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Le Lotos de la bonne loi, traduit du sanscrit, accompagné d'an commentaire et de vingt et an mémoires relatifs au bouddhisme, par M. E. Burnouf, secrétaire perpétuel de t Académie des inscriptions et belles-lettres. Paris, imprimé par autorisation du Gouvernement à l'Imprimerie nationale, i85a, 1 vol. in-4°, iv-897 pages.
Rgya tch'eb bol pa, ou Développement des jeux, contenant l'histoire du Bouddha Çâkya-Mouni, traduit sur la version tibétaine du Bkah-Hgyour et revu sur Foriginal sanscrit (Lalitavistara), par Ph. Ed. Foucaux, membre de la Société asiatique de Paris. impartie, texte tibétain, 11 -3 8 8 pages; ae partie, traduction française, Liv-4a5 pages, in-A°. Paris, imprimé par autorisation du Gouvernement à l'Imprimerie nationale, 1 8^7-1 848.
De la morale et de la métaphysique du bouddhisme. PREMIER ARTICLE.
En étudiant l'ouvrage posthume de M. Eugène Burnouf, je veux rendre un nouvel hommage à ses travaux et à son génie. J'ai déjà eu
l'occasion de dire toute l'estime que le monde savant doit en faire1; mais ses mérites sont d'un tel ordre, et peuvent être d'un si utile exemple , qu'on ne saurait en répéter trop sourent l'éloge. Ce n'est pas seulement une justice reconnaissante; c'est, de plus, un moyen de provoquer des imitations fécondes, et de continuer en quelque sorte les leçons du maître ravi trop tôt à son enseignement. Ce que j'ai loué dans les recherches de M. E. Burnouf, c'est moins encore l'importance et la certitude des résultats obtenus que la méthode à la fois pénétrante et circonspecte â l'aide de laquelle il les obtenait. Il a toujours su demeurer dans son rôle de philologue; et, malgré des exhortations pressantes que lui adressaient les juges les plus éclairés et les plus bienveillants, il n'a jamais voulu en sortir, pour entrer sur le terrain périlleux de l'histoire. Il s'est borné, dans toute sa laborieuse carrière, à traduire, à déchiffrer, à interpréter, à analyser des monuments , et il a su ne pas aller au delà, quoiqu'il ait dû bien souvent être tenté de franchir ces limites. Il n'a point obéi à des impatiences que peut-être il ressentait lui-même quelquefois, mais que surtout on ressentait autour de lui. U y a des esprits un peu trop prompts qui ne se contentent pas des magnifiques conquêtes qu'a déjà faites la philologie sanscrite , et qui, peu soucieux d'avoir vu s'ouvrir, dans l'espace d'un demi-siècle, la littérature brahmanique depuis les Védas et les systèmes de philosophie jusqu'auxdramesetaux poésies légères, la littérature bouddhique du nord et du sud, depuis les soùtras dépositaires de la parole du réformateur jusqu'aux traités de métaphysique, voudraient encore qu'on leur apprit déjà l'histoire de ces temps reculés, comme on peut leur apprendre celle d'Alexandre et d'Auguste.
M. E. Burnouf n'a point cédé à ces entraînements; et cette prudente réserve fait le plus grand honneur à son caractère scientifique. On ne peut rien dire aujourd'hui que de très-incomplet et de très-vague sur des origines qui se perdent dans la nuit des temps. A quelle date, dans quel temps précis ont été composés ces ouvrages que la philologie explique? par quels auteurs? dans quels pays? sous quels princes? Quelle suite d'événements se sont succédé dans ces époques lointaines et obscures? Ce sont là des questions du plus haut intérêt sans doute, qu'on pourra résoudre plus tard , mais qui sont aujourd'hui prématurées. A l'heure qu'il est, il est impossible d'y répondre; et tenter même une solution , c'est vouloir s'exposer à d'inévitables naufrages. Ce que doivent faire aujourd'hui les intelligences sérieuses et sages , c'est d'étudier
1 Journal in Savants, i85a, cahieri d'août et de septembre, pages et 56 1
les monuments, qui eux aussi sont des faits; c'est de les comprendre dans toutes leurs difficultés; d'éclaircir les ténèbres de langues encore peu connues. C'est là un terrain solide, où Ton peut faire les pas Jes plus assurés et recueillir des fruits certains. Mais, hasarder des considérations générales dans un sujet qui ne comporte encore que des vues He détail, c'est risquer de ne poursuivre que des hypothèses et de mettre trop souvent 1 imagination à la place de la science. C'était là la conviction profonde de M. E. Bumouf, et c'est elle qui l'a guidé comme elle l'a soutenu dans dans ses labeurs incessants , qui devaient abréger sa vie. 11 est d'autant plus louable d'y être demeuré fidèle, qu'il était doué de toutes les qualités desprit nécessaires pour jouer encore un autre rôle que celui qu'il a choisi et si constamment gardé. Qui peut douter qu'avec la vivacité et la justesse d'intelligence qu'il possédait, il n'eût pu se faire l'historien brillant du brahmanisme et du bouddhisme, au lieu d'être le patient interprète des monuments qu'ils ont produits? Mais qui peut douter aussi, quand on connaît l'état réel des choses, qu'il n'ait été mille fois plus utile par ses travaux plus modestes en apparence , qu'il ne l'eût été par des travaux plus ambitieux , mais moins sûrs? L'histoire elle-même et la philosophie doivent s'applaudir que des esprits de cette puissance se contentent de lui préparer des matériaux , et qu'ils ne se hâtent pas d'élever un édifice dont les assises ne sont encore ni assez nombreuses ni assez fortes.
Le Lotus de la bonne loi , que la pieuse bienveillance d'un ami et d'un disciple, M.Jules Mohl et M. Théodore Pavie, a publié après la mort de M. E. Burnouf , confirme les réflexions que je viens de présenter; et je ne crois pas que, dans aucun de ses autres ouvrages, même dans son Commentaire sar le Yaçna, ses éminentes facultés de philologue et son admirable méthode se déploient avec plus d'éclat et de profit. Le livre, comme son titre seul l'indique, se compose de trois parties distinctes : d'abord le Lotos de la bonne loi, traduit sur l'original sanscrit, un des soûtras développés les plus vénérés au Népâl , et qui fait partie des neuf Dharmas ou livres canoniques que reconnaît l'orthodoxie bouddhique1; en second lieu, des notes plus ou moins longues sur chacun des vingt-sept chapitres du Lotas, ne laissant aucun terme ni aucun fait un peu obscur sans une explication ; et enfin une suite de mémoires sur les mots les plus importants de la langue spéciale du bouddhisme , mémoires dont quelques-uns , comme ceux qui s'adressent aux édils religieux du roi bouddhiste Piyadasi (Açoka), formeraient des
1 M. E. Burnouf, Introduction à l'histoire du Douddhim» indien, page i4.
volâmes entière. C'est donc, comme on peut le voir, une œuvre toute philologique; et cependant il en sort des conséquences delà plus haute portée pour l'histoire, ainsi que le prouvera la suite de cet examen. En élucidant des mots avec la sagacité infaillible qu'on lui connaît, M. E. Burnouf constate des faits historiques de la dernière importance . que la philologie seule pouvait découvrir et certifier. Son mémoire sur les édita religieux de Piyadasi pourrait & lui seul le démontrer de la manière la plus décisive. J'y reviendrai un peu plus loin.
Le Lotos de la bonne loi n'est pas précisément une histoire de la vie de Çâkyamouni ou du Bouddha, comme le Lalitavistara, que M. Ed. Foucaux a traduit du tibétain et revu sur l'original sanscrit; c'est le récit de quelques-unes de ses prédications, récit qui doit nous sembler trop souvent extravagant et même absurde, mais qui. aux yeux des bouddhistes, a l'autorité d'un livre saint, et même on peut dire révélé. Je tirerai de ces deux monuments, dûs à des savants français, et de quelques autres, qu'ont publiés des savants étrangers, MM. llodgson, Turnour, Schmidt, Csoma de Kôrôs, etc., une analyse fidèle de la morale et de la métaphysique du bouddhisme; et j'essayerai de faire comprendre les dogmes qui régissent, depuis plus de vingt siècles, la foi de près de trois cents millions de nos semblables. Mais auparavant je crois devoir m'arrêter quelques instants sur l'authenticité et la valeur historique des ouvrages bouddhiques, et sur la date approximative qu'on peut dès a présent assigner sans erreur à la grande réforme qui s'est produite au milieu de la société indienne, et qui , après avoir échoué dans les contrées qui l'avaient vue naître, et avoir été chassée de l'Inde, s'est répandue triomphante au nord, au sud et à l est, sur des pays immenses où elle règne encore.
Je ne hasarderai en ceci aucune conjecture , et j'approuve trop hautement l'exemple prudent de M. E. Burnouf, pour ne pas rester fidèle à ses conseils. C'est à ses propres ouvrages ou à des ouvrages qu'il a lui-même approuvés , que j'emprunterai tous les faits incontestables que je citerai , et qui sont dès aujourd'hui beaucoup plus nombreux qu'on ne serait peut-être porté à le croire, si l'on s'en tenait aux reproches tant de fois et si justement adressés a l'Inde de n'avoir ni chronologie ni histoire. Le bouddhisme, né dans le sein du monde brahmanique, et tentant de le changer, a, si ce n'est une date précise, du moins une date minimum qui le place six siècles avant l'ère chrétienne; et l'on verra que ce renseignement si essentiel , emprunté à des auteurs indiens et aux annales singhalaiscs rédigées en pâli au quatrième siècle de notre ère , est confirmé, dans les limites restreintes où nous le prenons ici, par
les témoignages unanimes des peuples bouddhiques, népalais, cache mi riens, tibétains, mongols, et, avant tous les autres, par les Chinois, qui sont de si minutieux annalistes. C'est là un point de fait qu'il ne faut jamais perdre de vue dans tout ce qui concerne l'Inde; car on sent que, si l'ou pouvait élever, sur l'époque du bouddhisme, les doutes qu'on a si longtemps, quoique si légèrement, entretenus , tout intérêt serait à peu près enlevé à ces immenses recherches dont l'Inde a été, et sera, pour bien des années encore, le légitime objet.
On peut se convaincre, si l'on veut, par un bien décisif exemple, de tous les progrès qu'ont faits , depuis trente ans seulement . ces belles et difficiles études. Pour que cet exemple ne puisse laisser prise à la moindre hésitation , je l'applique à l'un des hommes les plus justement illustres dans la philologie sanscrite, je veux dire Colebrooke. Il suffit de jeter les yeux sur les deux volumes de ses Mélanycs ', sans parler de ses autres œuvres, pour reconnaître la variété, l'étendue, la solidité de ses travaux, en même temps que ses rares qualités d'intelligence. Il n'est pas d'homme qui ait rendu plus de services aux études sanscrites , et qui lut mieux au courant de tout ce qui pouvait les servir et les développer. Dans ses mémoires sur la philosophie indienne, que le prennVj il a eu la gloire de nous révéler, il en a consacré un, le cinquième2, aux djinas et aux bouddhistes, et l'on peut voir combien peu de do cuments les gens les plus savants avaient alors sur les croyan et l'histoire du bouddhisme. Colebrooke , avec la réserve qui le distingue, comme elle distingue et plus encore M. E. Burnouf, croit ne pas trop s'avaucer en affirmant que le bouddhisme est originairement indien; et il semble que ce soit encore une sorte d'audace, à ses ycu\ . que d'oser aller jusque-là. Il ne possède pas un seul des ouvrages originaux du bouddhisme, bien qu'il sache qu'ils ont été composés en sanscrit et en pâli3; et il en est réduit, pour exposer les opinions des bouddhistes, qu'il veut faire connaître, à les tirer des réfutations de leurs adversaires brahmaniques. C'est sur la foi des deux Mimànsas, première et dernière , sur la foi du Sânkhya de Kapila , qu'il analyse la philosophie du Bouddha. Il fait de Çàkyamoimi, qu'il nomme Bouddha mouni, l'auteur des Soùtras, qui forment, selon lui, un corps de doctrine appelé Agama ou Castra. II connaît, d'ailleurs, assez précisément les quatre écoles principales entre lesquelles se sont partagés les bouddhistes qui ont fait usage du sanscrit pour fixer et propager leurs croyances.
1 Mitcellaneous Etsayt, by H. T. Colebrooke. in Iwo volumes, 8*. London. i837 — ' MùceUuneout Essayt, t. I, p 378. — * Ibid. I. I, p. 38o.
Enfin, il connaît aussi la théorie du Nirvâna, qu'il signale comme une des opinions spéciales de cette secte1, sans, d'ailleurs, lui accorder l'importance capitale que la religion bouddhique lui donne.
Ainsi, on le voit, Colebrooke lui-même, en 1827, époque où il Usait ce mémoire à la Société royale asiatique de la Grande-Bretagne et de d'Irlande, ne savait presque rien du bouddhisme. Il n'avait aucune notion précise sur la vie du Bouddha, sur la révolution qu'il avait accoindans le monde indien, sur les lieux où il avait d'abord prêché sa doctrine, sur les ouvrages originaux qui la renfermaient, sur l'époque où il avait paru, et sur le rapport exact de sa croyance à la croyance brahmanique. Pour lui Çakyamouni est un philosophe comme un autre; il cherche à reconstruire son système, bien qu'il n'en ait que des fragments insuffisants, comme il a reconstruit ceux de Kapila ou de Djaûnini. En un mot, le réformateur tout entier lui échappe, et la grandeur de sa tentative si hardie et si profonde n'apparaît pas dans les détails , assex exacts , d'ailleurs , mais fort incomplets , que lui consacre l'illustre indianiste. Si Colebrooke n'a pas fait plus , c'est qu'au moment où il écrivait il était impossible do faire davantage.
Mais quelle prodigieuse distance entre ce qu'on savait alors, et ce qu'on sait aujourd'hui! et que de faits nous ont appris ces vingt-cinq années à peine, écoulées depuis que Colebrooke composait ces mémoires fameux qui sont et qui resteront pour lui un titre de gloire impérissable !
Je ne voudrais pas répéter des choses qu'on a si bien dites déjà dans ce recueil3, et que le monde savant adopte désormais sans contestation-, mais ces faits sont si nouveaux et si graves, qu'on m'excusera d'y revenir encore une fois et de les résumer pour les rendre tout ensemble plus clairs et plus frappants.
Ce futen i8?8,unan après le mémoire de Colebrooke, que M. Brian Haughton Hodgson , résidant anglais à Kathmandou, capitale du Népâl, publia pour la première fois le résultat de ses recherches dans les monastères bouddhiques de ce pays. 11 y avait découvert, après de longues et patientes investigations, une foule d'ouvrages sanscrits qui passaient, au dire des moines qu'il consultait, pour les ouvrages sacrés où les disciples du Bouddha, inspirés par lui, avaient déposé sa doctrine. M. Hodgson recueillait un nombre considérable de ces livres-, et, après les avoir consultés lui-même, il les mettait avec la plus louable générosité à la disposition des sociétés de Calcutta , de Londres , de Paris. Il
* Muceilaneoas Kuays, t. I, p. 401. — * Voir, dans le Journal des Savants de i8.45, cahiers d'avril, mai et juin, les article* de M. Biot sur l'outrage de M. E Bu rnouf intitulé : Introduction à l'hutoiro du bouddhisme uuftm.
fut bientôt constaté que ces ouvrages, composés en sanscrit, étaient les originaux sur lesquels avaient été faites, dans les premiers temps de notre ère, les traductions chinoises, tibétaines, mongoles, transplantant le bouddhisme au nord et à l'est de l'Inde, chez les peuples innombrables qui l'avaient pieusement recueilli, et qui le gardent encore aujourd'hui après tant de siècles.
Presque en même temps que M. Hodgson faisait sa grande découverte, un jeune médecin hongrois, Gsoma, de Kôrôs en Transylvanie, enflammé du même héroïsme que naguère notre Anquetil-Duperron , pénétrait seul et sans aucun appui au Tibet; il en apprenait la langue, et il publiait, quelques années plus lard, en i836, dans le Journal de la Société asiatique du Bengale, et dans les Recherches de cette compagnie, des analyses détaillées de deux grands recueils tibétains appelés le Kah-gyoar et le Stan-gyoar. Ces deux recueils, dont le premier contient, en 100 volumes. io83 traités, et dont le second, m 2i5 volumes, en contient près de 6,000, ne sont, comme leur nom l'indique en tibétain, que des traductions1 faites, au vu* siècle de notre ère, par les missionnaires bouddhiques réfugiés au Tibet La loi du Bouddha, transportée dans ce pays par des étrangers, y était devenue bientôt la religion dominante; et le bouddhisme tenta de faire alors, pour ces contrées demi-barbares, ce que l'influence bienfaisante du christianisme faisait pour tant d'autres durant le moyen âge. Toutes ces traductions ont reproduit avec la fidélité la plus scrupuleuse les originaux sanscrits, dont la lettre était sacrée et presque divine. Or ces originaux étaient ceux-là mêmes que M. Hodgson avait découverts au Népâl; et la totalité des quatre-vingt-huit ouvrages qu'il s'était procurés, el qu'il avait communiqués si noblement à l'Europe savante, se retrouve dans le recueil du Kah gyoar, que, par une autre libéralité non moins admirable , la Société asiatique du Bengale a offert en don à la Société asiatique de Paris, en 1 835.
Ainsi les travaux de Csoma de Kôrôs complétaient, de la manière la plus heureuse et la plus inattendue, ceux de M. Hodgson. La traduction tibétaine tout entière était un gage irréfutable de l'authenticité du texte sanscrit. Pour connaître désormais le bouddhisme, on pouvait indifféremment s'adresser, soit à la langue tibétaine, soit à la langue sanscrite; seulement, cette dernière l'emporte sur l'autre de toute la
1 M. Ph. Ed. Foucauic, traduction française du Rgya teh'er roi pa, préface, page vu, en note : gyour veut dire « traduction; ■ kah ou bkah veut dire « commandement»; . et stan ou bttan, * instructions. •
supériorité de l'original à la copie. C'est ainsi que le Lotos de la bonne loi (Saddharma poandarika), que M. E. Burnouf traduisait sur le sanscrit, est en tibétain dans le septième volume du Kah-gyour, et que le Raya ich'er roi pa, que M. Ph. E. Foucaux, interprétant le. premier parmi nous un texte tibétain, a traduit du second volume du Kahgyoar, a pu être revu par lui sur le texte sanscrit du Lalitavistara , dont il n'est que l'exacte contre-épreuve.
Il n'est que faire d'insister pour que l'on comprenne combien est importante une telle concordance, qui s'est établie entre les livres religieux de ces deux peuples, comme jadis se sont faits aussi des échanges analogues entre les Grecs et les Arabes, qui traduisirent avec une égale ardeur les livres scientifiques de leurs maîtres.
A ce premier témoignage du tibétain contrôlant le sanscrit, vinrent bientôt s'en ajouter d'autres. Sur les traces de Csoma, et avec le secours de ses ouvrages, M. Schmidt, de l'Académie de Saint-Pétersbourg, qui avait étendu la démonstration en traduisant des versions tibétaines de livres sanscrite, comme l'a fait plus tard M. Ed. Foucaux, constatait, en outre, que les traductions mongoles reproduisaient, comme les traductions tibétaines, les traités sanscrits du Népâl; et quelques-uns de ces ouvrages, imprimés en Mongolie ou restés manuscrite, se retrouvent dans la belle collection dont M. Schilling de Canstadt, a fait présent à l'Institut de France en 1837. Ainsi les Mongols, comme les Tibétains, se rattachaient, par l'intermédiaire des textes népâlais, à la religion du Bouddha.
Mais, il y a plus, à côté de ces témoignages étrangers, l'Inde ellemême en fournissait un plus direct encore, s'il est possible. Tandis qu'au nord de la presqu'île et dans le Népâl , le dépôt de la loi était conservé dans les livres qu'avait découverts, après plus de deux mille ans, M. Hodgson, d'autres livres non moins authentiques le gardaient, au sud, dans file de Ceylan. Toute la prédication de Çâkyainouni avait été consignée dans des Soùtras écrits en pâli, comme ceux du nord l'étaient en sanscrit; et un autre anglais, M. Turnour, avait le bonheur de retrouver et de traduire ces soûtras. On sait que le pâli est au sanscrit ce que l'italien est au latin , et que l'affinité des deux langues du nord et du sud est profondément étroite. Mais les Soùtras pâlis ne sont pas une traduction des Soùtras sanscrite. C'est une rédaction différente de la vie et des prédications du Bouddha-, cette rédaction a son originalité propre, elle n'est point une copie. Mais, si la forme est disseut blable, le fonds, destiné à conserver le souvenir des mêmes faite, est absolument identique; et l'on peut voir, par les traductions qu'a don
nées M. Burnouf de quelques Soûtras singhalais1, que l'on étudierait le bouddhisme aussi bien dans les uns que dans les autres. Les travaux de M. E. Burnouf devaient s'étendre à la collection singbalaise, après avoir épuisé celle du Népal, et il devait faire sortir de la comparaison de toutes deux les conséquences les mieux établies et les plus décisives; mais, quoique la mort l'ait arrêté dans ses desseins, il a cependant assez fait dans les deux volumes qu'il a consacrés au bouddhisme indien , pour qu'on voie très-nettement la place essentielle que les Soûtras des Singhalais et leurs annales doivent occuper dans toutes ces questions.
Sans doute, cette seconde collection des Soûtras bouddhiques est faite pour soulever les problèmes les plus intéressants et les plus nombreux. Est-ce dans le sanscrit incorrect et plat du Népâl qu'a été recueillie primitivement la proie du réformateur? Est-ce en pâli, devenu plus tard la langue sacrée de l'île de Ceylan? Est-ce plutôt dans un idiome populaire de l'Inde centrale* ? C'est ce que l'érudition aura plus tard à décider; mais ces questions, si importantes à d'autres égards, ne sont rien pour le point que nous voulons mettre ici en lumière. Pour nous, la collection singhalaise ne fait que confirmer pleinement tout ce que nous ont appris les livres du Népâl. Elle nous expose, sous d'autres formes, mais avec une entière identité, les principaux faits de la vie de Çâkyamouni et les points les plus caractéristiques de sa doctrine3.
Ajoutes que, par une autre analogie, qui peut être aussi féconde, les textes pâlis de Ceylan ont été traduits en birman, comme les Soûtras du Népâl ont été traduits, au nord, en tibétain, et que, selon toute apparence, ils l'ont même été encore dans la langue de quelques autres peuples au delà du Gange à l'est. Mais les traductions birmanes, qu'avait souvent étudiées M. E. Burnouf pour ses travaux, pourront être aussi utiles à consulter que celles du Bot et de la Mongolie.
Voilà déjà, selon moi, un ensemble de faits philologiques de la plus grande importance, et qui tous établissent de la manière la plus incontestable l'authenticité des livres bouddhiques. Mais, au milieu de tous ces faits, quelque certains qu'ils soient, il n'y a pas une seule date précise, et, avec nos habitudes européennes, cette lacune suffit presque à elle seule pour infirmer et détruire tout le reste. Quand a vécu le Bouddha? A quelle époque a-t-il apparu dans la société indienne, et at-il tenté de la convertir â la foi nouvelle? Voilà ce que nous voulons
1 M. E. Burnouf, traduction du Lotus de la bonns loi, p. 44<). 490, 534. — ' M. E. Burnouf, Introduction à Vhisloire du bouddhisme indien, p. 1 5 et 16. — * Ibid. p. 3o, et aussi U Lotos de la bonns loi. p. 44g et 85a,
savoir, et, tant qu'il reste du doute ou une obscurité sur ce point capital, nous hésitons et nous refusons de croire à quoi que ce soit.
A ne consulter que les monuments brahmaniques, on n'aurait aucune réponse à cette question. Si les brahmanes ont gardé, sur ce fait, le plus complet silence, ce n'est pas dédain pour des adversaires qu'ils ont vaincus et qu'ils méprisent profondément; ce n'est pas pour ensevelir dans l'oubli une croyance qu'ils détestent. Ils ont eu tout autant de négligence pour* eux-mêmes, et lebralunanisme, qui .n'a pas fait sa propre histoire, s'est abstenu de faire celle de ses ennemis. Heureusement que les Tibétains, au nord, les Singhalais, au sud, et surtout les Chinois, à Test, ont eu plus de sollicitude. Ces trois peuples nous ont conservé, chacun à leur manière, le souvenir de cette grande époque. Mais ils ne s'accordent pas entre eux, et les dates nombreuses qu'ils assignent à la mort du Bouddha différent de plusieurs siècles. Dans l'incertitude qui plane encore sur cette question capitale, et après bien des recherches , M. Eug. Bumouf s'était arrêté à la date des Singhalais, c'est-à-dire à la plus récente, celle qui place la mort du Bouddha en l'an 543, avant l'ère chrétienne Je ne me propose pas d'entrer dans une discussion aussi épineuse, et où les juges compétents ont encore tant de peine à se guider. Je préfère accepter la grave autorité de M. E. Btunouf. que le monde savant respecte autant qu'aucune autre , et la suivre sans la soumettre à un trop difficile examen. Tout ce que je veux (aire ici, c'est de montrer que ce minimum est incontestable , et que l'existence du bouddhisme dès cette époque est attestée de la manière la moins douteuse par trois ordres de témoignages à peu près également respectables, les historiens grecs instruits par l'expédition d'Alexandre, les inscriptions indiennes récemment découvertes, et les annales chinoises.
Je reprends une à une ces trois sources d'informations, en commençant par la dernière.
On sait que les Chinois , presque seuls parmi les peuples orientaux , ont eu de très-bonne heure l'idée fort louable de fixer dans des documents authentiques le souvenir des événements qui leur semblaient mériter le plus d'attention et d'intérêt. A cet égard, la Chine forme le plus frappant contraste avec l'Inde , qui, dans les ouvrages si nombreux et si divers qui nous restent d'elle, n'a jamais songé à noter d'une manière un peu claire et précise les pas du temps. Elle a laissé les siècles s'écouler, comme sa propre vie, sa propre histoire, sans daigner en conserver aucune autre trace positive que les œuvres de sa pensée.
' M. E. Bumouf, Introduction à thiitom du bouddhUm* indien, préface, p. ut.
Loin de là, la Chine a toujours été fort occupée de consacrer la mémoire de ce qu'elle a fait ou de ce qu'elle a observé. Le gouvernement impérial s'est chargé de ce soin dès les temps les plus reculés, et il n a jamais manqué à cette mission, dont l'histoire doit lui savoir bon gré. De là vient que la Chine peut aujourd'hui nous en apprendre, sur les peuples voisins avec qui elle a été en relation, beaucoup plus que ne nous en apprennent ces peuples eux-mêmes, trop désintéressés de leur propre destinée. L'Inde, heureusement, s'est trouvée en contact avec la Chine dès les époques les plus anciennes ; et les annales chinoises , à défautdes annales indiennes , peuvent nous donner sur le bouddhisme des renseignements incontestables. Voici déjà quelques-uns des principaux. Je les emprunte à la science bien connue de M. Stanislas Julien, qui, sur la demande soit de M. Biot, soit de M. E. Burnouf, soit de M. Foucaux , les a tirés des sources officielles , et l'on pourrait dire des archives de l'empire chinois.
Dans les annales des Han, l'historiographe Pan-Kou, chargé de les rédiger sous l'empereur Ming-Ti, de l'an 58 à l'an y 6 de notre ère , parle d'une expédition faite par un général chinois, dans la troisième année de la période Youan-cheou, c'est-à-dire lao ans avant l'ère chrétienne, contre dcsbarbares.au nord du grand désert de Gobi, auxquels il prit une statue de couleur d'or, qu'ils adoraient. Cette statue , d'après tous les commentateurs de l'ouvrage de Pan-Kou, était celle du Bouddha, dont ces peuples avaient , dès cette époque, adopté la croyance; et elle fut rapportée en Chine comme un trophée de la victoire1. Ainsi, un siècle et demi tout au moins avant Jésus-Christ, le bouddhisme avait déjà pu se répandre hors de l'Inde, et à plus de 5oo lieues de son berceau, chez des peuples qu'il poliçait en les convertissant. Dans ces contrées désolées et peu habitables, le prosélytisme n'avait pas dû faire de bien rapides progrès; et, si les hordes du désert de Gobi étaient déjà bouddhistes, U fallait évidemment que l'apparition du bouddhisme dans l'Inde fût considérablement antérieure.
On sait que la foi nouvelle fut reçue et fondée en Chine publiquement sous l'empereur Ming-Ti, en Lan 6i de notre ère, et que dès lors commença la traduction des livres bouddhiques en langue chinoise. Aussi M. Stanislas Julien a-t-il pu constater que le Lalitavistara, rapporté de l'Inde avec quelques autres ouvrages bouddhiques, avait été traduit jusqu'à quatre fois. La première de ces traductions est placée,
1 Voir le Journal de$ Savants, cahier d'tyril i845, i" article de M. Kot sur l'ourrage de M. E. Burnouf, Introduction à l'Autoira ia bouddhisme indien. Ce fait était déjà connu par le fWW/K de M. Abel-Rémmat, p. 4t.
par les témoignages les plus authentiques des historiens chinois, entre les années 70 et 76 de notre ère, tandis que la dernière descend jusqu'au viii* ou au ix* siècle ». Il y avait donc , dès le commencement de 1ère chrétienne, des communications actives entre les bouddhistes indiens et les néophytes chinois. Elles consistaient surtout en échange de livres; et la renommée de la religion nouvelle était assez grande pour être parvenue jusqu'aux maîtres du céleste empire ; ils envoyaient des missions dans l'Inde pour en rapporter lesSoùtras bouddhiques; et, dans leur enthousiasme pour tant de sagesse et de sainteté, ils n'hésitaient point à embrasser la croyance du Bouddha, dès qu'ils l'avaient suffisamment connue. Il parait que ces relations religieuses de la Chine et de l'Inde avaient commencé en l'an 217 avant notre ère, par le voyage d'un apôtre samanéen, qui, à travers mille périls, avait pénétré le premier dans l'empire du Milieu. (Voir le Foe-koue-ki, p. Ai.) Ce fait est consigné, comme les précédents , dans les annales chinoises, et a été rappelé par M. Landresse dans l'excellente prélace qu'il a mise en tète du Foekoae-ki, de M. Abel-Rémusat , page xxxvui.
Ce que M. Stanislas Julien a fait pour le Lalilavistara de M. Ed. Foueaux, il l'a fait également pour le Lotos de la bonne loi de M. E. Burnouf. Il a constaté, par les ouvrages des historiographes chinois, que le Lotus avait été traduit trois fois en langue chinoise , et que la première traduction est de l'an a 80 de notre ère. Mais, à ce renseignement, l'historien qui le donne en ajoute un autre plus curieux encore. Il nous apprend que le Lotus de la bonne loi avait été composé dans l'Inde mille ans à peu près avant l'époque où il écrit lui-même-, et, comme cette époque, qui correspond à celle de la dynastie des Thang, peut s'étendre de l'an 618 à l'an noA, il s'ensuit que le Lotus de la bonne loi a dû être composé un siècle au moins, et quatre siècles peut-être, avant notre ère. M. E. Burnouf se proposait de discuter ces faits tout au long dans la préface qu'il devait mettre à la traduction du Lotus. On ne saurait trop regretter ce travail, dont la mort nous a privés, comme de tant d'autres que méditait encore M. E. Burnouf; mais ces faits, réduits à eux seuls et sans les explications fécondes qu'ils lui auraient fournies , en disent assez. Les livres canoniques du bouddhisme indien passent en Chine dès les premiers temps de l'ère chrétienne, et ib y deviennent l'objet d'un culte fervent et d'une adoration qui ne s'est point démentie, quelque peu justifiée qu'elle puisse nous paraître.
Je me borne à ces faits parmi ceux que pourraient nous fournir les
' Voir l« note de M. Slonislu Julien dans le R3ya tek er roi pa de M. Ed. Foueaux , préface , p. xvu.
annales chinoises. Ils nous intéressent plus particulièrement, puisqu'ils concernent les deux ouvrages dont je veux tirer une exposition de la morale et de la métaphysique du bouddhisme. Mais je quitte cet ordre de témoignages, et je passe à ceux que nous donne l'Inde elle-même; ils sont à la fois plus directs et plus anciens que ceux que je viens de rappeler.
Il y a vingt ans à peu près que l'on découvrit, dans diverses parties de l'Inde centrale, au nord, à l'est et au sud-ouest, des inscriptions gravées sur des rochers, sur des colonnes, sur des pierres. C'était presque la première fois que l'Inde offrait à la curiosité européenne des monuments de ce genre, dont, jusque-là, on la croyait complètement privée. Bientôt M. James Prinsep , secrétaire de la Société asiatique du Bengale , déchiffra ces inscriptions avec la sagacité et l'érudition qui lui ont fait un nom célèbre, bien que lui aussi soit mort fort jeune avant d'avoir rempli sa carrière1. Ces inscriptions étaient en dialecte magadhî, c'està-dire dans le dialecte de la province du Magadha , l'une des contrées les plus fameuses de l'Inde, et celle même où, selon toutes les traditions, le bouddhisme avait paru et s'était le plus tôt développé. Elles contenaient des édita d'un roi nommé Piyadasi, donnant à ses peuples des conseils de morale, recommandant la tolérance, et favorisant l'introduction des croyances nouvelles. Peu de temps après les explications de M. James Prinsep , M. Turnour, déjà versé dans l'étude des monuments pâlis de Ceylan , démontra que le Piyadasi de ces inscriptions mâga dhies était le même qu'Açoka, roi du Magadha, qui joue un très-grand rôle dans les premiers siècles de l'histoire du bouddhisme, et dont la conversion, dans la dixième année de son règne, est racontée dans ie Makâvamsa au chapitre v, et du chapitre xi au chapitre xxs. Un autre ouvrage singhalais, le Dipavamsa, que citait encore M. Turnour, place l'avènement d'Açoka deux cent dix-huit ans après la mort de Çâkyamouni, c'est-à-dire vers l'an 3a 5 avant notre ère, si l'on adopte la date singhalaise de 543 avant J. C. pourla mort du Bouddha. Plus tard, d'autres découvertes du même genre vinrent confirmer ces premières données, et l'on a retrouvé déjà, dans trois endroits au moins, à Guirnar, à Ohauli, à kapour di Guiri, sans parler de Dehli, (TÀllahabad, etc., des reproductions à peu près identiques des édits religieux de Piyadasi. Les dialectes sont un peu différents selon les provinces; mais, au fond, les édits sont les mêmes, et les expressions n'ofifrent que des variantes
1 Voir te Journal de la Société asiatique du Bengale, t. VI, p. 58o, 6oo, 796, o65. etc.. et t VII, p. a38. a55, 273. &4g. etc. — * M. Turnoor, Journal de la Société asiatique du Bengale, t. VI, p. io5â, année 1837.
presque insignifiantes. On sent tout ce que de tels rapprochements donnent d'authenticité à ces révélations tout à fait inespérées.
On savait, en outre, que l'un des trois conciles qui avaient constitué l'orthodoxie bouddhique et avaient arrêté le canon des écritures s'était tenu sous le règne d'Açoka et par sa protection toute-puissante. En 18A0, M. le capitaine Burt a découvert, sur une montagne près de Bhabra, entre Dehli et Djaypour, une inscription de ce même roi Piyadasi, qui lève tous les doutes que pourraient encore laisser les autres1. Celle-ci , écrite dans la même langue, est, comme le dit M. E. Burnouf a, une aorte de missive adressée par le roi Piyadasi aux religieux bouddhistes réunis en assemblée dans le Magadha. Le roi indique aux membres du concile les points principaux sur lesquels doivent porter leurs délibérations, l'esprit qui doit les inspirer, et les résultats qu'ils doivent poursuivre. Ce qui donne à cette inscription de Bhabra une importance toute spéciale, c'est que le nom même du bienheureux Bouddha, dont Açoka défend la croyance, s'y trouve répété a plusieurs reprises, tandis qu'il ne se rencontre pas dans les autres monuments9.
Les conséquences si graves qui en sortent pour l'histoire du bouddhisme et celle de l'Inde ont été acceptées dans toute leur étendue par M. Prinsep, par M. Turnour, par M. Lassen4, par M. E. Burnouf et par M. Alhrecht Weber5, et je crois qu'il serait bien difficile de contester l'autorité de pareils juges. Mais M. Wilson dont le sentiment est d'un si grand poids dans ces matières, n'est pas du même avis; et, après un examen approfondi des inscriptions de Guirnar, de Dhauli et, de Kapour di Guiri, il ne veut reconnaître ni le roi Açoka dans Piyadasi. ni un caractère bouddhique , ce qui est plus grave , dans les exhortations morales que le monarque adresse à ses sujets. Il est vrai que M. Wilson . ainsi que le remarque M. E. Burnouf7, ne s'est pas occupé de l'inscription de Bhabra, la plus décisive de toutes, bien qu'elle fût publiée depuis plus de dix ans. Ce n'est pas, d'ailleurs, que M. Wilson conteste l'antiquité de ces monuments-, et, comme, dans le i3*éditde Guirnar, il est question de plusieurs rois grecs successeurs d'Alexandre, qui y sont désignés parleur nom, M. Wilson admet sans contestation que ces
1 Voir l'explication de cette inscription dans le Journal de la Société asiatique du Bengale, t ÏA, p. 616 et suiv., année i84o. — 1 Lofai de la bonne loi, p. 711. — ' lbid. p. 71/i et jib. — * M. Ch. Lassen, Inditche Alierthumskunde , p. aa8 et sui». — * M. Albrecht Weber, Die neuern Fonchungen ùber dot aile Indien, p. 34 ; discours In à la Société scientifique de Berlin en mars 1 854 • — ' M. Wilson, Journal de la Société asiatique de la Grande-Bretagne, t. XII, p. i53 et a^O. — 7 M. E. Burnouf, Lo<iu de la bonne foi, p. 71 1 , noie 3.
édits remontent au temps qu'on leur assigne communément1. Je ne sais ce que M.Wilson pense des objections que lui a opposées M. £. Burnouf dans son X* appendice au Lotus de la bonne loi; mais, en face de ces arguments nouveaux, après ceux de MM. Prinsep, Turnour et Lassen, il ne parait pas qu'il puisse y avoir encore de doute; et, si Piyadasi n'est pas i'Açoka du Magadha , il est très-certainement un roi bouddhiste imposant la doctrine de Çâkyamouni à ses sujets, vers la fin du quatrième siècle avant l'ère chrétienne.
Il n'en faut pas davantage pour l'objet qui nous occupe en ce moment, et j'abandonnerais les sources indiennes pour passer aux sources grecques, si je ne voulais prouver par un dernier exemple combien les découvertes que chaque jour amène dans l'Inde confirment de tout point les grands résultats que je viens d'indiquer sommairement. Sur les parois de belles grottes creusées dans une montagne de granit, près de Bouddha-Gaya, dans le Maghada, on a trouvé des inscriptions dans le même dialecte que les grandes inscriptions de Guimar et de Dehli , et qui nous apprennent que ces grottes ont été destinées à l'habitation et à la retraite de mendiants bouddhistes par le roi Daçaratha , second successeur d'Açoka , et par Piyadasi lui-même , qui est nommé dans trois de ces inscriptions, dont chacune n'a que trois ou quatre lignes*. Ces inscriptions ne peuvent pas être très-postérieures à l'an a a 6 avant notre ère9; et, bien qu'elles soient beaucoup moins importantes que les grands édita dont je viens de parler, on voit qu'elles s'y rapportent d'une manière frappante, en les contrôlant par un détail qui, tout mince qu'il est, n'en est pas moins intéressant. Je ne doute pas qu'avec le temps on ne découvre peu à peu dans l'Inde une foule de faits aussi authentiques et aussi décisifs.
On voit que les inscriptions de Piyadasi, quel qu'en soit l'objet , quel que soit le roi qui ait publié ces édits en les gravant sur la pierre , sont contemporaines à peu près de l'expédition d'Alexandre. C'est une date désormais acquise à l'histoire de l'Inde et du bouddhisme.
Des faits que nous ont attestés les compagnons du héros macédonien ou leurs successeurs , je n'en rappellerai qu'un seul , qui me semble démontrer que les Grecs ont connu les bouddhistes , comme ils ont connu les brahmanes. Néarque * et Aristobule 5, qui suivirent Alexandre
1 M. Wilson, Journal de la Société royale asiatique de la Grande-Bretagne, t. XII, p. a35. — * M. E. Burnouf , Lotus de la bonne loi, p. 774 et 778. — 1 Ibid. p. 778. — ' Néarque, dans Strabon, XV, p. 716; fragments de Néarque, p. 60, éd. Firmin Didot. — * Aristobule, dans Strabon, XV, p. 701; fragments d'Aristobule , p. io5, éd. Fîrmin Didot.
et lui survécurent, ne nomment que ces derniers , sans que rien indique qu'ils aient connu les autres ; mais Mégasthène, qui , trente ans plus tard à peu près, pénétra jusqu'à Patalipouttra , à la cour du roi Tchandragoupta, indique certainement les bouddhistes dans les Sarruanai ou Garnianai, dont il fait une secte de philosophes opposés aux brahmanes \ et qui s'abstiennent de vin et de tous rapports sexuels. A ces traits, et à l'étymologie même du mot, tout effacée quelle est, on ne peut méconnaître les bouddhistes, qui se sont donné spécialement le nom de Çramana , ou d'ascètes domptant leurs sens. On ne peut les méconnaître non plus à cet autre trait que rappelle aussi Mégasthène : «les Sarmanes, dit-il, ont avec eux des femmes qui participent à leur philosophie, et qui, comme les hommes, sont vouées à un chaste célibat. » Enfin Mégasthène ajoute que ces philosophes, pleins de frugalité , vivent des aliments qu'on leur donne et que personne ne leur refuse. N'est-ce pas là , je le demande , une description fidèle des mœurs particulières aux bouddhistes et que les brahmanes n'ont jamais partagées? Ne se rappelle-t-on pas que le célibat et la mendicité sont deux conditions imposées par le Bouddha à ses religieux? Si Mégasthène est le seul des historiens grecs de cette époque à parler aussi distinctement des bouddhistes, c'est que, selon toute apparence, il est le aeul qui en ait vu. Dans la partie du Penjab où pénétra l'expédition macédonienne, le bouddhisme ne s'était pas propagé , tandis qu'il florissait dans la contrée dont Patalipouttra était la capitale1. Onésicrite, Néarque, Aristobule, ne rencontrèrent pas de bouddhistes sur les bords de l'Indus et de l'Hypasis; Mégasthène dut en rencontrer beaucoup sur les bords du Gange. Je ne doute pas non plus qu'il ne faille reconnaître encore des bouddhistes dans les Pramnes (corruption du mot Sarmanes), dont parle Strabon', adversaires des brahmanes, dont ils se moquent et qu'ils traitent de charlatans.
A ces renseignements, qui nous ont été transmis par les Grecs, j'en ajoute un dernier. Le nom de Bouddha est cité pour la première fois par saint Clément d'Alexandrie, c'est-à-dire dans le m* siècle de notre ère*; et, comme saint Clément tire de Mégasthène tout ce qu'il dit des philosophes indiens, il ne serait pas impossible de supposer qu'il lui
1 Mégasthène, dans Strabon, XV, p. 71 1 ; Fragments des historiens, t II . p. 435, éd. Firmin Didot. — 1 C'est à Patalipouttra , capitale du Magadha , que fut convoqué le concile auquel s'adresse Piyadasi dans la mùsive dont il a été question plus haut. Voir M. E. Burnouf, Lotus de la bonne loi, p. 737. — 1 Strabon , livre XV, p. 494 . éd. de Caaaubon. — * Saint Clément d'Alexandrie, Slromat. I, p. 3o5, éd. de Sylburge.
emprunte aussi le nom du réformateur ; car l'ambassadeur de Séleucus Nicator l'aura sans doute entendu prononcer plus d'une fois dans le cours de son voyage, et dans une ville qui avait été classes bonne heure le centre de la réforme.
Ainsi les documents les plus avérés, grecs, indiens, chinois », s'accordent et se soutiennent pour attester, de la manière la pras irrécusable, que le bouddhisme existait dans l'Inde avant l'expédition d'Alexandre; ainsi nous pouvons admettre sans scrupule la date minimum de la mort du Bouddha que nous empruntons des Sînghalais; et , quand nous parlerons de la morale bouddhique , nous pourrons être assurés que cette prédication s'est bien réellement adressée aux populations indiennes six siècles avant l'ère chrétienne, en essayant de les convertir à des croyances meilleures, et de renverser la foi antique des Védas, jugée désormais insuffisante pour conduire l'homme au bien et au salut.
BARTHÉLÉMY SAINT-HILAIRE
(La suite à un prochain cahier.)
Examen d'écrits concernant la baguette divinatoire, le pendule dit explorateur, et les tables tournantes, avec l'explication d'an grand nombre de faits exposés dans ces écrits.
SEPTIÈME ARTICLE *