‹ Journal des savantsChapitre 21 sur 66 · C. PHÉNOMÈNES OPTIQUES · texte numérisé non relu

C. PHÉNOMÈNES OPTIQUES

Des fantômes ou images d'hommes, de femmes, d'enfants, apparaissent; quelquefois on ne voit que des mains sans bras.

Des colonnes grises vaporeuses se montrent dans l'air. Un appartement paraît tout à coup éclairé et un appartement éclairé cesse à l'instant de l'être.

D. PHKNOMfcMES INTKLLBCTOKLS.

Les phénomènes intellectuels ne sont pas bornés aux réponses faites à des questions dont nous avons cité des exemples.

Les esprits composent des phrases, et des ouvrages même en prose et en vers. La bibliothèque de l'Institut possède les opuscules d'une chaise de la Guadeloupe qui sortent de l'imprimerie du gouvernement ; elles comprennent les pièces suivantes ;

i° Juanita, nouvelle en prose -,

a" Le Magnétisme, proverbe à six personnages;

3° Inspirations.

à' Poésies, l'éditeur fait observer que l'esprit s'est contenté, dans ces vers, de la rime euphonique, et qa'iln'a pas cru devoir les corriger.

A en juger par les quatrains adressés à Mademoiselle V. . . , Mademoiselle E . . . , Mademoiselle M . . . , Mademoiselle G . . . , l'esprit serait masculin, et plusieurs de ses vers rappellent ceux du Fidèle berger de la rue des Lombards, notardment le quatrain adressé à Mademoiselle C . . .

Il est un ange, jeune fille, Qui, simple à la fois et gentille, Promet un céleste bonheur, A celui qui prendra son cœur.

On voit que les phénomènes extraordinaires que nous venons de passer en revue ont été attribués, dès l'origine de leur manifestation, à des causes intelligentes, à des esprits.

Les croyants américains disent que les esprits se donnent eux-mêmes pour appartenir à des catégories fort différentes dont nous compterons trois principales.

1" Catégorie. — Esprits d'individus de l'espèce humaine qui sont morts.

a. Bs peuvent être ceux de parents ou d'amis des personnes qui les interrogent, soit directement, soit indirectement comme nous le dirons tout à l'heure, par l'intermédiaire des individus qu'on nomme des médiams aux États-Unis.

b. Ils peuvent être ceux d'individus qui n'ont eu aucun rapport avec

les personnes auxquelles il se manifestent; tel est l'esprit du colporteur Charles Rayn, qui se manifesta, dès 1 868, à la famille Fox, lorsqu'elle demeurait à Hydesville.

c. Ils peuvent être ceux des personnes qui ont joué un grand rôle dans l'histoire des États-Unis , tels que Washington , Jefferson , Adams , etc.

à. Ils peuvent être ceux de soi-disant réformateurs de religion, des chefs de sectes, d'illuminés tels que Luther, Calvin, Swedenborg. Martin

e. Ils peuvent être ceux d'apôtres, de saints.

/. Us peuvent être ceux de damnés.

2* catégorie. — Esprits célestes.

Il en est qui se sont donnés pour des anges et pour Jésus-Christ même!

5* catégorie. — Esprits infernaux.

Il en est qui se disent esprits infernaux, diables, démons, Satan. Il faut parler maintenant des médiums.

Peu de temps après que le public américain connut les phénomènes qui s'étaient passés dans la famille Fox, certaines personnes furent distinguées d'une manière toute spéciale par la puissance de déterminer les esprits à se manifester, que leur attribuèrent les croyants. De là leur nom de médiums, qui signifie intermédiaire entre les esprits et les hommes dépourvus de la puissance d'agir sur les mêmes esprits.

L'aptitude des citoyens des États-Unis pour le commerce et l'industrie est incontestable : le monde entier la connaît. Eh bien, elle n'a pas lait défaut lorsqu'il s'est agi d'entrer en communication avec les esprits.

Aujourd'hui on est médium aux États de l'Union comme on y est marchand, industriel, médecin, avocat, et l'on assure que les médiums en réputation trouvent de grands avantages pécuniaires a mettre le commun des hommes en rapport avec les esprits.

Au commencement de i853, on ne comptait pas moins de 700 mé- . diams dans la ville de Cleveland, et de iaoo dans celle de Cincinnati.

On distingue des médiums de différents genres.

a. Il en est un qu'on qualifie de rapping, parce que les esprits répondent à leur invocation pur des bruits semblables à des coups frappés contre quelque corps sonore.

Un jeune professeur de Londres nous pariait, ces jours derniers, d'un célèbre physiologiste anglais qui fait entendre de pareils bruits san* . qu'on puisse deviner l'artifice fort simple dont il se sert, lors même qu'on sait qu'il est la cause de ces bruits. Il frappe l'intérieur de sa chaussure avec un des doigts du pied, comme on le fait, par exemple, en posant le doigt médias de la main droite sur une table, puis faisant claquer contre elle l'index qui était relevé sur lui.

6. Il est des médiums wriling qui, privés de toute spontanéité, tant est grande la puissance de Y esprit dont ils sont possédés, tracent avec une plume ou un crayon tout ce que f esprit veut leur faire écrire ou dessiner.

Le bras de ces médiums est généralement raide comme s'il était affecté du tétanos.

c. Les médiums speaking, inspirés par un esprit, prononcent des paroles , soit à l'état de veille ou de sommeil naturel , souvent avec un timbre de voix fort différent de leur timbre habituel. On raconte que des médiums, ayant voulu résister à l'esprit qui les possédait, sont tombés dans de violentes convulsions , tant l'esprit est jaloux des prérogatives du commandement.

Les médiums speaking, en proie à cet esprit dominateur, prononcent des sermons, des discours politiques. Ils parlent, assure-t-on, des langues qui leur sont inconnues.

d. Des médiums sont mis, par l'esprit qui s'est emparé d'eux , dans un état analogue à celui d'une personne magnétisée. A toutes les questions adressées verbalement ou mentalement à l'esprit qui les possède, ils répondent tantôt par des coups frappés dans la main ou par des gestes, tantôt en promenant le doigt sur les lettres d'an alphabet qu'on leur présente.

e. Il est des médiums qui , jouissant , à l'état de veille , de la clairvoyance maynctique, voient les esprits et les entendent; d'autres racontent, avec des détails minutieux, les visions que leur offre l'esprit qui s'est emparé d'eux.

/. Des médiums reproduisent avec la plus grande fidélité les traita de la figure, le son de la voix, l'attitude , les gestes, de personnes qu'ils n'ont jamais vues, assure-t-on .

g. Des médiums sont chanteurs.

h. Il en est d'autres qui se livrent avec ardeur à l'exercice de la danse.

Les médiums, considérés dans leur ensemble, représentent toutes les facultés que l'antiquité et le moyen âge ont accordées à certains hommes

MAI 185/i.

de connaître le passé, le présent et l'avenir, soh par des inspirations quelconques émanées d'êtres purement spirituels, soit par des cérémonies thcurgiques ou des opérations magiques. Avec cette puissance de facultés, il n'est pas étonnant que les médiums soient consultés sur toutes choses et sur tous les actes de la vie privée et publique. Ainsi , ils le sont pour les naissances, les mariages, les décès, les inclinations de coeur, les procès, les opérations de banque, les moyens de conserver sa santé et de la rétablir si elle a été troublée.

Il s'agit maintenant de dire comment les tables interviennent dans l'histoire dont nous venons d'exposer le résumé. Ont-elles fait découvrir les esprits? ou sont-ce les esprits qui ont indiqué les tables comme les intermédiaires les plus eflicaces -à assurer leur communication avec 1 nomme? Cette question est d'autant plus intéressante à résoudre pour l'histoire des découvertes de l'esprit humain , qu'un auteur grave a dit : « SI les tables répondent sur les questions du passé , du présent et de «l'avenir, c'est un phénomène physique et moral aussi grand, plus «grand peut-être que celui résolu par Newton. >» Nous partageons cette opinion , mais, avant de conclure définitivement, il y a un si à ôter ; conséquemment nous ne conclurons pas avant qu'il ait été rayé de la proposition.

Quoi qu'il en soit, si les écrits que nous avons sous les yeux sont exacts, l'homme n'aura point à se prévaloir de la découverte des tables frappantes, les médiums nous en préviennent; modestes comme Hs sont, ils reconnaissent les premiers devoir tout à Y esprit qui les possède; absolument passifs, l'esprit dirige à sa guise leurs paroles, leurs écrits, et leurs dessins comme leurs actions; aux yeux de la morale, de l'intelligence, du goût et de la politesse, ils n'ont pas droit à l'éloge, mais ils sont exempts de blâme.

Les médiums conviennent devoir aux esprits l'idée des cercles spirituels, c'est-à-dire de l'association de plusieurs personnes qui forment la chaîne avec les mains posées sur une table dans l'intention de la faire tourner. Au dire des médiums , les esprits aiment cette chaîne de personnes qui les désirent, surtout quand elles se préparent à les bien recevoir par des discours et des chants auxquels ils sont très-sensibles.

D'un autre côté, c'est une occasion fort heureuse pour certaines personnes de découvrir qu'elles sont douées de la faculté de médium , et. nous le répétons, ai les médiams ont de la modestie, ils ne sont point insensibles à l'argent ; dès lors , apprendre , aux États-Unis . qu'on est apte à le devenir, n'es* point une chose indifférente.

Les esprits ne sont pas toujours disposés à répondre aux invocations ;

ils se font prier quelquefois, et alors ce n'est qu'après plusieurs jours que, se rendant aux désirs des personnes qui font la chaîne, ils se manifestent par quelques-uns des phénomènes dont nous avons parié. D'autres fois ils refusent de se manifester à cause de la présence dans le cercle d'une personne qui leur déplaît, ce qu'on pourrait qualifier

Nous avons l'espoir que les croyante à la science des médiums ne nous accuseront pas d'avoir cherché, dans le résumé que nous venons de tracer, à rabaisser la sublimité de leur science, à diminuer le nombre de leurs connaissances, et à dissimuler les services qu'ils peuvent rendre à la société comme jurisconsultes, financiers, médecins et historiens. Cependant, voulant être vrai avant tout, nous sommes obligé d'apporter à l'éloge quelques restrictions dont nous empruntons la plupart aux écrits mêmes des croyants dans lesqueb nous avons puisé les choses merveilleuses que nous venons de raconter.

A. Les esprits ne disent pas toujours la vérité.

Les erreurs des esprits sur les lieux, les temps, les faits et les personnes semblent d'autant plus graves, plus surprenantes aux croyants, que ceux-ci ne doutent pas de leur faculté de raconter le passé, de voir le présent et de pénétrer dans l'avenir. Ces erreurs étant un feit, elles doivent jeter beaucoup d'incertitude chez le croyant sincère qui, ne se fiant pas à sa raison pour se conduire, prendre une résolution, va consulter quelque esprit avec l'espoir d'un bon conseil.

Une table parisienne, consultée dernièrement sur le sexe d'un enfant encore dans le sein de sa mère, répondit : c'est une Jille; deux jours après cette réponse l'accouchement donna un garçon à la mère.

B. Les esprits ne sont pas toujours très-intelligents ni même intelligents. Il faut l'avouer, quand on veut juger l'intelligence des esprits par

leurs réponses, lors même qu'elles sont vraies, celles-ci n'en donnent pas une bien haute idée. Avant tout, convenons qu'un esprit doit avoir bien du loisir pour être prêt, en général , à tout moment qui convient à des oisifs, à venir répondre sur l'âge des personnes, le nombre des enfants, la couleur de leurs cheveux; si telle personne absente est à table ou au lit, si elle a un chapeau rose ou un chapeau vert, si elle a

des souliers ou des bottes

Si nous parcourons les œuvres intellectuelles des esprits , celles qui ont été dictées par des tables ou même par une simple chaise, comme font été les opuscules en prose et en vers sortis des presses de l'imprimerie du gouvernement à la Guadeloupe , dont nous avons parlé plus haut, nous avouerons que les pars esprits ne sont pas de force à

lutter avec des esprits anis à la matière dont nous possédons les œuvres intellectuelles; il semblerait cependant, au dire de ces spiritualités, dont le dédain pour la matière est si profond, que les premiers devraient avoir une supériorité marquée sur les seconds.

C. Les esprits ne sont pas toujours moraax, ni polis, ni de bon goût dans leur langage.

Sans entrer dans aucun détail concernant la manière de voir de beaucoup de médiums ou d'esprits en fait de la constitution politique et sociale de l'espèce humaine , nous nous bornerons à dire que ces médiums ou esprits font bon marché de la famille , et cela n'a rien d'étonnant pour qui connaît ce qu'ils racontent des esprits séparés du corps , qui n'arrivent au ciel qu'après avoir passé dans des sphères successives où tous les appétits charnels sont aussitôt satisfaits que conçus. Au reste, leur amour des jouissances corporelles est parfaitement d'accord avec le cynisme des propos et l'obscénité des discours les plus grossiers que tiennent beaucoup de ces esprits.

Si les esprits américains ont souvent péché contre le bon goût et le langage de la société polie, il ne faudrait pas en accuser les sociétés américaines comme moins avancées , moins bien choisies que les sociétés françaises, car le fait suivant prouve qu'il y aurait erreur. Dans un salon du quartier de Paris le plus renommé pour l'esprit du monde , le bon goût du langage et la politesse des manières, se trouvaient deux jeunes femmes spirituelles autant qu'aimables, formant la chaîne sur un élégant guéridon. A en juger par la rapidité du mouvement, l'esprit qui animait le meuble semblait heureux de satisfaire le désir de ces gracieuses personnes en même temps qu'il semblait sentir la douceur des quatre mains d'une éclatante blancheur avec lesquelles il communiquait, lorsque, à une question aussi simple qu'aimable que lui adresse une de ces personnes, il répond par un mot que nous ne pouvons écrire, mais qui était pire qu'aucun de ceux que Ververt recueillit dans son fatal voyage de Nevers à Nantes. Erreur ! si on excusait l'esprit en loi attribuant une distraction; le mot que la plume se refuse à écrire fut bien dit avec intention ; car ces dames, loin de la réponse , pensant ne l'avoir pas entendue , prièrent l'esprit de vouloir bien la répéter. Cette fois le mot fut prononcé d'une manière parfaitement claire : Ja chaîne se rompit, et le guéridon ne tourna plus. Il y a donc A Paris des esprits mal élevés et grossiers, aussi bien qu'en Amérique!

E. CHEVREUL

(La suite à an prochain cahier.)

Fbanc. Cabellu nomobvm Italie vetbbis tabulas ccii edidit Cœlcst. Cavedonius; aecesseru.nl Franc. Garellii namorum quos ipse coïlegit, descriptio ; Fr. M. Avellinii in eam adnotationes. Lips. MDCCCL, in-4° max.

TROISIBMB ARTICLE1.

Je me suis arrêté, dans mon dernier article, aux médailles comprises dans la planche lxh, et j'ai à poursuivre mon examen sur celles qui remplissent les planches suivantes. Je n'ai rien à dire des médailles de Bénétent, qui consistent toujours, de notre temps, comme dans celui de Carelli , en une pièce unique, dont les exemplaires sont encore assez rares. La légende est BENVENTOD, et non BENEVENTOD, comme avait lu M. Cavedoni, par une inexactitude qu'il a rectifiée lui-même *; et, du côté du revers, le mot PROPOM, en lettres partie grecques, partie romaines, qui est certainement le mot latin probant, sous-entendu es.

Les médailles de la planche lxiii ont donné lieu, de ia part du savant éditeur de Carelli, à d'importantes rectifications sur les attributions admises par son auteur. Ainsi, les médailles que Carelli attribuait aux Aurauci de la Campanie, d'après l'inscription grecque du revers qu'il lisait AYPYrKÛN5, les mêmes médailles qu'Avellino croyait appartenir à une ville d'Aurascula, inconnue dans l'histoire et la géographie anciennes, ou à un peuple Aarasclini de la Lucanie*, sont maintenant bien reconnues pour être les médailles de la ville à'Ascalam, d'Apulie, d'après la légende AYI-YZKA, qu'ont offerte des exemplaires bien conservés. C'est à Millingen qu'appartient le mérite de cette restitution*, confirmée, de nos jours, parles exemplaires acquis à la science, notamment par ceux qui sont entrés récemment dans la collection de Berlin , et qu'a fait connaître M. Friedlânder4. Sur ces médailles, l'inscription , parfaitement lisible, AYI-YZKA, offre, par l'insertion du digamma grec,

1 Voyez, pour le premier article, le cahier de juin i85a, p. 337; et> pour le deuxième, celui d'avril i85A, p- a3i. — * Ragguaglio dcW opéra intitolata :Fr> Carell. iYam. //al. vet. tab. ccii (Modena, i85i, 8*). p. 18. — 1 Fr. Carell. Nam. liai vet. Detcript. p. n. Voy. Sestini, Letter. numism. t. II, tav. v, n. î. — * Avellino, Opascoli, 1. 111, tav. tu, n. 9, p. it6. — 1 Considérations, etc., p. \btt-\bb,el Supplément, pl. 11, n. i5, p. 9. — ' Die oskisch. Mànzen, Taf. VII, 1 , a, 3, à, p- 54-56; Momimcn, Die anterital. DiaUkte, p. aoi et aoà-

h dans le milieu d'un mot, un élément osque qui produit le nom Auhuskli, forme osque du nom de la ville que les Romains appelaient Juculam, et qui ne peut être que Y Asculam d'Apulie, située tout près des frontières des Samnites Uirpins, par conséquent sur un territoire où s'exerçait l'influence de la langue osque mêlée a la langue grecque, de manière à expliquer une légende en caractères grecs avec un élément osque. Le nom entier du peuple, exprimé dans la légende AYI-YXKAI, était sans doute AYi-YZKAINOM ou AYhYIKAINOYM, comme dans les inscriptions AOYKANOM et MAMEPTINOYM, qui sont aussi des formes osques, exprimées en lettres grecques. Telle est, du moins, l'opinion de M. Friedlânder l, que je suis très-disposé à admettre, en même temps que je suis en mesure de confirmer, par l'exemplaire très-bien conservé de ma collection, la leçon AYHYEKA de ces médailles. M. l'abbé Cavedoni ne pouvait manquer d'admettre, sur la foi de Millingeo, la restitution à Asculam d'Apulie des médailles des prétendus Garance*3. Il a fait de même pour la seconde médaille, connue de Carelli , mais d'après un exemplaire défectueux, où ce savant lisait AYPY, au lieu de AYCKAIN, et où il prenait pour une lionne l'animal du revers, qui est un sanglier. Cette double rectification . proposée en dernier lieu par M. Friedlânder, nie semble devoir être admise dans la science. J'ajoute que nous possédons maintenant deux autres médailles d' Asculam, restées inconnues à Carelli, qui manquent par conséquent dans sa description et dans ses planches: Tune, qui a pour type principal la tête d'Hercule coiffée de la dépouille da lion, et, au revers, la Victoire debout attachant ane couronne à une palme fixée en terre, avec la légende grecque, AYCKAA; l'autre, de plus petit module, qui offre les deux mêmes types sans inscription, toutes les deux encore d'une excessive rareté*. La légende AYCKAA doit sans doute se compléter par AYCKAANÛN, et le type de la Victoire est certainement emprunté de la médaille d'argent campanienne, devenue, de nos jours, assez commune4, qui offre ce type absolument de la même manière.

Aux médailles à Asculam succèdent, sur la même planche lxhi, n" 5

1 Die otkitch. Mûnzea, Taf. vu, i. a, p. 54-56. — * Je remarque avec peine que M.Genn. Riccio maintient encore l'ancienne et fautive attribution des Aurancet , tout en faisant mention de la leçon d'Avellino, qu'il rapporte, du reste, inexactement, Iiepertor. numism. p. 1 1. — 1 Je possède un exemplaire très-bien eonservé de la première médaille, où l'inscription se lit AYCKAA, comme sur les deux exemplaires du musée de Berlin, suivis par M. Friedlânder. Il n'existe que deux exemplaires de la seconde, tous les deux dans la collection d'Onofrio Bonghi , à Mola di Gaeta. — * CareU. A'ion. ItaL vet. Descript. p. 5. Voy. Y Aïs grave del Mus. Kirvker. la v. xii A,n. ia.

et 7, celles des Campaniens, dont deux seulement, n" 3 et 7, faisaient partie de la collection de Carelli, attendu que ces médailles étaient alors, comme elles sont encore aujourd'hui, d'une très-grande rareté. Je n'ai à relever, dans cette partie du travail de M. l'abbé Cavedoni, qu'une légère erreur qu'il a commise en regardant la médaille gravée sous le n° 7, dont le type principal est une téte de femme coiffée en cheveux , comme la même médaille qui a pour type une tête de Minerve casquée, en supposant que ce type aurait été altéré par le temps on mal représenté dans ù dessin, velab icvo maie habitas vel non accurate delineatas. La pièce est , au contraire , très-bien conservée; le dessin en est trèsfidèle, et c'est bien réellement une téte de femme coiffée en cheveux qui en forme le type, ainsi qu'on en a acquis récemment la preuve par un exemplaire d'une intégrité parfaite, qui fait partie de la collection du duc de Luyncs1. Plus récemment encore, le R. P. Garrucci a publié une autre médaille des Campaniens, avec le même type de la tête de femme nue9; en sorte qu'avec celle de CareKi, nous possédons maintenant trois exemplaires de celte rare médaille. Or la haute importance de ce type, méconnu par M. l'abbé Cavedoni, devient sensible par cette seule considération, que ce type est manifestement emprunté des monnaies de Cames, où figure la même téte de femme, coiffée de la même manière et exécutée dans le même style3. Cette circonstance, rapprochée du fait historique de la conquête de Cames, opérée par les Samnitcs en l'an de Rome 335, trois ans après qu'ils s'étaient rendus maîtres de Capoue, sert en effet à prouver qu'ils employèrent sur leurs monnaies grecques le type de Cames , aussi bien que celui de Naples , et elle devient ainsi un puissant motif à l'appui de l'attribution que j'ai proposée de toute cette classe de médailles des Campaniens aux Samnites, conquérants de Capoue et de Cumes. Comme j'ai eu récemment l'occasion d'exposer, dans ce journal même *, toutes les preuves de cette opinion, je n'ai pas à revenir sur ce sujet, qui n'a pas même été indiqué par M. l'abbé Cavedoni, et je regrette seulement qu'un savant de ce mérite n'ait pas cru devoir, à l'occasion de ces médailles des Campaniens qu'il décrivait, se prononcer d'une manière ou d'une autre sur la question encore si controversée de leur attribution. Mais, du moins, le savant auteur n'a fait aucune difficulté de restituer aux Campaniens de Sicile les monnaies de bronze que Carelli avait publiées sur la même

1 Rev. namism. i8A4, p. a 5g; EliL de monam. ciramogr. p. 67,1).— 1 Butlet. archeol. Napol. nuova série, Uv. iv, n. 6, p. 66. — ' Carell. Nam. Ital. V4t. ub. mi , n. ia. — * Notice sur les fouilles de Capoue, p. 77-83. Voy. surtout, p. 77, 1 ), et p. 80, 1).

planche, à la suite des médailles d'argent des Campaniens. Ces monnaies , qui portent les noms d'EnUlla et de Nacona, deux villes de Sicile , joints à. celui des Campaniens , n'ont réellement rien de commun, ni pour les types , ni pour le style, ni pour la fabrique, ni pour le métal, avec celles des Campaniens de la Campanie. C'est ce qu'avait montré d'une manière péremptoire M. le duc de Luynes1, et c'est avec toute raison que M. l'abbé Cavedoni a suivi cette heureuse restitution.

Les planches txiv et lxv, consacrées tout entières aux médailles de Suessa, en argent et en bronse, ne sauraient donner lieu à aucune observation de notre part, attendu que la suite de ces médailles, telle qu'elle était connue du temps de Carelli, est restée la même dans le nôtre. La seule remarque que je croie devoir ajouter, à l'appui de celle de M. labbé Cavedoni, c'est que les inscriptions, PIKEOYM , AAOZTAZ, ARBOYM, PROROM, PROROYM, que Carelli avait cru lire sur quelques exemplaires de sa collection, au type de la téte de Mercure, coiffée du pétase, à l'exemple d'antiquaires du dernier siècle, tels que Pellerin* et l'éditeur du Musée de flanfrrVofest , dis-je, que ces inscriptions étaient ducs à l'état défectueux du bronze, oxydé par la vétusté. La vraie leçon, reconnue par Avellino4, sur les exemplaires bien conservés de cette médaille, est nROBOM, TTROnOM ou nROTTOYM , et ce mot, comme l'inscription, TTROTTOM, des médailles de Dénéveni, est certainement le mot latin, probam, sous-entendu tes, indiquant la bonne qaalité de la monnaie. Sur ce point, je partage entièrement l'opinion du savant éditeur de Carelli 5, avec d'autant plus de conviction , que les deux exemplaires de ma collection portent l'inscription : PRBDYM , qu'avait relevée Avellino sur les exemplaires mêmes de la collection de Carelli, et qui ne peut être que le mot latin PROBVM. érrit sous la forme osque par l'artiste campanien , qui en a supprimé le premier 0, lettre étrangère, comme l'on sait, à l'alphabet osque.

Les médailles de Teanam sidicinum, en argent et en bronze, remplissent toute la planche lxvi. Ces médailles ne sauraient non plus donner lieu à beaucoup d'observations nouvelles , attendu que, depuis les temps de Carelli jusqu'aux nôtres, cette suite de monnaies osques ne s'est en-

1 Annal, delf Jnslit. arckeol. t. I, p. i5o. — * Recueil, pl. IX, n. 4g. — 1 Mas.- Hunier, p. 287, n. 3; Eckbel, Cotai. Mas. Catsar. p. I, p. 19- — * Sapplem. ad /fa/, vet. numism. p. 8, n. 48. et Annotât, in Caret). Num. p. 4. — * M. Genn. Riccio continue, dans ton Reperior. numism. p. 1 1 , de rapporter les noms ARBOYM PROBOM, AAOZTAZ, PIKEOYM, comme des noms de magistrats, sans tenir de Ia rectiûoation d'Avellino; ce qui me fail un devoir d'appojer ceti« bon, certainement conforme i toutes les règles de la critique.

rtchie d'aucun type nouveau, et qu'elle a été tout récemment, de la part de M. Friedlànder1, l'objet d'un examen approfondi, dans les principales variétés qu'elle présente. Je me bornerai à remarquer, au sujet de ces variétés , qu'il en existe deux dans ma collection , qui n'ont été signalées encore par aucuu antiquaire, et que l'une d'elles confirme , pour une particularité curieuse , mise en doute par M. Friedlànder, une médaille très-rare, publiée par Avellino*. La première de ces monnaies offre , sur la face principale , la tête laurée d Apollon, À gauche , accompagnée de l'inscription : flVUfRt, au lieu de flVMrUt, dont je ne connais pas d'autre exemple, et que j'attribue seulement à une inadvertance du graveur. La seconde présente, à la face principale, la mémo tête d'Apollon, tournée du même côté, sans l'inscription, qui se trouve toujours sur cette face, et qui, par une circonstance toute nouvelle, est rejeléc du côté du revers, à l'exergue: flVHN- Ma médaille vient ainsi à l'appui de orlle d'Avellino, qui portait à l'exergue l'inscription : AVHRM". au lieu de : <wm>HHU, qui est l'usage constant, et elle répond au doute exprimé tout récemment par M. Friedlànder.

Je n'aurais pareillement aucun éclaircissement nouveau à ajouter à la description de M. l'abbé Cavedoni, pour les médailles de Cales, en argent et en bronze, qui remplissent les planches lxvii et lxvui. Cette suite numismatique, qui n'a qu'un seul type en argent, et que deux en bronze, qui sont devenus communs de nos jours, est restée pour nous dans le même état où elle était pour Carelli. L'inscription est constamment exprimée en lettres latines, CALENO, ancienne forme, pourCALENOM, Calenum, sous-entendu argentam, pour l'argent, &s, pour le bronze; et les variantes paléographiques qu'oitre la lettre L , quelquefois figuré V , ont trop peu d'importance pour mériter que nous nous y arrêtions. Il n'en serait pas de même de la suite de Capoae , qui est le sujet de la planche lxix, et qui s'y montre très-riche et trèschoisie, si la numismatique de Capoae, si importante à tant d'égards, n'avait été tout récemment, de notre part, l'objet d'un travail particulier, dans ce journal même3. Je ne puis donc que renvoyer nos lecteurs à ce travail, auquel je n'ai rien, quanta présent, à rectifier, ni à ajouter.

Garclli ne possédait et ne semble avoir connu qu'une seule médaille de la Calaiia osque, située sur la rive gauche du VoUurne, au sud de

Capoae, à l'endroit nommé encore aujourd'hui le Galazze, près de

. . ./. -.. j-.: r ■. *J j «r: ■ • .•: , ■ «i. », en

1 Du oslpsch. Mûnzm, Taf. i, n" i-8. p. 1-4. — » » Oputmli, 1. 11, p. 54, n* 48. — ' Journal du Savants, i853, septembre, p. 548-564, et novembre, p. 684-7o3.

JMaddaloni1. Cest un textans qu'il a fait graver, planche tixi, n* 9, et qui a pour types la tête de Jupiter, barbue et iaarée, d'un côté, et Jupiter foudroyant, debout sar an bige, avec la légende KFlVft, en ordre régulier, à l'exergue, de l'autre côlé. Ces deux types, empruntés do la numismatique de Capoae, témoignent de l'étroite relation qui existait entre Capoae et Calatia, soumises l'une et l'autre à la domination samnite. I) en est de même d'une autre médaille de Culatia, d'un sextans de plus grand module, connu dès le temps de Maxochi*, qui offre la mdmc tête de Jupiter, et, au revers, Diane sar an bige, absolument comme sur un sextans de Capoae*. Mais, depuis les temps de Carclli, la suite de Calatia s'est enrichie de deux pièces nouvelles, qui manquent dans les planches, comme dans la description de notre auteur; l'une de ces médailles , du module de l'once , offre la même tête de Jupiter, avec un cheval au galop, à droite, et la légende osque, en ordre rétrograde, \+njFM, à l'exergue4; l'autre, qui est pareillement une once, a de même pour type principal la tête de Jupiter, avec un trident au revers , et l'inscription, tNJNM, dans le champ5. Ces médailles, toutes de la plus excessive rareté, puisqu'elles n'existent encore qu'en un ou deux exemplaires, ont été dernièrement reproduites par M. Friedlàndcr*. Le même antiquaire a pareillement reproduit la suite d'Atella, qui ne se compose encore aujourd'hui que des quatre types connus et publiés parCarelli, pl. i.xx, n" 10-1 U\ en sorte que je n'ai aucune observation nouvelle à

*b. .*»Jv .,' '

1 On sait que la Calatia, ou Caiatia, latine, existait sur la rive droite du Voltutne, au nord de Capoae, au lieu nommé Caiazso. La distinction de ces deux villes, établie par Pellegrini, Disconi, etc., p. 606, avait été rappelée par Millingen , à l'appui de celle de leurs médailles, Méd. grteq. inéd. pl. 1, n. 1, p. i-3. Mionnet avait encore confondu les deux villes , Supplément, t.I, p. a3a. — Ad tabel. lhixtcl. p. 534. Cf. Ignarra, De Pelettr, Neapol. p. aâa. — ' Un second exemplaire de cette médaille a été publié par Daniele, Le Forche Candine, p. ai (et non iVam. Cap. p. a 1 , comme le dit Mionnet, Supplément, t. I, p. a3a, n. aag). — * Millingen, Anciens coins, etc., pl. 1, n. 3, p. 4. — * Avellino, Supplem. wt Ital. naro. p. 4g; Micab, Storia degl. ont. popol. ital. ta v. exe, n . 18 — * Die oskùch. Mànzen , Taf . v, n** 1 -ft , p. 19-21. — 1 La situation d'Atella, à huit milles à l'est de Capoae, a été reconnue au voisinage de S. Arpiuo, ainsi qu'il résulte des recherches exposées dans le livre •intitulé : Ricerche storich» e entiche suUet onqine, I* vieende e là rovina ch Attila (Napoli , 1840, 8), p. 3a, ag. C'est donc à tort que M. Friedlândcr place l'antique " ' au village de Gramo, àtrois milles au sud est d'<4 twroi , sur la foi d'un marbre

qui porte populos Atellanus, et qui peut avoir été transporté là de son site primitif. Die oifcscL Mhnzen , p. i5. Voy. la description des ruine» d'Atella. auxquelles s attache encore le nom de la ville antique, dans Corda. Storsdell. due Sicil. t 11, n 4 fi A

La planche lxxi est consacrée tout entière aux médailles de Cames , dont la suite, très-riche et très-choisie dans la collection deCarelli, est certainement Tune des plus importantes de toute la numismatique de la Grande Grèce. C'est aussi l'une de celles qui , à raison de l'intérêt des types mythologiques quelle présente, ont été l'objet de plus d'éclaircissements de la part de savants antiquaires de nos jours, parmi lesquels je me fais un devoir de signaler MHJingen1, Avelliuo*, M. le duc de Luynes3, et surtout le docte éditeur de Carelli, M. l'abbé Cavedoni lui-même *. La mention que je viens de faire des travaux auxquels a donné lieu la numismatique de Cames me dispense d'entrer a mon tour dans une discussion , qui excéderait nécessairement les limites où je dois me renfermer, et je me bornerai à quelques observations générales, que je réduirai è leur plus succincte expression.

M. l'abbé Cavedoni regarde comme la téte d'Apollon , chef mythologique de la colonie chalcidicnne qui fonda Cames, la iéte jeune, avec les cheveux soigneusement dressés, qui forme le type le plus habituel des didrachmes, du plus ancien style.pl. lxxi, n" 1-16, et ai-a4; mais je prendrai la liberté de ne pas être de cet avis. Cette téte, certainement d'un caractère féminin, capot muliebre, comme l'avait reconnu Carelli, avec les cheveux serrés d'un bandeau*, quelquefois d'un diadème6, et avec eette longue tresse relevée par derrière1, qui se voit aux têtes de nymphe locale, sut les médailles de Tarente, deFélia,de Térina, et d'autres villes de la Grande Grèce, et même sur les médailles primitives de Naples*, cette téte, disons-nous, est bien plutôt celle de la nymphe de Cames, de sa déesse homonyme, d'accord avec la légende, KYME, qui se lit sur quelques-unes de ces médailles9; et nous voyons, par l'exemple de Naples et de Nola, qui prirent également pour types de leurs monnaies

1 Mid. grecq. inéd. pl. 1, n" a'; 3, 4, p. 3-6; Syllog. of anc. Coins, pl. I, n' 4; Considérations, etc., p. ia3-ia8; Supplément, pl. 11, n. la. — * liai. vet. numism. p. 33-34; Supplem. p. io-i3. — * Anna!, deli Instit. archeol. t. II, p. 3o6, sg. — Spuileg. numism. p. i4; Ballet, delt Instit. archeol. i84o, p. 9; cf. Ballet, archeol. Napol. t. III, p. 66. — ' Fr. Carell. Nam. Ital. tel. tab. lxxi, nM 1, 3, 8. — ' Ibid. là, i5, ai-o3, cf. Millingen, Supplément, pLu, n. ta. — 7 Ibid.n" 1,3,4,5,6,7. — * Entre autres, sur celle qu'Avellino regardait comme la plus ancienne des médailles connues de Naples, et où il signalait précisément l'imitation de la tèle de femme, qui forme le type des médaille* de Cames, Opuscoli, LU, tav. 3, fig. 4 (et non 11,6), p. 4»-4a et 44- Il publiait aussi, au morne endroit, lav. 3, n. 5 (et non 1 1, 7), une autre médaille archaïque de Naplei, avec la légende disposée en boastrophédon . 103 et THZ (et non NEOPOLITHZ), qu'il avait déjà fait connaître dans son Giornale numismalico, t. II, tav. 1, n. 3, p. 18, et où il reconnaissait pareillement , Opuscoli, t. II, p. 44. l'imitation de la téte Je femme des médailles de Cumes. — ' Fr.Carell. AW Ital *el. lab. txxi, n" 7 et ao.

la tête de leur nymphe locale, que cet usage régnait surtout parmi les villes grecques de la Campa nie .

Un point bien plus important, sur lequel je me permettrai de m'éloigner encore de l'opinion de M. l'abbé Cavedohi, c'est en ce qui concerne la lettre K, qui se voit, à la suite du nom KYMAION, sur un didrachme archaïque de Cornes1. Eckhel, dont l'attention avait été excitée par cette lettre solitaire , supposait qu'elle pouvait avoir eu pour objet de désigner les Caméens de la Campanie, Ketfiirapias*. M. l'abbé Cavedoni serait plutôt disposé à croire que cette lettre K indiquerait que les habitants de Cumes étaient sajets des Campaniens, Cumanos Kaftirdvots subditos. Or je crois pouvoir affirmer que ni l'une rti l'autre de ces suppositions n'est possible. Le nom de Campanie n'existait pas encore, à l'époque où furent frappés les didrachmes de Cumes, d'ancien style; et il est contraire à toutes les notions de 1 histoire, aussi bien qu'à toutes les conditions de la numismatique, d'admettre que Cames ait pu continuer de frapper des monnaies après qu'elle fut tombée au pouvoir desSamnites, en l'an de Rome 335, 619 avant notre ère. Il est vrai que Millingen n'a trouvé aucune difficulté à croire que la fabrication des monnaies de Cumes avait pu continuer après sa prise par les Samnites3. Mais c'est là, je ne crains pas de le dire, une des erreurs les plus graves que cet habile antiquaire ait pu commettre, et je me fais un devoir de la relever, parce qu'elle tend à introduire dans la science numismatique une idée propre à troubler toutes les notions acquises

Le fait qu'en s'emparant de Cames, les Samnites en exterminèrent la population grecque, et que ceux des habitants qui ne périrent pas dans la prise de la ville furent recueillis à Naples, où ils furent admis à jouir de tous les avantages de la vie civile, ce fait est exprimé par Denys d'Halicarnasse * dans les termes les plus formels. La même notion ressort avec une égale certitude du récit que fait Diodorc de Sicile 5 de

! Fr. Careil. Nam. /fa/. vet. lab. txxi, n. 10. — * Doclr. nom. vet. t. I, p. 111, cf. Nam. vet. anecé. p. a 5. — 1 Considérations , etc., p. ia8 : • Malgré an tel rêver» • de fortune , la fabrication des monnaies ne fut pas discontinuée, et nous en avons, - quoique en petit nombre, qui sont certainement (?) postérieures à l'époque en ques- « ti- i;t. • J'aurais bien désiré que l'auteur eut désigné ces monnaies. — 4 Dionys. Hal. Exctrpl. t IV, p. a3i8, Reisk.: Kiprjv r évaatôaetv , f/v iavrépf ytvei wpotcpov , iÇeXitrarfes toùs Kufxs/ou*. Kafiiraiwi xrchrxpv • xoi avyxaTaÇttv M 'ré oÇérep* tovï ■Beptovras fri KvpteuW , obt ol NesiroArnu Tiff -mrrpûioe èKxseùmas {/irthiSarro , xati vàvrw iitotfaavTO xoivawù* x&v lliarv èryoBùv. — ' Diodor. Sic. \. XII , c. lixvi . Mari xpéaot eu ov rifv vàXn • iiapTrianvret M avnjv, xai Toùt xmxlifpdbfias i^avipvTroiiaifUvot , tw>< biwovt olxjropat «Ç ahxùv intilet^v».

la destruction de Cames par les Sam ni tes, du massacre de ses citoyens dans la bataille qui précéda la prise de la ville, et de la réduction en esclavage des habitants qui avaient échappé à ce désastre. Or il résulte bien de pareils 'faits, qu'à l'exception de cette partie infime de la population, qui reste toujours en dehors des révolutions politiques , tout ce qu'il y avait d'habitants riches et considérables à Cames périt dans la prise de la ville, ou chercha son salut à Naples. Dès ce moment aussi. Cames, occupée par les Samnites, fiit traitée en ville conquise, et reçut un supplément de population osque, qui y produisit cette altération de la civilisation grecque signalée par Vellcius Paterculus 1 : Camanos osca mutavit tkinia; sans cependant que les moeurs et les institutions grecques cessassent de se maintenir à Carnet, ainsi que l'atteste Strabon *, pour le temps même où il vivait. Des lors, comment pourrait-on admettre que cette ville, privée de la partie la plus riche et la plus éclairée de sa population grecque, et dépouillée de toute indépendance politique, sous une domination étrangère, ait continué de frapper des monnaies du pur style grec? C'est effectivement une notion familière à toutes les personnes versées dans la numismatique, que toutes les médailles qui nous restent de Carnet sont d'une fabrique grecque archaïque, telle qu'elle devait être antérieurement à la fatale année 335 de Rome, ai 9 avant notre ère. Ce sont toutes des monnaies d'argent, du module de didrachme, parmi lesquelles on ne distingue que ces différences de fabrique qui tiennent à des intervalles de temps peu éloignés, et qui ne doivent pas s'étendre au delà de l'espace d'un siècle , pour tout le cours de cette fabrication. Quelques monnaies du plus petit module, de celui de l'obole et même de ses divisions, ont été récemment acquises à la science3; et toutes ces médailles, dont une seule était connue de Carelli * , sont aussi d'ancienne fa-

' Vell. Patcrc. I , iv. — ' Strabon, 1. V, c. 1 , i A, 1. 1, p. 386, Kramer. : Ôpax V olv ÉTI (Ttoisrat ■atoXXi tytyti roC. ÈXXrfvtxoi xàaum , xni t&w lepûv xeti t&p vofiip&v. — ' Entre autres, celle qu'a publiée M. Fiorelli, MoneL ined. la», t, n. 1, p. i-3, et qui a pour type, d'an côté, une tête barbât et casquée, où ce jeune antiquaire a vu, sur la foi d'un passage du faux Orphée, la Ute d'une Minerve mâle, et qui est certainement celle de Mûri; et, de l'autre, une coauille, avec les lettres KY. Le même antiquaire pense que de pareilles monnaies ne descendent pas plus bas que la quatrième année de l'olymp. ex, 337 aQ* avant notre ère; ce qui tend a admettre que le* habitants de Cames continuèrent, durant près d'un siècle après la prise de leur ville par les Samnites, à frapper leur monnaie d'argent; opinion manifestement contraire à toutes les conditions de la fabrique de oes médailles. — - * Cest la médaille de petit module d'argent, avec la Ute ie Minette casquée, d'un coté, et la coquille surmontée des lettres YX, de l'autre, que Carelli a fait graver, lab. un, 37. J'en

brique. Enfin, il existe une médaille en bronze de Cumes1, dont les exemplaires sont encore très-rares, et que Carelli lit connaître , d'après un de ces exemplaires . très-défectueux, le seul quil pu ; , et cett» monnaie unique en bronze, qui accuse pareillement une fabrique ancienne9, signale à mes yeux le dernier terme de la fabrication des médailles de Cumes et de sou existence politique; en sorte que toute la suite des monnaies de Cames, y compris celle de bronze, doit avoir été frappée avant l'année 335 de Home, U i 9 avant nuire ère , et que nous avons ici une donnée chronologique , aussi sûre qu'authentique, pour la détermination des médailles d'une fabrique contemporaine, qui doivent toutes appartenir à la lin du v* siècle avant notre ère. Or c'est là une notion numismatique des plus importantes, qui se déduit avec

possède un exemplaire, quidiffere seulement par la position des lettres, eu ordre rt'^i lier, KY Cette médaillé faisait partie d'un petit dépôt trouvé, il y a peu d'ann< ' aux portes de Nola, et composé uniquement, à ce que m'assura l'antiquaire napolitain Geon. Riccio, qui devint l'acquéreur do ce dépôt, de petites monnaies d'argent . toutes primitives, de Came» et de Naples. Je possède une autre de ces médailles provenant du même dépôt, et remarquable par cotte circonstance, qui la rend unique a ma connaissance, ot en tout cas inédite, qu'elle porte . au rêvera, la légende entière:. YMAION. La même pièce fut frappée en or, et il se trouvait, dan» le dépôt en question , deux exemplaires de ccUe petite monnaie d'or de Cames, qui constitue une rareté numismatique du plus grand intérêt. L'une de ces médailles fut donnée par M. Gcnn. Riccio à MM. Santangelo; la seconde est entrée dans M collection par un don.de cet antiquaire. — 1 Je devrais dire deux médailles en bronze, >i j'admettais comme deux monnaies différentes les deux exemplaires mal conservés d'une même monnaie, publiés par M. Fiorelli, Annal, di numitmat. I. 1 . lav. m, n. 7, 8, p. 186-189. — 1 Fr. Carell. Num.ltal. réf. lab lxxi. L'exemplaire du cabinet, déent par Mronnet, Supplément, t. 1, p.' a£u, n. 18a, se trouvait pareillement si endommagé, que ce numismaUslc y vit une tête dejemme, coiffée d'uni de tiare, et, au revers, une inscription effacée, qui n'exista jamais. — j Celte

rare médaille, que j'ai publiée, d'après un exemplaire superbe de ma collection , en y reconnaissant la tête héroïque d Ulysse, coiffée d'un pilcus lauré, Monum. inéd Odysséîde,p. a53; cf. p. aâi . 3), offre, en effet, tous les caractères d'une fabriqueancienne. K. Oit. Mûller avait donné son assentiment à l'idée que la tête héroïque , qui forme le type principal de celle médaille, était colle d'f/yu0, Uandbuch, S ai G. 1 , p. 716, 3'édit.; et je vois avec plaisir que tel est aussi le sentiment de M l'abbé Cavedoni. Quant à l'attribution à Cumes de cette monnaie de bronze, elle a trouvé récemment un contradicteur dans M. le prince de San-Giorgio Spiuelli, qui se fonde sur l'absence de légende, sur la différence de fabrique cl sur la provenance; voy. sou Indagme suli Epoca in cui s'incommincio a toniare monete di hrvnzo [Memorie numismaticke, Napoli. i854, h ) , p. 3i . Mais il serait facile do répondre a ces argument - . si c'était ici le lieu; et je me borne à dire que, ioul en maintenant l'attribution de cette médaille à lames, je partage les vues du savant auteur sur l'introduction do la monnaie de brome cbei les cites grecques, qu'il place vers la tin du v* siècle avant notre ère, ou vers le commenceuienl du iv* .»ieclc de Rome.

toute certitude , à mon avis , de l'ensemble des monnaies de Cames . comparé avec son histoire, et que j'ai dû saisir cette occasion de signaler à l'attention de nos lecteurs, avec tout l'intérêt qui s'y attache.

La numismatique de Naples, si belle, si riche et si nombreuse, se présente dans les dix planches, uoui à lxxxii , et cette suite , aussi choisie que possible, pourrait donner lieu encore à beaucoup d'observations, même après les travaux de tant d'antiquaires napolitains, qui se sont occupés de ces monuments numismatiques de leur patrie.. Mais le désir que j'ai de réduire cette analyse aux seules notions qui concernent les pièces nouvellement acquises ;\ la science, m'empêche de m'arrêter sur cette partie des planches de Carelli, qui n'offre que des médailles depuis longtemps connues; et je me bornerai à quelques observations générales sur des points qui sont encore controversés.

La première des médailles de Naples1, mise en tête de cette suite numismatique , à raison des caractères qu'elle présente de son ancienneté relative, était déjà connue par la publication qu'en avait faite, à deux reprises, Aveliino3, et elle a longtemps passé pour la plas ancienne des monnaies de Naples. Le type consiste en une tête de femme, dont les cheveux sont relevés en nœud par derrière, et le revers en la figure du bœuf campanien à tête humaine, accompagnée de la légende, en caractères grecs archaïques , disposés en boustrophédon , fl03 , et , THE. M. l'abbé Cavedoni décrit cette tête comme celle de V Apollon de Cames , chef des colonies chalcidiennes; et, sur ce point encore, je me trouve oblige de m'éloigner de son opinion. Aveliino, qui avait la médaille même sous les yeux , y reconnut sans la moindre hésitation une tête de femme; et, jusque dans les derniers temps, où il tenait .a établir que le type d'une autre médaille archaïque de Naples, qu'il publiait5, consistait en une téte virile, celle de ï Apollon de Cames, malgré la coiffure qui paraissait plutôt convenir à une femme, il rappelait la médaille qui nous occupe, en y signalant toujours la téte de femme. La vérité est que , suivant toute apparence, cette téte est celle de la nymphe locale, ou de la ville même personnifiée, ce que les Grecs nommaient Tu'x" T>fr IKXca**. bien plutôt que celle de la sirène de Naples , comme l'ont pensé quelques antiquaires5. Cette notion numismatique , qui ne laisse pas d'avoir quelque

' Fr. Carell. Nam. Ital. réf. tab. lxxii, i. — ' Giornal. numitm. |. Il, tav. i, 3, p. 18, el Opascoli, t. 11, lav. 3, fig. 5, p. 4a. — * Ballet, archeolog. Napol. t. H. tav. 11, n. i5, p. 41-43- — 1 Voy. les observations que nous avons eu récemment l'occasion de faire a ce sujet, dans ce Journal même, novembre i853, p. 684-6. — ' C'était l'opinion d'Avellino , Opascoli, 1. 1 , p. 1 84 , qu'il se félicilait tout récemment

âOtf

importance , à cause de l'accord où elle se trouve avec la pratique de tant de villes grecques de la Grande Grèce, qui employèrent ce type de la nymphe locale sur leurs monuments, principalement à la haute époque de l'art, est justifiée par un monument du plus grand prix, par un didrachme de Naples, d'ancien style, qui offre cette même tête de femme, avec la même coiffure et des pendants d'oreilles, type entouré d'une couronne d'olivier1. Or c'est là une particularité qui se rapporte, ainsi que nous croyons l'avoir montré dans un de nos Mémoires de numismatique*, à l'usage des peuples grecs, de placer le nom du peuple, AHMOZ, dans une couronne de laurier ou d'olivier, en tête des actes publics. Cette médaille, encore unique, fait partie du cabinet de M. le duc de Luynes; et il en existe une répétition dans* une médaille, plus rare encore, attendu qu'on n'en connaît aussi qu'un seul exemplaire, d'un module supérieur, celui de tridrachme, que nous avons vu récemment à Naples, dans les mains de M. le prince de San-Giorgio Spinelli.

Au nombre des médailles rares de l'époque primitive, nous devons signaler encore celles qui ont pour type principal une tête de femme, ceinte d'un diadème élevé et orné de deux griffons, vue de face, avec la figure du bœuf campanien à tête humaine, accompagnée de la légende archaïque, NEOPOLITEH, ou NEOPOLITA4, au revers'. Cette tête est certainement celle de la Junon lacinienne, imitée du type si célèbre et si connu de Crotone; elle se reproduit sur des médailles, d'une fabrique contemporaine, A'Hyrina, de Campanie, et de Posidonia, de Lucanie4; et elle prouve, non-seulement l'extension qu'avait prise, parmi les peuples de la Grande-Grèce, le culte de la Junon lacinienne, mais encore l'emprunt que faisaient des villes , telles que Naples, Hyrina et Posidonia, de types fournis parla monnaiede Crotone. Cette considération se justifie encore par l'imitation sensible des oboles de Tarente et d'Héraclée, que nous offrent de petites médailles de Naples, très-rares du temps de Ca-

eocore. Billet, archeol. Napol. t. II . p. a6, devoir partagée par M. le doc de Luynes, âmal. delt Instit. archeol. t. XIII, p. i3a-i33. Millingeo était plutôt d'avis que c'était la ville personnifiée, Considérations, etc., i3o. M. l'abbé Cavedoni, qui rapporte le* deux opinions, ne se prononce pas entre elles. — 1 Cette précieuse médaille a été publiée par H. le duc de Luynes, Annal. dell' Instit archeol t. XIII, p. i3a, et \fonum. t III, tav. xxxv, 3, et reproduite par Avellioo, Buttet. archeol. Napol. 1. 11 . tav. ii, n. îa, p. a 5-a 6 et 4t. — * Mémoire sar la namismatique tarentine, p. aaa aa4 et a4c-a4i. — 1 Fr. Carell. Nam. Ital. vet. lab. lxxii. nM i i , la, i3. i4- — * J'ai en vue la rare et précieuse médaille publiée par M. le duc de Luynes, qui ia possédait alors, Choix de médaill. arecq. pl. m , n. 7. Cette médaille est entrée depuis dans ma collection.

festement rien de réel ; et il est certain , d'ailleurs , que le sol de Sorrente n'a jamais offert un seul iidrachme d'Hyrina; aussi, n'ai-je pas été peu surpris de voir M. Mommsen pencher à son tour vers cette idée malheureuse d'Avellino l. Frappé de l'identité complète des médailles de Nola et d'Hyrina, et convaincu qu'elles ne pouvaient avoir été frappées que dans la Campanie et dans un atelier commun de deux villes qui n'en faisaient qu'une seule, M. Friedlànder s'est trouvé ainsi conduit à penser qa'Hyrina était la même ville que Nola , et que le premier nom , plus ancien que l'autre, avait fini par être absorbé par celui-ci; ce qui expliquait, à ses yeux, le silence gardé par toute l'antiquité sur l'existence de cette ville d'Hyrina, dont le nom aurait été remplacé par celui de Nola a. Mais il y a encore contre cette opinion , vers laquelle paraît incliner aussi M. l'abbé Cavedoni \ une difficulté radicale : c'est que le plus grand nombre des médailles d'Hyrina est d'une fabrique contemporaine de celles de Noïa; car l'idée de M. Friedlànder, qui admet une fabrique plus ancienne pour les didrachmes d'Hyrina que pour ceux de Nola , peut bien se justifier pour quelques pièces en petit nombre, mais non pas pour l'ensemble de ces médailles, qui sont maintenant si nombreuses; or, comment admettre que, sur des monnaies frappées dans le même temps, la même ville ait pris deux noms différents, ceux d'Hyrina et de Nota?

Contre cette assimilation de Nota et d'Hyrina , tirée de leurs médailles, on peut encore opposer des considérations numismatiques d'un grand poids. Les didrachmes de Nola, avec les inscriptions NQAA, NQAAI, NÛ- AAIOZ, NQAAIQN , sont du plus pur style grec, sans aucun mélange d'un élément étranger à la langue et à l'art grecs*. Au contraire, les didrachmes d'Hyrina offrent un mélange de caractères grecs et de lettres osques, telles que le D ou A, 1' fi, le M , l'y, qui prouvent que la ville avait une population mixte de Grecs et d'Osques. Or, c'est là une circonstance qui établit une différence essentielle entre la ville purement grecque de Nola et la ville en partie grecque et en partie osque d'Hyrina. Je ne crois donc pas qu'il soit possible de confondre les deux villes en une seule, et je ne crois pas non plus que cela soit nécessaire pour rendre compte du silence gardé par l'antiquité sur l'existence d'une

' Die anterital. Dialekte, p. i o5 — * Die oskitch. Mùnzen, p. 37-38.— ' Fr. Carell. Nam. Ital. vet. p. 3i : tQuid si Nola (al Capua et Clusium) duplici nomine appel- • lata fuit, altero graeco, Tyrrheno altero, etc. • — * La médaille unique, avec l'inscription NQAAIQIN, Mionnet, Description, t. l,p. ia3,n. a3o,, où l'on a voulu voir une forme osque, n'offre, à mon avis, qu'une faute de graveur, dont il y a tant d'exemples dans la numismatique de Naplet et de Cames.

ville d'Hyrina. Ce n'est pas là le seul exemple d'une ville qui n'est connue que par ses médailles , et nous sommes bien forcés d'admettre le nom d'Hyrina dans la géographie ancienne , puisque la suite de ses médailles d'argent, qui est si considérable, atteste qu'elle eut une longue existence à une époque ancienne, et qu'elle fut riche et florissante. C'est en ces termes que je crois devoir résumer mon opinion sur les médailles d'Hyrijw; mais j'ai encore quelques observations à faire sur des points numismatiques qui ne sont pas suffisamment éclaircis.

En premier lieu, l'on n'est pas d'accord sur le nom de la ville, que la plupart des antiquaires appellent Hyrina, que Millingen nommait Hyria1, M. Mommsen3 et M. Friedlânder 3, Uria. Mais cette divergence tenait à ce qu'on ne s'était pas assez bien rendu compte des inscriptions que portent les médailles. L'inscription qui se rencontre le plus communément, quelquefois en caractères grecs, YPINA, le plus souvent en lettres osques, YDINR, soit en ordre régulier, soit en ordre rétrograde, exprime un nom au nominatif singulier de la première déclinaison; c'est certainement le nom de la ville, Hyrina, de même qu'on lit NQAA, KYME, NEHTTOAIZ, sur les dxdrachmes contemporains de Nola, de Cumes et de Naples. De ce nom, s'était formé l'ethnique YPINAIOZ, que l'on trouve assez fréquemment sous une forme abrégée, YPINAI, de même que l'on rencontre NQAAI. KYMAI. NEOnOAl, au lieu de NQAAIOZ, KYMAION, NEOnOAITHZ, sur ces mêmes didrachmes de Nola, de Cames et de Naples. Mais les médailles d'Hyrina offrent en même temps les inscriptions YRIANOZ. YRIAAAZ 4, et même, sur un exemplaire unique du musée de Hunter 5, YDIETEh, qui expriment certainement un ethnique, dérivé d'un nom de ville , tel que YPION ou YPIA. La ville portait donc à la fois les deux noms d'Hyria et d'Hyrina; car je puis dire qu'avec quelque attention qucj'aie examiné ces médailles , dont il m'a passé par les mains plus de deux cents exemplaires, depuis tant d'années que je m'orcupo d'études numismatiques, il ne m'a pas été possible de distinguer des différences sensibles de fabrique, dans les médailles qui portent les inscriptions YPINA, YPINAI, et YPIANOZ. Sur quelques exemplaires de ma collection, l'ethnique, YDIANOZ, exprimé en lettres grecques, ofl're pourtant le D osque", de même que,

1 Méd. grecq. inécLp. i S-i 5 ; Considérations, etc., p. i3t-\io. — * Die unterital . Dmhkte, p. io5 et aoi. — * Dit oskisch. Mànzen, p. 36. — * La médaille qui offrait la légende YPI AAAZ, certainement pour YPIAAAZ, a été décrite pur Avcllino, Ital.namism. p. 5a, n. la. — ' Mat. Hanter. Ub. 6a. lig. xix. — * M. Mommsen se trompe certainement, lorsqu'il cite comme purement greeqnes, rein griechitchen . les inscriptions YPIANOZ et YPIETEH, puisqu'elles ont le D osqiic. Die untert

3l/i JOURNAL DES SAVANTS.

sur la médaille du nausée de Hunter, l'ethnique, YDIETEH, offre à la fois le sigma grec archaïque, H , et le rho osque, D. Ce sont donc bien des médailles contemporaines que celles qui portent les inscriptions diverses, mélangées de grec et d'osque, YPINA, YPINAI, YPIÂNOI. YDIETEH ; et l'idée de Millingen , que ces variations provenaient de peuples d'origine différente, qui s'établirent successivement dans cette contrée, et finirent par en faire disparaître la langue grecque, en y substituant l'osque1, celte idée est certainement la plus fausse qui se puisse concevoir, et la plus contraire à l'ensemble des monuments : comme si toutes ces variations n'étaient pas grecques, et comme si elles ne provenaient pas nécessairement d'un seul et même peuple, qui était grec, bien qu'il subit une influence osque! La ville d'Hyrina, nommée en même temps Hyria, avait une population mêlée de Grecs et d'Osques; d'où résulte l'emploi des deux alphabets, grec et osque, dans les légendes de ses médailles. Cette ville était située dans la Campanie, au voisinage de Kola; car ses médailles ressemblent tellement à celles de Nola, qu'on ne les distingue que par l'inscription. Voilà des faits qui me paraissent solidement établis par l'étude des médailles, en attendant que quelque texte historique, s'il en existe quelque part qui se soit dérobé, jusqu'ici, à nos recherches, nous apprenne quelle fut la situation précise de cette ville, et quelle put être sa destinée.

On n'a connu jusqu'ici, que des médailles d'argent d'Hyrina, qui sont toutes des didrachmes, d'ancienne et belle fabrique grecque. C'est donc une apparition neuve et intéressante dans la science , que celle d'une monnaie de bronze de cette ville, dont un exemplaire unique jusqu'ici m'a été envoyé dernièrement de Naples. Cette pièce est du même module que le didrachme ordinaire , et elle olFre exactement les mêmes types, la tête de Minerve casquée et laurée, tournée à droite, et, au revers , le bœuf campanien à tête humaine, marchant à droite. Mais ce qui distingue cette monnaie de brome de celles d'argent , et ce qui est une particularité très-curieuse, c'est qu'elle ne porte pas d'inscription. Or il existe un fait numismatique analogue à celui-là : c'est celui d'une médaille en brome de Cames, dont les exemplaires sont encore très-rares s, et qui ne

tal. Diafekle, p. iod. — 1 Considérations, etc., p. 1 39. — ' C'est la médaille publiée par Carelli, tab. lxi , n. 39, dont les exemplaires, ou mal frappés ou mal conservés, ont trompé les antiquaires sur le type principal, qui offre la tête héroïque d' Ulysse coiffée d'un pileus laari, et non, comme le disait M ion net, une tête de femme, coifile d'une espèce de tiare. 11 a déjà été question, plus haut, p. $07, a). Je cette médaille et de son attribution contestée; pour ne rien dire des idées qu'elle a suggérées à M. Fiorelli [Annal ii numismat.) . 1. 1, p. 186-189 • ct <Iue j° n'admets pas

porte pas non plus d'inscription. On peut conclure de cette circonstance, que l'existence d'Hyrina cessa, comme celle de Cumes, et probablement par la même cause, par l'invasion des Samnites, aussitôt après la pre« mière apparition de la monnaie de bronze , qui signale, comme l'on sait, dans l'histoire des peuples grecs, une période postérieure à celle de la fabrication de la monnaie d'argent '.

Mais il existe toute une série de monnaies de bronze , que Carelli publiait, sur sa planche lxxxv, n" 1-6, à la suite de celles d'Hyrina, et que, d'après ce rapprochement , son savant éditeur, M. l'abbé Cavedoni, conjecture avoir pu appartenir à Hyrina, dans la dernière période de son existence *, ce sont des médailles de bronze , des modules 3 et 3 i h , qui offrent uniformément les deux mêmes types, une tête et Apollon ïaarée, et le bœnf campanien à tête humaine, avec une légende , qui flotte entre IDHCI. IDH0H. et iDNOi en offrant beaucoup de variantes dans la forme et la disposition des lettres. On en a inféré le nom d'une ville d'Hirnam ou Imam, tout à fait inconnue d'ailleurs, et l'on a supposé que ce nom pouvait être le nom corrompu d'Hyrina, Mais ce n'est là qu'une conjecture, exprimée pourtant par Millingen', avec une assurance que rien ne justifiait; car, ainsi que le demandait tout récemment M. Friedlânder 8, qu'y a-t-il de semblable entre IrnO et Hyrina? Il n'est même pas bien sûr que la légende soit osque , au jugement de l'anti* quairc que je viens de citer *; et il est certain , en effet, que le caractère , ®, qui se reproduit dans presque toutes ces légendes, est étrusque et n'est pas osque. D'un autre côté , il est avéré que les types de ces médailles sont campaniens, que la fabrique en est campanienne, et que leur provenance constante est le territoire voisin de Naples 5. 11 y a donc

1 La question de l'époque à laquelle la fabrication de la monnaie de bronze s'introduisit chez les peuples grecs vient d'être l'objet d'une élude spéciale de la part de M. le prince de San-Giorgio Spinclli; voy. son Indagine suif Epoca in cai t'incommistcio a coniare monete di bronzo, dans ses Memorie numiimatiche , Napolî, i854, à*. Celle question n'est peut être pas traitée par le savant auteur, d'après tous les éléments qui en existent. Hais le résultai de son travail, qui est de fixer le commencement de cette fabrication vers la fin ia v" tiicU avant noirs èrt, me parait conforme à la vérité, en admettant toutefois que celte limite soit prise avec une certaine latitude. — * Considérations, tic., p. i3g-iâo : « Nous avons, en effet, des monnaies de cuivre tde cette même ville, d'un travail presque barbare, et avec la légende IDNO, en

• caractères osquea, qui prouvent le changement total effectué finalement dans le

• langage. • — ' Die otkùch. Mânzen, p. 38 : • Welche Aehniicbkeit batte Irntfi mit . Uria ? . — 4 lhU. : • Oakiscb ùt die AuJachrift keinesfalls. •— • * M. Friedlânder, qui va jusqu'à nier que les médailles en question soient campaniennes, IkU. : Ja telbtt dats du Mânzen campanixh tind tchtin uns nickt ausgemacht, a certainement été irop loin.

suffisamment lieu d'admettre , comme la patrie de ces médailles, quelque ville inconnue de la Campanie. Les antiquaires napolitains 1 pensent que cette ville pourrait bien être Salerne, dont la petite rivière s'appelle encore aujourd'hui lrno2, et dont le nom antique, Sal-ernam, semble offrir un radical , qui a beaucoup de rapport avec la légende mêlée de grec, d'osque et d'étrusque, I0NCDI ; et j'avoue que cette opinion me paraît très-plausible; mais ce n'est toutefois encore qu'une hypothèse.

Naceria Alafaterna ne nous a légué que peu de médailles , une seule en argent, dont les exemplaires ne sont pas rares, et deux de bronze, qui offrent des types différents , toutes avec l'inscription osque . MVH0EtKJ8M^n MVMI0>OVH. Mais les progrès de la science ont produit quelques rectifications dans la manière dont Carelli et ses contemporains envisageaient les médailles de Naceria. Ainsi l'inscription osque, qui se trouve à l'exergue du revers d'une des pièces de bronze, se lisait MVMD>3, eefinum, eevinum, et. comme elle accompagne la figure des deux Dioscares à cheval, on avait supposé que ce mot osqtie était l'équivalent des mots grecs, fonrorai, ou Imreis; et qu'il pouvait désigner Us Dioscares. Cette conjecture, conçue par Millingen s, l'avait été auparavant par M. l'abbé Cavedoni*, qui en réclame encore le mérite dans son texte des planches de Carelli5. Mais, en admettant qu'elle fût réellement aussi heureuse qu elle le parait au savant éditeur, elle a été détruite par l'observation d'exemplaires mieux conservés , tels que ceux du musée de Berlin, publiés récemment par M. Friedlânder", qui portent un tf , d, en avant des lettres eefinam, de manière à composer le mot Decvinum , dont la signification , tout à fait inconnue , n'a , du moins , aucun rapport ni avec le mot grec hnrafc, ni avec le mot latin eauas. Les mêmes médailles offrent aussi plusieurs lettres d'une seconde ligne d'inscription qui n'est pas complète; en sorte qu'il y a là sans doute plus d'un problème de langue et de numismatique, dont la solution peut se faire longtemps attendre.

Mais une rectification plus importante à tous égards, qui vient d'être acquise a la science , concerne la célèbre médaille du cabinet de Florence, où se lit, à l'exergue du revers, au-dessous de la figure d'un héros locaJ, un nom osque , qui paraît être [m]3MIMQA , et dont le grand

1 Monel. ined. dell' liai ont. p. 4- C'est aussi l'opinion de mon honorable ami , D. Michèle Santangelo, qui joint de si profondes connaissances nuraismatiques à une si grande eipérience louchant la provenance des médailles. — 1 Giustiniani , Dizionar. Part. II, l. H, p. 66. — ' Ancient Grtek Coins, pl. i, 7 ; Considération», etc., p. 199. — * Bull. delV Inslit. anheol. i83g, p. i38-g. — 1 P. 3a. — * Dit oski$ck. Mnazen, Taf. iv, n. a, p. aa-a3.

Eckhel, qui fit connaître cette médaille1, n'osa pas entreprendre l'explication. Millingen, qui compléta par conjecture le nom qu'il lisait, A3 W Mon? i Sarnincd, y voyait la forme osque danom da peuple Sarras te qui fonda la ville*, quand il ëtait si sensible que ce nom se rapportait au héros Sarnas, représenté dans le type de la médaille. Mais, de nos jours, il s'était élevé des doutes, sur la manière de lire cette inscription osque, qui ne se montrait pas, dans le texte d'Eckhel, conforme à son dessin'. M. Mommsen, qui a examiné récemment la médaille de Florence, a cru y lire ADAHNE, Arasne*, leçon qui a paru la plus sûre à M. Friedlânder, bien qu'il n'ait pas cru pouvoir en hasarder l'explication 5. Mais l'apparition d'an exemplaire parfaitement conservé de cette rare médaille a fait tomber toutes ces suppositions et tous ces doutes. Le nom osque, qui se lit entier à l'exergue, est bien H3MIM0NZ, Sarnineu , et ce nom , rapproché de la figure du héros , qui tient son cheval par la bride, ne peut être que celui de Sarnus, le héros national de Naceria. Cette médaille, superbe de style, de fabrique et de conservation, se trouve à Naples, dans les mains de M. le prince de San -Giorgio Spinelli, qui me l'a montrée récemment, et elle vient d'être publiée par M. Genn. Riccio fi.

Ici se termine la nomenclature des médailles des villes grecques, latines et osques de la Campanie, publiées dans les planches de Carelli. Mais il y manque toute une série de monnaies, en or, en argent et eu bronze, et en tout module, qui portent l'inscription ROM A ou ROMANO, en lettres latines , et qui offrent des types très-variés , manifestement de style grec. Ces monnaies, devenues très-communes de notre temps, étaient pourtant déjà connues dans celui de Carelli , qui en possédait un grand nombre, et qui les a comprises dans la Description de son cabinet1; en sorte que je ne m'explique pas pourquoi il les avait écartées de son recueil de planches. Quoi qu'il en soit à cet égard , il est certain que cette suite numismatique , sur laquelle j'ai eu l'occasion d'appeler, à

1 Nam. vet. anecdot. tab. u, n. 9, p. aa-a4- — * Considérations, etc., p. îyfc C£ Avellino, Namism. liai. p. 100. — 4 Voici comment l'inscription est rapportée dans le texte : yDNZNEH ; il est évident que les lettres sont placées ici à rebours, ce qui est contraire a l'état do monument, et, par conséquent, que ce texte d'Eckhel mérite moins de confiance que sa planche, quoi qu'en ait dit M. Friedlânder, Die oskisek. Mânzen, p. aa. Sur l'exemplaire des Numi anecdoti que je possède, et qui était un don d'Eckhel à Oberlin , je trouve l'observation suivante , écrite de la main même d'Oberlin : Invertis litterisoccarrit in Gentleman s Maqazin.Dec. il 60, p. 56* — * Die unlerital. Dialekte, p. aoo et aod< — * Die oskisch. Mânzen, p. aa. — * Repertor. namism. tav. 1 , n. a , Prtfaz. p. vi. — ' Fr. Carell. Nam. vet. ltal. Descriptio, p. 3-5.

plusieurs reprises , l'attention de nos lecteurs1, n'a pas encore été, de la part des antiquaires, l'objet de l'examen quelle méritait La plupart des types en sont empruntés à la monnaie de Capoue* ; ce qui autorisait suffisamment a croire qu'elles avaient été frappées à Capoae, dans le cours de la période où cette ville, menacée par les Samnites, s'était placée dans l'alliance de Rome. Mais , indépendamment de cette raison si grave , il y a, pour tout antiquaire exercé à manier les médailles antiques, un argument qui ne permet pas de douter que ces monnaies , de style grec et de fabrique campanienne, n'aient été frappées à Capoae, c'est que le travail, surtout dans les pièces de grand module, le biens, le qaadrans et le sextans, en est si semblable à celui des pièces correspondantes de la monnaie de Capoae, qu'il est impossible que les unes et les autres ne soient pas sorties du même atelier. Le défaut d'espace m'empêche de m'étendre davantage sur celte question et sur d'autres considérations dont cette suite de médailles pourrait fournir le sujet9; mais il est une de ces monnaies dont le type offre une importance qui n'a pas encore été appréciée, et que je veux, en finissant, signaler à l'intérêt de nos lecteurs.

C'est \e sextans, d'ancienne fabrique et du poids primitif, qui offre, d'un cà[é,ï aigle debout, avec deux globules et le mot ROM A; de l'autre, la louve allaitant les deux jumeaux, et les deux globules, à l'exergue 4. Le même type de la louve et des deux jumeaux se retrouve aussi figuré exactement de la même manière, d'après le même modèle, sur une pièce d'argent5, d'un poids supérieur à celui du denier romain6, dont

1 Journal des Savants, décembre i84o, p. 736-yAi,el novembre i853, p. 70i-3. — * Ces types ont été indiqués par M. l'abbé Cavedoni , Notixia delf Ms grave, etc.. p. 8, 17), et j'y en ai ajoute quelques autres dans ce journal, décembre i84o, p. 738-739, 1 ). — ' C'était aussi l'avis d'Avellino, que les monnaies en question avaient été frappées à Capoae; voy. son Giornal. numismat. I, p. a-3. — 4 Cette pièce étaildéjà connuedu temps de Morell , qui la classait , à la suite de ses incertaines, sous le nom de Tioma , tab. 111 , n* 3. Elle figure aussi dans le recueil de H. Gennaro Riccio, Monet. d. Famigl. Roman, lar. lxx, «estante. — * Fr. Carell. Nam. liai vet. Descriptio, p. Marchi etTessieri, YJBt grave, etc., Uv. xn, B, n. 1. — * Il existe de nombreux deniers romains, avec le type de la louve allaitant les deux jumeaux, le plus ancien desquels doit être celui de Sex. Pompée Fosllus, frappé vers la fin du vi' siècle de Rome, suivant l'avis de M. l'abbé Cavedoni, Ragguagl. d. prec. Ripnstigl. antich. p. i58. Le beau denier consulaire, avec le même type, au revers de la tête de Rome casquée, doit appartenir à une époque encore plus récente, à la première moitié du ru' siècle, de l'avis de cet antiquaire, si versé dans l'élude des monnaies des familles romaines, ilid. p. 157. Ce type est certainement emprunté, sur tous ces deniers romains, d'âge différent, de celui du didruchme campaoien, qui les surpasse aussi par le poids ; cons:dératîon qui vient encore à l'appui de l'opinion

la légende ROMANO, pour ROMANOM (Romanam, sous-entendu argentam), offre une ancienne forme latine. L'examen de tous les éléments numismatiques du sextans qui nous occupe, tend à prouver que sa fabrication ne peut pas descendre plus bas que la fin du v' siècle de Rome, et qu'elle doit être rapportée vers l'an de Rome 680. Or l'emploi du type de la bave et des jumeaux, sur une monnaie campanienne de celte époque , devient un témoignage précieux de la célébrité qu'avait déjà acquise, chez les peuples du midi de l'Italie, la tradition romaine de la naissance de Romulus. La célèbre louve du Capitole, qui est le monument même érigé en l'an de Rome 458 parles édiles Ogulnins1, est le monument le plus ancien qui nous reste de toute l'anu- 'quité, concernant cette tradition, si chère aux Romains, puisque les témoignages historiques et littéraires , ceux de Fabius et des deux vieux poètes Naevius et Ennius, appartiennent au vi* siècle de Rome, et qu'ils sont ainsi postérieurs de près d'un siècle à l'exécution de la louve du Capitole. A ce titre déjà, cette louve, conçue dans toute la rigidité du style étrusque, pouvait passer pour un monument inestimable, dont la haute importance n'avait pas échappé même au scepticisme de Niebuhr9. Au même titre aussi , notre sextans campanien , qui a pour type la louve allaitant les jumeaux, exécuté avec la liberté et le mouvement de l'art grec, acquiert un degré d'importance qui n'a pas été apprécié-, car ce monument d'art campanien est pareillement antérieur aux plus anciens travaux de l'histoire et de la littérature latines, etil prouve combien était déjà devenue populaire, chez les nations du midi de l'Italie alliées de Rome , cette tradition de la naissance de Romulus , où le patriotisme romain vit, dès le principe, le gage de la grandeur et de la destinée de Rome.

Je réserve pour un dernier article l'examen des médailles de l'Apulie, de la Calabre, de la Lucanie et du Brultium, qui forment le complément du recueil de Carelli.

RAOUL-ROCHETTE

{La suite à un prochain cahier.)

de M. l'abbé Cavedoni. — 1 Tit. Liv. X, xxm. C'est bien probablement le même monument dont fait aussi mention Denys d'Halicarnasse, Ant. Rom. I, luix, comme d'un outrage de bronze d'ancien ityle, £dtÀx«ot voa}(itn* «aXatSe ipywrios. Voy. Hicaii, Storia degl ant popol. ital. c. xxv, et tav. xlii, 1. — ' Hisl. ronu t. 1, p 193-394. et t. VI. p. 1 43-i hà, trad. fr.

NOUVELLES LITTÉRAIRES

INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE

ACADÉMIE FRANÇAISE

Dans la séance du 18 mai, l'Académie française a élu Mr Dupanloup, évéque d'Orléans , en remplacement de M. Tissot.

Dans la même séance, M. Silveslre de Sacy a été élu en remplameiil de M. Jay.

ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES

M. de Longpérier a été élu. dans la séance du a 6 mai, membre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres , en remplacement de M. le comte de Choiscul- Daillecourt, décédé.

ACADÉMIE DES SCIENCES

Dans la séance du i"mai, M. Poullelier de Verneuil a été élu membre libre de l'Académie des sciences en remplacement de M. Héricart de Thury, décédé.

M. Bravais a été élu, le i5 mai, membre de l'Académie des sciences , section de géographie et de navigation , en remplacement de M. l'amiral baron Roussi n , décédé.

TABLE

Le* six femmes de Henri VIII (article Je M. Patin) 257

Le Lotus de la bonne loi, traduit do sanscrit par M. £. Burnouf, etc. (I" article

de M. Barthélémy Saint-Hilaire).. 270

Examen d'écrits concernant la bagucUc divinatoire, le pendule dit explorateur, et les tables tournantes, etc. (7* article de M. Cherreui.) 286

Franc. Carellii numorum Italin veteris tabulas ccii edidit Cœlest. Cavedonius, etc.

(3* article de M. Raoul -RocLctte.) 298

riN DB LA TAI

JOURNAL

ÎSjfe^ JUIN 1854.

Illustrazionr di due degli an tic ri dipinti trovati ncgli scavi di Via Graziosa, discorso di P. Matranga, Roma, i85q, in-4°.

PREMIER ARTICLE

Une des découvertes les plus inattendues et les plus intéressantes qui aient signalé le cours des dernières années est sans contredit celle de peintures antiques de paysages homériques qui décoraient un pan de mur d'un édiGce situé sur l'Esquilin , à Rome. Malgré les courtes descriptions qui furent données de deux de ces paysages dans le moment de la découverte1, et même malgré la publication qui en a été faite dans un journal archéologique de Berlin, d'après un calque envoyé par S. S. le pape Pie IX à S. M. le roi de Prusse2, ces peintures sont encore aujourd'hui trop peu connues; et c'est à remplir celte lacune de la science qu'est principalement destiné l'ouvrage que nous annonçons. Au mérite d'un examen approfondi des monuments originaux , tel que l'auteur, philologue distingué, attaché à la bibliothèque du Vatican, a

1 Ballet, archeol \M$, p. 17-21; ii>«*. i85o,p. 1 7-2 1. Il faut joindre à ces deux articles, dont le second est dû à M. Braun, une notice plus étendue du même antiquaire publiée dans l'Archâolog. Anzeiger de M. Ed. Gerhard, Febr. 1849, I. II, p. 37-3a. — ' Voy. les Dtnkmâlcr uni Forschungen de M. Ed. Gerhard, sept. i85a, n* 45, taf. xi.v, xlvi, où les deux gravures, exécutées d'après un calque colorié, sont accompagnées d'une courte explication du savant éditeur, p 497-503.

pu l'entreprendre sur place, se joint encore ici l'intérêt de gravures, exécutées avec toute l'exactitude et tout le soin possibles, d'après les peintures, restaurées, autant que le permettaient les ravages du temps, dans leur état primitif; en sorte que rien de ce qui s'y conserve encore des détails de la composition et qui avait échappé à une première vue ne manque dès à présent à notre étude. L'auteur de cet ouvrage, M. l'abbé Matranga, a donc rendu un véritable service à la science de l'antiquité en publiant, comme il vient de le faire, deux des peintures de paysages homériques de la via Graziosa; et si, dans le compte que nous allons rendre de son travail , il nous arrive de nous éloigner quelquefois de ses idées, ce ne sera pas, du moins, sans avoir toujours présent à la pensée le souvenir de ce service , qui a droit à toute notre reconnaissance.

Les circonstances au milieu desquelles fut opérée la découverte de ces peintures méritent d'abord d'être portées à la connaissance de nos lecteurs; c'est ce que nous allons faire le plus brièvement qu'il nous sera possible.

Le Gouvernement pontifical se préoccupait , depuis quelque temps, de l'idée d'employer le terrain et les matériaux de vieilles maisons ruinées dans les quartiers éloignés du centre de Rome , pour bâtir des habitations plus saines à l'usage des familles de la population pauvre. Il fut résolu de faire un premier essai de ce genre dans une vieille maison située au n* 68 de la via Graziosa , dont les décombres couvraient le terrain voisin du monastère des monache Agostiniane, jusqu'à une hauteur considérable, et y produisaient des inconvénients contre lesquels ces religieuses réclamaient depuis plusieurs années. Le terrain acquis dans ce but par la commission des travaux publics, vers le milieu de 1847, ce ne mt cependant que près d'une année plus tard, par les soins de la municipalité romaine , que l'on mit la main à l'oeuvre , en commençant par l'enlèvement des décombres. Cette première opération terminée , les travaux entrepris pour l'excavation des fondements mirent bientôt à découvert une portion d'un mur construit en opas reticulatam et revêtu de stuc colorié , qui se révélait sans peine pour antique à cette double circonstance. L'architecte à qui était confiée la direction de l'œuvre projetée, M. Vespignani, homme très-intelligent et grand amateur d'antiquités, se hâta de donner avis de cette découverte à l'autorité, qui fit examiner par des personnes compétentes le mur en question et les traces de peintures qui s'y apercevaient sous une épaisse couche terreuse. Dès le moment que l'existence de peintures antiques put se trouver constatée , on procéda à la fouille avec tout le soin que

comportait une pareille opération, et, avant la fin de l'année 1848, deux des peintures qui couvraient la partie inférieure du mur avaient été déjà rendues à la lumière.

Il se passa quelque temps avant que l'autorité publique eût décidé si ces peintures seraient laissées en place, ou si elles seraient détachées du mur et transportées sur toile pour être conservées plus sûrement dans un musée. Ce fut ce dernier parli qui prévalut , et dont on ne peut que se féliciter. En même temps , on décidait que la fouille serait continuée au delà du terrain acquis par la commission , parce que le mur, qui se prolongeait dans la propriété voisine , offrait la même décoration de peintures. Mais les événements politiques qui se passèrent à Rome dans le cours de cette même année 1 848 suspendirent tous ces projets et interrompirent le cours des excavations. Ce ne fui qu'oprès le rétablissement du gouvernement pontifical et le retour de la tranquillité publique que les travaux furent repris, en juillet 18A9, sous la direction du célèbre architecte, M. Canina, et poussés jusqu'à l'extrémité du mur, qui ne donnait plus lieu d'espérer d'autres peintures. Le résultat de ces travaux, terminés en septembre i85o, fut l'acquisition de cinq nouveaux paysages et de la moitié d'un sixième; qui avaient un peu plus souffert que les deux premiers des effets d'un enfouissement de tant de siècles. Ces peintures furent pareillement enlevées du mur et transportées sur toile. Puis, lorsque, à la suite d'un accord généreusement conclu par le Gouvernement pontifical avec le propriétaire du sol, elles eurent été acquises à l'État, il fut décidé que ces sept peintures, qui formaient un ensemble tout nouveau et certainement unique au monde de paysages homériques , seraient placées dans l'une des salles de la bibliothèque du Vatican, où se trouvent déjà la célèbre noce Aldobrandine et les peintures de Tor-Maracio1 . Pour compléter les explications que je viens de donner sur nos peintures, je n'ai plus qu'à ajouter un renseignement sur le lieu où elles furent trouvées. La via Graziosa , où était situé l'édifice antique dont elles faisaient partie , est une rue de la moderne Rome, qui s'élève à partir de la Suburra jusqu'aux hauteurs de YEsquilin, et qui occupe un espace de terrain peu éloigné du site des Jardins de Mécène, Horti Mtecenatis. Celte notion

1 Ces peinture» sont celles que j'ai été le premier à publier dans mes Peintures antiques médius, pl. 1, 11, m, iv, V, p. 397 à l\oi ; voy. p. 397, 1). Elles ont été reproduites en une gravure au simple trait dans le Mu$eo Chiaramonti, t. III (Roma, i843, in-fol.), part. 11, Monumenti Amermziani , tav. u-vi, sans qu'il y soit fait la moindre mention de ma publication, qui subsiste pourtant avec l'avantage d'un dessin terminé et colorié.

topographique est intéressante , parce qu'elle peut servir à la détermination de l'édifice où se trouvaient nos peintures; point important sur lequel les antiquaires n'ont pu encore se mettre d'accord.

L'ouvrage de M. l'abbé Matranga ne renferme, comme l'indique le titre, que les deux premières peintures découvertes en 1 868, les mieux conservées de toutes, comme je l'ai dit, et d'abord exposées au musée du Capitole . où j'ai pu les voir et les examiner avec attention dans le séjour que je fis à Rome en novembre i85i. Cette étude des monuments originaux m'a mis à même d'en apprécier l'effet pittoresque, le mode d'exécution et la couleur, mieux qu'il ne m'eût été possible de le faire d'après des gravures, même exécutées avec toute la fidélité désirable-, et ce que j'en dirai sous ces rapports sera emprunté à mes souvenirs, aidés des gravures de M. Matranga, qui représentent certainement la composition de nos paysages dans tous leurs détails, d'une manière plus exacte que les estampes du Journal archéologique de Berlin.

Les deux seules peintures publiées jusqu'à présent représentent l'épisode de l'arrivée d'Ulysse au pays des Lœstrygons, tel qu'il est raconté dans le dixième livre de l'Odyssée1. Le nom des Lœstrygons , AAICTPYrON6Ca, écrit sur un rocher dans le second de ces paysages, et celui de leur roi Antiphatès*, ANTI^ATHC, tracé aussi sur un rocher de la même peinture, ne laissent aucun doute à cet égard. Le site de nos paysages répond , d'ailleurs, à la forme des lieux indiquée par Homère pour sa Lastrygonie, Aauolpvyovfav, de manière qu'il est sensible que c'est bien le modèle homérique que le peintre s'était proposé de rendre.

Suivant l'auteur de l'Odyssée, le pays des Lœstrygons était rempli de hautes montagnes, tfytjXûv bpéotv*, hérissé de rochers à pic qui dominaient Centrée du port : htpiva. . . tfp vtépi vtérpn HXtâaro* Trn^xe Sietfiirepèf àfjtyorépcjdev5; ce sont bien là des traits qui se retrouvent dans nos peintures, dont la première offre la vue du port, où se tiennent les vaisseaux d'Ulysse . à l'abri d'énormes rochers, entre lesquels est pratiquée la voie qui menait à la ville des Lœstrygons, à la cité de Lamos, bâtie sur le haut de la montagne, Kdpov aluii trfo\{e8pov<i-t autre circonstance homérique qui se rencontre encore ici. Les Lœstrygons eux-mêmes, d'une taille qui les rendait plus semblables à des géants qu'à des hommes, oùx ipSpetrtrtp iotxSres, dAAà Ylyatnv1, étaient un peuple pasteur, dont la richesse consistait en troupeaux de bœufs et de brebis, pour lesquels ils

1 Homer. Odyts. X, 80-1 3a. — ' Idem, ibid. v. 8a. — * Idem, ibid. y. 106, 1 1&. — » Idem, ibid. y. xoà. - » Idem, ibid. y. 87-88. — * Idem, ibid. y. 81 . — ' Idem, ibid. v. 1 ao.

avaient adopté un système alternatif de pâtures motivé par la nature de leur pays, de manière que les uns passaient la nuit à faire paître les bœufs, les autres le jour avec leurs brebis, toi» ftèvt fiovxoXéav, to» S", âpyuÇa ftnka. vousôvv • Eyyùs yàp pvxlét re «ai If parés tlat x&evôot1. Conformément encore à cette donnée homérique , nous voyons , dans le premier de nos paysages, des bœufs et des moutons, dans des pâtures séparées, et les hommes qui les conduisent ont le costume et les attributs des pasteurs. Il ne saurait donc y avoir lieu au moindre doute que ce ne soit le pays des Lœstrygons d'Homère qui est ici représenté; et la première question qui se présente à résoudre est celle de savoir quelle est la localité de l'ancien monde qu'avait pu avoir en vue l'auteur de YOdyssée, et que le peintre de nos paysages a fidèlement rendue d'après les indications homériques. C'est aussi là la première question que s'est proposé de traiter M. l'abbé Matranga , et qu'il nous parait avoir résolue de la manière la plus satisfaisante.

L'opinion des anciens et des modernes est restée, jusqu'ici, partagée, sur le véritable site de la Lœstrygonie d'Homère. Dans l'une de ses Odes , adressée à yElius Lamia , personnage important de la cour d'Auguste , Horace le fait descendre de l'ancien Lamas, vetusto nobilis ab Lamo, auquel il assigne pour domaine la ville de Formies et le pays arrosé par le Lira : Qui Formiarum mania dicilar Princeps et innantem Maricœ Uttoribas tenuissc Lirim Late tyrannus a. Celte opinion d'Horace pourrait être regardée comme tout aussi peu sérieuse que la généalogie de son héros et la prétention des Lamia de Rome d'être issus de Lamos, le roi des Lœstrygons. Mais , ce qui a plus de poids , elle se retrouve dans Pline , qui nomme la ville de Formies comme l'ancienne demeure des Lœstrygons : Formiœ oppidum, antiqua Lsestrygonum sedes*. Enfin, Cicéron, dans une de ses Lettres à Atticus, parle aussi de Formies, comme de la m\évvkoç h.tuolpvyovtri1*. L'opinion qui régnait dans le siècle d'Auguste , et qui nous est parvenue par tant d'échos, poètes et prosateurs, était donc que le site de Formies représentait celui de la cité de Lamos. Mais cette manière de voir était certainement erronée; et il suffit de jeter un coup d'oeil sur le territoire de Mola di Gaëte, qui répond à celui do l'antique Formies, pour se convaincre que ce pays n'offre aucun des traits de la description homérique ; sur ce point , je suis complètement de l'avis de M. Matranga.

Frappés sans doute des difficultés que présentait la tradition com-

' Homer. Odytt. X, 85-86. Le scholiaste explique le motif de celte disposition. — * Horal. Od. III, xvn, i-5. — 1 PUn. L III, c. v. — » Cicéron. ad Aitic. L II, ep. i3.

mune, quelques écrivains transportèrent à Gaëte le site de la ville des Lœstrygons. Il nous reste dans Silius Italicus un garant de celte opinion 1 : El reqnata Larno Caieta, domasque Antiphatœ compressa freto. C'est celle qui a été suivie par le plus grand nombre des critiques modernes, sans considérer que le site de Gaëte ne répond pas mieux à la description homérique, et qu'en particulier le port de Gaëte, ouvert comme il l'est, ne présente ni cette entrée étroite, ni ces masses de rochers à pic, que l'auteur de Y Odyssée nous montre dans le port des Lœstrygons. Sur ce point encore, j'adopte les idées de M. l'abbé Matranga; et je pense que c'est sur un autre endroit de la côte, entre la Campanie et le Latium, qu'il faut chercher le siège des mythologiques Lœstrygons.

Celui sur lequel s'est arrêté notre auteur, est le site de Terracine. qu'avait déjà proposé un antiquaire romain du siècle dernier, Domen. Testa3, et qui me parait en effet offrir toutes les conditions du paysage homérique. L'antique Terracine, nommée Anxar dans la langue des Volsques3, était bâtie sur des hauteurs escarpées, qui lui firent donner par une colonie grecque , sans doute dès les temps pélasgiques\ le nom de Tpaxivtf*, d'où se forma celui de Terracinœ. Cette position élevée et d'un difficile accès est attestée par des auteurs latins, par Tite-Live6 :

ïn Volscis Anxur negaidgaam oppagnatam, loco alto sitam ; par Horace' :

impositam saxis laie candentibas Anxur; et par Silius Italicus8 : scopalosi verticis Anxur. Ces hauteurs étaient soutenues à leur base par des murs d'un appareil cyclopéen °, surmontés de belles constructions romaines, qui s'élèvent encore à une hauteur assez considérable pour pouvoir être aperçues de la route moderne des marais Pontins; et la partie basse de ces murailles, construite d'après le système cyclopéen, appartient certainement à la plus haute antiquité, et touche ainsi à l'âge mythologique, qui est celui de Lœstrygons. Le site de Terracine s'accorde donc avec les données homériques; il ressemble beaucoup aussi à celui de nos paysages antiques-, et l'on peut juger facilement de cette ressem-

1 B«U. Panic. 1. VIII, v. 53 1 -a. — * Dan» m Letiera sopra Vantico vohano délie paludi Ponline (Roma, 1784), et dans la dernière de ses Lettere Pouline (Roma, 179^), deux écriU cités par noire auteur. — 1 ïit. Liv. IV, lix : Anxar fait, qum nanc Terrncinœ «un/. Piin. 1. I, c. v : Terracina oppidum, linqaa Volscoram Anxur dictum. — ' Voy. mon U'ul. des colon, grecq. t I, p. 237. — 1 Strabon, 1. V, p. 233, A. — ' Tit. Liv. V, xh. — ' Horat. Sat. I, v. v. 26. — ' Sil. liai. VIII, 092. — ' Ces murs ont été publiés dans le recueil des Vieux oj Cyclopian or Pélagie remaint de' Dodwell (London, i834. fol.), pl. io5-io8, et l'on en voit une portion dans une des vues de Terracine, qui forment le sujet de la planche m du livre de M. Matranga. Voyez aussi les Annal. delV Instit. archeol. i83i, tav. 9, p. àikt et les Memorie delt Inttil. p. 80, à).

blance, en mettant à côté de ces peintures des vues de la localité actuelle de Terracine, que M. Matranga a fait exécuter par un dessinateur habile , et qui forment les planches m et iv de son livre. Les différences qu'on pourrait relever entre le site de Terracine et celui de nos paysages, ne constitueraient même pas une difficulté, parce qu'elles tiennent à des travaux exécutés bien après les temps homériques, à une époque inconnue de la République romaine. Ainsi, le port perdit, sous les Romains, son entrée étroite, âpair) eî<roSos, que lui connaissait Homère, au moyen d'un mur construit en pierre et surmonté de fabriques en opas reticalatam, qui subsistent encore1, et qui avaient pour objet de l'agrandir et de le rendre plus sûr. L'énorme rocher à pic qui s'élevait au-dessus du port, vérpn rjXlësnos, a perdu une partie de sa forme par l'opération qu'il a éprouvée sous la puissante main des Romains, qui l'ont taillé sur une longueur de mille pieds, dans une hauteur perpendiculaire de cent vingt2, pour former un passage à la voie Appienne. Malgré tout cela , le site de nos paysages , certainement inspiré par la description homérique, offre encore, avec celui de Terracine, une analogie frappante; et je ne puis que donner tout mon assentiment à l'ingénieuse idée de M. Matranga.

Une dernière circonstance de la description homérique que je retrouve à la fois dans le site de Terracine et dans nos peintures, et qui vient ainsi à l'appui du rapprochement proposé par notre auteur, c'est celle de la fontaine où les filles des Lœsirygons venaient puiser, pour tous les besoins de la vie , une eau saine et limpide. Cette fontaine, qu'Homère nomme Artacia3, était située au bas des rochers dont la ville occupait le faîte, puisque la fille d'Anliphate avait dù descendre pour y puiser de l'eau au moyen d'une hydric * :

kovprj lè £\i[iëXr)mo vpà âtritoe tôpcvotay , ©uyaTip' IÇOiffl Aaiolfwyàvos kvripéxao, fi fùv âp is xp^vrtv xatTe&krrro xctXXiptedpov A praxirjv.

C'est effectivement dans cette situation qu'elle est représentée sur Je premier de nos paysages, où l'on voit, au pied de l'énorme rocher, des plantes aquatiques qui couvrent le sol, et une femme, assise par terre,

' Micali, Stor. d. ant. popoL i/o/, c. xi, l. I, p. ed. Milan. — * Le dernier cartel, qui renferme les chiffres romain», CXX, et qui se trouve au niveau de la route, est long de 1 mètre 45 centimètres, sur 6i centimètres de hauteur; les chiffres ont 4o centimètres de dimension. — ' Homer. Odyst. X, v. 108. — 4 Idem, ibid. io5-io8.

et vue de dos, qui tient de la main gauche une hydrie, et qui est probablement la nymphe même de la source. Le mot grec, KPI1NH , fontaine , qui se lit, tracé sur le rocher, directement au-dessus de la figure, ne laisse aucun doute sur l'intention du peintre , et suffit pour détruire toutes les suppositions des antiquaires allemands, qui, faute de connaître cette inscription , ont cherché la fontaine en question dans un autre endroit de la peinture, et s'en sont fait une idée aussi contraire à la réalité qu'à la description homérique Ce point établi, il est sans doute bien curieux et bien intéressant de retrouver à Terracine une fontaine qui répond exactement, par sa situation, aux données homériques. Il existe, en effet, dans la ville moderne, une fontaine qui, à raison sans doute de son ancienneté vraiment mythologique, s'appelle Fontana Vecchia, qui sourd précisément au bas des rochers où est bâtie la ville, à 3o centimètres au-dessous du sol antique, ou du niveau de la voie Appienne, de manière qu'il est nécessaire de s'asseoir par terre, pour y puiser, et où les filles de Terracine viennent chercher de l'eau, en descendant de leur ville, comme la fdle d'Antiphatès, avec leur hydrie sur la tête, de cette manière pittoresque, si connue des artistes et des amateurs de la nature italienne. En rassemblant toutes ces circonstances, on conviendra qu'il est difficile de croire que le hasard seul ait produit cette analogie du site de Terracine avec celui de nos paysages et avec la description homérique; et l'on aimera mieux convenir que l'auteur de l1 Odyssée avait en vue une localité de l'ancienne Italie qu'il connaissait parfaitement, et qu'il a su rendre avec une fidélité que les anciens se plaisaient à reconnaître dans les descriptions topographiques d'Homère. Maintenant, qu'il me soit permis d'ajouter, à .l'appui de l'idée de M. Matranga , que Terracine est le site des Laestrygons homériques , un témoignage antique, qui justifie cette idée, et dont il n'a pas été fait, jusqu'ici , même par notre auteur, l'usage auquel il se prêtait naturellement. Ovide, décrivant le retour à Rome du vaisseau qui ramenait d'Épidaure le serpent d'Esculapc , indique les lieux suivants du littoral de laCampanie et du Latium , Sinuessa , Mintarnes, Gaêtc, qaam tnmulavit alamnus, puis 9 :

1 L'auteur de l'article inséré dans YArchàol. Zeitung, febr. 1869, n. a, p. 39, voyait la fontaine en question sous une voâte de rocher, dans le bas de la montagne, et il se la représentait comme un puits : « Wir mùssen ihn uns daber als einen < Zùhbmnnen denken, und etwas anders kaon ÀpT«eft;(von atpriw) kaum heissen; » et M. Ed. Gerhard, ibid. sept. i85a, n. £5, p. £99, admettait cette forme de la fontaine et cette étymologie de son nom. — ' Ovid. Ktetam. 1. XV, v. 717. Si Ovide eût pensé à Formies, il eût dû placer \ndomus Antiphatœ àvant Quête. Cette seule

AaUphst*que domus, Trachasque obscssa palude.

Or il nie paraît évident que cette résidence d'Antiphatès est assimilée par le poète â la Trachas obsetsa palude, qui est bien certainement Terracine entourée des marais Pontins. Ovide ne pensait pas à Formies pour le siège des Lastrygons, bien que les commentateurs et les critiques modernes, y compris M. Matranga lui-même, l'aient cité pour garant de cette opinion. C'est bien à Terracine, Trachas, que l'auteur des Métamorphoses plaçait la maison d'Antiphatès ; et l'idée de M. Matranga acquiert ainsi dans Ovide un appui qui n'est certainement pas à dédaigner.

Après ces observations préliminaires, qui portent sur une partie considérable du livre de M. Matranga, j'aborde la description de nos paysages, que je réduirai aux traits principaux, à ceux qui concernent les personnages, parce que je n'ai plus à m' occuper du site.

Le premier de nos paysages, pl. i, représente la scène homérique des compagnons d'Ulysse rencontrant la fille d'Antiphatès. Le lieu de cette scène est au bas de la voie étroite, pratiquée entre deux parois de rochers à pic. La jeune princesse des Ltestrygons, vêtue d'une longue faniqae hyacinthe, par-dessus laquelle est jeté un vaste pépias jaune, qui lui couvre la tête, tient de la main droite thydrie, qui répond à son action homérique, ùSpeuowm, et elle salue de la main gauche ouverte les étrangers qui se présentent à elle. Ces hôtes hardû du pays des Ltestrygons sont au nombre de trois; ce sont bien les deux Grecs envoyés par Ulysse avec un héraut; AvSpt $w£xpivaty tphatov xifpvtf âp' bnfdroxu1; en sorte que la circonstance homérique est très-fidèlement rendue. Homère ne nomme ni les deux compagnons d'Ulysse ni le héraut; mais le peintre, qui avait sans doute à sa disposition d'autres sources poétiques, les mêmes peut-être où avait puisé Polygnote, pour les peintures du I^esché de Delphes, a ajouté, au-dessus de la figure des deux Grecs, leur nom , ANTIAOXOC, ANXIAAOC , et, sous les pieds du troisième, qui doit être le héraut, son nom : 6YPYBATHC. Ce dernier nom est connu, par l'auteur même de l'Odyssée*, comme celui d'un des compagnons d'Ulysse, que le roi d'Ithaque estimait particulièrement à cause de la solidité de son caractère; en sorte qu'ici encore, c'est bien une donnée homérique que suivait l'auteur de notre peinture; et cette circonstance se Irouve , d'ailleurs, confirmée par le témoignage de Pausanias, qui, dans sa description des peintures de Polygnote au Lesché de Delphes, où les personnages étaient d( signés par leur nom , nomme Eurybatès comme le

réflexion suffit pour rectiQer les idées qu'on s'était faites sur ce vert d'Ovide. — * Homer. Odyu. X. ioa. — » Idem, ibxi. XIX, a47-a48.

héraut d'Ulysse1 : K«l Èvpu&hvs v\mrtov, to» ÙSvavéott eltxu xdpwta ebafoiuv. Quant aux noms à' Antibchos et à'Anchialos, donnés ici aux deux Grecs compagnons d'Ulysse, il est bien probable que le peintre les avait puisés aux mêmes sources dont s'était servi Polygnote ; car, dans un de ses tableaux du Lcsché, qui avait pour sujet la scène du cadavre de Laomédon emporté de la mêlée par deux Grecs, Polygnote les avait désignés comme des compagnons d'Ulysse, Sinon et Anchiabs, au témoignage de Pausanias3, qui observe précisément à cette occasion qu'il ne connaît pas le poète qui avait raconté cette circonstance. Il en est de même pour Antibchos, qui est nommé comme un des six compagnons d'Ulysse échappés de l'antre du Cyclope, par Tzetzès5, qui certainement n'avait pas plus inventé ce nom que le peintre de notre paysage , mais qui l'avait trouvé dans quelqu'un des nombreux poèmes des Retours, composés à l'imitation de ceux d'Homère , et cette circonstance même que le nom d' Antibchos , comme celui d'un des compagnons d'Ulysse, avait été tracé dans une peinture exécutée, ainsi que nous le verrons , au siècle d'Auguste, ne laisse pas d'ajouter quelque prix au témoignage de Tzetzès. Les trois compagnons d'Ulysse, que nous venons de reconnaître en cette qualité, par leur nom même, sont, d'ailleurs, vêtus du costume grec. Us portent une chlamyde violette pour tout vêtement , avec des cnémides aux jambes et un pétase sur la tète , et ils sont armés, le premier, d'une longue bnce, le second, de deux javebts; tous éléments du costume homérique, connus par les textes, comme par les monuments.

La scène historique de notre paysage se compose des quatre personnages que je viens de décrire. Les autres figures de la peinture sont la nymphe de la fontaine, KPHNH, dont j'ai déjà fait mention, et dont l'attitude, dirigée vers la rencontre des étrangers avec la fdle d Antiphatès, offre un motif heureux et pittoresque. A quelque distance de cette figure, dans un endroit où devaient s'étendre les rivages aui fermaient l'entrée da port : Axral Si «rpoëXrrres èvavtlcu iXXtfayaip É» a] battu *oc&ywaiv4, était un autre personnage dont la figure est presque entièrement détruite, mais qui, à en juger par sa téle coiffée d'un pétase, peut être pris pour un Grec, arrêté sur cette partie du rivage5. Le mot grec

1 Pausao. X, xxv, a. — * Idem, ibii, X, xxvn, 3. — J TieU. Chil. X, v. 891. La même notion est reproduite dans les AHegor. Homeric. qui font partie des Anecdota grxca publiées par M. Malranga (Roma, i85o, in-8*), part. I, Ali Od. ix, p. 378 , v. i38, sq. — 1 Homcr Odps. X, 89 go. — * Jo ne saurais dire où M. Malranga a vu que le mot AKTAI était tracé sopra la prora di quel naeiqlio, del qaale poche vestigie ci ha lasciato tinginrin de' tempi, quand son propre dessin montre

AKTAI, qui se lit au-dessus de cette tête, indique bien la localité, dont la forme reste d'ailleurs indécise, a cause de l'état de détérioration où se trouve la peinture en cet endroit. Une autre ligure accessoire, dont l'intention se rapporte aussi sans nul doute à la localité, est celle d'un homme nu, couché, dans l'attitude du repos, avec son bras droit posé sur la tête, et son coude gauche qui lui sert d'appui sur le sol. Cette figure est placée sur le haut des rochers escarpés qui remplissent le milieu du paysage, et j'y reconnais ledten du mont, plutôt qu'un Lastrygon, comme l'a pensé M. Matranga. Enfin, dans le haut de la peinture, et précisément au-dessus du port, où la flotte d'Ulysse a cherché un refuge contre la tempête , sont représentés quatre petites figures de génies ailés, qui sont occupes, dans des attitudes aussi vives qu'expressives, à souffler dans une longue corne, et qui sont bien certainement les vents, sujets d'/Eolus, si imprudemment déchaînés parles compagnons d'Ulysse'. La manière dont les vents sont ici représentés, sous la forme d'enfants ailés, les uns nus, les autres avec un léger vêtement qui s'enfle et voltige autour d'eux, offre une image neuve et intéressante.

Le second de nos paysages représente la scène qui succède immédiatement à celle que je viens de décrire, celles des Ltestrygons , accourant, à la voix de leur chef, à l extermination des compagnons à 'Ulysse ; c'est ce qu'indique le mot, AAlCTPYrON€C, qui est tracé sur un énorme rocher an milieu de la peinture, et qui n'avait pas été aperçu d'abord9. Les Lrstrygons forment, en effet, toute la composition historique de ce paysage; ils le remplissent tout entier par leur présence sauvage, par leur taille gigantesque, par leur action désordonnée; et c'est avec autant de raison que de goût, à ce qu'il me semble, que l'artiste a tout à fait banni les Grecs de sa composition, pour n'avoir pas à montrer la civilisation aux prises avec la barbarie et vaincue par elle. Le personnage principal est Antiphatès, qui ne se reconnaît pas moins sûrement a son costume et à son attitude qu'à l'inscription, ANTItATHC, qui se lit sur un rocher, au-dessus de sa tête. Le chef des Ltestrygons se montre sur le second plan de la peinture, descendu des hauteurs de sa ville

distinctement une tète coiffée du pitast, au-dessus de laquelle se lit AKTAI. Le dessin publié dans YArchùol. Ztàiang n'offre, en cet endroit, qu'une masse confuse, où Ton ne distingue aucun objet déterminé, et M. Éd. Gerhard n'en a rien dit. — 1 Homer. Odyss. X, 66-55. — 1 Cest à M. Matranga qu'appartient le mérite d'avoir découvert celle inscription, qui manque en effet dans le dessin de YArchàol. Zeilung, et dans le travail de M. Éd. Gerhard, Due de' ant. Dipinti, etc., p. /io : E sopra la tua tetia io icoprii la poco aun cke icomparta epiqraft ICTPYrOl , rimas*9lw detr intom AAICTPYrONEC. etc.

sur le rivage de la mer. Le vent, qui agite le manteau dont il est vêtu , indique bien la marche violente qu'il vient d'accomplir, et la véhémence empreinte dans toute son attitude s'accorde bien avec cette donnée. It porte sur la tète une coiffure, d'une couleur brune et d'un forme qui semble indiquer qu'elle est faite de peau , et qui convient à un peuple sauvage, tel que les Lœstrygons. De la main gauche, il tient un long sceptre, attribut du commandement, et il étend la main droite avec un mouvement dont l'énergie accompagne l'action de toute sa personne. A son œil qui lance des éclairs de colère , à sa bouche , qui profère la menace, on reconnaîtrait sans peine le chef sauvage, tel qu'Homère nous le montre, remplissant la ville de ses cris : kùràp 6 t»x« /So»)» Stà SmAtot 1 ; c'est certainement une figure aussi bien conçue qu'heureusement exécutée.

Le signal ainsi donné par Antiphatès a été entendu de son peuple. Les Lastrygons accourent de divers côtés et en différentes altitudes, qui toutes répondent bien à leur caractère homérique. L'un d'eux , dont on ne voit que la partie antérieure du corps, penchée en avant, s'élance vers le rivage. Un autre , entré à mi-jambes dans la mer, a déjà saisi par les cheveux un malheureux Grec, qu'il va écraser dune pierre tenue dans sa main droite; et l'opposition de la taille de géant du Lœstrygon avec celle du Grec, dont l'artiste n'a laissé voir qu'une petite partie du corps avec le bras levé, suffit pour donnera ce groupe toute son importance historique. Sur le premier plan , un troisième Lœstrygon, vu de dos, est occupé à tirer de la mer, avec toute «a force, au moyen d'un fdet, un objet d'une forme indéterminée, qui doit être quelque meuble précieux, enlevé d'un des vaisseaux d'Ulysse. Un quatrième s'efforce darracher du sol un énorme quartier de roc. pour s'en faire une arme contre les Grecs poursuivis de tous côtés. Un cinquième accourt dans une marche rapide, dirigée vers le rivage, pour prendre part à cette lutte barbare. On voit que le mouvement de la composition, d'accord avec la nature sauvage du lieu, rentre bien dans la pensée homérique. Reste, de ce côté, une dernière figure, dont l'action singulière n'est pas facile à interpréter. C'est un Ltestrygon, entièrement nu, qui étreint de ses deux bras un tronc d'arbre, sur lequel il appuie son pied gauche, comme s'il se livrait à l'un de ces exercices violents, qui pouvaient servir, chez un peuple sauvage, tel que celuilà, à développer les forces du corps'; et cette figure, rendue avec une

1 Homer. Odyu, X . 1 1 8. — ' M. Matranga . p. 3<i , y a vu t'arlion d'un homme qui etiaye d'arracher un arbre; M. VA. Gerhard, un l.mlryon occupé à se fournir

rare énergie, ne laisse pas d'ajouter un nouveau trait au tableau de cette société barbare.

La partie gauche de la peinture offre une image différente, destinée pourtant à compléter ce tableau. C'est le côté pastoral de la vie des Leestrygons; c'est un pâturage, qui descend jusqu'au bord de la mer, et où se voient des chèvres et des brebis, qui paissent â diverses hauteurs , avec un Ltestrygon, vu de dos, qui se montre dans le costume de pasteur, vêtu d'une espèce de tablier, coiffé d'un bonnet de peaa, et tenant de la main gauche appuyée sur son épaule le bâton recourbé, pedam. Le mot grec, NOM Al l, tracé dans cet endroit de la peinture , ne laisse, d'ailleurs, aucun doute sur la nature de cette partie du paysage. Ce mot est tracé directement au-dessus de la tête d'un personnage , dans l'interprétation duquel il me parait que M. Matranga s'est tout à fait trompé. Cette figure est celle d'un homme dans toute la fraîcheur de l'âge, assis sur un quartier de pierre . dans une altitude tranquille. Cet homme est vêtu d'une tunique courte, de couleur de pourpre, qui s'ouvre à la hauteur de l'épaule, en découvrant tout le bras droit, et par-dessus la laquelle est jeté un manteau, bordé de franges, et il porte aux jambes des cothurnes, ornés avec élégance dans leur partie supérieure; delà main droite il s'appuie sur un bâton, qui se termine en nœud â son extrémité fixée sur le sol , et il tient sa tête relevée , avec le regard tourné du côté du pâturage. Enfin, ce qui le caractérise comme un dieu champêtre , ce sont deux petites cornes, qui s'élèvent au-dessus de son front A ce signe , M. Matranga a cru reconnaître ici Apollon Nomios signalé dans plus d'un texte antique , et présenté comme un dieu à double corne , xspaSs SUepws , dans un hymne de /' Anthologie 3 et dans un hymne orphique s. Mais , sans entrer ici dans une discussion contradictoire , pour laquelle l'espace me manquerait, je me borne à dire que la qualification de îi&litos , Nomius, ne convient pas moins bien à Pan, ainsi que l'attribut de la double corne, qui est le signe caractéristique de Pan, sur tant de monuments dp l'antiquité; en sorte que je ne fais aucune difficulté de reconnaître ici Pan Nomios, plutôt qu' Apollon, dont la présence n'est pas aussi bien motivée dans un paysage tel que celui-là, et cluns un sujet qui n'offre aucun rapport avec Apollon.

Près du dieu pastoral, est assis, sur le même quartier de pierre, un

d'ane branche d'arbre. C'est à ceux au* auront sous les yeux les peintures clleintèmes ou les dessins, à juger jawiuà quel prini ces suppositions sont heureuse* — ' Et non NOMME , comme a lu M. Kd. Gerhard, dont le dessin porte à tort celle leçon ; le sigma est toujours C — * Anlholoqia , IX , 5a 4, io; vov. Matranga, Dae degli ont. Dipint. p 43. — 1 Hymn. Orpk. LVI, 6; Matranga, /.

second personnage , sur lequel je crois pouvoir dire que M. Matranga s'est encore plus gravement trompé. C'est un homme vêtu d'une tanique courte, coiffé d'un bonnet de peaa, qui s'appuie sur le coude gauche, en portant la main droite à sou visage , dans une attitude de repos et d'abandon; c'est, suivant toute apparence, un Lœstrygon pasteur, que le peintre a voulu nous montrer dans ce costume et dans cette attitude, pour compléter l'idée de pâturages, NOM Al. en le plaçant près de la figure du dieu qui protège les pâturages. Notre auteur a vu dans ce personnage le roi d'Ithaque lui-même, dans an total abandon de forces, nello stato di totale abbandono diforze , comme il s'exprime , et se livrant à la méditation , pour se tirer des dangers qui le menacent. Or je dois dire que rien ne me parait plus malheureux que cette idée de M. Matranga, et que ce n'est pas sous de pareils traits, ni à une pareille place, qu'il serait possible de reconnaître Ulysse. Si je me suis bien rendu compte delà pensée de l'artiste, qui n'a voulu montrer, dans son paysage, que le peuple des Lœstrygons, dans leur vie sauvage et dans leur caractère barbare, sans la présence des Grecs, cette observation tend déjà à exclure Ulysse, qui, d'ailleurs, ne saurait se montrer dans le pâturage, NOMAI. près de Pare Nomios, dans une attitude de repos et d'abandon, sans qu'il en résultât une sorte de violence laite à toutes les données du sujet, à toutes les conditions du personnage. Mais l'erreur de M. Matranga va plus loin encore. Il reconnaît une seconde fois Ulysse, dans le personnage, vu de dos, qui se montre sur un plan plus élevé, au milieu du pâturage, et qui tient le bâton pastoral1, personnage qu'à une pareille place et sous de pareils traits, on ne peut prendre que pour un Lœstrygon pasteur, rassemblant son troupeau. Je ne parle pas de la difficulté qu'offre la présence de ce double Ulysse, dans le même endroit de la peinture; M. Matranga n'a pas cru devoir s'y arrêter; et, de mon côté, je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'y insister, tant la chose est sensible par elle-même.

Il manquerait quelque chose à ce tableau de la vie des Lœstrygons . si l'on n'y trouvait au moins un indice de la cité élevée de Lamos, A.rffwu alnv vfioXieQpov: Cette image s'y rencontre, en effet, dans le haut de cette partie du paysage. Une porte, construite d'énormes blocs de pierre, représente bien, suivant la pensée homérique, la rnXéTtvXos A.<xi<r1pvyov{n. Sous cette porte se montre l'ombre, plutôt encore que la

1 Dne degli ont. Dipinti, etc., p. 19. L'auteur ne dit rien du pedum, qui serait un attribut si étrange à la main â'ilysse; il voit l'elmo greco dans le bonnet de peau, et an caractère majestueux plein d'héroïque fermeté dans l'attitude de ce pasteur ; ce «ont Ik des illusions que je regrette d'avoir à relever

figure, de deux Lœstrygons, dans l'un desquels M. Matranga a eu encore la malheureuse pensée de reconnaître une seconde fois Antiphatès1, qui ne saurait apparaître à cette distance et sous celte forme subalterne; sans compter ce double emploi d'un même personnage , dans la même composition , qui constitue certainement une difficulté grave. En ayant de la porte de la cité des Lœstrygans, se montre un troupeau de moutons , qui rentre à la ville ; dernier trait ajouté à ce tableau de la vie pastorale des Ltestrygons, tel que l'avait tracé Homère.

Je ctois avoir suffisamment rendu compte de toutes les figures qui remplissent, qui animent nos deux paysages, qui leur impriment le caractère, tout à fait nouveau jusqu'ici , de compositions historiques, conçues sous l'inspiration d'Homère. Ces figures sont exécutées plutôt dans le mode de ce que nous appelons une esquisse , que dans celui d'une peinture étudiée, à l'aide de quelques coups de pinceau, donnés par une main sûre et habile. Il ne faudrait donc pas y chercher ce que nous nommons la peinture d'histoire, ce que les Grecs appelaient la megalographia*\ et, sous ce rapport, je crois pouvoir dire que notre auteur, qui s'exagère beaucoup le mérite pittoresque de ces paysages, qui les croit copiés de belles peintures grecques , e£ qui va jusqu'à les comparer aux peintures de Polygnote au Lesché de Delphes et au Pœcile à! Athènes \ s'est

' Due degli ont. Dipinti, etc., p. 37 : t Probabilmente egli è Antifate, clic fra poco < neir allro lato del quadro, etc. • — ' Ce root megulographia ne se lit que dans un seul passage de Vilruve, 1. VII, c. v, S a, où il «cri à distinguer les paysages historiques ayant pour sujet les dieux et les héros : Megalograpliiam habentem deorum timalacra, des simples paysages, qui n'offraient que des vues de sites, de ports, de promontoires, etc., distinction judicieusement relevée par Boetliger, Aldobrand. Hochzeit, p. 6. Parmi les sujets de paysages historiques de sa mégalographie, Vitruve citait les scènes de la guerre de Troie et les erreurs d'Ulysse : Trojanas pugntu sea Vlyssis erraliones; en sorte qu'il se pourrait bien qu'il eût eu en vue nos peintures esquilines qui venaient d'être exécutées, et qui étaient dans tout leur édat. Mais, chez les Grecs, a la langue desquels appartenait le mot megalog raphia, ce mot avait certainement une acception plus élevée; il désignait la peinture de grand style exécutée par les artistes de premier ordre; c'est ce qui résulte de ce témoignage d'Élien nu sujet de Polygnote, Hisl. var. IV, m : typaÇe rà MErAAA, rapproché des textes de Platon, Sophist. p. a 53, et d' Arislote, Poét. c. vu, que j'ai cités dans mon Choix de peintures de Pompéi, p. 45, 1. Or, les peintures des grands peintres de la Grèce , la Mèqalognphie des Grecs , consistaient en tableaux sur panntaajc de bois, vtvwut, tabula; c'est ce que déclare Pline, XXXV, 37, a3 : Nullu gloria artificam est, nisi eorum qui tabulas pinxere. J'avais besoin de rappeler ces notions essentielles pour rectifier les idées que M. Matranga s'est faites de la mrfgalographie et de nos peintures marnes. — s Matranga, Due d. ont. Dipinl. p. 33 : «Da quei fonti, che prestaron mnteria a Polignoto, per dipingere in Alêne e in tDelfo le slupende pillure, le quali rappresentavano argomenti simili a quelli

fait une illusion complète. Il est bien évident que le paysage était ici l'objet important pour le peintre; les personnages n'y figurent que comme accessoires, pour donner à ce paysage son caractère héroïque. Pour cela, quelques coups de pinceau suffisaient, sans se donner la peine d'une exécution étudiée. Mais ces esquisses, auxquelles je ne connais rien qui ressemble dans les peintures de Pompéi , à'Hercalanam et de Rome même, n'en offrent pas moins toute la valeur dont est susceptible ce genre d'ouvrage; et ceux qui n'y ont vu que l'imperfection de l'exécution et l'absence d'études, au rebours de l'opinion de notre auteur, me semblent aussi être tombés dans une autre erreur.

Considérées sous le rapport technique, nos peintures esquilines ne ressemblent pas davantage à ce que nous connaissons de peintures antiques. Les couleurs, qui, au moment de la découverte, conservaient encore tout leur éclat et toute leur fraîcheur, ne furent pas couchées sur un enduit frais; car, dans ce cas, elles n'auraient certainement pu résister à l'humidité occasionnée par la masse de terre à laquelle était adossé le mur qui les avait reçues. Les couleurs avaient été fortement empâtées, de manière à procurer à la peinture une solidité que n'offrent pas , en général, les peintures de Pompéi; et l'on a pu s'en convaincre en observant , dans quelques endroits de nos peintures, des parcelles qui se détachaient du fond, avec une épaisseur appréciable au toucher. D'ailleurs, ces couleurs ne paraissent avoir subi aucune altération ; et, si les tons du ciel paraissent verts plutôt que bleus, cela peut tenir à une sorte de convention, plutôt qu'à une décomposition de matière colorante, puisque, dans l'eau de la mer, le bleu se montre dans toute sa franchise.

«T ai déjà dit que les figures étaient plutôt esquissées que peintes; ce qui exclut toute idée de ce que nous appelons \e modelé, et d'une exécution soignée; mais le dessin, bien que traité d'une manière abrégée, à grands traits, n'en est pas moins d'une habileté qui dénote une main très-exercée. La composition des figures est pleine de justesse et de goût; le mouvement en est énergique et vrai; et, vues à la distance pour laquelle elles étaient certainement destinées, ces peintures devaient produire tout leur effet. Mais, ce qui nous y frappe surtout, même dans l'état de dégradation où elles sont réduites, c'est le grand caractère qui s'y montre; c'est le style, vraiment homérique, qui y respire , et dont aucune des peintures antiques de Pompéi et d'ailleurs que nous possédons n'avait pu nous donner une idée. Il n'est pas dou-

«espressi Délie pareli Esqnitioe che per approsim&zionc di atile, sembrano copioti • piulloslo cbe imilati do qualcbe antico prolotipo. *

teux, d'ailleurs, que ces paysages homériques, si bien d'accord avec la pensée de leur modèle, ne procèdent d'une école grecque; et c'est ce que démontrent les inscriptions grecques qui s'y lisent, et qui indiquent bien une main grecque.

Au sujet de ces inscriptions et des noms mythologiques qui se rencontrent dans le mythe des Lœstrygons, je ne puis me dispenser de faire une observation qui me paraît réclamée par l'intérêt de la science. Un antiquaire allemand qui cherche à donner de l'intelligence et de la vie aux noms propres employés dans les fables grecques, a l'aide d'allusions étymologiques, toujours plus ou moins hasardées, a fait à nos peintures une application de ce système, qui parait avoir obtenu beaucoup de succès à Berlin. Pour en donner un exemple, il fait de la fontaine Artacia, Àp7«x/a, un paits, en dérivant ce nom du verbe dp1ia>; et il oublie qu'Homère lui-même représente cette fontaine comme coulant à Jlear de terre, xprfwv xaXXtpàOpov1 : ce qui exclut certainement l'idée d'un puits. Il voit , dans le pays des Ltestrygons un sol volcanique, un fond de cratère, une cavité de montagne, et il se fonde pour cela sur le nom delà cité de Lamos, dérivé du mot Xap/et, en étendant cette manière de voir même à nos paysages, qui sont remplis de hautes montagnes et de rochers escarpés. Sur le nom d'Antiphatès, il remarque que ce nom doit être mis en rapport avec le <p*7e«é« d'Hésiode. Or je demande en quoi le mot <palet6s, qui se lit deux fois dans Hésiode3, peut avoir quelque rapport avec le nom d'Antiphatès3. Mais c'est surtout le nom des Lœstrygons, interprété à la manière de notre antiquaire, qui permet d'apprécier la valeur de son système : il trouve que le nom Ktucrplpvyoviti, est composé du radical Asi, qui offre l'idée de pierre, et du verbe olpCfo, sans expliquer comment ce verbe, qui exprime un bruit vague et confus, comme le roucoulement des tourterelles, le murmur*? d'hommes assemblés, et qui a aussi dans Hippocrate un sens médical, le grouillement des intestins, pourrait, en se combinant avec le radical, pierre, produire une idée en rapport avec celle des Lœstrygons. Je le dis bien à regret, mais avec une intime conviction, de pareilles recherches étymologiques ne sont que de puérils jeux d'esprit philologiques, tout à fait indignes de la gravité de la science; elles ne peuvent servir en rien à l'intelligence d'Homère , ni rien ajouter à l'admiration de son génie; et, si ce système d'allusions étymologiques, qu'affectionne une certaine école , et contre lequel j'ai déjà eu l'occasion* de protester,

1 Homer. Odyu. x, 107. — ' He»iod. Theog. v. 3 10, o6ri parstàv; cf. SchoL ad h. I : oi frov mot' iÇ/aw; Seal. Heracl. v. t*4. — * Journal des Savants, décembre i85a, p. 780-78».

dan» ce journal même, pouvait jamais s'accréditer dans les études archéologiques, il ne pourrait que les faire rétrograder jusqu'à leur point de départ, en en faisant une science de jeux de mots.

J'ai réservé pour un second article un question très importante, celle de l'édifice dont faisaient partie nos peintures csquilines. Cette question , qui n'a pas moins d'intérêt pour l'appréciation de ces peintures que pour la connaissance de la topographie de Rome, mérite d'être traitée avec quelque détail; je m'en occuperai dans un prochain article.

RAOUL-ROCHETTE

[La saite à an prochain cahier.)

Histoire de l'Harmonie au moyen âge, par M. de Coassemaker,

i vol. in-4°, i85a.

Page 1