CINQUIEME ARTICLE
De la morale bouddhique.
Bien jjue Çâkyamouni soit un philosophe, et qu'il n'ait jamais prétendu être autre chose, on aurait tort d'exiger de lui un système méthodique et régulier. A vrai dire, il n'a point enseigné, quoique les légendes nous le représentent toujours entouré de ses disciples , et qu'il eût étudié longtemps aux écoles des brahmanes. Il a plutôt prêché toute sa vie ; et, en s'adressant à la foule , il n'a pas dû employer les formes sévères que la science demande , mais que n'auraient point comprises ses nombreux auditeurs, et que le génie brahmanique lui-même n'a que fort imparfaitement appliquées. Chargé, par la mission qu'il s'était donnée, de sauver le genre humain et les créatures, ou mieux encore les êtres et l'univers entier, l'ascète doit prendre un langage accessible à tous , c'est-à-dire le plus simple possible et le plus vulgaire1. Des procédés rigoureux et scientifiques auraient échoué auprès de ces esprits peu cultivés, qui n'apportaient aux discours du réformateur que leur enthousiasme de néophytes, et la sincérité d'une foi aveugle. Le Bouddha se vante, dans le Lotus de la bonne loi, de l'habileté des moyens dont il use pour convertir et toucher les êtres3; mais ces moyens, au fond, se réduisent à l'ardeur de la conviction personnelle qui l'anime , et au besoin de croire non moins vif, dont ceux qui l'écoutent sont animés commelui.
Ainsi les idées du Bouddha , quoique très-arrêtécs dans son propre esprit, quoique toutes-puissantes sur l'esprit de ses adeptes, ont été peu
1 Vojex, pour le premier article, le cahier de mai, page 370; pour le deuxième, celui de juin, page 353; pour le troisième, celui de juillet, page 4oq; et, pour le quatrième, celui d'août, page 484. — * M. E. Burnouf a remarqué arec ta sagacité ordinaire que cette condition nécessaire du bouddhisme expliquait son infériorité littéraire à l'égard du brahmanisme. L'art, sous toutes ses formes, est resté a peu près inconnu du bouddhisme; et l'art du style, en particulier, lui est complètement étranger. La lecture des Soûlras est presque insoutenable. Voir Y Introduction à l'histoin du bouddhisme indien, p. iq4> — * Tout un chapitre du Lotos de la bonne loi, le second, de la page 19 a la page 38, est consacré à exposer l'Habileté dans l'emploi des moyens.
précises dans la forme. Le Bouddha lui-même n'avait rien écrit, et ce furent ses principaux adhérents qui, réunis en concile, aussitôt après sa mort, fixèrent dans les Soùtras les paroles du maitre et la doctrine qui, tout à l'heure, «allait devenir un dogme. Deux autres conciles, après le premier, rédigèrent définitivement les écritures canoniques telles que nous les avons, et que les reçurent, en les traduisant, tous les peuples soumis au bouddhisme l. Ce travail de rédaction successive était fini deux siècles au moins avant notre ère. Par suite de ces circonstances diverses , les théories de Çàkyamouni doivent être , en morale et surtout en métaphysique, peu nombreuses et fort simples. Elles sont, en général, très-claires et très-pratiques , ce qui n'exclut nila justesse ni même la profondeur. En un mot, c'est une philosophie qui doit être bientôt une religion.
On sait, d'ailleurs , que le premier concile réuni à Ràdjagriha, sous la protection d'Adjâtaçattrou, partagea les écritures canoniques en trois grandes classes que ne changèrent point les rédactions subséquentes : les Soùtras ou discours du Bouddha, le Vinaya ou la discipline, l'Abhidharma ou la métaphysique. Ànanda fut chargé de compiler les Soùtras; Oupâli, le Vinaya; et Kâçyapa, qui avait dirigé toutes les délibérations, se réserva la métaphysique2. Les Soùtras, qu'on nomme aussi Bouddha vàtchana, ou parole du Bouddha, et Moùlagrantha, le Livre du texte, sont considérés avec toute raison par les bouddhistes du Nord comme les textes fondamentaux3. C'est évidemment aux discours qu'il a fallu puiser tout le reste.
1 Les deux sources principales pour l'histoire encore incomplète de ces conciles sont le Doul-va tibétain, dont Csoma deKôrôs a donné l'analyse, Atiat. Researches, t. XX, p. 4>. 91 et 397, et le Mahàvansa singhalais, qui a consacré trois longs chapitres à chacun des conciles, qu'il appelle DharmasagguitSs , Assemblées de la loi ( Mahàvansa de M. G. Turnour, de la page 11 à la page 4a )• Les deux récits, d'accord sur les points essentiels, diffèrent sur plusieurs faits très-importants. D'après le Mahàvansa, les dates des trois conciles seraient 543 , 443 et 309 avant l'ère chré tienne. D'après los Népalais et les Tibétains, ce serait 543 , 433 et i'4o. Voir aussi VHist. de la vie d'IIiouen-Thsang , de M. Stanislas Julien, p. 95 et i56; et le Foe-Koue-Ki de M. Abel-Rémusat, ch. xiv, p. 247. note de M. Kiaproth.et ch. xxxvi, p. 319, note de M. Landresse. M. Turnour a publié, d'après les Singhalais, le récit officiel , et l'on pourrait dire . le procès-verbal des opérations du premier concile. Journal de la société asiatique du Bengale, t VI, p. 519 et suiv. — ' Ces trois classes des écritures bouddhiques forment ce qu'on appelle le Tripitaka, ou les Trois Corbeilles. Voir la prélace du Mahàvansa de M. G. Turnour, p. 65. et Ylntrod. à l'hist du boaddh. ind. de M. E. Burnouf, p. 35 et suiv. — * Idem, iïid. p. 36 et io4. 11 ne faut pas confondre les Soùtras bouddhiques avec les Soùtras des écoles philosophiques du brahmanisme. Étymologiquement, le mot de soûtra ne signifie que discours, attachés on cousus ensemble, et, par suite, aphorisme», axiomes.
La première théorie qui se présente, et qui, au point de vue de la méthode, doit en effet précéder toutes les autres, c'est celle des Quatre ventés sublimes (âryàni satyâni). Elle est connue de tous les bouddhistes sans exception; et elle est adoptée au Sud et à FEst aussi bien cpj'au Nord; a Ceylan, au Birman, au Pégu. à Siam, à la Chine, tout comme au Népal et au Tibet1.
Ces quatre vérités les voici :
D'abord, c'est l'existence de la douleur dont l'homme est atteint sous une forme ou sous une autre, quelle que soit la condition éclatante ou obscure dans laquelle il naît ici-bas. C'est là un fait malheureusement incontestable, bien qu'il ne porte pas toutes les conséquences qu'y a vues le bouddhisme ; et c'est comme une base inébranlable donnée à tout l'édifice du système.
En second lieu, c'est la cause de la douleur, que le bouddhisme n'attribue qu'aux passions, au désir, à la faute.
La troisième vérité sublime, propre à consoler de la triste réalité des deux autres, c'est que la douleur peut cesser par le Nirvana , ce but suprême et cette récompense de tous les efforts de l'homme.
Enfin, la quatrième et dernière vérité, qui tient encore plus étroitement aux croyances particulières du bouddhisme, c'est le moyen d'arriver à cette cessation de la douleur, c'est la voie qui conduit au Nirvana (marga, en pâli magga).
La voie ou la méthode du salut a huit parties, et ce sont autant de • onditions que l'homme doit remplir pour assurer sa délivrance éternelle. La première de ces conditions, selon le langage bouddhique, rst la vue droite, c'est-à-dire la foi et l'orthodoxie; la seconde, c'est le jugement droit, qui dissipe toutes les incertitudes et tous les doutes; la troisième, c'est le langage droit, c'est-à-dire la véracité parfaite qui a horreur du mensonge et qui le fuit toujours sous quelque forme qu'il se présente; la quatrième condition du salut, c'est de se proposer, dans tout ce qu'on fait, une fin pure et droite, qui règle la conduite et la rende honnête-, la cinquième, c'est de ne demander sa subsistance qu'à une profession droite, non entachée de péché, et spécialement à la profession religieuse; la sixième, c'est l'application droite de l'esprit à tous les préceptes de la loi; la septième est la mémoire droite, qui ga-
1 Le Soûtra le plut ancien où l'on trouve cette énomération de* quatre vérités est le Mahâoastoa, antérieur an Lalitavùtam , qui en répète l'énoncé presque dans le* même* termes. Voir YIntni. à thtst. dabotddh. ind. p. 166. 190, 5i7 et 6ag de M. E. Burnouf, et l'Appendice spécial qu'il a consacré aux Quatre vérités sublunes. Voir aussi le Rgya tek er roi pa de M. Éd. Foucaux, p. 1 a 1 et 59a.
rantit le souvenir, des actions passées de toute obscurité et de toute erreur; et la dernière enfin, c'est la méditation droite, qui conduit dès ici-bas l'intelligence à une quiétude voisine du Nirvàna1.
Les Quatre vérités sublimes sont celles que Siddhàrtha comprit enfin à Bodhùnanda, sous l'arbre Bod lu, après six ans de méditations et d'austérités*; ce sont celles qu'il enseigna tout d'abord à ses cinq disciples quand il fit tourner pour la première fois la roue de la loi, à Bénarès C'est parce qu'il le» a comprises qu'il est devenu bouddha ; et, quand il prêcbe sa doctrine au monde, c'est toujours aux quatre vérités qu'il donne la préférence sur les autres parties de son enseignement. Dans sa grande lutte contre les Tirtbyas du Koçala, en présence de Prasénadjit, lorsqu'il a défait ses adversaires, et que les brahmanes s'enfuient en criant: «Nous nous réfugions dans la montagne; nous «cherchons un asile auprès des arbres, des murs et des ermitages.» Bhagavat leur adresse ces paroles de dédain et d'adieu : « Beaucoup « d'hommes chassés par la crainte cherchent un asile dans les montagnes «et dans les bois, dans les ermitages et auprès des arbres consacrés, a Mais ce n'est pas le plus sûr des asiles ; ce n'est pas le plus sûr des « refuges. Celui , au contraire , qui cherche un refuge auprès du Bouddha, «de la Loi et de l'Assemblée , quand il voit, avec l'aide de. la sagesse, u les Quatre vérités sublimes, qui sont : la douleur, la cause de la dou- «leur. l'anéantissement de la douleur, et le chemin qui y conduit, la «voie formée de huit parties, sublime, salutaire, qui mène au Nir- «vâna; celui-là connaît le plus certain des asiles, le plus assuré des
' Rgya tch'er roi pa de M. Éd. Foucaux, t. II, p. 3ya , Lotos ie la bonne loi de M. E. Burnouf, p. 11, ch. i, et p. 33a et 5ig; Vocabulaire, pentaglotle , section xxxi, dans le t. I" des Mélanges asiatiques de M. A. Rémusat. Les bouddhistes de Ceylan appellent la Voie à huit parties d'un seul mot, Atlhâpga Magga (Ashlhànga Marga). Il parait que les bouddhistes d'Ava entendent ces huit parties du Marga en un autre sens: suivant eux ce sont les quatre degrés établis dans la hiérarchie bouddhique entre les religieux, d'après leur vertu cl leur mérite. Chacun de ces degrés est subdivisé en deux autres, selon que les personnages qui les forment sont encore dans la voie particulière où ils marchent , ou qu'ils ont atteint le but du voyage entrepris pur eux. Celte seconde manière d'entendre le Marga me semble postérieure à l'autre , et elle est moins conforme à l'esprit général du bouddhisme. U serait peut-être, d'ailleurs, assea facile de concilier ces deux interprétations. Parmi les cent huit portes de la loi qu'énumèrele Lalitavistara, ch. iv, les huit parties du Marga tiennent leur place, et elles y sont expliquées assez longuement, Rgya tch'er roi pa de M. Éd. Foucaux, t. H, p. 44. — ' Voir plus haut, cahier de juillet i854, p. A • S ; et Rgya tch'er ml pa de M. Éd. Foucaux, 1. 11 . ch. xxu, p. 335. — ' Voir plus haut, cahier de juillet i854, p. 4i8; et Rgya tch'er roi pa de M. Éd. Foucaux, t. II, ch. xvi p. 3gt et 39a.
«refuges. Dès qu'il y est parvenu, il est délivré de toutes les dou- « leurs »
Si l'on en croit la tradition des Mongols et des Tibétains, la théorie des quatre vérités occupa presque seule le premier concile ; et ses travaux se bornèrent à rédiger les Soûtras qui l'exposent*. Elle est, en quelque sorte la source et le résumé de toute la doctrine bouddhique-, on l'a réduite , pour l'usage des fidèles, en une stance composée de deux vers que tous les bouddhistes savent par coeur, et qui est pour eux un véritable acte de foi \ Les religieux la répètent sans cesse.
1 Prâtihârya Soâtra, dans le Dinya avadéna, voir Introduction à l'Histoire du bouddhisme indien de M. E. Burnouf, p. 186, et Csoma Je Kôrôs, Asiat lies. t. XX , p. 90. — ' Idem, ibid. p. 583, et M. Schmidt, Getchichte der os t. Mongole*, p. 17 et 3 1 5. — 1 Cette «lance a été connue pour la première fois par la découverte qu'en fil M. J. Steplicnson dan» les ruines d'une ancienne ville près de fiakbra {Journ. of the asiat. soc. of Bengal, IV. p. i3i et suiv.). Elle était inscrite sur le piédestal d'une statue mutilée du Bouddha. Quelque temps après, on la retrouva gravée sur une pierre enfouie dans le tope de Sârnatb, près Bénarèa; et presque toutes les statuettes du Bouddha qu'on a découvertes, depuis vingt ans, dans les diverses parties de l'Iode et dans les contrées voisines, la reproduisent. Ce fut Prinsep qui, te premier, parvint à la déchiffrer et à l'expliquer [Journ. ofthe asiat. soc. of Bengal , toc. laud.). Après loi, MM. Csonoa de Kôrôs, Mill, Hogdson , Burney. Lassen et Burnouf, en ont successivement complété l'interprétation. Voici la traduction que j'en donne, en modiGant un peu à mon tour toutes celles de mes prédécesseurs : « De toutes les lois qui procèdent d'une cause anté- « heure, c'est le Tathàgata qui en a dit la cause; et quelle est la cessation de ces
• lois , c'est le grand Çràmana qui l'a dit également. » On reconnaît sans peine dans ces deux vers les Quatre vérités sublimes : Les lois, ce sont la douleur et l'cusleoce actuelle qui ont pour cuuse des fautes passées; la cause, c'est la production de la douleur; la cessation de ces lois, c'est le Nirvana; enfin, renseignement du Talhàgala et du grand Çràmana , c'est la vote ou marga qui mène au Nirvana. Des deui rédactions sanscrites et pâlies de cette formule , M. E. Burnouf, s'appuyant sur des observations Irès-délicales de métrique , a prouvé que la rédaction pâlie devait être la plus ancienne, Lotos de la bonne loi, p. 5a a et suiv. A cette stance, qui est sacramentelle, on en joint souvent une seconde, qui, à un autre point de vue, résume aussi la doctrine du Bouddha. Caoma de Kôrôs Ta trouvée â la suite de la première dans les ouvrages tibétains qu'il consultait (Journ. of the asiat. soc. of Bengal, t. III, p. 61, et t. IV, p. i35); elle est reproduite fréquemment dans les Soùttas singhalais. La voici : • Abstention de tout péché, pratique constante de toutes les vérins,
• domination absolue de son propre cœur, tel est l'enseignement du Bouddha. . Deux antres stances d'un caractère analogue se représentent phu souvent encore dans les Soûtras népalais; on les rapportait à Çâkyamouni lui-même; il les avait fait mettre sous son portrait, que Bimbisâra envoyait en présent n Roudràyana, roi de Rorouka : «Commencez; sortes de la maison; appliques- vous â la loi du Bouddha; renversez «l'armée de la mort, gomme un éléphant renverse uue hutte de roseaux. Celui « qui marchera sans distraction dans celte discipline de la loi, après avoir échappé « â la rérolulion de* naissances, mettra un terme à la douleur. • (Roudrâyana ava-
A la suite des quatre vérités sublimes, et immédiatement après elles, il faut placer un certain nombre de préceptes moraux qui sont fort simples sans doute, mais que le Bouddha né devait point négliger, non plus que ne l'a fait aucun réformateur. Les cinq premiers de ces préceptes sont : Ne point tuer, ne point voler, ne point commettre d'adultère, ne point mentir, et ne point s'enivrer. A ces prescriptions, on en ajoute cinq autres qui sont moins graves, mais qui ne laissent point que d'avoir de l'importance : S'abstenir de repas pris hors de saison; c'est défendre la gourmandise; s'abstenir de la vue des danses et des représentations théâtrales, chants, instruments de musique, etc.; s'abstenir de porter aucune parure et de se parfumer; s'abstenir d'avoir un grand lit; enfin s'abstenir de recevoir de l'or ou de l'argent1. Ce sont la les dix aversions on répugnances (véramanls) que doivent ressentir tous les novices, ou plutôt tous les hommes qui ont foi au Bouddha. Les cinq premières règles surtout sont obligatoires pour tout le monde, sans aucune exception; mais on peut croire que les autres regardent plus particulièrement les religieux, qui ont, d'ailleurs, un code spécial dont je parlerai plus loin. On comprend que les règles mêmes les plus générales prennent , pour eux , un caractère de sévérité qu'elles ne peuvent pas avoir pour les simples laïques; et c'est ainsi que les religieux ne doivent pas seulement s'abstenir de l'adultère, il faut, en outre, qu'ils gardent la plus inflexible chasteté.
Des ouvrages entiers, au nord et au sud , ont été consacrés à la classification méthodique'des péchés et des fautes3; mais ces ouvrages, un peu
dina, Brahmana Darikâ, Djyolishka, PrAuliàrya Soûlra et Avadana Çataka, M. E. Burnouf, Introd. à Chut, du bouddh. ad. p. 34a, 186 et ao3, et Lotos de la bonne loi, p. 5ag; Csoma de Kôrôs, analyse du Doul-va tibétain, Atiat. Researches, t. XX, p. ja). — 1 Les listes de péchés varient beaucoup dans les différents Soûlras (voir M. E. Burnouf, Lotus de la bonne loi, p. ààb. Appendice, n* 3, sur la valeur du mol kléça, le vice ou le mal moral); mais celle que j'ai donnée peut être regardée comme la plus commune. On la retrouve dans le Pâtimokkha-Soutta des Singlialais, qui n'est probablement qu'une autre rédaction du Pratimoksha-Soâtra des' Népalais, et qui, comme lui, est uno espèce de traité de casuistique. Le Pratimoksha-Soàtra est connu par l'analyse qu'en a donnée M. Csoma de Korôs, d'après le Doul-tu {Atiat. Retour. L XX, p. 5g et 8o). MM. E. Burnouf et Lassen ont donné la table des chapitres du Pâtimokkha-Soutta dans leur Essai sur le pâli, p. aoi; M. Spiesel l'a également publiée dans son Kammavakya, p. 35. — 1 Outre le Pratimoksha- Soâtra népalais et le Pâtimokkha-Soutta de Ceylan, le recueil singhalais appelé Dlgha-Nikâya contient quatre Soutuu au moins qui ne traitent guère que de ce sujet capital : le Samanna-Phala-Soatta ; le SoubhaSoutta , répétition du précédént; le Bnikska-Djdla-Soutta et le PotthapédaSoutta. M. E. Burnouf a traduit le premier de ces Sont ta», Lotos de la bonne ht, p. 44g et suiv.
postérieurs au temps du Bouddha, sont moins une reproduction exacte qu'un développement de sa doctrine, et je ne crois pas devoir m'y arrêter, tout curieux qu'ils sont, parce que je ne recherche ici que les pensées mêmes de Çakyamomii. A voir la direction toute pratique que le jeune ascète de Bodliimanda voulait donner à sa prédication, on peut douter (jue ce soit lui qui ail divisé les règles morales qu'il prescrivait en deux cent cinquante trois articles, comme le veut le Pratimoksha-Soûtra des Népalais, le Soûtra de l'affranchissement; ou en deux cent vingt-sept, comme le veut le PAtimokhha des Cinghalais 1 ; on en deux cent cinquante , comme le veut l'ouvrage chinois dont M. Abel-Hémusal a fait connaître le curieux résumé. (Foc-Koae-Ki, p. toi et suiv.) Des distinctions si nombreuses et parfois si peu tranchées ne vont point à un réformateur qui veut convertir la foule; il lui faut des idées moins subtiles et plus frappantes. Ces analyses minutieuses conviennent peut-être à l'école; elles ne seraient pas écoulées de la multitude. 11 est bien difficile aussi de croire que ce soit le Bouddha qui ait mis sur la même ligne que les cinq premiers péchés les cinq suivants : Dire du mal du Bouddha , dire du mal de la Loi , dire du mal de l'Assemblée des religieux , élever une hérésie, violer une religieuse; et qui ait fait de la réunion de ces fautes très -diverses et très-inégales la liste des dix éléments de destruction (en pâli , dasa-nàsanaggâni); en d'autres termes, des dix péchés mortels2.
Mais on doit penser que c'est bien le Bouddha lui-même qui a prescrit à ses religieux et à ses religieuses les douze observances suivantes, dont les ouvrages cinghalais et chinois nous ont conserve le souvenir3; elles sont fort sévères; mais Siddhârtha les avait pratiquées lui-même durant de longues années avant de les imposer aux autres; et , quand un jeune prince avait donné cet héroïque exemple, il n'était permis à personne parmi les croyants d'hésiter à le suivre. H ne faut pas perdre de vue. que ces règles ne concernent que les religieux , c'est-à-dire les hommes d'une piété supérieure, qui ont renoncé au monde et qui doivent désormais dédaigner tous ses intérêts et toutes ses jouissances.
1 M. E. Burnouf. Intiod. à l'hùt. du bauddh. ind. p. 3oe et 3o3. — ' Id. Lottu de la bonne loi, p. M5, Appendice n* n. sur la valeur du mot kléçu. — ' M. Abel- Rtinusal, dans son Foe-Koue-Ki , p. 'Jo et suiv. a donné l'analyse du Livre sacré des doute observances (en chinois, Chi-Eul-TheouTho-King:) , qui parait avoir elé traduit sur le sanscrit ou sur le pâli. On retrouve cette liste des observances religieuses dans le vocabulaire pentaglolte, section xi.v, et dans le dictionnaire cinghalais de M. Clough, t. II, p. a/Ja. 11 est fort probable qu'on découvrira plus tara, soit dans la collection du Népal, soit dans celle de Ceylan, des traités spéciaux sur ce sujet, qui intéresse si directement la discipline; ils feraient partie du Vinaya. Voir M. E. Burnouf, Introd. à Ihut. du bouddh. ind. p. 3o5 et suiv.
La première observance, c'est de ne se vêtir que de haillons ramassés dans les cimetières, sur les tas d'ordures et sur les routes.
La seconde, c'est de n'avoir tout au plus que trois de ces misérables vêtements, qu'on a du coudre de ses mains, à l imitation du maître'.
Ces haillons doivent être couverts d'un manteau de laine jaune, qu'on se sera procuré par les mêmes moyens.
Voilà pour le vêtement.
La nourriture sera plus simple encore, s'il est possible. La quatrième observance et l'une des plus stricles, c'est de ne vivre que d'aumônes ; on ira les chercher de maison en maison , dans le vase de bois qu'on pourra posséder à cet effet.
En cinquième lieu, on ne fera qu'un seul repas par jour; et, par la sixième observance, on se gardera de jamais prendre des aliments après midi, même de simples friandises. On peut voir dans une foule dp Soùtras que le Bouddha lui-même, aussitôt après son réveil, sort du vihàra pour aller quêter les aliments dont il doit vivre , et que son unique repas est toujours fait avant midi. Le reste du jour est donné à l'enseignement et à la méditation.
Les règles relatives au logement ne sont pas moins rudes. On vivra dans la forêt : c'est la septième observance. Tous les Soutràs nous montrent le Bouddha, et, en général, les religieux quittant les bois où ils ont passé la nuit, pour venir mendier dans la ville voisine. La huitième observance est de ne s'abriter que sous le feuillagedcsarbres; laneuvième, de s'asseoir le dos appuyé sur le tronc de l'arbre qu'on a choisi comme refuge. Pour dormir, il faut rester assis, et non point se coucher : c'est la dixième observance; la onzième , c'est de laisser son tapis, une fois qu'on l'a étendu , sans le changer de place *.
L'ascétisme bouddhique a, comme on le voit, presque égalé l'ascétisme brahmanique; et, sauf les jeûnes excessifs, dont le Bouddha semble avoir condamné la pratique, le bouddhisme est à peu près aussi sévère que la religion qu'il prétendait réformer. On doit même remarquer que, dans le brahmanisme, l'ascétisme recommandé par les sages n'a rien
' Hiouen-Thsang nous apprend <|ue, dans une nuit très-froide, le Talhàgatn dut se couvrir de trois vêtements. C'esl pour cela sani doute qu'il permit à ses religieux d'avoir jusqu'à trois de ces vtlemenU faits de haillons. Voir M. Stanislas Julien, Vie de Hiouen-Thsang , p. aog. — 1 (-es règles, qui prescrivent l'habitation en plein air, semblent en contradiction avec l'institution des vihàras, ou maisons de refuge pour les religieux, qui remontent cependant aux premiers temps du bouddhisme, il e*t facile do concilier celte opposition apparente en supposant que les vihàraa ne devaient servir que dans la saison des pluies, et que, le reste du temps, l'ascète devait vivre dans la forêt.
d'obligatoire; la philosophie peut le conseiller; mais l'orthodoxie védique ne l'impose à personne. Au contraire, le Bouddha , tout en voulant adoucir les habitudes brahmaniques qu'il condamne, prescrit à ses religieux un régime austère dont il leur est défendu de s'écarter sous peine de dégradation.
A ces onze observances s'en ajoute une douzième d'un tout autre genre, qui les complète et en fait très-nettement comprendre le but commun. Les religieux se rendront de temps à autre, la nuit, dans les cimetières, pour y méditer sur l'instabilité des choses humaines 1 . .
Il me semble qu'après ces détails on doit mieux comprendre la portée de ces noms par lesquels les bouddhistes se désignent eux-mêmes; je veux dire ceux de bhikshou, mendiant qui ne vit que des aumônes qu'il recueille , et de çrâmana , ou ascète qui dompte ses sens. Le Bouddha n'avait pas dédaigné de les prendre l'un et l'autre. Il s'appelait tantôt : « le Grand Mendiant,» Mahâ Bhikshou; et tantôt : l'ascète des Gotainides, Çrâmana Gaoutama. La mendicité attestait assez que le bouddhiste avait renoncé à tout ce qui fait les convoitises et les attachements du monde; et son chaste célibat lui refusait même les affections les plus permises de la famille, en lui assurant, il est vrai, l'empire sur la plus redoutable des passions humaines. Je ne dis pas que ce soit ainsi qu'on puisse faire des citoyens utiles à la société ; mais certainement c'est ainsi qu'on peut faire des saints.
Les règles relatives au vêtement méritent une attention particulière , et, dans le monde indien, ce sont elles peut-être qui formaient l'originalité la plus frappante des ascètes bouddhiques. Les brahmanes admettaient la complète nudité de leurs sages; et ils se nommaient euxmêmes, par une expression à la fois juste et spirituelle : « les gens vêtus «de l'espace,» digambaras*. Les Grecs, compagnons d'Alexandre, qui les avaient vus sur les bords de l'Indus, les avaient nommés par analogie des gymnosophistes; et c'était, à ce qui) semble, une mode reçue dans la première caste , de vivre , même au sein des villes , dans un état de nudité que les sauvages ne supportent qu'avec peine. Ce n'est pas à dire que la société indienne se montrât indifférente à cette impudeur, que les ascètes brahmaniques prenaient sans doute pour de la piété; et ce
1 J'ai mis cette observance la dernière, bien qu'elle soit placée la dixième dam la liste du vocabulaire pentagtotte. Mais, en la laissant au dixième rang, elle interrompt la série des autres, qui se rapportent toutes a l'habitation des religieux; voir VIntrod. à fkirt. du boaddh. ini. de M. E. Burnouf, p. 3n. — 'us s appelaient aussi : « Les gens vêtus de la cetotore de la loi. > Introd. à rkut. du bouddh. ini de M. E. Burnouf, p. 187.
n'étaient pas seulement les femmes d'un rang élevé , comme Soumàgadha , la fille d'Anâtha-Pindika , qui étaient révoltées de re cynisme 1 -, c'étaient les courtisanes elles-mêmes, comme celle qui se moquait du mendiant Pourâna Kâçyapa, quand, de dépit d'avoir été vaincu par Bhagavat, il allait, une pierre au cou, se noyer dans un étang3.
La vie religieuse était un idéal que le Bouddha seul avait rempli dans toute son étendue; mais, si tous les hommes ne pouvaient l'atteindre, tous, du moins, pouvaient, quelle que fût leur position dans la vie, pratiquer certaines vertus que le réformateur regardait, après «les u préceptes de l'enseignement , » comme les plus importantes. Elles sont au nombre de six : l'aumône ou la charité, la vertu, la patience, le courage , la contemplation et la science. Ce sont là les sut vertus transcendantes (pâramitâs) « qui font passer l'homme à l'autre rive, » ainsi que l'indique l'élymologie du mot par lequel on les désgineV L'homme, en les observant, n'est pas encore arrivé au Nirvàna; il n'est encore que sur le chemin qui y mène; mais, sur la route de la foi. il a quitté ces rivages ténébreux de l'existence où l'on s'ignore. Il sait désormais où il doit tendre ; et, s'il manque le but, ce n'est pas, du moins, faute de le connaître V
1 Sonmàgadhà disait tristement, en voyant tous ces mendiants nus qui venaient prendre leur repas dans la maison de sa belle-mère : • Si les personnes respectables ont cette tenue, comment seront donc le* pécheurs? ■ (Soumdgadhd avadàna, Introduction à r histoire du bouddhisme indien, p. 3ia.) — ' PràtihArya- Soûtra dans le Divya avadâna , Introduction à l'histoire du bouddhisme indien de M. E. Burnouf, p. 188. — ' Chacune de ces vertus est exprimée respectivement par les mots dâna, cila, kchànti, vîrya, dhyina et pradjnâ, suivis du mot pàrarailâ. Ainsi l'on dit: la vertu transcendante de l'aumône, dàna paramila, çila pâramita, etc. Le mol pâramila ne peut signifier que l'idée de passer à l'autre ri>e, param et ila. Mais on peut le prendre également, soit pour un substantif, soit pour un adjectif, qui devient l'attribut du mot avec lequel il se compose. Par exemple, dina paramitâ peut vouloir dire tout aussi bien la vertu transcendante de l'aumône, ou la perfection de l'aumône, que l'aumône passée à l'autre rive , en d'autres termes conçue et pratiquée comme la conçoit et la pratique le bouddhisme. Au point de vue de la grammaire, cette double nuance peut présenter quelque embarras-, et M. E. Bournouf n'avait pas pu trancher complètement cette difficulté (Inirotl. à l'hist. du bouddh. ind. p. 463, et Lotus de la bonne loi, p. 544, et suiv., Appendice n* vu sur les dix perfections); mai* le sens général ne peut être douteux; et transcendantes sout évidemment et lies que le Bouddha recommande
ces eu vertus transcendantes sout évidemment et lies que le plus exnresstmcnt aux hommes. Voir aussi le Raya tch'er roi pu de M. Ed. Foucaux, L II, ch. iv, p. 45. — * Ce n'est pas toujours ainsi que l'on comprend les six vertus transcendantes; et il y a des Soùlras qui semblent en faire des attribut* spéciaux du Bouddha ou des bôdhisatlvas. Mais, au temps d'Hiouen-Tshang, on comprenait tes pàramilas comme je le fais ici; Hist. de la vie d'Hiouen-Tshang de M. Stanislas Julien, p. 5;.
L'aumône, telle que la comprend le bouddhisme, n'est point la libéralité ordinaire qui donne à autrui une partie des biens qu'on possède. C'est une charité sans bornes, qui s'adresse à toutes les créatures sans exception , et qui impose les sacrifices les plus* douloureux et les plus extrêmes. Il y a telle légende, par exemple, où le Bouddha donne son corps en pâture à une tigresse allamée qui n'avait plus la force d'allaiter ses petits'. Dans une autre, c'est un néophyte se jetant dans la mer pour apaiser la tempête qui menace le vaisseau de ses compagnons, et qu'a susriléc la colère du roi des Nàgas8. Le Bouddha n'est venu en ce monde que pour sauver les êtres : tous ceux qui croient en lui doivent suivre son exemple , et ne reculer devant aucune épreuve pour assurer le bonheur des créatures. La charité doit éteindre dans le cœur de l'homme toutégoïsme; ou, comme on dit en style bouddhique, «elle conduit à la « maturité parfaite de l'être égoïste. »
La vertu "conduit à la maturité parfaite de l'être vicieux;» c'est-àdire qu'elle détruit tous les vices dont l'âme humaine peut être souillée. Elle lui fait franchir les régions ténébreuses et les quatre existences misérables , celle de damné dans l'enfer, celle d'animal , celle de prêta et celle d'asoura.
La perfection de la patience « conduit à la maturité parfaite de l'être u à l'esprit méchant, » et lui fait abandonner toute espèce de malice, de désir nuire , d'orgueil , de fierté et d'arrogance s.
La perfection du courage ou de l'énergie « conduit à la maturité parte faite de l'être indolent, » et ranime en lui toutes les semences languissantes de vertu. Elle lui fait traverser « ces régions désertes et ces landes «stériles vides de tous mérites; elle lui fait cultiver les germes féconds u que la pratique du devoir dépose toujours dans le cœur d'un être doué «de moralité.»
La cinquième perfection est une conséquence de la précédente; c'est
1 Rodpavatt avadâna . dans le Divya avadâna, Jntrod. à î'hist. da bouddh. ind. p. 1 59. Voir la vie d'IItoaen-Tshung de M. Stanislas Julien, p. 89. Plusieurs fois le Bouddha fit l'aumône de son corps, idem, ibid. p. 87 et 89 et passim; Fœ-Koue-Ki de M. Abe!-Romu*at, p. 64 , 66 et 76; et Bgya Ich'er ni pade M. Éd. Foucaux, p. 1 67, 160, 161. — ' Lcgcnde de Samgha Rakshilha, dans le Divya avadâna, Introd. à rhist, du bouddh. ind. de M. E. Burnouf, p. 317. — ' Celle définition de la patience ne répond guère à l'idée que le mot même exprime et qu'on s'en fait d'ordinaire. Ailleurs le bouddhisme comprend celte vertu comme nous la comprenons nousmêmes, et le Lahtaviitara loue le Bouddha • de s'être plu dans la patience, «d'avoir supporté, de la part des êtres, l'abandon, les persécutions, les injures. les « meurtres et les emprisonnements multipliés. • ligja tch'er roi pa de M. Éd. Foucaux, t. II, ch. xiii, p. i64.
la perfection de la contemplation, «qui conduit à la maturité parfaite « de l'être à l'esprit «attentif, et qui lui fait produire en lui toutes les « sciences et les connaissances surnaturelles. » En d'autres termes , c'est une puissance magique que le bouddhisme promet à la crédulité de ses adeptes, en récompense de leur vertu. En cela, le bouddhisme n'est pas coupable d'innovation; et le brahmanisme, longtemps avant lui, avait fait ces trompeuses promesses , ou plutôt s'était flatté de cette illusion déplorable *.
La sixième et dernière perfection , c'est celle de la sagesse-, a elle con- « duit à la maturité parfaite de l'être qui a une fausse science, et lui fait «abandonner les doctrines hétérodoxes, les préjugés, les ténèbres, « l'obscurité, l'erreur et l'ignorance a. »
A côté de ces vertus , qui peuvent paraître essentielles , il en est d'autres qui , pour être de moindre importance , ont aussi leur utilité , et dont le Bouddha recommande la stricte observation. Ainsi, non-seulement il ne faut pas mentir; mais, de plus, il faut éviter avec un soin presque égal la médisance, la grossièreté de langage, et même les discours vains et frivoles s. Ne pas commettre ces fautes, c'est contracter des habitudes respectables (ariya vohârâ); s'y laisser aller, c'est contracter des habitudes dignes de mépris. Le religieux, pris en ceci comme le modèle des hommes, a de l'aversion pour la médisance; il ne va pas répéter ce qu'il a entendu pour brouiller les gens entre eux ; loin de là, il réconcilie ceux qui sont divisés; il ne sépare pas ceux qui sont unis; il se plaît dans la concorde; et, comme il est passionné pour elle , il tient un langage propre à la produire. Il n'a pas moins d'éloignement pour toute parole grossière. Le langage doux, agréable aux oreilles, affectueux, allant au cœur, poli, gracieux pour les autres, est
1 II faut dire, pour être juste, que, bien souvent, dans les Soùtra», on trouve de virulentes critiques contre l'art de la divination et de la magie exercé par les brahmanes. Le Bouddha blâme énergiquement ces pratiques et les défend à ses religieux; voir en particulier le Brakma Djâta Soutta. Lotus de la bonne loi de M. E. Burnouf, p. àqb, et le Sdmanna Phala Soutta, ibid. p. 468 et suiv. Si le Bouddha fait des miracles lui-même comme ses adversaires, ce n'est que pour abaisser et cou fondre leur orgueil dans l'intérêt des créatures, Prâtihârya Soufra, dans le Divya avadâna, Introd. à fhist. du bouddh. ind. p. 17». . — ' A ces six vertus ou perfections, on ; -1 ajouta plus tard quatre autres, qui ne sont pas aussi essentielles, cl qui d'ailleurs, rentrent à peu prés dans les précédentes. Je ne les cite pas, attendu que cette addition , assez peu utile , est très-postérieure à la prédication du Bouddha. Voir le Lotus de la bonne loi de M. E. Burnouf, p. 549. Le Brahma Djâla Soutta, pâli, divise la morale en trois parties; la morale fondamentale, la morale moyenne et la grande morale, ibid. p. 4g5. Cette classification n'appartient pas non plus au Bouddha. — s Idem, ibid. p. 495 et «97.
celui qu'il emploie. Enfin , comme il a renoncé à tout discours frivole , il ne parle qu'à propos; il dit ce qui est, d'une manière sensée, selon la loi et la discipline; son discours est toujours plein de choses, comme il est aussi toujours convenable l. Dans une légende, celle de Samgha Raksbita, on voit des religieux punis de peines fort graves en enfer pour avoir proféré des paroles inconvenantes, et pour n'avoir point gardé dans leur langage toute la mesure désirable *. Si l'on en croit les traditions recueillies par Hiouen-Thsang à Çrâvastî , un bhikshou nommé Koukâli, et une jeune brahruine, qui avaient calomnié le Bouddha, furent enfouis tout vivants dans l'enfer'. Au temps du pèlerin chinois, on montrait encore les fosses où ils étaient disparus, disait-on. en expiation de cette faute.
Une vertu d'un autre ordre, que le Bouddha prêche avec une égale insistance, et qu'il ne cesse de pratiquer, c'est l'humilité. Çâkyamouni n'a pu compris certainement tous les maux que l'orgueil entraîne et les fatales conséquences qui le suivent d'ordinaire; mais il sentait trop profondément la misère et la faiblesse radicales de l'homme, pour l'enivrer follement des vertus qu'il peut avoir, et ne pas lui prescrire la simplicité du cœur et le renoncement à toute vanité. Lorsque le roi Prasénadjit, provoqué par les Tirthyas, engage le Bouddha, qu'il protège, à faire des miracles qui doivent imposer silence à ses ennemis, le Bouddha, tout en consentant à ce que le roi exige, lui répond : « Grand «roi, je n'enseigne pas la loi à mes auditeurs en leur disant : Allez, ô « religieux; et devant les brahmanes et les maîtres de maison, opérez, à « l'aide d'une puissance surnaturelle , des miracles supérieurs à tout ce «que l'homme peut faire; mais je leur dis, en leur enseignant la loi : « Vivez, ô religieux, en cachant vos bonnes œuvres et en montrant vos « péchés *. »
C'est évidemment en comptant sur ce sentiment d'humilité, plus naturel, d'ailleurs, qu'on ne le pense, que le Bouddha put instituer la confession parmi ses religieux, et même parmi tous les fidèles. Deux fois par mois, à la nouvelle et à la pleine lune, les religieux confessaient
1 SdmannaPhala Souita, idem, ibid. p. 464. — * Samgha Rakthita avaddna, dans le Divya avaddna, Introd. à l'kitt. du bouddh. ind. p. 3ag. — 5 M. Stanislas Julien , Histoire de la vie d ' Uiouen-Thsang , p. 12. Ces traditions prouvent que, dans la doctrine du Bouddha, la médisance et la calomnie passaient pour des péchés fort graves, et qu'on les croyait punb par des châtiments très-rudes; voir aussi le Foe- Koue-Ki de M. Abcl-ftcmusat, ch. XX, p. 174. — * Prdtihdrya Soutra, Divya avaddna, cité par M. E. Durnouf, introd. à thut. da bouddh. ind. p. 170, et légende de Poûrna, ibid. p. a6i.
leurs fautes devant le Bouddha et devant l'Assemblée , à haute voix; ce n'était que par le repentir et par la honte devant soi-même et devant les autres, qu'on pouvait se racheter. Des rois puissants confessèrent au Bouddha des crimes qu'ils avaient commis, ainsi que nous le verrons plus tard pour Adjâtaçatrou; et ce ne fut qu'au prix de ce pénible aveu que les coupables expièrent les plus odieux forfaits'. Cette institution du Bouddha, quoique d'une application bien difficile, subsista longtemps après lui ; et , dans les édits religieux de Piyadasi . le pieux monarque recommande à ses sujets ia confession générale et publique de leurs fautes tous les cinq ans au moins 3. Il parait qu'on rassemblait le peuple à ces époques pour lui rappeler les principes de la loi et pour engager chacun à faire l'aveu de ses fautes. Cette cérémonie ne devait durer que trois jours.
L'ue chose assez étonnante, c'est que le Bouddha, tout en prêchant le renoncement absolu et l'ascétisme au sein du célibat, n'en a pas moins respecté (es devoirs de la famille, qu'il a mis au premier rang. Personnellement, il s'est toujours montré plein de respect et de tendresse pour le souvenir de sa mère, bien qu'il ne l'eut pas connue, puisqu'il l'avait perdue sept jours après être né; mais les légendes nous le représentent sans cesse préoccupé de la convertir, et il va plusieurs fois au ciel des Trâyastrimçats, on elle réside, pour lui enseigner ia loi qui doit la sauver3. Dans une des légendes les plus simples et les plus belles, Bbagavat s'adresse ainsi aux religieux qui î'écoutent dans le jardin d'Anàtha Pindika, à Djétavana, près Çrâvastî : « Brahraa, ô religieux, est « avec les familles dans lesquelles le père et la mère sont parfaitement «honorés, parfaitement vénérés, parfaitement servis. Pourquoi cela? « C'est que, d'après la loi. un père et une mère sont, pour un fils de fa-
1 Le Sàmannu Phala Soutta tout entier est consacré à l'entretien de Bbagavat et d' Adjâtaçatrou. (Lofai de la bonne loi de M. E. Burnouf, p. Mo, et suiv.) Le roi le termine en avouant qu'il a tué son père, et en promettant de se soumettre désonnais «au frein de la règle. • (Ibid. p. 48i .) Cet aveu suffit pour l'expiation, et il n'est suivi d'aucun acte de pénitence , quoique le roi se soit converti; voir aussi Csoma de Rôr&s, Analyse du Doul-va, Asiat. Retearchei, t. XX, p. 58, 73 et 79; et M. E. Burnouf, lntrod. à l'hiit. du boaddk. ind. p. 3oo. — ' Voir le premier édit séparé de Dhauli et le troisième édit de Guirnar, qui se répète à Dhauli et a Kapour-di-Guiri. ( Lotus de ia bonne loi, de M. E. Burnouf, p. 683 et 684; Intnd. à l'hut. da boaddh. ind. p. 3g4; Foe-Koae-Ki de M. Abel-Hémusat, p. a6, et Mit. de la vie de Hiouen Thtana de M. Stanislas Julien, p. 1 13.) — 3 II paraît, d'après le récit d'Hiouen-Thsang , que le roi Prasénadjit avait fait élever une statue au Bouddha . pour conserver le souvenir de sa piété filiale. (Hùt. de lu vie d'Hiouen-Thsang de M. Stanislas Julien, p. ia5; voir aussi le Foe Koue-Ki de M. Abel Réinusat . ch. xx, p. 171.)
«mille, Brahma lui-même. Le Précepteur, 6 religieux, est avec les fait milles dans lesquelles le père et la mère sont parfaitement honorés , «parfaitement vénérés, parfaitement servis. Pourquoi cela? C'est que, «d'après la loi, un père et une mère sont, pour un fils de famille, le «Précepteur lui-même. Le feu du sacrifice, ô religieux, est avec les « familles dans lesquelles le père et la mère sont parfaitement honorés , «parfaitement vénérés, parfaitement servis. Pourquoi cela? C'est que, « d'après la loi, un père et une mère sont, pour un fils de famille , le feu « du sacrifice lui-même. Le feu domestique, ô religieux, est avec les fa- «milles, etc. Le Déva (Indra, sans doute) est avec les familles, etc. 1 » Dans une autre légende, Bhagavat explique les causes de la piété filiale : «Us font, ô religieux, une chose bien difficile pour leur enfant, le père « et la mère qui le nourrissent, qui l'élèverit, qui le font grandir, qui lui « donnent à boire leur lait et qui lui font voir les spectacles variés du « Djamboudvîpa. » Le fils n'a qu'une manière de reconnaître dignement les bienfaits de ses parents et de leur rendre ce qu'il leur doit : c'est de les établir dans la perfection de la foi, s'ils ne l'ont pas; c'est de leur donner la perfection de la morale, s'ils ont de mauvaises mœurs; celle de la libéralité , s'ils sont avares ; celle de la science , s'ils sont ignorants a. Voilà comment un fils qui pratique la loi peut faire du bien à son père et à sa mère , sans parler de tous les soins dont il les entoure ; voilà comment il peut s'acquitter de sa dette envers ceux dont il a reçu l'existence.
On peut trouver que le bouddhisme , qui a une telle horreur de la vie , n'a guère le droit de prôner des devoirs et des liens sans lesquels la vie ne serait pas; mais c'est là une contradiction qui l'honore, et dont il est même possible de le disculper. Le Bouddha , pour atteindre à toute sa perfection et parvenir au Nirvàna, doit nécessairement passer par la condition humaine; et, sous peine d'une ingratitude coupable, il ne peut que chérir et vénérer les êtres sans lesquels la voie du Nirvâna ne lui serait point ouverte s.
Je me borne aux théories qui précèdent en ce qui concerne la morale bouddhique; et je crois que, toutes concises qu'elles sont, elles en ren-
1 Avaddna-Çalaka.àté par M. E. fiurnouf. Intnd. à Huit, du boaddh. ind. p. .33. Je n'achève pas la citation; la suite est évidente de toi. On peut trouver ici un exemple de ces répétitions si familières au style bouddhique. Dan» ce passage, du moins, elles produisent un certain effet; mais elles sont le plus souvent poussées si loin, qu'elles rendent la lecture tout à fait insupportable. — * M. E. Burnouf, Intr. à rhitt du boaddh. ind. p. 370, légende de Poûrna. — * M. I. J. Schmidt, Mém. de VAcod. de Soint-PéCnboory , t II, p. 36; et M. E Burnouf, Lotus de la bonne foi, p. 353.
ferment la plus grave et la meilleure partie. On peut les attribuer au Bouddha lui-même, tandis que les autres, plus subtiles et moins pratiques, n'appartiennent qu'à l'école et à la casuistique que l'école a fondée.
Je veux terminer ce que j'ai à dire ici par quelques considérations sur le moyen qu'employait le Bouddha pour propager sa doctrine. Ce moyen unique, qui a aussi son côté moral, c'est la prédication. Il ne parait pas que le réformateur ait jamais pensé qu'il pût en employer d'autre. Soutenu et protégé par les rois, il pouvait avoir recours à la force et à la persécution, dont rarement le prosélytisme se fait faute, pour peu qu'il ait d'ardeur. Mais toutes les légendes, sans aucune exception , sont unanimes sur ce point. Le Bouddha n'a choisi ses armes toutes-puissantes que dans la persuasion. H appelle à lui les hommes de toutes les castes et l'ensemble des créatures, depuis les plus élevés des dieux jusqu'aux êtres les plus dégradés-, il les exhorte à embrasser la loi qu'il leur expose; il les charme par ses discours; il les étonne quelquefois par sa puissance surnaturelle. H ne songe jamais à les contraindre. Souvent il vient au secours de leur faiblesse par des paraboles, dont quelques-unes sont fort ingénieuses-, il leur cite des exemples pour les encourager à l'imitation-, il puise dans l'histoire de ses existences passées le récit de ses propres fautes, pour instruire ses auditeurs en les enrayant des châtiments dont elles furent suivies; il se plaît même à ces aveux, du moment qu'ils sont utiles; et il raconte ses chutes pour les épargner à ceux qui l'écoutent, en leur apprenant le moyen de les éviter.
Ne se fier qu'au pouvoir de la vérité et de la raison, c'était se (aire une noble et juste idée de la dignité humaine, méconnue, d'ailleurs, à tant d'autres égards; et nous allons voir que les individus comme les peuples ont répondu à l'appel du Bouddha par des vertus délicates et sincères , qu'on ne s'attendrait point à rencontrer dans ces temps reculés.
BARTHÉLÉMY SAINT HILAIRE
(La suite à an prochain cahier.)
Histoire de l'Harmonie au moyen âge, par M. de Coussemaker,
i vol. in-4°, i85a.