour leurs inspirations seraient recueillies en corps d'ouvrage; leur enthousiasme leur a soufflé un à un ces transports grandioses et naïfs; ils y ont obéi dans toute la sincérité d'une émotion qu'ils ne calculaient point en vue de la postérité. En face de la nature et du, spectacle qui les frappe d'admiration , sous l'empiré des traditions religieuses qu'ils subissent , tout en les fondant parfois eux-mêmes , leur lyre ne change point d'accent; elle n'a qu'une seule corde, parce qu'un sentiment unique les anime; mais cette uniformité, qui nous fatigue et qui nous repousse, aux yeux d'un juge équitable serait plutôt un mérite. Il s'est trouvé des centaines de poètes, pendant une longue suite de générations , pour répéter toujours sur le même ton , sans que leur voix baissât où s'obscurcit, les croyances de tout un peuple innombrable. Us ont varié à l'infini , sans se communiquer ni s'entendre , les formes d'une seule et mémo idée, née sans doute avant eux, qu'ils ont agrandie en la fixant, et qu'ils devaient rendre éternelle.

Je comprends donc cette monotonie des hymnes védiques; et, plus indulgent, je suppose, que bien des lecteurs européens, je serais presque tenté' d'en faire un éloge pour les rishis indiens. g

Mais, à cette poésie, malgré ses beautés éclatantes, il manque quelque chose de plus rare : c'est la vraie beauté. Je no joue pas sur les mots, et je tiens à me faire bien comprendre. H peut y avoir dans une œuvre de très-grandes beautés de détail , sans que cette œuvre soit réellement belle. Ce qui tait la vraie beauté , c'est l'accord et la juste proportion de toutes le» parties; c'est l'unité de l'ensemble qui en est la première et suprême loi. Sans cette unité, l'œuvre est imparfaite; et, malgré tous ses mérites partiels , elle ne peut remporter ce prix inestimable de la beauté, si rarement trouvée, même par les plus grands artistes; que le peuple grec a sentie à toutes les époques de son existence , et que l'Inde n'a jamais connue. L'arrêt est sévère, sans doute; mais je le crois juste. Que l'on prenne les uns après les autres tous ces hymnes, et qu'on m'en montre un seul où cette loi de l'unité ait été comprise et observée. Parmi ceux que j'ai cités en les choisissant, il n'en est pas un qui puisse résister a cette épreuve; les plus beaux, dans ce choix même, paraîtront encore

défectueux , si on les juge à ce point de vue. qui est le vfai parce qu'il est le plus élevé. Pour ma part, je ne puis faire la moindre exception. Pas un seul de ces hymnes n'atteste le sentiment réel de la composition. Je ne demande pas aux rishis de travailler comme des rhéteurs de profession, bien que la perfection consommée de leurs rhythmes révèle une longue et savante étude ; majp je m'étonne que . même en «'abandonnant à leur enthousiasme, ils n'aient jamais rencontré rette forme achevée et complète de composition, sans laquelle toute œuvre d'esprit court risque de ne pas atteindre son but et de rester impuissante. L'harmonie du vers est beaucoup, je le reconnais; mais elle est bien moinftessentielle encore que cette harmonie de la pensée qui donne aux choses qu'elle exprime la liaison et le juste développement qu'elles doivent avoir pour produira tout l'effet qu'on en désire. Sans cet équilibre profond , dont les règles apprennent a sentir la valeur, mais que les grand» poètes ont trouvé sans les règles, l'œuvre est manquée, et elle n'offre tout au plus que des ruines magnifiques.

Cette critique, à laquelle j'attache la plus grande importance, tomberait d'elle-même, si tous ces hymnes n'étaient, en* réalité, que des fragments comme ceux du Sâma-Véda et du Yadjoush; mais on a pu se convaincre par mes citations mêmes que les hymnes du Rig-Véda ont la prétention d'être des œuvres entières et complètes. S'ils n'en sont pas, du moins à mon sens, c'est qu'ils y ont échoué. La tentative a été faite; mais elle n'a point réussi.

Du reste, cette absence de composition, ou plutôt cette impuissance à composer, n'est pas un défaut spécial aux rishis, auteurs des hymnes; aux brahmanes, auteurs des Bràhmanas et des Oupanishads; f est le dé* faut général et incurable du génie indien , sous quelque aspect qu'on le considère. Ce n'est que très-tard , et pour les besoins de l'enseignement dans le sein de l'école , qu'il en est arrivé à produire des œuvres régulières, fort utiles sans doute, mais qui ne comptent pas dans le grand héritage intellectuel qu'il a transmis au monde. Ce défaut si grave, qui nous frappe dans les hymnes du Rig-Véda, se reproduit d'une façon peut-être encore plus fâcheuse dans le Râmàyana et dans le Mahàbharata, les deux grands poèmes épiques, qu'on a voulu quelquefois comparer si vainement à l'Iliade et a l'Odyssée. Il est poussé nien plus loin encore dans les Pourànas, ces Védas du peuple. En un mot, il éclate et nous choque dans toutes les œuvres indiennes, quelles qu'elles soient. Elles en sont toutes entachées à un degré moindre ou plus grand ; mais il n'en est pas une qui en soit exempte* Le bouddhisme, qui devait apporter la réforme, est descendu plus bas encore; et rien n'égale la dif-

fusion, la fadeûr, le dégoût des œuvres bouddhiques; les vices qui déparaient l'esprit indien dès son berceau ont été accrus par le prétendu réformateur dans une proportion aussi monstrueuse que peut l'être sa doctrine elle-même. Nulle part faxiome de Boileau n'eut une application ni plus vraie ni plus large. L'Inde n'a jamais su écrire parce qu'elle n'a jamais su se borner. •

C'est là aussi , je crois, ce qui fait que l'art ne s'y est pas développé. L'Inde n'a ni sculpture, ni architecture , ni peinture; elle n'a pas davantage de musique; ou, du moins, les oeuvres qu'elle a produites en ces genres^livers tie méritent pas les regards ni la critique de l'histoire*. Dans la sculpture, destinée à représenter des formes que ia nature nous offre si souvent avec la perfection qui brille en elle, le défaut de Composition est bien plus saillant que dans tout autre art. C'est là surtout que règne souverainement la loi de l'unité; et, si quelques parties de l'œuvre n'ont pas de justes proportions avec l'ensemble , notre œil en est instinctivement blessé , comme notre oreille l'-est dans un chant par une note fausse. On en peut dire autant de la peinture , et , à un autre point de vue, de Tarchitecture et même de la musique. L'Inde n'a rien pu faire de grand dans l'art par la même raison qui rend les plus beaux hymnes du Rig Véda encore si incomplets. C'est que la science, ou, si l'on veut , -l'heureux don dé la composition, tient aux facultés les plus hautes de l'intelligence; et ces facultés-là, le génie indien, si bien doué à tant d'autres égards , ne les a jamais eues.

Un antre défaut de la poésie védique, c'est la subtilité. Enfermée dans un cercle d'idées assez étroit, occupée presque tout entière à célébrer trois 8u quatre dieux principaux , elle s'est épuisée en raffinements trop souvent de mauvais goût pour varier un thème qui ne changeait pas. On peut voir tout ce que la description du Feu sacré a fourni d'allégories, d'images , d'expressions fausses, à la verve intarissable des rishis. Les moindres détails que l'œil le plus attentif peut observer dans le jeu naturel de la flamme, quand le vent l'anime, Ont été mille fois analysés par eux, et les métaphores qu'ils en ont tirées, entées les unes sur les autres, ont fini par devenir de véritables énigmes, d'autant plus respectées peut-être, qu'elles étaient plus obscures, mais qui sont à peu près indéchiffrables. Ce nest pas nous seulement qui nous égarons dans ces ténèbres sans fin. La religion brahmanique elle-même a senti le besoin d'y porter la lumière, et de cet amas inextricable d'allusions mythologiques, qui étouffent le sens réel du Rig -Véda, elle a extrait le Sàman , dont les chants n'ont conservé des hymnes primitifs que ce qu'ils ont de plus clair et de plus directement applicable à la cérémonie sainte.

On peut encore reprocher à la poésie védique le caractère étrange , indéterminé, fantastique, delà mythologie indienne. Sans doute iea rishis ont reçu des peuples auxquels ils s'adressaient des traditions toutes faites, qui se perdaient dans l'origine des temps, et qui étaient trop saintes pour qu'on pût les altérer; mais, -comme ce sont les rishis qui, par leurs hymnes , ont donné une forme à ces traditions, flottant jusque-là dans la mémoire du vulgaire, et qui les ont immortalisées, ils auraient pu mieux choisir-, si un goût plus sûr les eut guidés,, il est beaucoup de ces traditions qu'ils auraient laissées périr, parce quelles ne valaient pas la peine d'être consacrées. Homère , grâce à son propre génie, a plus fait pour la Grèce, dans des poèmes qui n'étaient pas religieux, que les rishis n'ont fait pour l'Inde dans leurs chants révélés par Brahma lui-màtne. Ils n'ont pas su donner & leurs dieux , qu'ils façonnaient tout au moins, s'ils ne las créaient pas, une physionomie assex distincte, assez arrêtée , assez humaine, pour que Uur propre inspira tien pût s'y prendre comme à des êtres réels. Ils ont beaucoup trop cédé à la superstition populaire; et, par un juste retour, cette faiblesse, dont ils pouvaient cependant avoir conscience, a dégradé leur poésie. Que de choses gracieuses , délicates et profondes même , la mythologie , épurée par les poètes grecs, ne leur a-t-elle pas fournies ! Les rishis, au contraire, n'ont rien tiré de la leur qui puisse la recommander et la faire vivre dans les souvenirs de l'humanité. Ces dieux, qu'invente une imagination déréglée et trop souvent en délire, dont elle multiplie, sans la moindre vraisemblance , les aventures les plus bizarres et les plus impossibles, sont trop loin de l'homme pour l'inspirer; ils lui ressemblent trop peu pour provoquer son amour ni même son respect; et le lointain insaisissable dans lequel on les relègue , n'en augmente ni la majesté ni même la puissance.

La mythologie indienne, bien qu'elle soit la source de la mythologie grecque, lui est très-inférieure; et la fille a été, en ceci comme en tant d'autres choses, cent fois plus belle que sa mère.

Non pas que je croie que la mythologie grecque fût capable de créer un cultê bien sérieux, ni qu'elle s'adressât bien intimement à l ame humaine; mais, du moins, à côté de ces divinités où elle personnifiait les forces toutes- puissantes et matérielles de la nature, clic en imaginait d'autres qui représentaient les facultés morales de l'homme les plus nobles et les plus fécondes. Saturne, Jupiter, Neptune, Thétis, ne lui ont point fait oublier Minerve . Apollon , les Muscs et leur collège aimable. Le génie indien , qui, selon toute apparence, songea le premier à personnifier les forces naturelles, s'est arrêté à moitié chemin dans cette

voie. Frappé des phénomènes et des puissances extérieures , il n'a pas su voir dans l'homme lui-même des puissances bien autrement belles et bien autrement adorables. Obéissant à une sorte d'instinct puéril , il n'a compris et admiré que le dehors; et il a méconnu l'intelligence, comme si elle aussi ne faisait pas partie des merveilles et des grandeurs de la nature. De là. je ne crains pas de l'affirmer, les conséquences. les plus graves et les plus désastreuses pour toutes les destinées intellectuelles et morales du peuple indien. La religion brahmanique n'a pu se relever de cette première chute; et 1rs efforts qu'elle a faits plus tard pour tenter une nouvelle voie n'ont pu que la plonger encore davantage dans l'abîme. C'est à la poésie des rishis que je rapporte lés germes du mal que rien n'a pu guérir, et que très-probablement rien ne guérira jamais. Tandis que d'Homère et de, la mythologie grecque sortaient, après cinq ou six siècles, Socrate et Platon, il n'est sorti des hymnes védiques que le brahmanisme et Kapila, suivis de la doctrine bouddhique; et, tandis que l'esprit indien n'a jamais connu la morale proprement dite, tout métaphysicien qu'il est , la Grèce a produit cette morale admirable à laquelle le christianisme est venu donner la sanction même de Dieu.

Un dernier reproche que j'adresserai à la poésie des Védas, c'est précisément ce qu'on loue parfois en elle, d'avoir essayé de faire de la métaphysique. Cet exemple a été fatal; et, comme il a été très-suivi, il en est fésulté que , dans l'Inde, la métaphysique et la poésie se sont trop souvent confondues, au grand détriment de toutes deux. Dans des hymnes faits uniquement pour célébrer les dieux, on traite des questions qui demandent des formes tout autres que celles de la poésie , de la réflexion au lieu de l'enthousiasme, les études et les analyses les plus profondes au lieu de l'inspiration; et l'on s'accoutume à mêler ainsi les choses les plus diverses et à les obscurcir l'une par l'autre. Il est vrai qu'on arrive plus tard à produire la Bhàgavad-Gultâ; mais la Bhâgavad-Guità, toute grande qu'elle peut être, n'est encore qu'une erreur? et , si , au moment d'une bataille, un héros peut, dans un poêmeepique, exprimer quelques pensées douloureuses sur l'instabilité des choses humaines, il est insensé qu'il choisisse ce moment pour exposer tout un système de métaphysique; il est bien moins raisonnable encore qu'un épisode de ce genre se développe en treize ou quatorze cents vers , même dans une épopée gigantesque, comme le Mabâbhârata, qui en compte deux cent mille. Je ne crois pas que la philosophie gagne beaucoup à cette singulière digression. Je crois que la poésie y gagne bien moins encore. Elle sort de son domaine , et ses pas sont bien peu sûrs dans celui où elle entre par une usurpation que ses inspirations les

plus hautes ne justifient pas. Si le poète veut devenir métaphysicien , qu'il prenne le langage de la métaphysique. Ce langage est plus difficile encore que celui des vers; ou , si c'est par impuissance qu'il a recours à la forme de la poésie , alors il mérite assez peu que le genre humain l'écoute et le suive. Je trouve Homère bien plus sage* et bien plus poétique à la fois, quand trois ou quatre vers lui suffisent dans le dialogue de Glaucus et de Diomède, pour exprimer un sentiment à peu près pareil à celui d'Ardjouna (Iliade, chant VI, vers 1&6 et suivants). La musc grecque, dans sa réserve, a compris ce qu'exigeait le goût; et elle s'est bien gardée de se perdre dans une dissertation. Elle a connu les vraies limites de la poésie, et ne les a pas franchies.

Je ne sais si c'est ce fâcheux mélange de la poésie et de la métaphysique qui a empêché cette dernière science de prendre jamais, dans l'Inde, la forme qui lui appartient en propre; mais il est certain qu'elle n'a jamais su l'atteindre. Elle l'a toujours manquée, soit dans le brahmanisme, soit dans le bouddhisme, quoique le génie indien, incessament préoccupé des plus grands problèmes qui sollicitent l'intelligence humaine, soit essentiellement métaphysique. Il a produit les Oupanishads, dont quelques-unes sont bien belles; mais il est toujours resté dans une sorte d'enfance, et il n'a jamais accompli ces œuvres vraiment viriles qui, dans la Grèce, se sont appelées la Théorie des Idées, ou la Métaphysique d'Aristote:

De la poésie des Védas, je passe à la religion qu'ils ont fondée, et dont ils renferment tous les germes, si ce n'est encore tous les développements.

La religion , telle qu'elle se présente dans les Samhitàs , n'est pas autre -chose que le culte de la nature : le feu, le ciel, l'air, le soleil, l'eau , la terre , l'aurore , les rivières , sont les divinités qu'on invoque le plus ordinairement. On divinise même les instruments du sacrifice , et toute une parue du Rig- Véda est consacrée au soma , c'est-à-dire a la liqueur qu'on extrait du jus des plantes saintes pressées dans le mortier symbolique, et dont on fait des libations aux dieux. En général, les hymnes ne vont pas au delà, et la piété ardente et sincère qu'ils attestent n'a pas pu s'élever à des notions plus hautes. L'homme se trosterne devant ces puissances dont il a senti mille fois les effets bienaisants ou terribles; et tout ce qu'il semble leur demander, c'est de le aisser vivre. Ce qu'il* attend d'elles, avant tout, c'est l'abondance des ruits destinés à le nourrir; et cette préoccupation toute matérielle est » peu près la seule qui se trahisse dans ces prières, dont la forme est >arfois sublime, mais dont la pensée reste, au fond, toujours la même,

étroite et intéressée. L'homme s'ignore si* complètement lui-même, qu'il ne parait pas se douter qu'il vaut mieux à lui seul que toute cette nature devant laquelle il s'anéantit. Il n'a point conscience de ce qu'il est , et il ne cherche point à se connaître. Sa valeur morale tout entière lui échappe-, il ne la sent pas, et elle ne luf inspire ni dignité, ni courage. Sous le coup des besoins qui assiègent son corps, et qui se renouvellent sans cesse, il songe exclusivement à les satisfaire-, et ses prières ont quelque chose d'humble et de bas comme celles d'un esclave affamé. C'est la crainte qui les lui dicte; et même quand il exprime sa juste reconnaissance , sa voix parait trembler encore de terreur.

L'idée qu'il se fait alors des dieux n'est guère plus relevée que celle qu'il se fait de lui-même. Il se les représente animés des mêmes passions que lut, obéissant aux mêmes instincts, accessibles aux mêmes convoitises. Les dieux du Véda ne pensent qu'à tuer leurs ennemis, et à se jeter sur les offrandes que les nommes leur apprêtent. Ils viennent dévorer les mets qu'on leur a préparés, et boire à longs traits la liqueur sainte. Le prêtre les invite, par des supplications répétées, à se rendre au festin disposé pour eux; et la faveur la plus signalée qu'il en espère , c'est qu'ils accepteront l'invitation qu'il leur adresse. C'est comme un échange de bons offices et un commerce. L'homme nourrit les dieux, pour être à son tour nourri parla richesse qu'ils lui envoient. Ils descendent à la table du mortel opulent qui les invoque; et ils payent, par leur protection, sa réception hospitalière plutôt qu'ils ne récompensent sa pieté. Quant à la vertu, il en est à peine question de loin en loin; et nul, parmi les hommes ni parmi les dieux, n'en paraît connaître le prix et la toute-puissante efficacité. La piété se réduit à des offrandes , à des présents, que plus tard la cupidité des brahmanes saura partager avec les dieux; mais la pureté de l'àme, les mérites et les trésors du cœur, les adorations désintéressées de l'intelligence, ne sont pas des holocaustes qu'on puisse offrir à ces divinités, qui ne les comprendraient pas.

Il n'y a donc entre les dieux et l'homme aucun lien moral , et l'on peut dire que la seule base véritable de la religion a été presque complètement ignorée des rishis. Quelquefois ils semblent l'avoir entrevue, et l'on dirait qu'ils vont quitter les sentiers où ils s'égareut pour prendre une voie meilleure et plus haute. Mais ce ne sont que des lueurs passagères, et les ténèbres dans lesquelles Us retombent n'en deviennent que plus épaisses. Ce qui leur manque, c'est de connaître la vraie grandeur de l'homme; et, par suite, ils ignorent la vraie grandeur de Dieu. La personnalité humaine avec ses plus noble» attributs est effacée ; la

personnalité divine restera tout aussi obscure; et le Dieu unique que, par hasard, ils sembleront adorer, ne sera réellement que cette Ame du monde, cet esprit universel des choses, devant qui l'homme, pénétré de toute sa faiblesse, peut bien s'agenouiller; mais dont il ne peut ni révérer ni aimer les impénétrables desseins , puisqu'ils ne s'étendent pas jusqu'à lui.

De la religion ainsi conçue sont sorties deux conséquences fatales qui, de tout temps, ont pesé sur l'Inde, et qui, probablement, ne cesseront jamais de peser sur elle. C'est d'abord l'asservissement politique. Dans ces immenses contrées , pendant des siècles innombrables, chez des peuples intelligents et doux, au milieu d'une- civilisation très-avancée, la liberté n'a pas jeté un seul éclair; et il est douteux que jamais elle y brille , même sous les auspices et les provocations d'une civilisation meilleure. C'est ensuite la superstition, que le temps n'a fait -qu'accroître , loin de la diminuer, et qui, de degrés en degrés, est descendue jusqu'au pins incurable abrutissement. Quand l'homme, dans ses croyances les plus chères, méconnaît à ce point sa propre nature et ses rapports au Créateur, il est tout simple qu'il méconnaisse de même les rapports qui doivent l'unir à ses semblables ; il ne respecte ni en lui , ni dans les autres, une personne morale qu'il n'a jamais comprise; et il est prêt à ta livrer aux despotes de ce monde, comme il la livre aux dieux implacables qu'il s'est forgés. La religion n'a pas tenu compte de la dignité humaine; la société la foulera également aux pieds; et, plus tard, elle viendra sanctionner de tout son pouvoir le régime des castes, que trois mille ans de durée n'ont pu ni ébranler ni perfectionner. D'une autre part , comme on a tout donné , dans le culte divin , à l'intérêt et à la peur, de ces deux sentiments aidés par une imagination féconde et puissante, le vulgaire tirera les idées les plus basses et les plus extravagantes. Herder ne veut pas qu'on attribue aux brahmanes ce vice déplorable de l'esprit indien; dans la haute estime qu'il a conçue pour leur sagesse, sur la foi de l'antiquité, il les exalte et craint de les accuser d'une faute aussi grave Ce sont eux cependant qui sont les vrais coupables; ils pouvaient étouffer dans l'origine les germes mauvais, que leur transmettaient les Védas, et ils en pouvaient emprunter une doctrine plus sensée et pjus sainte. Dans les hymnes, même dans ceux de YAtharvana, la superstition est peu développée encore; et il eût été facile d'en empêcher le progrès, en s'appuyant sur d'autres croyances qu'on trouvait à côté

1 Herder, Idées tur la philoiophie de I hutom, traduction française de M. Ed. Qoinet, t. II, p 3i6.

d'elle dans la poésie védique. Mais les brahmanes ont partagé les erreurs populaires au lieu de les prévenir. Dans la poésie des risbis, ils unt choisi ce qu'elle renfermait de moins sage et de moins bon ; et ils ont laissé périr les étincelles assez nombreuses qui les auraient conduits à une lumière plus pure.

J'ai déjà lait remarquer plus haut que le dogme de la transmigration nese trouve pas dans les Védas; Userait donc injuste de leur reprocher la désastreuse influence que ce dogme monstrueux a exercée sur les peuples de l'Inde. Ce sont les brahmanes qui l'ont inventé par une interprétation exagérée et fausse des livres saints; et, aux yeux de l'humanité , ils doivent être seuls responsables de tout le mai qu'il a fait et qu'il fait encore , propage par le bouddhisme , qui l'aggrave loin de le corriger. Il ne faudrait pas non plus attribuer aux Védas les aberrations et les folies dont l'yoguisme, sous toutes les formes, a donné le honteux spectacle. Il n'y a rien de pareil dans les Samhilâs, ou plutôt on n'en trouve de traces que dans celle de VAtharvana, la plus récente et la moins authentique. Les auteurs des Bràhmanas et surtout ceux des Oupanishads ont pu n'être pas plus sages que Patandjali; mais les Mantras eux-mêmes n'ont jamais recommandé l'extase comme un moyen de s'unir à Dieu et d'acquérir des pouvoirs surhumains. La doctrine de l'extase est un fruit qui appartient exclusivement au brahmanisme dans ses plus beaux temps; et cette misérable pratique, que la religion primitive n'inspirait pas, est devenue , dans l'Inde, le signe le plus ordinaire et le plus certain de la piété. La religion et la philosophie ont rivalisé pour en faire un de leurs préceptes les plus cbers et les plus indispensables, réalisant dès cette existence terrestre l'état d'anéantissement qu'on prenait pour la béatitude éternelle.

Il faut ajouter, pour être juste, que, si les Védas ne parlent pas de la transmigration , ils se taisent également sur la vie future. S'il est un côté par où se rachète le brahmanisme au milieu de tant d'erreurs , c'est sa préoccupation incessante de la vie qui doit suivre celle-ci. Sans doute, il résout très-mal le problème, et l'idée qu'il se fait, en général, de la libération, est inacceptable à la conscience humaine. Mais, enfin, il ne se lasse pas d'agiter cette grande question, qui pose perpétuellement devant lui et qu'il ne peut écarter. Il n'y a pas trace de cette sollicitude, tourment et grandeur de l'homme, dans le Véda. Tout semble renfermé dans ce monde. L'homme adore les dieux pour que les dieux le fassent vivre matériellement ici-bas; et son existence n'a pas plus de suite au delà de cette terre , que celle des êtres les plus vils dont il est entouré et dont il ne se distingue point. Il n'a pas de destinée morale pendant

qu'il vit; il en a bien moins encore, s'il est possible, après qu'il a cessé de vivre. Le Véda ne connaît pas l'âme humaine; et, à plus forte raison, né connaît-il pas son immortalité.

L'on voit donc en quelle estime on doit tenir la religion védique. Évidemment, il faut beaucoup rabattre de cette haute réputation de savoir supérieur que l'antiquité faisait aui brahmanes. L'Inde ne doit plus nous apparaître, maintenant que nous commençons a la comprendre mieux, avec cette auréole dont elle est restée, jusqu'à ces derniers temps, toujours entourée. Ce n'étaient pas seulement les Grecs et les Latins qui dous en avaient transmis l'éloge. Les Pères de l'Église s'étaient associés à cette admiration que devaient partager plus tard les historiens de la philosophie. Le xvm* siècle lui-même était tombé dans l'erreur commune; et, si Voltaire se moquait du Véda sans le connaître, il n'en donnait pas moins les anciens livres de la religion brahmanique pour la source de toute sagesse et de toute lumière. Anquetil-Duperron , dans son enthousiasme , allait aussi loin , et sa foi sincère s'exprimait à peu près dans les mêmes termes que l'incrédulité de Voltaire. Les premiers travaux des philologues confirmaient l'opinion reçue, et l'on peut voir dans William Jones, dans Wilkins et dans bien d'autres, a la fin du dernier siècle , tout le cas qu'ils font des ouvrages qu'ils découvrent et qu'ils publient. Sans doute ces ouvrages méritent les labeurs dont ils sont l'objet ; et la philologie , de nos jours , a bien fait de ne pas écouter les conseils un peu décourageants qu'on lui a quelquefois donnés. Mais il ne doit y avoir, aujourd'hui, personne qui croie encore trouver dans les livres religieux et philosophiques de l'Inde les trésors de sagesse qu'on y avait si gratuitement supposés. Les nations chrétiennes n'ont point à y puiser, et il faudrait qu'elles méconnussent bien profondément la vérité et la grandeur de leurs propres croyances pour s'imaginer qu'elles ont à s'instruire à cette école.

Mais, si la foi du genre humain n'a rien à gagner dans ces études, l'histoire y peut faire un immense profit; et c'est là surtout ce qui doit les recommander à nos yeux.

Ou bien toutes les données sur lesquelles ces études reposent , avec toutes leurs conséquences, sont fausses; ou bien il faut admettre que llnde est antérieure à laGrèce, à qui elle a donné sa langue et sa mythologie. Dès lors, la religion védique doit se montrer à nous au delà des traditions helléniques, qui remontent à trois mille ans déjà, comme un premier degré où s'est arrêté l'esprit humain , avant de monter à ce degré plus haut qui est le paganisme grec, capable lui-même de recevoir plus tard la religion chrétienne et de s'y convertir. Le culte de la

nature, considéré a ce point de vue, prend une importance que ne diminuent point ses erreurs. C'est le début de l'intelligence humaine ; et, avant qu'elle ne s'élève à des notions supérieures et plus justes, c'est le premier pas qu'elle fait pour comprendre Dieu, qu'elle ne peut connaître encore en esprit et en vérité. Je ne veux, certes, pas dire que l'Inde ait transmis à la Grèce sa religion de la même manière que la Grèce nous a transmis sa littérature, ses idées et ses .arts; l'histoire n'est point arrivée, et n'arrivera peut-être jamais, à tant de précision pour ces temps reculés et obscurs. Mais, si elle ne peut rattacher tous les anneaux de cette vaste chaîne qui forme la civilisation , elle peut dire au moins avec certitude où cette chaîne commence. L'Inde est la phase originelle ; elle est le berceau, et ce ne serait pas suffisamment apprécier les choses que de s'étonner de ses bégayements. L'enfonce ne peut avoir la raison, privilège d'un âge plus mûr; il suffit qu'elle ait les germes de tout ce qui doit ensuite se développer et grandir. Or, ces germes, on ne peut le nier, sont dans l'Inde avec une abondance et utie fécondité prodigieuses. Toutes ces méditations sur l'être infini, sur cet esprit qui fait vivre l'univers après l'avoir créé , quelque imparfaites qu'elle nous semblent , sont les symptômes d'un avenir meilleur. Si L'Inde , qui, la première a tenté cette voie , s'y est égarée, ses héritiers, instruits par elle, sauront s'y mieux diriger; et, après de longs siècles d'efibrts et de recherches, la lumière jaillira quelque jour pour ne plus s'éteindre.

Je crois donc qu'oq doit avoir encore plus de curiosité que de dédain pour les Védas, et même pour les Brâbmanas et les Oupanishads, malgré leurs rêveries et leurs aberrations. Il n'y a pas de peuple qui se vantât, à bon droit, que ses livres saints puissent toujours également satisfaire le goût, la science et la raison-, et il n'y en a pas qui ne doive ressentir pour des défauts qu'il a lui-même une certaine indulgence. Il en faut beaucoup pour l'Inde, j'en conviens; mais elle apporte assez dans l'héritage commun pour qu'on puisse éprouver envers elle quelque chose de ce respect qu'on porte à la caducité de ses parents. Je laisse de côté les beautés poétiques, qui sont incontestables et qui frapperont tous les gens impartiaux ; mais l'on doit reconnaître que ces spéculalions, même les plus absurdes, sont déjà dans la route que l'esprit humain a conservée en l'améliorant. La pensée indienne, malgré tant de différences, est l'aïeule de la pensée grecque et delà nôtre; et c'est être simplement équitable et vrai en les faisant toutes les trois de la même famille. L'honneur est grand sans doute pour l'Inde; mais, si l'on veut la comparer à tout ce qui l'entoure , on se convaincra que cet éloge est mérité et qu'il n'a rien de faux. Quel» rapports intellectuels pourraiton

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découvrir entre nous et les peuples qui habitent le nord de l'Asie , Thtbé tains, Mongols, Tartares, etc.? L'esprit chinois se rapproche-t-il davantage du nôtre? L'esprit sémitique lui-même , a qui nous devons notre religion , et avec elle tant d'idées et de croyances morales, ne se rattache» t-il pas aussi à l'Inde par l'intermédiaire de la Perse et du magisme de Zoroastre? Llnde a donc les mêmes tendances, les mêmes besoins que nous; elle lésa satisfaits autrement, mais c'est en ouvrant la carrière que nous avons suivie après elle, et, sans le savoir, sur ses pas.

Par un bonheur en quelque sorte providentiel, cette première assise de l'intelligence humaine s'est conservée tout entière. Comme je l'ai déjà dit, les Védas, avec les Bràhmanas et les Oupanishads, et tout le cortège littéraire qui les accompagne , se sont transmis presque sans lacunes jusqu'à nous. La Grèce a perdu tous les monuments de ses premiers âges, dont elle n'a pas même toujours gardé le souvenir; le christianisme , quoique venu plus tard , a perdu aussi quelques-uns des siens. L'Inde a su garder son trésor complot, et elle l'offre à nos investigations et à notre critique. Cette immobilité même, qu'on lui a si souvent reprochée, lui aura, du moins, servi à défendre, contre le temps qu'elle brave, les titres précieux que tant d'autres peuples ont égarés. Nous possédons tout , depuis les Mantras jusqu'aux traités les plus minutieux sur les règles de la grammaire védique; et, quand nous aurons exploré l'ensemble de ces nombreux matériaux, nous pourrons prononcer en pleine connaissance de cause; mais le jugement qui. plus tard, interviendra ne changera pas essentiellement celui que nous pouvons déjà porter à cette heure. L'Inde mérite toute notre curiosité et tous les travaux que l'érudition lui consacrera. On a recherché jusque dans les peuplades les plus sauvages les premiers linéaments de la civilisation humaine, et l'on a donné à ces observations si incertaines et souvent si infructueuses des soins persévérants que le succès n'a pas toujours récompenses. Quel domaine plus assuré et plus vaste la philologie n'at-elle pas devant elle en étudiant l'Inde et tous les monuments qu'elle a produits ? C'est là qu'est la source véritable de notre dvilisauon, qui n'en est pas venue tout entière, sans doute, et qui s'est accrue de bien d'autres courants , mais qui , sur la route infaillible des langues que nous parlons, ne peut remonter ni ailleurs , ni au delà, quand elle veut connaître ses vraies origines.

On ne saurait donc avoir trop d'estime et d'encouragement pour les recherches encore si pénibles qui nous initient, comme celles de MM. Langlois, Max Muller, Wilson, Albrecht Weber et Benfey , à cette connaissance difficile autant que précieuse. C'est grâce à eux que j'ai

pu donner une idée exacte des Védas; et quoi qu'en ait auguré Colebrooke , au moment même où il nous découvrait le premier ces richesses inconnues, je ne me repens pas de la peine que j'ai prise* pour ma faible part, heureux si les lecteurs qui ont eu le courage de me suivre n'ont pas été plus rebutés que moi.

BARTHÉLÉMY SAINT-HTLAIRE.

Examen d'écrits concernant la baguette divinatoire, le pendule dit explorateur, et les tables tournantes, avec l'explication <fan grand nombre de faits exposés dans ces écrits.

SIXIEME ARTICLE1

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