E. MILLER
(La taite à an prochain cahier.)
NOUVELLES LITTÉRAIRES
INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE
ACADÉMIE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES
M. le marquis Séguier de Sainl-Brisson, membre libre de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, esl mort a Paris le a a mai i854.
ACADÉMIE DES SCIENCES
Dans la séance du aG juin. M. Claude Bernard a clé élu membre de l'Académie des sciences (section de médecine et de chirurgie), en remplacement de M. Roux, décédé.
ACADÉMIE DES SCIENCES MORALES ET POLITIQUES
M. Vivien, membre de l'Académie des sciences morales et politiques, section de législation, de droit public et de jurisprudence, est mort à Paris le 8 juin \&b&.
LIVRES NOUVEAUX
FRANCE
Madame de Sablé; éludes sur les finîmes illustres et la société de xrit' siècle, par M. Victor Gousui. Paris, imprimerie de Claje. librairie de Didier, i854, in-8* de xn-464 p«ges. — Dans ce nouveau livre, M. Cousin continue, avec toute la puis-
«ance et tout l'éclat de son talent, ces études sur les femme» illustres du xvu* siècle, où nous voyons revivre, dans ce qu'elle eut de plus aimable et de plus brillant , la société la plus accomplie qui fut jamais. Madame de Sablé dans le monde et à Port-Royal, ses liaisons avec mademoiselle de Scudéry, avec Mademoiselle, avec madame de Longueville et La Rochefoucauld, son influence sur un nouveau genre de littérature, les Pensées et les Maximes, l'appréciation de La Rochefoucauld comme philosophe et comme écrivain, fournissent à fauteur un grand nombre de pages brillantes et de portraits achevés. Mais madame de Longueville est encore ici la véritable héroïne du livre. Après nous avoir fait connaître sa première jeunesse, dans une publication précédente, M. Cousin nous la montre aujourd'hui, ou plutôt elle se montre elle-même, dans sa précieuse correspondance avec madame de Sablé, aux derniers jours de sa vie. • Commençant vers 1660, au retour de Condé en France, cl se prolongeant quelques années après la mort du jeune duc de Longueville , cette correspondance, dit M. Cousin, fournit plus d'un document nouveau sur les affaires de Port-Royal, où les deux amies jouent un si noble rôle; elle met à découvert pour la première fois l'intérieur de madame de Longueville et les luttes douloureuses qu'elle eut à soutenir au sujet de ses enfants ; elle nous fait vivre dans son commerce intime. Nous osons même soutenir qu'au point de vue purement littéraire, cette correspondance a aussi son importance. Madame de Longueville y parait bien ce qu'elle est, une femme d'un grand esprit et d'un grand cœur, qui , sans avoir reçu l'éducation classique de madame de Sévigné , de madame de La Fayette, de madame de Malnoue, de madame de Fontevrault, s'est formée à l'école de la plus parfaite compagnie et parle la meilleure langue, celle qu'elle entendait parler autour d'elle aux plus beaux génies de son temps. * L'appendice placé a la fin du volume contient, dans une première partie, les lettres diverses de madame de Sablé ou a madame de Sahlé , tirées des manuscrits de Conrart et des portefeuilles de Valant; et, dans la seconde partie, les lettres de madame de Longueville à madame de Sablé, tirées des papiers de Valant
De Frontonis rcliquiis, par A. Philibert Soupé. Amiens, imprimerie de Lenoêl Herouart, i853, in-8*de ia5 pages.
De personis Platonicis, par H. Taine. Paris, imprimerie de Guiraudet et Jouausl, librairie de Jouberl, i85o, in-8* de 8G pages.
Euai sur \es fables de La Fontaine, par le même. Paris, même imprimerie, même librairie, i853, in-8* de 198 pages.
De Tiberio imperatore, par V. Duruy. Paris, imprimerie de C. Lahure, librairie de L. Hachette, i853, in-8* de 98 pages.
Etat du monde romain vers le temps de la fondation de l'Empire, par le même. Paris, même imprimerie, même librairie, i853, in-8* de a6a pages.
An vulgaris lingaa apud veteres Grâces exstiterit, par E. Beulé. Paris , imprimerie de Firmin Didot, i853, in-8* de 53 pages.
Les arts et la poésie à Sparte sous la législation da Lycurgue, par le même. Paris , même imprimerie, i853, in-8* de 137 pages.
De Themistio sophista et apud imperalores oralore, par E. Baret. Paris, imprimerie de Firmin Didot, Librairie de A. Durand , i853 , in-8' de 66 pages.
Etudes sur la rédaction espagnole de l'Amadis de Gaule de Garcia Ordohcz de Montalvo, par le même. Paris, même imprimerie, même librairie, i853, in-8* de ao4 pages.
De jlumimbas inferorum, par A. M eu ères. Paris, imprimerie deThunot, librairie de Joubert, i853, in-8* de 53 pages.
Étude sur Ut ouvre* politiques de Paul Paruta, par le mémo. Paris, même imprimerie , môme librairie, i853, in-8* de i53 pages.
. D* monarchia Dantis AUgherii Florentin», par H. Ouvré. Poitiers, imprimerie de A. Dopréi Paris, librairie de Aug. Durand, i853, in-8* de 55 pages.
A ubery du Maurier, étadê sur l'histoire dt la Franc* et de la Hollande, 1565-1636, par le même. Même imprimerie, même librairie , i853, in-8* de 355 pages.
De Gothetcalci et Johannis Scoti Erigent» cmtroterria, par Fr. Monnier. Beaugency, imprimerie de Gasnier; Paris, librairie de Aug. Durand, i853, in-8* de i63 pages.
Alcuin, par le même. Paris, imprimerie de Kignoux, librairie de Aug. Durand, i853, in-8* de a68 pages.
Geograpkia Graxorum antiquitsima qaalit ah Homère, Hetiodo, Mtchylo tradila, ai IJecatœo digetta et concinnata fuerit, par C. Hanriot. Napoléon- Vendée, imprimerie de Ivonnet, i853, in-8* de 64 pages.»
De epittolis consolatoriis beati Hieronymi, par P. J. Jallabert. Paris, imprimerie de Firmin Didol, i853, in-8* de 85 pages.
Examen du livre du PhiUuophamena , par le même. Paris, mime imprimerie, i853.in-8*de i46 pages.
Qiud do puerorum inttitutione unserit vir apnd Anglot clariuimat Chesterfield, pnr F. T. Perrons. Montpellier, imprimerie de J. Martel aîné, i853, in-8* de 7a pages.
Jérôme Savonarole, ta rie, ses prédications, ses écrits, d'après les documents originaux et avec des pièces justificatives en grande partie inédites, par le même. Montpellier, même imprimerie; Paris, librairie deL. Hachette; Turin, librairie de Giannini et Fiore, i853, in-8' de lii-5o6 pages. — Ces vingt ouvrages complètent, pour l'année i853 , les listes données par nous, depuis i84o, des thèses soutenue devant la Faculté des lettres de l'Académie de la Seine. (Voyei le Journal des Savants, août i84o, p. 507; décembre »843, p. 770; juillet et septembre i844, p. 44 1 et 576; avril i845, p. 507; mai 1846, p. 3i6; avril 1847, p. 254; ma> 18&8, p. »oi; septembre 1849, p. 570; février i85o, p. 127; février i85i, p. ia6; janvier i85a, p. 60; février i853, p. i3o.)
Lettres tur Battuet à un homme d'État, par M. Poujoulat. Paris, imprimerie de Bonavenlure et Ducessois, librairie de Vaton, i854, m-8* de x-5o3 pages. — Ce remarquable ouvrage est moins une histoire de la vie de Bossuet qu'une lumineuse appréciation de ses œuvres, de son génie et de son caractère. M. Poujoulat examine successivement les Sermons, les Oraisons funèbres, l'Histoire des variations, la Politique tirée de l'Écriture sainte , le Discours sur l'Histoire universelle , l'Élévation sur les mystères, les Méditations sur l'Évangile, le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, les Maximes et réflexions sur la comédie, les traités du Libre arbitre et de la Concupiscence, lo Catéchisme de Meaux. La grande lutte de Bossuet conlre le protestantisme donne à l'auteur de ces lettres l'occasion d'exposer avec un développement particulier ses vues sur la réforme et sur la révocation do l'Ëdit de Nantes, et de démontrer que l'illustre évéque de Meaux ne prit aucune part aux mesures rigoureuses adoptées par Louis XIV contre les protestants. Ailleurs M. Poujoulat, comparant ce grand génie aux moralistes anciens et modernes, le juge bien supérieur à Sénèquc, à La Rochefoucauld, à La Bruyère, à Pascal. Nous citerons encore comme renfermant d'intéressants détails la dernière de ces lettres, qui traite des souvenirs de Bossuet à Meaux.
Traduction det discourt dEumène, par M. l'abbé Landriot et M. l'abbé Bocbel, accompagnée du texte, précédée d'une notice historique et suivie de notes critiques et philologiques sur le texte et d'un précis des faits généraux , par M. l'abbé Bochct ;
publication de la société Éducnne. Imprimerie de Dejussieu et Villedot, à Autan, i854, in-8* de 388 pages. — Cette habile traduction d'Eumène, publiée à Autun, est un hommage rendu au panégyriste latin que celle ville revendique comme une de ses principales illustrations. Le texte qui l'accompagne est établi avec soin, et des notes nombreuses justifient les leçons adoptées dans la nouvelle édition lorsqu'elles diffèrent de celles qui avaient été proposées par les commentateurs. Dans leur notice historique sur Eutnène, les auteurs de la traduction contestent l'opinion émise par M. Ampère sur le mérite littéraire de cet écrivain , et s'attachent surtout à défendre l'authenticité des deux panégyriques de Constantin et du Discours d'action de grâce , que plusieurs critiques ont refusé de lui attribuer.
Histoire de la politique commerciale de la France et de son influence sur le progrès de la richesse publique depuis le moyen âge jusqu'à nos jours, par Charles Gouraud. Imprimerie d'Hennuyer, aux Balignollcj, Ubruirie de Durand, à Paris, i854, a volumes in-8* de 388 et 65q pages. — Dans cet exposé de la formation . du développement et des tendances diverses de la politique commerciale de la France, l'auteur s'attache à défendre les principes traditionnels qui ont successivement accru la richesse publique du pays. On peut considérer la dernière partie de son livre comme un énergique plaidoyer contre la doctrine du libre échange. Le premier volume commence au moyen Âge et s'arrête à la mort de Louis XV; c'est, en quelque sorte, une introduction. Le second volume embrasse la période moderne, qui est traitée avec plus d'étendue. On y trouve une histoire complète des progrès du commerce et de l'industrie de la France sous la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe.
Histoire de la ligue sous les règnes de Henri III et de Henri IV, par Victor Chalambert. Imprimerie de Beau, à Saint-Germain, librairie de Douniol, a Paris, i854, a volumes in-8* de i.xxxiu-386 et 697 pages. — Une grande abondance de détails historiques et une certaine clarté d'exposition nous paraissent être les principaux mérites de ce livre , où l'on trouve, d'ailleurs , peu de faits qui ne soient connus. La conclusion de l'auteur est celle-ci : • La ligue catholique fut à la fois légitime dans son principe , énergique et sage dans ses actes, désintéressée dans sa Cn. En conservant à la France sa religion, elle a obtenu le résultat principal qu'elle s'était proposé en se constituant. *
TABLE
dipinti , etc. ( 1" article de M. Raonl-Rochette. ) 321
Histoire de l'harmonie au moyen Age, par M. de Conssemaker. (3* article de
M.Vit«t.) 338
Le Lotus do la bonne loi. traduit du sanscrit par M. E. Buraouf, etc. (2* article
de M. Barthélémy Saint-Hilaire) 353
Patrum nova biblioiheca, etc. (3* article de M. Miller.) 370
NouTeUesUuérairea. 3S3
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JOURNAL
Bibliographie des mazarinades, publiée pour la société de l'histoire de France, par C. Moreau. Paris, Jules Renouard, i85oi85i, 3 vol. în-8°.
Choix de mazarinades, publié pour la société de rhistoire de France, par C. Moreau. Paris, Jules Renouard, 2 vol. in-8°, i853.
Un double intérêt s'attache à cette publication; elle profitera à la bibliographie et à l'histoire. L'une y trouvera une statistique à peu près complète de ces innombrables pamphlets qui, durant quatre années, ont inondé Paris; l'autre en pourra tirer des lumières nouvelles, et, au moyen de comparaisons et de rapprochements faciles à faire, elle verra certains événements sous un jour plus vif et plus vrai.
L'étude des mazarinades avait été, jusqu'à présent, si imparfaite, qu'on n'avait pas même une idée de leur nombre. Sans parler de Naudé, qui, en sa qualité de serviteur et d'ami de Maiarin, s'en trouvait fort incommodé, et les comparait, dès 16A9, à ces nuées d'insectes qui obscurcissent l'air sous l'influence des plus violentes chaleurs de la canicule . Quant lit muscarum et crabronum quant calet maxime, on sait que les nolions bibliographiques qu'on en avait, tantôt bornaient ce nombre à quelques centaines, tantôt l'étendaient jusqu'à près de douze mille.
Ces appréciations si diverses, fournies par des écrits contemporains
' Le vrai caractère du tyran, etc., l'un des pamphlets de la Fronde, porte le nombre des mazarinades au chiffre précis de onxe mille sept cent vingt-neuf; mais Fauteur aurait sans doute été bien embarrassé d'éublir son calcul autrement que
étaient également éloignées de la vérité, et n'avaient pas encore été rectifiées par des.juges compétents ni sur des données positives.
Le répertoire le plus fécond des indications bibliographiques concernant notre histoire, la Bibliothèque enrichie par les continuateurs du P. Lelong, n'a pas recueilli plus de mille six cents titres, en joignant au catafogue du second volume le catalogue supplémentaire du quatrième. La collection du duc de la Vallière, commencée par Secousse, et qui se composait de soixante-sept cartons, ne pouvait guère contenir, comme le remarque M. Morcau, plus de trois mille pièces. La bibliothèque Sainte-Geneviève possède une collection de plus de cent vingt volumes et c'est vraisemblablement la plus riche qui existe; mais, jusqu'à ce qu'on ait terminé le dépouillement qu'on en fait au moment où nous écrivons, il est impossible de connaître exactement le nombre des pièces qu'elle renferme, parce que, outre divers pamphlets en double ou triple exemplaire, il s'y trouve un certain nombre d'opuscules qui, n'ayant aucun rapport aux affaires du temps, ne sauraient être comptés parmi les mazarinades.
Les trois volumes de la Bibliographie que nous examinons donnent quatre mille quatre-vingt-deux numéros, auxquels il en faut ajouter quatre-vingt-dix contenus dans les additions et corrections placées à la fin du troisième volume8. C'est donc le catalogue le plus complet qui ait encore été fait des pamphlets connus sous le nom de mazarinades.
C'est là un mérite essentiel pour ce livre, qu'il convient d'apprécier d'abord au point de vue bibliographique.
La plupart des pamphlets de la Fronde sont anonymes, et, parmi le petit nombre de ceux qui ont été signés, quelques-uns portent des noms supposés. Il est tout à fait impossible aujourd'hui de retrouver les noms de cette multitude d'auteurs plus obscurs encore que leurs écrits3, mais
par une assertion. Ajoutons qu'il écrivait en i65o, lorsque la Fronde était loin encore d'avoir dit son dernier mot; de sorte que, en adoptant ce chiffre, il faudrait supposer que le nombre des mazarinades est beaucoup plus considérable, ce qui évidemment n'est pas vrai. L'autre donnée, prise également dans un livret du temps, Les dernières convulsions de la monarchie (publié en i65i) , donne approximativement un nombre qui ne monterait pas à mille cinq cents, et celui-ci, dans un sens opposé, est non moins inexact que l'autre. — 1 Consultée par M. Morcau , cette collection a été un des éléments de son travail. — 1 Les additions et corrections fournissent deux cent vingt-neuf numéros -, mais cent trente-neuf reproduisent des titres déjà donnés dans le catalogue général, et qui ne reparaissent dans ce supplément que pour recevoir des recliGcations nécessaires. — 1 Certaines circonstances observées par M. Morcau dans la comparaison des mazarinades (t. II, p. il 4), l'ont induit à croire que les pamphlétaires se connaissaient à peu près comme se connaissent aujourd'hui les journalistes; mais ils ont rarement révélé le
M. Moreau s'est efforcé de deviner celles de ces énigmes bibliographiques dont il y avait quelque chance de trouver le mot; il s'est servi de tous les indices qu'une lecture assidue et une patiente comparaison de tous ces pamphlets ont pu lui fournir pour donner un nom d'auteur a quelques-uns de ceux qui n'en avaient pas, pour dévoiler les pseudonymes, pour rectifier les erreurs qui ont pu être commises avant lui dans ce travail d'Œdipe, quelquefois essayé.
Ainsi, sous le pseudonyme Sandricourt on a longtemps voulu voir Méaerai, opinion soutenue par Daniel de La croque, biographe de cet historien. Dans une dissertation sur ce sujet, M. Moreau apporte de trèsbons arguments à fappui d'une conjecture qui donne a un certain François Duret les nombreux pamphlets signés Sandricourt1. Nous remarquons aussi, à l'occasion de la célèbre mazarinade' attribuée à Scarrou et d'un opuscule3 qui est réellement de ce poète, le judicieux examen que fait l'éditeur de la part qui peut revenir à Scarron dans ce dangereux bagage de pamphlets que sa renommée de poète burlesque lui a fait attribuer, et qui ne lui a guère valu que la perte d'une pension. Le résultat des recherches de M. Moreau sur ce point, c'est qu'il est peu vraisemblable que Scarron soit l'auteur de la Mazarinade, qui a donné son nom à toutes les autres, et qu'il est tout à fait certain qu'on lui a faussement imputé la plupart des pamphlets publiés sous son nom.
La dernière soupe à toignon poar Mazarin, pamphlet signé Nicolas Le Dru, et dont on avait cru qulsaac de LaDemas était l'auteur, est en réalité l'œuvre d'un fils puîné de cet Isaac , qu'on nommait l'abbé de Lafîemas*. C'est à ce dernier qu'il faut rendre également les autres pamphlets signés du pseudonyme Nicolas Le Dru.
Les remarques touchant Balzac 5 et d'Hozier*; les notices sur des pamphlétaires tels qbe du Pelletier7, Davenne', Dubosc Montandré*, les plus féconds de ce temps-là, enGn beaucoup d'autres articles, donnent à cette portion du travail de M. Moreau, un véritable intérêt bibliographique. En résumé , la liste des auteurs de mazarinades contient deux cent cinquante-neuf noms, et l'éditeur a joint à cette table des écrivains ainsi que de toutes les personnes nommées dans ce recueil , une autre table des imprimeurs et des libraires qui ont publié des mazarinades, tant à Paris que dans les provinces.
secret de» anonymes et des pseudonymes. — 1 Bibliographie des muzannadet , t I, p. 7. — * là. L II, p. a6o. — ' Cent quatre tert contre ceux qui font passer leurt libelles diffamatoirtt tout le nom foutrai, id. L I, p. ao6. — * Bibliographie des mautrinades, t. I. p. 3o3. — * Idem, t D, p. 33o. — * Idem, p. 4ia. — ' Idem. p. 479. — • Idem, t. III, p. 44i. — * Idem, t, I, p. 37.
Une des conditions les plus essentielles dune bonne bibliographie c'est le classement. M. Moreau avait à choisir entre un ordre chronologique et un ordre alphabétique; il s'est décidé pour ce dernier, et je crois qu'il ne pouvait pas faire autrement. Il discute, dans son introduction les divers modes de classement qu'il eût pu adopter, il en expose les avantages, les inconvénients, les difficultés, et il conclut, non sans motifs solides, au classement alphabétique. Il dit ailleurs* : « Un clas- « sèment rigoureusement chronologique des maxarinades est impossible. « Naudé raconte quelque part, dans son Mascarat, qu'un écrivain du Pont « Neuf en a composé six dans un seul jour; et ailleurs, il dit, qu'il en a » paru jusqu'à trente par semaine. Si on veut examiner avec un peu d'at- « tention le travail que je publie, on verra aisément qu'il n'a rien exagéré. «Comment se reconnaître dans cette fécondité prodigieuse? Ce n'est >' pas seulement la semaine, ou le jour, c'est l'heure de la publication de ■• chaque maxarinade qu'il faudrait trouver. » Mais, pour atténuer autant que possible l'inconvénient de cet ordre alphabétique, ordre matériel, commode pour les recherches , mais qui , au point de vue intellectuel et historique, jette beaucoup de confusion dans un recueil, M. Moreau a placé, dans le troisième volume de sa bibliographie, une liste où il a réuni chronologiquement, sous un titre sommaire, toutes les pièces alphabétiquement cataloguées dans les trois volumes, en mettant à leur rang celles qui portent une date certaine , ou qui en reçoivent une d'un fait connu, et en groupant les autres autour de certains événements auxquels elles ont un rapport plus ou moins direct. L'éditeur a ajouté, entre crochets, au titre de chacune des pièces, le numéro que porte cette pièce dans la liste alphabétique; de sorte que, grâce à ce double classement, on parviendra toujours à se reconnaître au milieu de l'inextricable chaos qu'offrent toutes les collections des maxarinades.
Nous avons dit le nombre exact des numéros compris dans le travail de M. Moreau; «Mais je ne compte (nous copions ses paroles), ni, « dans les journaux, tous les numéros qui ont suivi le premier, ni, dans « les pamphlets, toutes les suites et les éditions successives qui ont con- « servé les mêmes titres, ni, dans les actes officiels , ceux qui ont été enregistrés par la chambre des comptes ou par la cour des aides, quand « ils l'avaient été déjà par le parlement. Or ce n'est pas exagérer que d'en >< porter le nombre à sept ou huit cents, peut-être mille s. »
De plus, il faut y joindre par la pensée les maxarinades qui n'ont jamais été imprimées; «comptes qu'un quart peut-être est resté manus-
' P. i.x. — » Bibliographie des mazannadet, III, 397. - 1 Introduction , p. v.
u crit, n ajoute M. Moreau «J'ai lu dans une lettre de Bonair5, » dit il ailleurs, a qu'il avait composé plus de cent-cinquante pamphlets en fa- « veur du cardinal Maxarin , qui n'avait pas voulu qu'ils fussent impri- «més9. » U ne faut pas oublier de tels faits, quand il s'agit d'évaluer le nombre des maxarinades.
Dans la liste donnée par l'éditeur, quelques titres sont marqués d'un astérisque; ce sont les pamphlets qtie M. Moreau n'a pas trouvés, mais dont il a voulu donner au moins l'indication ; « tous les autres, » dit-il*, «je les ai vus, touchés, lus, et j'en puis certifier l'existence. » Rarement les bibliographes procèdent avec cette précaution et cette certitude.
Le prix des pamphlets n'est pas un des éléments les moins curieux de cette statistique littéraire.
Ordinairement le libraire payait aux auteurs trois livres la rame une pièce de prose ou de vers; et encore, sauf une modique avance qu'il faisait quelquefois , il ne payait qu'après la vente :
Sans doute voua aurez le reste Quand le papier sera vendu'.
Remarques, en passant, ce mot « papier, » qui devait chatouiller peu agréablement l'amour-propre de l'écrivain , mais qui convenait si bien à des écrits tarifés à la rame. — L'imprimeur, à son tour, donnait le pamphlet au colporteur à raison de deux liards le feuillet :
Ceux qui veulent voir quelque chose .
Soit en ver* ou bien en proue , Us pavent deux liards le cahier*.
et enfin le droit du colporteur était du quart. : •
Six deniers pour quatre feuillets Entrent dans mon gousset, tout nets.
L'imprimeur payé de sa feuille'.
Aussi le gousset du colporteur était-il souvent mieux garni que celui de fauteur; et il est arrivé à plus d'un pamphlétaire, comme au Mas-
1 Introduction, p. n. — 1 Henri Stuard, sieur de Donair; il avait été nommé historiographe du roi par Richelieu. — * Idem, p. xxxv, et t II , p. 48. — 4 Introduction, p. v, note. — * Ceci se trouve dans une pièce qui contient de piquantes particularités sur les habitudes des pamphlétaire* : L adieu et le désespoir des aalheun et écrivains de libelles de la guerre civile. — * Le politique burlesque; Fui», 16% — ' Le bnrlesqae remerciement, etc.
curât de Naudé, de quitter la plume pour prendro la courroie et le panier en osier du colporteur l.
On voit que M. Moreau a mis tous ses soins à donner une bonne histoire bibliographique des pamphlets de la Fronde.
L'histoire du temps est aussi tout entière dans ces pamphlets, mais il faut savoir l'en tirer. Ce n'est pas à quelques pages dictées par une raison calme et sereine, quoique les véritables intérêts du pays n'y soient peut-être pas suffisamment compris, qu'A faut demander le secret de ces troubles de quatre années; il ne faut pas le demander non plus à ces feuilles furibondes qui soufflaient partout le feu d'une aveugle colère, en invoquant la justice et le bien public; encore moins le pourrait-on apprendre de ce rire éternel, tantôt fin et plaisant, tantôt cynique et brutal , le plus souvent niais et insipide , qui caractérise la plupart des mazarinades. L'histoire est dans l'ensemble et la comparaison de tous ces écrits inspirés par tant de passions diverses, d'intérêts opposés, de besoins réels, de vaines prétentions. Elle est dans l'étude attentive du caractère et de la situation des auteurs connus, lorsqu'ils étaient en même temps acteurs du drame; et aussi dans l'étude de cette foule obscure d'écrivains infimes, qui, sans intérêt personnel dans la lutte, sont pourtant l'organe ou l'écho d'intérêts positifs et d'hommes considérables. Sans doute, à cette époque où foisonnait le pamphlet, il y eut un certain nombre de barbouilleurs qui ne demandaient à la guerre civile que les quelques deniers dont elle payait leurs bavardages quotidiens-, c'était une sorte de mendicité, et voilà tout; il n'y a rien à chercher dans ce fatras. Mais il est une multitude de ces livrets qui, sans avoir plus de valeur littéraire, ont, do moins, un sens politique. De ce qu'un libelle est sans esprit, de ce que son auteur est sans nom, il ne faut pas conclure qu'on le doive dédaigner; là se cache peut-être, sous de sottes paroles, la pensée d'un Condé, d'un cardinal de Retz, du parlement, ou celle de Mazarin et de la cour. Mais, nous le répétons, n'interrogez pas les mazarinades isolément; rapprochez, confrontez; l'une aide à comprendre l'autre, l'indiscrétion de celle-ci explique la réticence de celle-là, et, du contact de deux pamphlets, jaillit parfois une vérité que ni l'un ni l'autre n'aurait dite. C'est seulement pour avoir considéré isolément certains pamphlets qu'on a pu soutenir que le but de la Fronde était de fonder en France quelques libertés pu-
1 • Autrefois que le pain ne valoit que vingt sols, je me contentais de la profea- < sion d'imprimeur; quand îlen a valu quarante, j'ay eu recours à celle d'autheur. . . • et, le mesme pain estant monté à un escu, je me suis encore servy du mes lier de t colporteur, i Matcarat, p. 7. •
btiques et une sorte de gouvernement constitutionnel. La Fronde a follement combattu pour le choix des despotes. Quel que pût être le résultat de la lutte , quel que dût être le vainqueur, il ne s'3gissait toujours que du despotisme de la cour, ou de celui des princes, ou de celui du parlement *. Le peuple était, pour les divers champions, un être abstrait, dont on pouvait bien prononcer le nom pour orner une phrase, ou donner le change sur un dessein; mais l'intérêt sérieux du peuple,
' Parmi plusieurs pamphlets où sont exprimées avec une rare naïveté et une entière franchise les prétentions du parlement de Paris, à s'établir arbitre du gouvernement de l'Étal, et suprême seigneur des autres parlements du royaume, il en est un très xemarquable, et, au jugement de Naudé, l'un des meilleurs (Mascurat, passim) , intitulé: Le contrai de mariage du Parlement avec la Ville de Paris, etc. Ce pamphlet , qui a paru dès le commencement de 1 649 . mérite d'être lu en entier; nous ne pouvons en indiquer ici que les points les plus saillants et les clauses les plus significatives :
• Au nom de Dieu le créateur, à tous présens et à venir, furent présens. . . t illustre et sage seigneur lè Parlement... et puissante et bonne dame, la Ville de «Paris. . . lesquelles parties reconnurent et confessèrent avoir fait entre elles, de «bonne foy, les traiclé, promesses et conventions de mariage et d'union qui en- «suivent. . . auquel mariage apporteront leur consentement tous les autres parlements de France, frères puines de celtiy de Paris, comme ils en sont conviés et «priés, et pareillement toutes les autres villes de France, sœurs puînées de celle de «Paris . . t Viennent ensuite les stipulations :
«Qu'en la tendresse de l'aage en laquelle S. M. se trouve maintenant, qui
• est foible pour le gouvernement de son Estât, ledit seigneur Parlement présentera «des personnes illustres et de soffisance requise à une si importante fin, lesquelles « seront prises des ordres du clergé, de la noblesse et de la magistrature.
« Que le Parlement demandant formellement la destitution de ceux qui
< pourront en avoir donné subjet , il n'y sera apporté aucune contradiction , et ceux
• qui seront nommez en leur place, y seront receus sans difficulté.
« Que les Gnances du royaume seront doresenavant administrées par per-
• sonnes de probité et intégrité, connues et choisies entre ceux que le Parlement de
• Paris nommera et présentera au roy; et que la charge de conlrollcur général des « finances. .. sera exercée par deux personnes dudit seigneur Parlement.
« Qu'aucune imposition ne se fera, à l'avenir, qu'en vertu d'édits vériGés.
Que les gouvernements des places et des villes de dix lieues à la ronde
• de la bonne Ville de Paris seront à perpétuité a la nomination et provision dudit
• seigneur Parlement, pour les faire tenir en son nom, pour le bien et service de
« ladite dame son épouse 1 (Choix de mazurinadet, tome I , p. 39-5o.) La cour
répondit par Le bandeaa levé de dessus les yeax des Parisiens; et elle n'eut pas de peine à montrer les conséquences de ce despotisme du parlement, et à prouver que, depuis qu'il était maitre de Paris , les charges du peuple s'étaient considérablement accrues et que la Bastille était encombrée de plus de prisonniers d'Kiat qu'auparavant. (Bibl. des mai., tome I, p. 338.) Un autre pamphlrt s'efforce d'établir cette fausse idée que « le parlement a toujours été un abrégé des trois États. • (Les véritables maximes du gouvernement de la France, etc. Paria, i65a. là. tome 111, p. a5i.)
son bien-être , sa liberté, personne ne s'en occupait. Il fallait des soldats à la Fronde , et il s'est trouvé des amis da peuple pour battre la caisse , exciter les partis, ramasser des gardes bourgeoises. Mais, pour établir des lois populaires, pour fonder des garanties, auxquelles, d'ailleurs, on songeait peu alors, il ne s'est trouvé personne. A défaut d'autres preuves , qui, du reste abondent, l'ensemble des mazarinades le prouve sans réplique , malgré bon nombre de titres qui affichent la popularité et le patriotisme. L'autorité absolue ne fut jamais en question ; la question c'était seulement de savoir qui exercerait ce despotisme. Ce qu'on* avait vu à trente ans de là, on le voyait encore ; entre la régence de Marie de Médicis et celle d'Anne d'Autriche, il y eut cette profonde différence, que, dans la première , figuraient une reine et un favori incapables, un parlement sans initiative, des ducs de Nevers, de Vendôme, de Mayenne ; dans la seconde, une reine et un favori habiles, un parlement actif et entreprenant, un Turenne, un Condé, uncoadjuteur; du reste, la situation et le fond des choses, le but des chefs de parti étaient parfaitement semblables : c'était la satisfaction de prétentions égoïstes et d'ambitions avides, c'était la jalousie du pouvoir enfantant la haine du ministériat , selon l'expression du temps1. Les provocations à l'assassinat partaient du sanctuaire même de la justice; le i" juin 1 65a, on voit les enquêtes demander, pour la troisième fois, l'assemblée des chambres, afin d'aviser aux moyens de trouver les cent cinquante mille livres pour le prix de la tête de Mazarin3, disant qu'il y avait des gens prêts h faire le coup, pourvu que la somme fût mise en mains tierces5. Après un tel exemple, faut-il s'étonner de voir les gens du parti des princes invoquer tout haut un c«ur de Vitry*, et s'écrier, en désignant Mazarin aux poignards : « Louis XI il s'était acquis tant de bienveillance de tous les Fran- « cois par l'assassinat du maréchal d'Ancre qu'il n'auroit jamais pu la
1 Bibliogr. des mazarinades, introd. p. a6. — ' Parmi les pamphlets qu'inspira cet acte sauvage du parlement, on en remarqua un sorti des presses du Louvre, qu'on attribua à plusieurs écrivains, et qui parait être de Martineau, évèquede Basas : Les sentiment d'un f délie tuhjet du rov sur Varrest da parlement du 29* décembre 165t. M. Moreau en a donné plusieurs fragments dans le Choix de mazarinades. tome II, p. 3i4. — ' Relation.. . de tout ce qui s'est passé au parlement... depuis Pâques 1652. La pièce est très-rare: «Je ne connais pas, dit M. Moreau, d'exemplaire • du journal du parlement où elle ne manque. • (Bibliogr. des Max. tome 111, p. ho.) Il existe à la bibliothèque Sainte-Geneviève, sous la cote L. 606 on volume uniquement composé de pièces relatives à la mise à prix de la tète de Mazarin ; la Relation ne s'y trouve pas. Notes cette condition du dépôt de la somme en mams tierces. Elle n'était pas très flatteuse pour le parlement, qui ne laissait pas de la proclamer lui-même. — * Le politique universel, etc.. Bibl. des Max. tome 11. p. 363.
« perdre » Ainsi, après dix-huit ans du règne de Richelieu, et lorsque ce grand homme avait à peine cessé de vivre, on était revenu, pour les affaires intérieures du gouvernement, au même point que devant. Les hommes sérieux qui allaient jusqu'à parler de principes a ne prétendaient pas « faire autre chose que de la pure théorie. » M. Moreau le reconnaît. ; l'application n'entra pas un instant dans leur pensée. Ce que voulaient les chefs de la Fronde, ils le déclaraient assez publiquement, sans détour et sans vergogne : «Rétablir le conseil légitime des princes du sang, des u autres princes et officiers, de la couronne et des anciens conseillers «d'État2.» C'était tout simplement défaire ce qu'avait fait Richelieu*. On voit que, dans ce programme, non plus que dans celui du parlement, il n'est nullement question d'aucune réforme populaire, d'aucune institution politique. U était si évident qu'on voulait seulement revenir à i'anarchique aristocratie qui suivit la mort de Henri IV, que la Fronde put emprunter aux pamphlétaires de l'autre régence leurs malices, leurs invectives, leurs arguments; les mêmes desseins, les mêmes idées, se ser vaient tout naturellement du même langage, et vingt pamphlets, imprimés il y avait trente ou quarante ans, reparaissaient alors avec quelque changement de nom, quelque modification insignifiante, ou même sans changement aucun. Naudc l'a remarqué : « Cette pièce (dit-il à l'occasion udc la MitUade), aussi bien que beaucoup d'autres que l'on a adaptées « au cardinal d'à présent, avoient esté faites pour le défunt1. »
Parmi ces pamphlets, il en est un qui oflre cette singularité, que, sans y ajouter ni en retrancher un seul mot, il s'appliquait, sous la Fronde, au fils de celui auquel il s'était appliqué du temps de la précédente régence.
A propos de l'emprisonnement du vainqueur de Rocroi, on se hâta de réimprimer un dialogue du berger Damon et de la bergère Sylvie ,
' Le jugement rendu sur le plaidoyer de l'auteur de lu vénirÉ toute nue, tome II, p. ofi. — Les articles de la dernière délibération de messieurs les princes avec les bourgeois de la ville de Paris , faite en parlement et en la maison de ville . les 6 et 8 juin i652. Pari», Fr. Chaumusy. {Bibliogr. des Maz. tome I, p. i3i.) Nous n'avons remarqué qu'un de ces pamphlets qui se soit très-nettement aperçu de ce que les autres ne voyaient pas, qu ne voulaient pas voir, c'est qu'on n'avait souci de l'intérêt public clans aucun parti; c'est l'Avis, remontrance et requête par huit paysans, etc. Paris, composé par Misère, et imprimé en Calamité, i6ag. — 1 Dans un des pamphlets les plus célèbres et les plus approuvés, on dit au parlement : « Si vous aviez chaslié «dès le commencement les brigandages du règne passé, nous n'en serions pas où «nous sommes maintenant » Lettre d'adeis à messieurs du parlement, etc. 16A9. (Chois de Maz. t. I, p. £o3). — » Mascaral, p. la. Voj. aussi l'introduction «Te IL Moreau, p. xxv.
qui avait été composé pour fêter l'emprisonnement à Vincennes de M. le Prince, père du général de la Fronde. Aujourd'hui, comme jadis. Damon c'était le prince de Condé, Sylvie c'était la régente; la plaisanterie d'autrefois s'accommodait parfaitement aux circonstances actuelles. Il faut dire pourtant que ce qui n'était probablement, en i65o, qu'une facétie d'imprimeur, avait été, en 1616, une grave inconvenance de la cour; par une de ces sottes mièvreries qui peignent la régence de Marie de Médicis, on mil le dialogue en ballet, pour amuser le jeune roi et donner à rire aux courtisans, tandis que la famille et les amis du prince pleuraient sa captivité et s'efforçaient de soulever le peuple pour la venger
Ce ne sont pas seulement des idylles que la Fronde empruntait à une autre époque, et, dans le Sesanus romain ou l'abrégé des crimes da proscrit AJazarin (i652), elle répétait les malédictions lancées, en 16 1 5, contre le maréchal d'Ancre. Quoiqu'il soit difficile de dire jusqu'où peut aller, dans un moment donne, la fureur d'une populace déchaînée,
' Quelques ver» de ce ballet donneront une idée du reste ':
DJLMOB.
Doia-jc perdre tout mon aaga San* repos ny liberté ?
MLVIE.
Berger, vous estiez volage.
Mais vous estes arresté.
DtMOX.
Au moins qu'on me face entendre Pourqaoy j< suis détenu.
SILTIE.
Berger, vous me vouliez prendre, Mais je vous ay prévenu.
DAMOM.
Pour vous, en ceste contrainte, Je meurs la nuict et le jour.
SILTI«.
C'est de regret ou de crainte, Vous ne monret pas d'amour.
Et toute la scène coulinoait sur ce ton narquois et pastoral. Ajoutons qu'en 1616, pour ne rien épargner à M. le Prince de l'agréable plaisanterie dont il était le héros, on donna toute la publicité possible a ce ballet bucolique, en le taisant imprimer dans le Mercure françois ; et Von sait que le Mercure était composé sou» la direction de l'autorité.
nest-ti donc pas possible de penser que, dans l'espace de quarante années, les mœurs s'étaient un peu adoucies? On a confisqué quelques propriétés de Mazarin , on a mis sa précieuse bibliothèque à l'encan , mais c'était là un pillage légal , qui ne ressemblait en rien au pillage de l'hôtel d'Ancre, saccagé de fond en comble, dans ta rue de Tournon, quelque temps avant l'assassinat du maréchal. Mazarin serait mort lorsqu'on était le plus irrité contre lui, qu'on n'aurait pas vu se renouveler, nous le croyons du moins , ces scènes d'anthropophages dont le cadavre de Concini donna le hideux spectacle. Mais la Fronde, moins sanguinaire dans ses actes, fut plus furibonde dans son langage. La Fronde n'a pas pendu Maiarin , mais elle se délectait à la peinture de sa pendaison imaginaire, dans la catastrophe burlesque sur l'enlèvement du roy; avec la représentation du miroir enchanté, dans lequel on voit la justification de Mazarin en la place de Grève ; poème enjolivé de mainte facétie sur la potence et le bourreau. Elle se représentait Noël Guillaume (l'exécuteur des hautes-œuvre»), l'amenant en Grève et lui passant au cou le collier de chanvre, elle éclatait d'un rire sinistre à la pensée des dernières convulsions de son agonie :
Avec tant d'heur il lu déniche, Que sa taille en devient plus riche; Car enfin tu peux bien penser 'Qu'en l'air il ne pouvoit danser Qu'elle ne (lut d une coudée A coup de jarret allongée.
Dira-t-on que ce sont là des vers, et qu'un pamphlet en vers n'est jamais bien sérieux? soit; mais voici la prose de la Fronde :
« S'il y a des Mazarins dans Paris. . . faisons ce que la justice
« nous comande , courons-leur sus pour nous en défaire , et , puisque « cela ne se peut sans nous soulever, soulevons-nous promptement, soru tons de nos gistes, de nos tanières, quittons nos foyers, faisons voltiger a nos vieux drapeaux, battons nos quesses, alarmons tous les quartiers, «tendons nos chaisnes, finissons nos maux, restablissons nos lois, re- « nonvellons les barricades, mettons nos épées au vent; tuons, sacca- «geons, brisons, sacrifions à nostre juste vengeance tout ce qui ne se «croisera point, pour marquer le véritable party du roy et de la li- « berté. »
Et, comme s'il était déjà ivre du sang qu'il veut répandre, comme s'il avait atteint le paroxysme de cette fièvre de meurtre, le pamphlétaire répète plusieurs fois ces mêmes paroles, et il ajoute : «faisons ■ carnage de l'autre party sans respecter ny les grands, ny les petits.
AOO
«ny les jeunes ny les vieux, ny les masles ny les femelles, afin que a inesme il n'en reste pas un seul pour en conserver le nom K »
Je ne sais pas si jamais la guerre civile s'est exprimée avec un tel cynisme de rage et de cruauté.
Heureusement que ces fureurs s'exhalaient presque toujours en paroles. La menace, la calomnie, l'outrage, la plaisanterie souvent burlesque, quelquefois atroce, ce furent là surtout les armes de la Fronde. Qui ne saurait pas les événements et ne connaîtrait que des pamphlets tel que celui que nous -venons de citer, croirait que tout avait été mis à feu et à sang dans cette bonne ville de Paris, où le malheur alors le plus redouté du bourgeois était de diner tard ou de trouver son souper froid. Cette bourgeoisie, qui était la force armée de la Fronde et qui sauva plus d'une fois Paris des excès de la populace, n'eut point de rôle politique dans ce drame, dont les acteurs principaux, le parlement, les princes et la cour, débattaient leurs intérêts sans jamais s'occuper des intérêts généraux. Nulle part l'histoire de la bourgeoisie, durant la Fronde, n'est plus exacte et plus curieuse que dans les registres de l'Hôtel de tille, autre publication de la Société de l'histoire de Fiance2.
La cour et Mazarin se défendaient avec les mêmes armes dont ils se sentaient blessés; la plume et le libelle leur venaient aussi en aide. Renaudot, A qui Richelieu avait donné jadis le privilège de la Gazette, se trouvait tout naturellement au service de la cour. Aussitôt quelle fut établie à Saint-Germain, on installa dans l'orangerie du château un arsenal de pamphlets dont Renaudot eut la direction3. Et, pendant toute la durée de la Fronde , l'argumentation , l'invective et l'épigramme royalistes partirent de cette imprimerie ou de celle de Courant de Pontoise,
1 Le point de l'ovale faisant voir que, pour remédier promptement aux maladies de Y Estât pendant quelles ont encore quelque ressource, V il faut, etc., par Dubosc Montandré, i65a. Ce pamphlet fut condamné au feu par arrêt au parlement du 37 mars i65a. {Bibliogr. des Mazarinadcs , t. II, p. 369.) Dans un autre pamphlet, la Franche Marguerite, la Fronde s'écria il : • Vive Dieu! vive le Roy I point de Ma- • zarin, point de Maxarins, point de Mazarines, main basse sur toute celle engeance, «point de quartier, tue. tue, lue, lue!» Et, dans ce pamphlet de quinze pages, quatre fois, a intervalles égaux, ces lugubres paroles viennent frapper vos oreilles; vous diriez les coups de tocsin. — ' Trois vç\. in-8*, publiés par MM. Le Roux de Lincy el Douëld'Arcq, 1846, 1847 ct — * Le jeune roi ayant visité celte
imprimerie le \h mars i64q, Renaudot fit imprimer sons ses yeux quelques vers parmi lesquels on remarque les deux suivants, qui expriment un espoir mal réalité, et n'annoncent poinl la guerre de pamphlets alors imminente :
Embrassez-vous, François; Espagnols , a genoux . Pour rerevoir la loi ; car la paix est cbex nous.
( Bibliogr. du JUaz. I. III, p. 1"|
parfois même de celle du Louvre. Le maréchal de l'Hospital , gouverneur de l'Islc de France, avait, d'ailleurs, son imprimeur breveté, qui prit part à cette guerre de plume. Les pamphlétaires , qui écrivaient alors par ordre ou avec la permission du gouvernement royal, ne le cédaient guère à ceux du parti contraire, pour l'insulte , la calomnie et l'insipidité; mais ils n'en avaient ni toute la violence, ni toute la grossièreté', tftait-cc une adresse? était-ce un sentiment plus juste des convenances:' C'était, du moins, un avantage. On le sait, l'effet le plus certain de l'injure et delà violence est de disposer les honnêtes gens a incliner du côté de l'insulté. Les écrivains de la cour et de Mazarin s'armaient plus volontiers de l'ironie et du sarcasme; les plus célèbres frondeurs, le Grand Condé et le cardinal de Retz, surtout, semblaient quelquefois poser tout exprès pour se faire peindre en caricature; aussi les mazarinades nous offrent-elles de ces illustres personnages les portraits les plus grotesques *.
One des preuves les plus frappantes que la Fronde n'eut jamais une véritable pensée politique, un but élevé et sérieux, que ce fut presque uniquement le débat des haines mesquines, des ambitions égoïstes , des intérêts sordides, c'est le rôle qu'y jouèrent la plupart de ses chefs, Condé, Gaston, le Coadjuteur et les autres; jamais on n'a mieux mis en pratique Ja maxime de la chauve-souris de la fable3.
C'est le propre des troubles civils de grandir certains hommes , de donner plus de relief et de saillie à certains caractères : la Fronde tout au rebours. Elle n'a pas fait une seule renommée; à part le président Molé, elle n'a pas montré un seul caractère : les hommes mêmes qu'elle a pris grands, elle les a rapetisses à plaisir tant qu'elle les a tenus a son service. Condé lui-même, et plus encore que les autres, apparaît, durant la Fronde, dépouillé de toute grandeur; l'unanimité des témoi-
1 Parmi les pamphlets de Saint-Germain , un des plus violents et 'le» plus inju, rieux à l'endroit des cours souveraines, Le véritable bandeau de Thémit, ou la justice bandée, a beau s'écrier : « Malheur a vous, qui juge* la terre, mais qui la jugez • mal. . . Malédiction à vous ! Arrest de mort sur vous ! » Il n'y a rien la qui approche des fureurs du Point de l'ovale, ni de la Franche Marguerite. — ' Voyez, entre antres peintures bouffonnes, celle qu'a tracée Dubosc Monlandré dans l'un de ses nombreux pamphlets : l'Anatomie de la politique du Coadjuteur. [Bibliogr. des Maz, ) — ' Dans une lettre écrite de Brûhl, le 10 avril i65i , Mazarin raconte les variations du Coadjuteur : « En moins de dix-huit mois , il a changé six fois de parti , • dit le ministre exilé. Malheureusement pour le carlinal de Retz, ses inconstances politiques sont trop connues pour qu'on puisse mettre le malicieux écrit de Mazarin sur le compte de sa mauvaise humeur. (Voy. Lettres de Mazarin, publiées par M. Ravenel, pour la Société de l'histoire de France, p. 10.)
gnages les plus divers est, à cet égard, aussi triste que convaincante : sauf l'intrépidité, il y perdit toutes ses hautes qualités. Comme les mémoires du temps1, les pamphlets de la Fronde (ceux, du moins, qu'il ne soudoyait pas*), les registres de l'Hôtel de ville, recueil de documents
1 Lisez seulement celte scène, prise aux mémoires peu connus du P. Bertbod ; iLa crierie de cent ou quatre-vingts femmes, qu'on cnvojoit au palais demander fia paix aux princes, fut si grande, que M. le Prince en vint aux invectives avec (deux ou trois des plus résolues, leur reprochant qu'elles esloient payées par les
• maiarins; et elles eurent assez de hardiesse pour lui répondre qu'elles u'estoîenl
• pas femmes à dix-sept sols, comme les assassins de l'Hôtel de ville. • (Alêm. i65a , p. 583.) Pour comprendre cette allusion, il faut se souvenir que les bruits publics imputaient au prince d'avoir provoqué l'incendie et les massacres qui signalèrent une des journées les plus néfastes de la Fronde . jetèrent la terreur dans tout Paris el mire fit en deuil plusieurs familles honorables. Le témoignage d'un moine de Sainl-Denis, dont nous citerons tout à l'heure la relation, l'accuse formellement. La calomnie s'empara de ce tragique événement pour exciter la haine des citoyens contre le prince de Condé, qui, sans doute, n'eut à se reprocher que quelques paroles imprudentes. Quoi qu'il eu puisse être, conçoit-on rien de plus tristement ridicule que cette scène où Condé, luttant d'invectives avec des chiffonnières en furie, est battu par elles dans une escarmouche de carrefour? Quant au massacre de l'Hôtel de ville, on peut voir, dans le Chois de mazarinadet, uit curieux récit de cette sanglante émeute-, il est écrit par un témoin oculaire, et M. Moreau le fait suivre delà liste de tous les morts et blessés, tant maiarins que bourgeois de Paris. iTome. H, p. 379 et 383.)
En même temps qu'on voyait le prince de Condé assister aux processions de la Fronde avec les démonstrations d'une dévotion calculée, pour se concilier la faveur d'une certaine portion du petit peuple de Paris, on l'accusait de toutes sortes d'infamies dans un libelle, que M. Moreau traite avec raison d'abominable, intitulé: Les impiétés sanglantes da prince d» Condé. IBibliogr. des Max. t. II, p. 67.) Un autre
ftamphet (Le caractère da royaliste, etc., id. t. I, p. 19a), le représente faisant des argesscs aux colporteurs et aux mariniers, et, le jour de la Pentecôte, 1 65a, après avoir fait ses dévolions aux jésuites de Saint-Louis, dansant avec les bourgeoises, en plein air, au son d'utie musette dont jouait un de ses domestiques. Condé dédaignait celte- multitude qu'il caresse a contre cœur. Humiliation perdue I il resta toujours le plus impopulaire des chefs de la Fronde.
Condé eut dans son hôtel, durant la Fronde, une fabrique de pamphlets; el de cette officine sont sortis quelques-uns des plus violents et des plus cyniques : Dubosc Mon tan d ré était à ses gages. Il avait aussi donné chez lui asile a Vivenay, imprimeur condamné aux galères pour des écrits incendiaires ou obscènes, et qui, sous la protection du prince, continuait ce vil métier. En même temps que cet imprimeur, hôte du prince de Condé, prononçait, en la diffamant, la déchéance de la reine régente, il présentait au peuple fe prince comme digne d'un trône :
Jugrxdooc, 6 François, à voir tant de vertu, &i celui qui défend et donne les couronnes , Ne mérite pas mieux de s'en voir revêtu.
(Les Pabnts da prince de Condé, Paris, Nicolas Viveoav. loM.)
Le prince de Condé avait de bien maladroits amis.
officiels, le naïf récit d'un moine de l'abbaye de Saint-Denis', tous parlent le même langage, tous le peignent du même pinceau. Certes, c'est là le plus affligeant spectacle que nous ait donne la Fronde, l'abaissement des plus grands noms, des plus illustres renommées. Hàtons-nous d'ajouter, pour Coudé comme pour Turenne, que leur gloire ne s'éteignit pas dans cette éclipse passagère -, Turenne paraît plus grand après qu'avant la Fronde, et le héros de Hocroi fut encore le lieras des campagnes de 167a et 1 675.
Stérile en littérature non moins qu'en politique, la Fronde, qui n'a pas su produire une institution , n'a pas laissé un livre; il n'est resté de cette impuissante agitation ni une pensée qu'on ait pu appliquer, ni un pamphlet qu'on puisse lire. La Ligue nous a légué sa piquante Ménippée, connue encore aujourd'hui de tous les hommes lettrés; mais qui connaît les livrets de la Fronde? La plus insipide trivialité a imprimé l'ennui et le dégoût sur ces écrits qui, de 1 648 à 1602 , ont jeté dans la société ce mélange confus do cris do fureur, do gaîté* obscènes, de sacrilèges mysticités', de diffamations cyniques, d'idées sanguinaires re-
' Extrait da livre des choses mémorables de l'abbaye de Saint-Denis en France, pour Tannée i6h9 et suivantes. Ce manuscrit, conservé dans les archives de l'Étal, esl déclaré contenir vérité par le grand prieur et les religieux de Saint Denis, qui ont signé ce certificat bistotiquo «un nouveau genre. Le moine, auteur de celle relation, nous révèle, à la charge du prince de Condé, un fait poblique d'une haute gravité; il s'agit d'un émissaire du prince, caché Jans l'abbaye de Saint-Denis :
• Ce monsieur le comte de Gaucourt, fort homme d'honneur et fort intelligent,
• étoil venu pour traiter avec M. le. cardinal pour les intérêts de M. le Prince , t comme il me l'a dit plusieurs fois. El c'est ainsi que les princes se jouent des
■ peuples. M. le Prince, qui ne sembloit désirer rien tant que la sortie du cardinal
• Mazariu, qui ne prolesloit autre chose, (tans le parlement et dans tuuies les assem- «blées, qu'il n'avoit autre intérêt à faire la guerre que de cbusser le nlatarin, le
• commun ennemi de l'État; qui se servoit de tous les moyens possibles pour main-
■ tenir et pour accroître la haine que le peuple avoit conçue pour le cardinal Mazarin,
• avoit néantmoins un homme de créance caché ches nous pour traiter et faire ses
• accommodements avec ce même cardinal, auquel il prolesloit qu'il avoit désir de « vivre en amitié avec lui, et qu'il emploierait son pouvoir à le maintenir, pourvu « qu'il lui voulut accorder ce qu'il lui demandoit. » L'Extrait du livre des choses mémorables a été imprimé à la suite des registres de l'Hôtel de ville. — * Voyei, dans le Choix de mazarinades , La Croysade, où l'on fait intervenir la messe, la croix, l'Évangile et le nom de Dieu pour sanctifier le meurtre, t. II, p. 35a. Les moines, qui n'avaient plus alors l'empire qu'ils exerçaient sur la population de la Ligue , ont parfois cependant essayé de se faire un rôle dans la Fronde ; ne pouvant plus porter l'arquebuse, ils s'armèrent de marionnettes. C'est ce que nous apprend une Lettre à monsieur le Cardinal, pièce en vers burlesques, signée Nicolas Le Dru, et dont l'auteur était l'abbé de Laffemas. Cette mazarinade (de plus de 600 vers), l'une de celles qui eurenl le. plus de vogue, est remplie de
vêtues d'images grotesques, de folles chansons provoquant à l'assassinat / et à l'incendie, enfin de railleries sans aiguillon et de malédictions sans véritable colère.
Le burlesque alors à la mode . genre dans lequel il semblait convenu qu'avec du gros sel on assaisonnait suffisamment d'insipides écrits, rendait la malice facile et ouvrait le champ aux esprits les plus vulgaires; chacun, armé de cette plaisanterie à la fois fade et grossière, donnait son coup de griffe au parlement, aux princes, à la reine, et surtout à Mazarin. On le sait, le moindre grimaud s'érigeait en écrivain politique, le colporteur sans ouvrage devenait pamphlétaire et croyait déroger; telle cuisinière, nommée parNaudé, se hâtait de laver sa vaisselle pour prendre la plume-, nous avons déjà parlé de ce Bonair qui se vantait d'avoir composé cent cinquante pamphlets ù lui seul : « Jeté puis asseu- « rer, dit Mascurat à son interlocuteur, que neuf ou dix personnes, dont « la plus sçavante ne pourroit pas décliner son nom, en ont fait plus de »< trois cents '. » Dans leur ironique remerciement à monseigneur le cardinal Mazarin , les imprimeurs lui disent : « Une moitié de Paris imprime « ou vend des imprimez; l'autre en compose; le parlement , les prélats, « les docteurs, les prestres, les moines, les hermites, les religieuses, «les chevaliers, les advocats, les procureurs, leurs clercs, les secré- « taires de Saint-Innocent , les filles du Marais, enfin le cheval de bronze «et la Samaritaine écrivent et parlent de vous'.» En bonne foi quelle sagesse de vues, quelle hauteur de pensée, quelle délicatesse ou quelle force de style pouvait-on espérer de cette tourbe d'écrivains pullulant dans un bourbier d'émeute?
Il va sans dire qu'en essayant de donner ainsi une idée du caractère général des pamphlets de la Fronde , nous ne prétendons pas que rien de ce qui fut lancé dans ce tourbillon ne vaille la peine d'être distingué, loin de là, il est quelques écrits qui, sans avoir échappé à l'oubli,
détails piquants, parmi lesquels se trouvent les marionnettes des Théalins. L'abbé de Laffemas y traite un peu ces bons religieux en comédiens da Mazarin : « Voslre « troupe tbéaline, » dit-il a l'Éminence. Sur quoi une note contemporaine ajoute :
• Les ThéaUns , outre la prédication qu'ils (aisoient, cet advent dernier, en ilalien,
• voulant émouvoir l'assemblée par les yeux aussi bien que par les oreilles , (aisoient
• parcs Ire des petits personnages pareils à ceux qu'on voit passer au-dessus de «l'horloge du Marché Neuf quand les heures sonnent, pour représenter quelque € histoire sainte; ce qui tenott plus de l'artifice de l'Italien que de la dévotion du «François.! (Choix, etc., I, 3oo.) — 1 Mascurat, p. 8. — * Choix de Maz. I. I, p. ago. Les imprimeurs n'auraient pas dû oublier, dans leur litanie, «les poètes « du Pont Neuf, ces héros de papier brouillard, • comme les appelle Cyrano Bergerac J uns sa Lettre centre les Frondeurs.
doivent échapper au mépris que mérite la cohue des pamphlets. Sans les donner aujourd'hui comme des modèles, on comprendra qu'ils aient pu plaire aux contemporains, passionner les acteurs de la lutte, piquer la curiosité des simples spectateurs et occuper l'attention des honnêtes gens.
Plus de vingt ans après que ce feu de paille de la Fronde s'était éteint, M"™ de Sévigné en remuait encore les cendres pour y chercher quelque étincelle des émotions de sa jeunesse. » Je m'amuse les soirs à « lire l'Histoire de la prison et de la liberté de M. le Prince 1 (écrivait-elle «à M"* de Grignan le 27 novembre 1675), on y parle sans cesse de « notre cardinal. Il me semble que je n'ai que dix-huit ans. Je me sou- « viens de tout, cela divertit fort*. »
Balzac, au temps même des pamphlets, se plaignait, comme d'un véritable malheur, de n'en pouvoir lire quelques-uns. Citons ce passage d'une lettre à Conrard -, il y a là un crayon de la Fronde qui ne manque ni de grâce , ni surtout de vérité : <• Dieu veuille calmer vostre Paris et «rasseurer nos provinces. Ne fera t-il jamais descendre du ciel en terre « cette fille bien-aimée pour laquelle je soupire jour et nuit ? Il y a dans « la maladie de l'Estat je ne scay quoy de divin qui se mocque de la rai- «son humaine; Aristole, Tacite et Machiavel ut* verroient goûte dans « nos ténèbres. Toute la prudence est icy accablée par la force du des- «tin.... Quel malheur d'estre privé si longtemps de la consolation de « nos livres, de nos chastes et innocentes voluptez; de ne voir plus rien « du Port-Royal , ni de la boutique des Elzeviers? de ne pouvoir lire ni «la Remonstrance de M. Salmonnet, ni les vers de M. Ménage, ni les «sermons de M. Ogier3?... » Personne ne se souvient de Salmonnet, ni de cette Remontrance *, si chère à Balzac. On ne sait guère non plus que Balzac lui-même a paru un instant dans cette arène où se lançaient de tous côtés épigrammes, chansons, triolets, lettres, requêtes, manifestes,
' Paris, i65i. Le pamphlet était d'un frondeur connu, Claude Joly, chanoine officiai et grand chantre de Noire-Dame. Madame de Sévigné fait bon marché du stylo de Joly ; M. Morcau n'a point placé celte pièce dans son recueil , quoique . dans la Bibliographie , il la juge plus favorablement que ne fait M™* de Sévigné (t. Il, p. 3a). — * Il est un de ces pamphlets, L' agréable conférence de deux paysans de Saint-Ouen et de Montmorency sur les affaires du temps { i64g). qui a eu la chance unique d'être réimprimé quatre-vingt-cinq arts après sa première apparition ; on l'a publié de nouveau à Troyesen 1735. Naudé l'avait classé ■ entre les plus agréables • et ingénieux livret.* que l'on ait faits contre le cardinal.» Mascurat, p. a 19. — ' Lettre du ao juillet i65a, t. 1", p. 9^8 de l'édit. in-fol. — ' M. Moreau note cette pièce parmi les plus rares (Bibliogr. t. III. p. t.oa), mais il ne l'a point recueillie dans son choix
dissertations, récits, plaintes, apologies, anathèines, enfin la passion sous toutes les formes et dans tous les styles. Là se rencontraient des hommes célèbres alors à divers titres, et dont on n'a pas encore oublié les noms : Blot, Marigny, Scarron, Sarrazin, Pat ru, Silhon, l'abbé d'Aubignac, l'abbé de Bourzéis, Mézeray, Marca l'archevêque de Toulouse, Godeau l'évêque de Grasse, le P. Faurc, confesseur de la reine. De Mesme, président à Mortier, Duportail, conseiller au parlement, Guy-Joly, conseiller au Chàtelet, Fouquet de Croissy, l'un des plénipotentiaires de Munster, le comédien-poète Montfleury, le coadjuteur, le duc de Beaufort, le prince de Condé, d'autres encore.
Toutefois ne vous fiez pas aux noms; Retz lui-même, cet homme né tribun, doué au suprême degré de tous les instincts de la sédition et des agitations populaires, cet admirable écrivain de mémoires, n'a été qu'un médiocre auteur de pamphlets. On en peut juger par ceux que l'éditeur a recueillis , et sans doute il n'a pas choisi les moins bons.
M. Moreau a donné, dans son introduction à la Bibliographie des mazarinudei , une liste d'une cinquantaine de pièces qu'il annonce comme a très-amusantes et très-gaies, ou très-hardies et très-importantes1;» et puis il allonge cette liste par des et ceetera dont on peut étendre l'élasticité autant qu'on voudra. Il a. publié ensuite, en deux volumes, une collection de mazarinades au nombre de quatre-vingt-quinze , dont plusieurs par extrait seulement. Mais plus le choix est lait avec soin et discernement, mieux il prouve que ce choix même était vraiment impossible.
Quel sera le motif de préférence parmi cette innombrable collection de pamphlets?
Leur rareté? Mais les plus rares sont quelquefois les plus insipides. Aussi M. Moreau a-t-il eu le bon goût d'omettre la plupart de ceux qui sont aujourd'hui les plus difficiles à trouver.
L'audace de l'expression et une liberté de pensée qui va jusqu'à l'extrême licence? Mais ceux-ci ne peuvent se réimprimer que par fragments, et il en est, précisément parmi les plus célèbres, quelques-uns qu'il faut supprimer en entier, et qu'en effet on chercherait en vain dans ce recueil , tels que la Custode de la reine qui dit tout*.
1 lutrod. p. vu. — * M. Moreau en cite sept autres, avec la Custode, et de ces huit pièces, «que les amateurs, dit-il, recherchent entre toutes les mazarinades.» il n'a osé réimprimer que celle qui a donné son nom à toutes les autres , et encore en y taisant de larges coupures. (Voy. Choix de mazarinades, t. II, p. i&i, et, Bi-
c'°3o£)' m*£aritta(tM' '' l' P' 356 ' '* curieiwe 46 M" More*u sur ,B
Est-ce, enfin, celte verve de rage, cette exaltation de fou furieux, qui impriment à quelques pièces un cachet si étrange, et par cela même si caractéristique de l'époque? Mais on répugne à reproduire tant de brutalité , de cynisme , ces furibondes rêveries de malade; que Ton comprend dans les accès d'une fièvre de sédition, mais qu'aujourd'hui l'on ne pourrait lire qu'avec dégoût, quelque essentielles que ces pièces puissent être à la connaissance de l'histoire. Ainsi M. Moreau n'a pas recueilli Le point de l'ovale, dont on vient de voir un échantillon; ni La franche Marguerite, qui, aussi bien que Le point de totale, méritait le feu et s'y vit condamnée; ni Y Avis à la reine d'Angleterre, que M. Moreau nomme « le «pamphlet le plus audacieux de la Fronde »
Que reste t-il donc? Des vers assez vifs, mais sans poésie; des pages d'une prose raisonnable, mais sans élégance8. Cette raison, d'ailleurs, est si peu assaisonnée; ces vœux, ces plaintes, ces colères, sont inspirés par des événements déjà si loin de nous, et qui, pour les contemporains eux-mêmes, onteu des résultats si insignifiants! De tels ouvrages ne pouvaient vivre que par la forme; les maxarinades étaient donc condamnées à un oubli inévitable. Ce fut seulement quatre ans après la Fronde que les Provinciales vinrent montrer, bien mieux encore que la Ménippce . le secret de donner un immortel attrait à des écrits inspirés par deintérêts d'un jour. Mais, dans les maxarinades, il n'y a rien pour l'agrément et le plaisir. Ce n'est donc point par passe-temps qu'on les lira, c'est par étude. Ajoutons que cette étude toute spéciale est nécessaire à quiconque aurait besoin de connaître à fond l'histoire de cette courte et curieuse période; elle fournirait une foule de faits, de détails, d'obser vations, de nuances singulièrement instructifs. On est là au milieu du tumulte de la place publique, de la guerre de faubourgs; on voit les partis en face les uns des autres; on vit parmi toutes ces passions ennemies; on entend leur langage; on assiste réellement à ces tristes scènes d'insultes goguenardes, d'impitoyables violences, de pillages.de meurtres, d'incendies, qu'on ne retrouve guère dans les historiens qu'en tableaux effacés; on a là, si je puis dire, l'histoire vivante qui s'accomplit et se déroule devant vos yeux. Mais, pour que cette étude soit complète, il faut tout lire : un choix n'y suffit pas; tandis que la Bibliographie de
1 Bibliographie des maumnadet, L I, p. 14g. Il s'agit do la condamnation de Charles 1". — * Voy. La vérité toute nue, etc., pamphlet que l'on compte parmi le* meilleurs [Choix de masarinadee , tll, p. 4o6), et que Mailly [Etpril de ta Fronde) déclare être la pièce la plus raisonnable de ce temps-là. On jugera . par ce lourd chef-d'œuvre, de ce que peuvent être les autres. On attribue La vérité toute nue au P. Faure . quoique M Marin y soit presque aussi maltraité que les Frondeurs.
Sa.
M. Moreau est un excellent guide pour un tel travail, un habile indicateur pour lous ces spectacles divers.
Après cette ample moisson de mazarinades, ceux qui pourront venir à la suite de M. Moreau trouveront bien peu à glaner. Les œuvres des auteurs du temps en offriraient peut-être quelques-unes que n'ont point recueillies les faiseurs de collections. Ainsi nous avons, dans Cyrano de Bergerac, une lettre à Ronscar (Scarron) et surtout une lettre conùx les Frondeurs'1, écrite pendant le siège de Paris, où la verve d'injures contre la Fronde, l'intrépidité d'admiration pour Mazarin, enfin toute a la bur- « lesque audace * de Bergerac prêtent à quelques idées sages, et aussi à des extravagances, un air cavalier, un tour piquant, qui méritaient à ces pamphlets une des bonnes places dans l'inventaire de M. Moreau. Nous croyops que le lecteur aurait été bien aise de les y trouver.
Du reste, on ne saurait rendre trop de justice au travail de l'éditeur, au soin qu'il a pris de comparer, d'expliquer toutes les pièces dont il a pu avoir connaissance 3. Il a trouve dans cette étude l'occasion d!une foule de rectifications qui corrigent les collecteurs d'anecdotes et aussi les meilleurs bibliographes, Tallcmant des Réaux, Charles Nodier, Deburc, Barbier, M. Brunei*. Il donne, chemin faisant, des notices qui suppléent aux lacunes des dictionnaire» biographiques les moins incomplets. Au moyen d'un travail facile, cette Bibliographie des mazurinades pourra se joindre, comme un très-utile catalogue, à toutes les collections des bibliothèques. Enfin on doit considérer la publication de ce livre comme un précieux secours préparé pour l'étude de l'époque historique à laquelle il se rapporte 5.