L. VITET
{La fin à un prochain cahier.)
NOUVELLES LITTÉRAIRES
INSTITUT IMPÉRIAL DE FRANCE
ACADÉMIE FRANÇAISE
M. Ancetot, membre de l'Ac»démie française, est mort à Paru le 7 septembre
ACADÉMIE DES SCIENCES
M. Charles-François Brisseau de Mirbel, membre de l'Académie des science» (section de botanique) , est mort à Champerrct (Seine) , le i a septembre 1 854.
LIVRES NOUVEAUX
FRANCE
Parabole de f enfant égaré, formant le chapitre iv du Lotus de la bonne loi, publiée
Eour la première fois en sanscrit et en tibétain . lithographies à la manière de» vres du Tibet, et accompagnée d'une traduction française d'après la version tibétaine du Kanjour, par Ph. Ed. Foucaux, membre de la Société asiatique de Paris, professeur de tibétain a l'Ecole impériale et spéciale des langue* orientales vivantes. Paris, Benjamin Duprat, i854, in-8*. — M. Ed. Foucaux, a qui nous-devona la publication du ifava tch'er roi pa {LaUttttistara) , le premier texte tibétain qui ait paru dans notre langue, a voulu faciliter par un nouvel ouvrage les études auxquelles il a voué sa vie. C'est un livre qui s'adresse plus particulièrement à ceux qui veulent connaître la langue tibétaine. Le savant professeur leur donne un spécimen qui pourra les initier à la lecture des manuscrits, toujours si pénibles à déchiffrer. L'épisode de Y Enfant égard était déjà connu par la traduction du Lotus de la bonne loi de M. Eugène Burnouf, mais le texte nen avait point été donné, et M. Foucaux a dû prendre la peine de le litbograpbier lui-même en tibétain et en sanscrit Nous ne pouvons que le féliciter de tant de zèle, et sa traduction, fidèle en même temps qu'élégante, pourra plaire même à des lecteurs qui ne sont pas versés dans ces difficiles connaissances.
Mémoires présentés par dhert savants à V Académie des inscriptions et belles-lettres de l Institut impérial de France; première série; sujets divers d'érudition , tome IV. Paris, imprimé par autorisation de l'Empereur à l'imprimerie impériale, i85£ , in -4* de 488 pages. — Ce volume est rempli tout entier par un important ouvrage de M. Th. Henri Martin , intitulé : Recherches sur la vie et les ouvrages d'Héron d'Alexandrie, disciple de Ctésibius, et sur tous les ouvrages mathématiques grecs conservés ou perdus, publiés ou inédits, qui ont été attribues àun auteur nommé Héron. Cette dissertation est divisée en cinq parties. Après avoir dressé une liste critique des personnages grecs qui ont porté le nom d'Héron, en signalant particulièrement ceux qui ont été mathématiciens , l'auteur traite successivement d'Héron l'Ancien , de sa vie et de ses travaux ; des ouvrages mathématiques qui paraissent devoir lui être attribués et dont fauthencité a été, jusqu'ici, niée ou mise en doute. S'occupnnl, dans une autre partie, du commentaire d'Héronas sur l'Introduction arithmétique de Nicomaque, M. Martin montre qu'il est douteux, mais non impossible, qu'Héronas soit le même qu'Héron , maître de Proclus. Il examine ensuite avec détail le Traité des machines de guerre et la Géodésie , opuscules réunis sous le nom d'Héron, et s'attache à démontrer que tous deux sont l'œuvre d'un mathématicien byzantin
du x* siècle, Héron de Constantinople, qui a été un des compilateurs sous les ordres de Conslantin Porphyrogénète. Dans un appendice, on trouve le texte et la traduction française de plusieurs ouvrages authentiques ou apocryphes d'Héron d'Alexandrie et d'Héron de Constantinople.
Histoire chronologique et dogmatique des conciles de la chrétienté, par M. l'abbé André d'Avallon, tome V. Pans, imprimerie de Lacour, librairie de Vivès, i854, in~8* de 5a 7 pages. — Ce volume comprend l'histoire des conciles dans tous les pays chrétiens depuis l'année îaiâjusquen i43i. L'analyse de chaque concile est l'aile avec soin et contient toutes les notions historiques et théologiques que comportait le plan de l'ouvrage. Celte publication ne saurait prétendre à remplacer nos grandes collections des conciles, mais elle pourra, en bien des cas, dispenser d'y recourir.
Mémoires de Théodore Agrippa d'Aubignê, publiés , pour la première fois, d'après le manuscrit de la bibliothèque du Louvre, par M. Ludovic Lalanne. Paris, imprimerie de Gratiot, librairie de Charpentier, iSbà, in- 1 a de xii-468 pages. — Les mémoires de d'Aubignê, pubUés, pour la première fois, sous le titre d'Histoire secrète, et réunis au Baron de Fœneste dans un recueil édité par Le Duchat en 1 739 , réimprimés à la Haye avec d'autres pièces, puis reproduits, d'après ce recueil, par M. Buchon dans le Panthéon littéraire , ont été plus ou moins altérés par ces divers éditeurs. M. Lalanne les publie de nouveau, en faisant usage, pour la première fois, d'un manuscrit de la bibliothèque du Louvre ayant appartenu à M"** de Maintenon , et qui est à la fois le plus ancien et le plus authentique. Il a respecté scrupuleusement le style el l'orthographe de l'auteur, et éclair» par des notes les passages ou les mots qui offraient quelques difficultés. Il a réuni dans un appendice tous les passages de Y Histoire universelle du même auteur auxquels d'Aubignê renvoie dans ses mémoires , en y ajoutant des fragments de ses autres écrits , des extraits d'auteurs contemporains , le Testament d 'Agrippa d'Aubignê, en partie inédit, et diverses pièces en vers et en prose , dont quelques-unes n'avaient pas encore été imprimées. On trouve en tète du volume une notice intéressante sur l'auteur des mémoires.
TABLE
Des carnets autographes du cardinal Mazarin. (2* article de M. Cousin.) 521
hiscripuones regni Ncapolitaai la tin a-, etc. (1* article de M. Hase.) 547
Le Lotus de la bonne loi. traduit do sanscrit par M. E. Burnouf, etc. (5* article
de M. Barthélémy Saint-Hilaire) 557
Histoire de l'harmonie au moyen âge, par M. de Goossemaker. (4* article de
M.Vitet.) 574
Nouvelles littéraire» 590
PIN DE LA T*Bl.t.
JOURNAL
Essai historique et littéraire sur la comédie de Ménandre,
avec le texte de la plus grande partie des fragments du poète, ouvrage couronné par l'Académie française dans sa séance du 18 août 1853, par Ch. Benoit, professeur agrégé à la Faculté des lettres, maître de conférences & l'Ecole normale supérieure. Paris, imprimerie et librairie de Firmin Didot, 1 854 « in-8° de vn- 26 1 pages.
Une des épreuves auxquelles l'Académie des beaux-arts soumet la science des jeunes architectes, c'est de restituer, d'après quelques ruines, quelques débris , tout un antique monument. L'Académie française, qui, depuis plusieurs années , s'applique, par le choix de ses programmes, à ranimer le goût défaillant des lettres classiques, a proposé aux jeunes littérateurs une tâche de même sorte, lorsqu'elle leur a demandé une restitution de Ménandre.
Que reste- t-il en effet de l'œuvre du poète comique détruite par le temps ?
Un certain nombre de développements moraux et , plus ordinairement, de sentences, le tout conservé, ou pour la valeur du sens, ou pour des particularités grammaticales, par des citations ;
Des titres de pièces, fort nombreux sans doute, mais nullement significatifs, qui n'apprennent rien sur le sujet, le plan, le caractère des ouvrages, et dont bien peu reçoivent plus de lumière des rares témoignages de l'antiquité ;
Quelques renseignements , bien insuffisants eux-mêmes , sur les transformations dramatiques desquelles est sortie, au théâtre d'Athènes, l'ère de la comédie nouvelle, sur le génie, sur la vie des principaux représentants de cette comédie;
Enfin, et surtout, ces images industrieuses de fart de Téreuce qui ont reproduit, mais, selon un mot célèbre, n'ont reproduit qu'à moitié Ménandre.
Le Ménandre de la critique savante est tout entier dans l'excellent recueil où tous les fragments du poôle, et aussi tous les passages anciens qui s'y rapportent, ont été rassemblés, classés, expliqués avec tant d'érudition et de sagacité par M. Meineke *. Mais l'iustoirc littéraire en pouvait encore souhaiter un autre qui offrît, au lieu des débris de la statue, une idée de la statue elle-même rendue à son ensemble primitif et comme replacée sur sa base.
De là l'appel de l'Académie française, qui a été entendu. Parmi des concurrents distingués, tout ensemble savants et judicieux, comme l'attestaient leurs mémoires, elle en a pu couronner deux, qui, à la connaissance de l'antiquité , au sentiment de l'art des Grecs, joignaient plus particulièrement le mérite d'une exposition spirituelle et élégante. L'un , naguère lauréat de nos collèges et peut-être encore disciple do nos facultés, porte un nom illustre, qui semblait le destiner aux fortes études, à la gravité ingénieuse de la pensée et du style, et son coup d'essai l'a montré s élançant, avec une ardeur heureuse , vers cet avenir. 'L'autre est un maître, encore jeune d'années mais non pas de services, qui a porté déjà , dans bien des chaires de l'enseignement secondaire et de l'enseignement supérieur, une science, un goût, un art d'écrire, formés, perfectionnés dans de grandes écoles, l'École normale et l'École d'Athènes. Quand l'ouvrage de M- Guillaume Guieot aura paru, nous ne négligerons pas d'en entretenir nos lecteurs; aujourd'hui nous nous bornons à leur annoncer, à leur recommander celui de M. Benoit.
Ce qui le caractérise, c'est que le sujet particulier qui a dû y être traité par l'auteur s'y encadre avec aisance dans des notions générales , antérieurement acquises, on le voit bien, sur l'histoire des institutions,
1 Voy. Menandri et Philemonu nliqaiœ, par A. Meineke. Berlin, i8a3, 1 vol. in-8*; Fragmenta comiwrwn gnecoi um, par le même, Berlin, i83g-i84>, à vol. in-8*. Le Journal de* Savants a rendu compte du premier volume de ce dernier ouvrage dans son cahier d'octobre i83g. p. 59a. Le quatrième volume reproduit, avec certaines corrections et additions dans le texte, certaines réductions dans le commentaire, le recueil particulier des fragments de Ménandre et de Philémon donné, en i8a3.par l'auteur.
des mœurs et de la littérature athéniennes. C'est, encore, qu'un commerce de longue date, bien évidemment, avec les monuments ou les débris des divers âges de la comédie des Grecs, et l'avantage précieux assurément de les avoir étudiés sur les lieux, y donne aux interprétations, aux jugements, avec une justesse habituelle, une remarquable vérité d'accent. J'ajouterai que cette sorte d'éloquence , permise à la critique, qui naît de l'amour du beau littéraire et de celui de la beauté morale, n'y manque pas plus que l'art, habilement voilé, de la composition.
On ne commence pas toujours par les idées les plus simples. C'est un fait singulier, qu'à Athènes la vraie comédie , celle qui peut se définir l'image de la vie, soit venue assez tard pour recevoir le nom de comédie nouvelle; qu'elle soit résultée d'une longue suite de transformations , marquées pour nous , quelquefois assez obscurément , par les noms d'ancienne comédie, de comédie moyenne; quand les poètes eurent quitté peu à peu, soit de force, soit de gré, la satire politique, et, plus tard, la satire littéraire , pour la peinture des mœurs, la fantaisie fantastique pour l'expression fidèle de la réalité; que la tragédie, insensiblement descendue de son sublime idéal, leur eut enseigné à marquer, en touches gracieusement familières, les traits généraux de l'humanité; que les philosophes eurent complété la leçon par leurs fines analyses du cœur, des sentiments, des passions, des caractères, avec les variétés que produit la différence des âges et des situations sociales; que la démocratie athénienne asservie, pacifiée, renvoyée de l'agora à ses foyers, toute au soin de ses intérêts privés et de ses plaisirs, aux jouissances sensuelles, au commerce de l'amour surtout, eut préparé, pour la comédie, la matière de ces fables domestiques, dont, à la même époque, la facile sagesse d'Epicure fournissait la moralité.
Je résume, en quelques mots, ce qui a été, pour M. Benoit, le sujet de considérations étendues, non pas absolument nouvelles, mais rajeunies par la nouveauté des détails qui s'y ajoutent et de l'ensemble qui les lie.
Une vue qui me semble lui appartenir en propre l, c'est que, parmi les antécédents de la comédie nouvelle, il faut compter et ces plaidoyers qui, selon les lois d'Athènes, devaient être prononcés par les parties elles-mêmes, mais que, le plus souvent, mettaient dans leur bouche des orateurs habiles à les faire parier selon leur âge, leur état, leur situation , et ces belles peintures des mœurs des hommes, où l'auteur de
' Voy. p. 98, 99.
la Rhétorique , et son disciple, l'auteur des Caractères, ont peut-être eu principalement en vue les poètes et les acteurs de ces espèces de drames judiciaires.
S'il est difficile de se représenter, avec une clarté entière, en l'absence des monuments, la comédie nouvelle, il l'est plus encore de faire , dans cette comédie , telle qu'on arrive à la concevoir, la part de Ménandre. M. Benoit n'a pas cédé à la tentation dangereuse de reconstruire, d'après des indices insuffisants, ta fable de ses pièces, c'est-iidirc de l'imaginer. Il admet qu'elle était fort simple, assez peu variée, et, sans trop insister sur le cadre consacré où elle enfermait ces peintures de mœurs et de caractères, devenues, de progrès en progrès, la grande affaire des poètes comiques, il recherche de préférence la trace des sentiments et des passions , des travers , des ridicules , des vices, offerts alors à la sagacité du génie observateur de Ménandre, à la délicatesse expressive de son pinceau , retraçant ainsi , et de la société et de son peintre . un double portrait qui a tous les caractères de la ressemblance. Voici , par exemple, comment, à l'occasion d'une pièce qu'il appelle le Mélancolique, traduisant ainsi ce titre : kùtbv vevQâv1, il explique par la tristesse d'Athènes celle dont Ménandre, ainsi que Philémon, ainsi que tous les comiques de cet âge, assombrissait sa gaieté :
«... Ce n'est pas le mal de quelque» âuics seulement, maïs c'est le mal du siècle. Au milieu des joies étourdissantes de la voluptueuse Athènes , on dépérit d'ennui. Athènes entière est comme arrivée a la fin du festin, à l'heure où l'on commence à .«."assoupir autour de la table chargée de coupes en désordre, do couronnes à demiflétries, de Ivres détendues, et où la joie de la féleva s'éteindre dans colle vague
tristesse qu'on trouve toujours au fond de la coupe épuisée du plaisir Que
reste-l-il . . .qui les puisse tirer de leur léthargie et leur faire aimer la vie, en la rendant a l'activité? A quoi pourraient-ils s'intéresser ? les temps d'enthousiasme, de liberté et de gloire, sont bien loin ; après tant de cruels reverset d'humiliations douloureuses , à quoi se reprendre pour espérer ? Où en est-on ? où va-t-on ? Le présent est triste; que sera l'avenir? quels dieux invoquer? les sages n'enseignent ils pas que le monde est le jouet d'un hasard aveugle et jaloux, et la destinée humaine une suite de misères ? . . . . contre cet ennui qui gagne . . . quel refuge désormais que dans la vertu surhumaine des stoïciens, ou dans la voluptueuse léthargie d'Épicure. . . ?»
M. Benoit revient quelquefois sur ces tableaux3, qui font comprendre comment un même état des âmes amenait à la fois une double expression du temps, la philosophie d'Épicure et la comédie dejvfénandre. Au nombre des meilleurs passages de son livre , il faut compter ceux où il rapproche la morale du philosophe et celle du poète, ceux oit il en marque la différence. Citons-en encore quelque chose •
' P. iao. — » Voyesp. i54-
« . . .La morale «le Ménandre a bien des rapports avec celle d'Épicure. Ainsi que le philosophe, le poète contemple la vie avec un sourire mélancolique et cherche volontiers le repos de l'Ame dans le détachement de toutes choses. Comme lui aussi, à défaut d'une règle morale plus certaine, il aime A prendre pour principe de conduite les meilleurs elles plus nobles instincts qu'il trouve dans le cœur humain, conseillant le bien comme un plaisir plus qu'il ne l'impose comme un devoir, et recommandant l'honnêteté pour l'estime qu elle obtient dans le monde, et la vertu, parce qu'elle est de bon goiU1 . . . »
«... Bien que Ménandre fût épicurien d'inclination , chex lui . . . le philosophe était tempéré par l'homme du monde; sa morale est un mélange de la sagesse de l'école et de la sagesse pratique de la vie. . . 11 n'a proprement pas de système. Il est homme : homo sum, humant m'Ai/ a me alienum pulo. Sa philosophie, c'est la science de la vie, telle que l'expérience nous l'apprend. Il ne veut pas que l'homme, pour être heureux, mutile son Ame, ni qu'il cherche la paix dans le retraite; il enseigne, non à fuir le monde, comme faisait Épicurc, mais à vivre dans le monde et pour le monde. 11 n'appartient que de loin a la secte : et, dans la plupart de ces maximes dont ses pièces étaient semées, il ne suit guère que son instinct d'honnête homme, et les sentiments naturels de justice, d'humanité, de pieté, qu'il trouvait en son cœur 1 . . . »
• ... Ce qu'on y voit tout d'abord et partout , c'est un instinct de bonté qui partout y respire comme un doux parfum; c'est une sagesse indulgente el sereine oui semble le goût naturel d'un esprit aimable et la volupté d'un cœur excellent. Ménandre était un sage à la façon d'Horace, doux à soi-même et aux autres, et qui. au lieu de quereller contre la vie et les hommes, cherchait A s'en arranger avec complaisance. Il ne dogmatise pas ; il prend la nature humaine pour ce qu elle est ; il en voit le bien, il en voit le mal , sans enthousiasme ni découragement; il ne se roidit pas, n'exagère pas, ne déclame pas; la modération en toutes choses est le trait propre de son caractère: il est sensible, mais sans transport, indulgent sans faiblesse, amoureux du bien sans passion, se tenant volon'iers partout dans cette médiocrité de vertu par goût pour la douceur même de tet état. Rien ne l'irrite; il s'accommode de bonne grâce des contrariétés et des misères inévitables de uotre destinée, de même qu'il accepte les injustices des hommes et leurs travers comme imperfections inhérentes A leur nature ...»
Cette morale de Ménandre, car tout auteur comique a sa morale, qui ressort, pour un lecteur pénétrant, du conflit même des opinion? prêtées aux personnages, M. Benoit ne se contente pas de la définir par quelques traits généraux, i! la mii curieusement , d'ouvrage en ouvragé, dans ses applications diverses. LA surtout est sensible un art de composition , qui ne manque , du reste , à aucune partie de l'ouvrage , et qui consiste à y introduire successivement , par le mouvement même des idées, à y placer comme dans leur jour, dans leur cadre, tous les fragments un peu importants du poète. D'autres, dont un premier travail n'avait pu tenir compte, Ont trouvé place dans des notes addition
' P. i5a. — ' P. 157 et suiv. — ' P. i5i.
nelles qui en achèvent, à peu de chose près, le recueil. Restent certains menus débris de la pensée et du style de Ménandre.que n'admettaient pas le sujet et l'esprit du livre, mais que l'auteur n'a point laissés sans regret aux collections complètes, qu'il ne s'est point abstenu de reproduire sans en marquer, du moius, fort ingénieusement, l'intérêt et la valeur. Qu'on me permette encore de lui céder la parole :
- 11 y a, dans ce soin qu'on a pris de les recueillir, autre chose qu'une
superstition d antiquaire ; et plus on (es fréquente, plus on y troute ci et la, sous un mot d'abord insignifiant, de curieuses confidences. Sans s'arrêter à l'observation du lexicographe sur telle ou telle expression, on va au delà, et l'on est charmé souvent, grâce à une parole tombée là par hasard, d'avoir pu pénétrer plus avant dans l'intimité de la vie privée à Athènes et dans son commerce familier. A ces mille propos interrompus, l'imagination rend aisément la vie; on les entend se croiser en tous sens. Ici, c'est un éclat des querelles du gynécée; là, les coupes retentissent dans un joyeux souper d'amis; on y recueille un propos galant, un bon mot qui court à la table d'une courtisane. Plus loin , nous coudoyons un de ces esclaves , si misérables et si gais, qui se vengent, à force d'esprit et de malice, de la servitude; ou bien nous prétons l'oreille aux doléances d'un père, ou à quelque bonne parole échappée de la bouche d'un homme de bien. Quand je parcours de suite ces fragments, je me croirais sur l'Agora un jour où il y a foule, écoutant çà et là au hasard mille paroles qui voltigent et se heurtent de toutes parts. Parfois un mot, un seul mot, suffit pour m'orrfter; car, dans ce mot, il y a toute une histoire. Celui-ci a un air étrange; il sent le macédonien; quelquefois même ta physionomie est tout à fait persane. J'y reconnais la trace de l'ascendant que la Macédoine exerce sur la Grèce , depuis le règne de Philippe le semi-barbare , ou encore l'influence croissante de l'Orient, ou la Grèce s'est élancée à la suite d' Alexandre. Ailleurs, au contraire, je suis ravi de surprendre une de ces expressions du dialecte populaire, hardies, originales, naïvement expressives, qui se sont perdues depuis, pour n'avoir pas été admises dans la langue des écrivains. Car, en Attique, comme partout, il y avait deux tangues, la langue de l'art et la langue usuelle, celle des écrivains et des orateurs, et celle du peuple. La première nous est assez connue par tant de chefs-d'œuvre qui l'ont consacrée; mais l'autre, dédaignée par les beaux esprits et ses artistes dû-langage, n'a guère pu apparaître et laisser trace que dan» la comédie 1 »
Dans ce court volume de M. Benoit on ne trouve pas seulement un livre savant et spirituel sur Ménandre, mais, ce qui en augmente beau coup l'utilité pratique, ce qui en accroîtra le succès, une édition à peu près complète du poète, accompagnée de traductions fidèles et élégantes, autant, du moins, que la chose était possible. La principale difficulté du sujet accepté et heureusement traité par M. Benoît, c'était, en effet, de reproduire, sans en altérer la grâce exquise, le charme dé-
1 P. ii6 etsuiv.
licat, ces vers de Ménandre , où' l'observation commune, à la portée, ce semble, de chacun, est relevée par la justesse de l'idée, par la brièveté du tour, par une propriété et une simplicité spirituelles, par un appel discret à l'imagination. Que l'on ajoute à de tels vers, qu'on eu retranche si peu que ce soit, qu'on les modifie le moins du monde, et leur beauté si rare a péri presque entièrement; il voua, reste, à votre grande surprise, quelque chose d'ordinaire, de vulgaire même, qui ne justifie plus l'admiration des siècle»; Dans une awvre à laquelle Térence lui-même n'a pas toujours paru suffire . qui oserait se flatter d'un succès absolu? M. Benoit a un sentiment trop juste du caractère de son auteur pour s'être proposé rien de plus quo le mérite relatif d'une ressemblance nécessairement imparfaite, mais,, au degré où il fa portée, bien difficile encore à obtenu*.
Il a, du reste, (ait usage d'un procédé consacré par d'illustres exemples, et dont l'emploi demandé assurément une grande souplesse de style. A chaque vers du texte il a fait correspondre exactement une ligne de prose. Si rien n'est plus commode pour les étude* du lecteur, peufcêlre cela n'est-il pas sans inconvénient pour l'agrément de la traduction. Il y a plaisir sans doute, quand on lit des vers, à voir la pensée du poète se développer avec liberté, avec aisance, dans le cadre inflexiblement arrêté de la versification ; mais le plaisir n'est plus le même quand , au lieu de la régularité du rhythme. on a l'inégalité de ces lignes qui fractionnent capricieusement la pensée et Ténervent par des rejets languissants. En outre, une prose ainsi disposée n'est plus tout à fait de la prose ; elle a perdu ce nombre qui, entre les mains d'un écrivain habile aux prises avec des vers qu'il veut rendre, peut être un équivalent utile du rhythme.
Je n'aurais fait connaître qu'imparfaitement ce livre consacré à un des genres les plus florissants, à un des plus heureux génies de la littérature grecque, si je n'ajoutais que la littérature latine y occupe ellemême une place assci considérable. Ménandre, comme il était naturel, y est souvent expliqué par Térenee, qui l'a imités M» Benoit l'établit par des analyses comparatives, assc» librement pour se maintenir original , mais , d'autre part , assez fidèlement pour nous rendre en grande partie le modèle perdu , nous permettre de nous en former, à certains égards, une juste idée.* Peut-être seulement, dans ces rapprochements, l'imitateur est-il parfois un peu trop sacrifié. De quelques omissions que l'érudition découvre dans ses copies, est-on autorisé à conduite que Tér rence, en copiant, abrège moins par scrupule de goût que par défaut de verve ; que, si son dessin est correct, il est sobre souvent jusqu'à la
sécheresse ; que le trait y a, dans sa pureté, quelque chose de maigre ; que sa manière manque d'ampleur 1 ? Je ne le pense pas. Je n'admets pas davantage l'expression d croire malhabile'1 appliquée à ces combinaisons par lesquelles le poète latin , mêlant dans une même imitatioo deux modèles, en compliquait l'intrigue. Si elles prêtent quelquefois à la critique, quelquefois aussi elles attestent un art ingénieux, auquel Diderot, entre autres, a rendu plus de justice.
Un des poètes latins auxquels a dû revenir le plus souvent M. Benoit, est Horace, si semblable à Ménandre par son aimable philosophie, et qui lui en doit certainement quelque chose. Lui-même l'a confessé agréablement , lorsqu'il s'est fait dire par son censeur Damasippe :
« ... Que t'a servi d'emporter Platon avec Ménandre. et Eupolis, et Arcbil<Xfue , de t'en aller aux champs en telle compagnie ? . . . >
Quorsum nertinuit stipare Plalona Menandro. Eupolin . Àrcbilochum . comités educerc tantos ' ?
Nous sommes bien loin du temps où les comédies de Ménandre pouvaient être comprises dans cette provision d'excellents livres, nourriture des bons esprits, qu'Horace mettait au premier rang de ses prévoyances pour les besoins de son année :
Sil bona librorum et provisœ frugis in annum Copia ' !
Mais un ouvrage, comme celui de M. Benoit, qui ranime heureusement, par l'érudition et par le goût, ce qui reste de Ménandre, ne sera pas d'une médiocre utilité pour combler, ou, du moins, pour déguiser la
lacune.