L, V1TET
Le Lotds de la bonns loi, traduit du sanscrit, accompagné dun commentaire et de vingt et un mémoires relatifs au bouddhisme, par M. E. Burnouf, secrétaire perpétuel de V Académie des inscriptions et belles-lettres. Paris, imprimé par autorisation du Gouvernement à l'Imprimerie nationale, i85a, i vol. in-4°, iv-897 pages.
Rgya tcb'bb bol pa, 00 Développement des jeux, contenant l'histoire du Bouddha Çâkyamoani, traduit sur la version tibétaine du Bhah-IIgyour et revu sur t original sanscrit [Lalitavistara) , par Ph. Éd. Foucaux, membre de la Société asiatique de Paris.
ire partie, texte tibétain, h-388 pages; a* partie, traduction française, Lxv-4a5 pages, in-4°. Paris, imprimé par autorisation du Gouvernement à l'Imprimerie nationale, 1847i848.
DE LA MORALE ET DE LA MÉTAPHYSIQUE DU BOUDDHISME
SIXIÈME ABTICLB1.
Influence de la morale de Çàkyamouni
11 faudrait , pour bien juger de l'influence exercée par la morale de Çàkyamouni, connaître en grands détails l'état des mœurs publiques et particulières dans la société à laquelle il s'adressait , et l'histoire exacte des peuples qu'il a tenté de convertir en leur préchant la foi nouvelle. Les renseignements de ce genre , sans nous manquer complètement, sont encore trop peu nombreux pour qu'on puisse en tirer des informations suffisantes. Mais, à leur défaut, les Soûtras peuvent nous offrir une foule de traits qui nous montrent bien nettement l'action du réformateur sur les âmes. Quelques-uns de ces traits sont vraiment admirables; et il est juste de les rapporter au bouddhisme , puisque c'est lui qui les a provoqués; car, s'il est un fait général qui ressorte des légendes de tout ordre, c'est que la société indienne est profondément corrompue au moment où le Bouddha y paraît. 11 n'annonce pas directement le projet de la corriger en la critiquant; mais, en faisant de la vertu le seul moyen de salut éternel, il lui apporte le remède dont elle a besoin et l'idéal qui doit la conduire en l'améliorant. 11 est vrai, comme le dit la légende9, que « l'effort tenté par un homme ordinaire pour louer les « qualités personnelles du Bouddha ou pour les embrasser par la pensée , « est aussi vain que la tentative de percer un diamant avec la trompe <i d'un puceron. Mais, quand on dit que la perfection d'un bouddha ne " peut être ni décrite ni imaginée par un homme ordinaire (en sanscrit «prithcujdjana, en pâli pouthoadjdjana) , on ne prétend pas, pour cela, dé-
1 Voyez, pour le premier article, le cahier de mai, page 370; pour le deuxième, celui de juin, page 353-, pour le troisième, celui de juillet, page àoq, pour le quatrième, celui d'août, page A8A; et, pour le cinquième, celui de septembre, page 557. — ' Djina Alamkara, ouvrage pâli, consacré, comme son titre I indique, à ^numération des perfections du Bouddha, citant le Bmhmadjâfa Soatta, Lotut de h bonne loi de M. E. Burnouf , p. 85 1 .
« fendre à cet homme de l'essayer; on veut seulement dire que les qua- « lités du Bouddha ne peuvent appartenir qu'à lui seul , en ce qu'elles « sont inconcevables et sans égales. Si, en effet, un homme ordinaire ne « s'occupait pas sans cesse à célébrer et à se rappeler la perfection du « Bouddha, comment pourrait il être affranchi de la douleur de la transmigration? Par quelle voie atteindrait-il à l'autre rive du Nibbàna? « Comment croîtrait-il en foi, en moralité, en savoir, en générosité, en «sagesse? De même qu'une graine de moutarde ou de jujubier, jetée « dans le grand Océan, n'y pompe l'eau que proportionnellement à son ((propre volume, de même les hommes ordinaires saisissent chacun «une qualité du Bouddha proportionnellement à leur propre science, si ce n'est proportionnellement à ces qualités mêmes-, car il est un <■. texte qui dit : « Je déclare très-profitable le simple acte de penser aux >< conditions de la vertu; à bien plus forte raison, la stricte observation « de ces conditions en action et en paroles. » Et, de même qu'un homme « qui n'a vu qu'une partie de l'Océan s'appelle néanmoins un homme <; qui a vu l'Océan, de même celui qui se rappelle sans interruption, ne « fût-ce que la plus petite portion des qualités du Bouddha qui est à sa « portée, est un homme qui se rappelle le Bouddha; et il en retire un •i grand avantage. »
Le type de la perfection est donc posé dans le Bouddha ; chacun tâche de s'en rapprocher le plus qu'il peut, et non sans espoir de l'atteindre, puisque , après tout , le Bouddha n'est qu'un homme , malgré la supériorité incommensurable de sa vertu. Je choisis quelques exemples dans les légendes pour montrer ce que le Bouddha faisait des cœurs qu'il avait éclairés. Je citerai de simples particuliers et des rois.
Poùrna est le fils d'une esclave affranchie , que son maître , sur ses pressantes instances, a honorée de sa couche pour la rendre libre. Élevé dans la maison paternelle avec trois autres frères, il se distingue de bonne heure par son intelligence et son activité. Non-seulement il fait sa fortune dans le commerce lucratif auquel il se livre, mais, aussi généreux qu'habile, il fait celle de sa famille, dont il n'a pas, d'ailleurs, toujours à se louer. Il va souvent sur mer pour son négoce, et d'heureuses spéculations l'ont bientôt porté à la tête de la corporation des marchands, dont il devient le chef. Dans un de ses voyages, il a pour compagnons , sur le vaisseau qu'il commande , des marchands de Çrâvastî, qui, la nuit et a l'aurore, lisent à haute voix des hymnes saints, des prières qui conduisent à l'autre rive, des textes qui découvrent la vérité, les stances des Sthaviras et des Solitaires. Ce sont les Soùtras et les propres paroles du Bouddha. Poùrna, ravi de ces
accents si nouveaux pour lui, est â peine de retour qu'il se rend à Çrâvasti, et que, se faisant présenter à Bhagavat par Anàlba Pindika, il embrasse la foi dont son cœur a été touché. Il entre dans la vie religieuse; et le Bouddha, «à qui l'on ne peut faire un plus doux présent m que de lui amener un homme à convertir, » ne dédaigne pas d'ordonner et d'instruire lui-même le néophyte. Il lui apprend en quelques mots que la loi tout entière consiste dans le renoncement; et Poùrna, mort désormais au monde, veut aller vivre et se fixer chez une tribu voisine qu'il doit gagner à la religion du Bouddha, mais dont les mœurs farouches pourraient effrayer un courage moins résolu. Bhagavat cherche à le détourner de ce dessein périlleux : « Les hommes du Çronâparânta , « où tu veux fixer ton séjour, lui dit-il, sont emportés, cruels, colères, « furieux et insolents. Lorsque ces hommes, ô Pourna, t'adresseront en « face des paroles méchantes, grossières et insolentes ; quand ils.se met- « tront en colère contre toi et t'injurieront, que penseras-tu? — Si les « hommes du Çronâparânta , répond Pourna , m'adressent en face des < paroles méchantes, grossières et insolentes, s'ils se mettent en colère « contre moi et m'injurient, voici ce que je penserai : Ce sont certainc- " ment des hommes bons que les Çronâparântakas, ce sont des hommes «doux, eux qui ne me frappent ni de la main, ni à coups de pierre. '< — Mais , si les hommes du Çronâparânta te frappent de la main et à • coups de pierre, qu'en penseras-tu? — Je penserai qu'ils sont bons •■et doux, puisqu'ils ne me frappent ni du bâton ni de l'épée. — Mais, (i s'ils te frappent du bâton et de l'épée, qu'en penseras-tu? — Je pen- « serai qu'ils sont bons et doux , puisqu'ils ne me privent pas compléte- ■< ment de la vie. — Mais, s'ils te privent de la vie, qu'en penseras-tu? — « Je penserai que les hommes du Çronâparânta sont bons et doux , de n me délivrer avec si peu de douleur de ce corps rempli d'ordures. — «C'est bien, Poùrna, lui dit le Bouddha; tu peux, avec la perfection «de patience dont tu es doué, fixer ton séjour dans le pays des Çronà- «paràntakas. Va donc, ô Poùrna; délivré, délivre; parvenu à l'autre «rive, fais-y parvenir les autres; consolé, console; arrivé au Nirvâna «complet, fais que les autres y arrivent comme toi.» Poùrna se rend en effet dans la redoutable contrée; et, par sa résignation imperturbable, il en adoucit les féroces habitants, auxquels il enseigne les préceptes de la loi et les formules de refuge1.
Voilà pour la foi courageuse du missionnaire, bravant la mort dans
1 Poârna Avadûna, ou Légende de PoArna, dans Y Introduction à rhist. du houddh. ind. de M. E. Burnouf, p. a35 à 375, et surtout p. a53 ; voir aussi l'analyse du Bkah- Hgyoarel du Doul va tibétain, par Csoma de Kôrôs, Asiat. Iieseurchet, t. XX, p. 61
un dangereux apostolat. Voici maintenant des héroïsme* d'un autre genre, mais aussi difficiles.
Le fils du roi Açoka est à Takshaçilà (Taxile) , où son père la envoyé pour gouverner cette partie de ses États, et où il s'est fait adorer de tous les sujets, quand un ordre royal arrive qui prescrit d'arracher les deux yeux à Kounâla : c'est le nom du jeune prince. Cet ordre cruel est envoyé par la reine Richya-Rakshitâ, l'une des femmes d* Açoka, qui abuse du sceau de l'État, et qui veut punir par cette vengeance affreuse les dédains du jeune prince, qui n'a point accueilli des avances criminelles. Les habitants de Takshaçilà ne veulent pas accomplir eux-mêmes cet ordre, qui leur semble inique. On s'adresse vainement à des Tchandalas , qui répondent : « Nous n'avons pas le courage d'être ses bourreaux. » Le jeune prince, qui a reconnu le cachet de son père, se soumet à son triste sort; et, quand s'est présenté enfin un homme lépreux et difforme qui se charge de l'exécution, Kounâla, se rappelant les leçons de ses maîtres les Stha viras, se dit : «C'est parce qu'ils prévoyaient ce mal- « heur que les sages qui connaissent la vérité me disaient naguères : <> Vois ; ce monde tout entier est périssable ; personne n'y reste dans une situation permanente. Oui, ce furent pour moi des amis vertueux « recherchant mon avantage et voulant mon bonheur, que ces sages « magnanimes, exempts de passion, qui m'ont enseigné cette loi. Quand «je considère la fragilité de toutes choses et que je réfléchis aux con- <- seils de mes maftres, je ne tremble plus à l'idée de ce supplice; car je m sais que mes yeux sont quelque chose de périssable. Qu'on me les ar- « rache donc ou qu'on me les conserve , selon ce que commande le roi. « J'ai retiré de mes yeux ce qu'ils pouvaient me donner de meilleur, « puisque j'ai vu, grâce à eux, que les objets sont tous périssables ici • "bas.» Puis, s'adressant à l'homme qui s'était offert pour bourreau : « Allons, dit-il. arrache d'abord un œil, et mets-le-moi dans la main.» L'homme accomplit ce hideux office, malgré les lamentations et les cris de la foule: et le prince, prenant son œil qui est dans sa main : « Pour- « quoi ne vois-tu plus les formes, dit-il, comme tu faisais tout à l'heure, « vil globe de chair? Combien ils s'abusent et qu'ils sont à plaindre les « insensés qui s'attachent à toi en disant : C'est moi! » Le second œil est arraché comme le premier; en ce moment Kounâla, qui venait de perdre les yeux de la chair, mais en qui ceux de la science s'étaient purifiés, prononça cette stance : «L'œil de la chair vient de m'être en- « levé, mais j'ai acquis les yeux parfaits et irréprochables de la sagesse. « Si je suis délaissé par le roi, je deviens le fils du roi magnanime de la «loi, dont je suis nommé l'enfant. Si je suis déchu de la grandeur su-
«prême qui entraîne à sa suite tant de chagrins et de douleurs, j'ai «acquis la souveraineté de la loi, qui détruit la douleur et le chagrin. »
Kounàla met le comble a tant de résignation et d'énergie par une (■gale magnanimité; et, quand, bientôt après, il apprend qu'il est victime des intrigues de Richya-Rakshità , il s'écrie : « Ah 1 puisse-t-elle conser- « ver longtemps le bonheur, la vie et la puissance, la reine Richya-Raks- ■ hità, pour avoir employé ce moyen , qui m'assure un si grand avantage. » Le reste de la légende n'est pas moins touchant. Le prince aveugle erre de lieux en lieux avec sa jeune femme, qui guide ses pas, en chantant ses malheurs et ses consolations. Il arrive ainsi jusqu'au palais de son père , qui, dans sa juste fureur, veut faire périr la reine coupable de tant de maux. Kounàla intercède pour elle, et ne rejette que sur lui seul le malheur qui Ta frappé , et qu'il avait mérité sans doute par quelque faute commise dans une existence antérieure '.
Vraie ou fausse, celte légende ne doit pas avoir moins de prix pour nous. Que ce soit le récit d'une aventure réelle, ou la simple invention de l'auteur du Soûtra , peu importe. C'est un conseil si l'on veut , au lieu d'une histoire; mais les sentiments n'en sont ni moins nobles ni moins grands, et c'est toujours la doctrine du Bouddha qui les inspire.
Dans une autre légende, je trouve un exemple délicat et frappant de chaste tempérance et d'austère charité. Il y avait, à Mathourà', une courtisane célèbre par ces charmes, nommée Vàsavadattâ. Un jour que sa servante revenait d'acheter des parfums chez un jeune marchand appelé Oupagoupta, elle lui dit : «Ma chère, il paraît que ce jeune u homme te plaît beaucoup puisque tu achètes toujours chez lui. » — << Fille de mon maître , répondit la servante , Oupagoupta , le fils du marchand, qui est doué de beauté, de talent et de douceur, passe sa vie « à observer la loi. » Ces paroles éveillèrent dans Vàsavadattâ de la passion pour Oupagoupta , et quelques jours après elle lui envoya sa servante pour lui dire : « Mon intention est d'aller te trouver ; je veux « me livrer à l'amour avec toi. » La servante s'acquitta de la commission; mais le jeune homme la chargea de répondre à sa maîtresse : « Ma sœur, u il n'est pas temps pour toi de me voir. » La courtisane s'imagina qu'Oupagoupta la refusait parce qu'il ne pouvait pas donner le prix qu'elle fixait d'ordinaire à ses faveurs. Elle lui renvoya donc la servante pour lui dire : « Je ne demande pas au fils de mon maître un seul
1 Açoka Avadâna, dans le Divya Avadâno, Introd. à Fkat. du bouddh. ind. de M. E. Burnouf, p. 358 a 435 et surtout p. 4o8. — * Ville située sur la rive droite de la YamounA, visitée par Fa-Hian et Hiouen-Thaang, Foc Koae-Ki de M. A. Rérnusat. p. 99 et toa et Ui$t. dé la vi* fHiownthsang de M. St. Julien, p. io3.
karshapana; je veux seulement me livrer à l'amour avec lui. » Mais Oupagoupta lui fit répondre encore : « Ma sœur, il n'est pas temps pour «> toi de me voir. » A quelque temps de là , Vâsavadattâ , pour se vendre à un riche marchand qui la convoitait, assassina l'un de ses amants dont elle redoutait la jalousie. Le crime ayant été découvert, le roi de Mathourâ donna l'ordre qu'on coupât les mains, les pieds, les oreilles et le nez, à la courtisane, et qu'on l'abandonnât ainsi mutilée dans le cimetière. Au récit de ce supplice, Oupagoupta se dit : «Quand son corps « était couvert de belles parures et de riches ornements, le mieux était <i de ne pas la voir pour ceux qui aspirent à l'affranchissement et qui ' veulent échapper à la loi de la renaissance. Mais, aujourd'hui, que, 'mutilée par le glaive, elle a perdu son orgueil, son amour et sa « joie , il est temps de la voir. » Alors Oupagoupta , se faisant accompagner d'un jeune serviteur pour porter le parasol qui l'abrite, se rend au cimetière avec une démarche recueillie. La fidèle servante, qui n'a point quitté Vâsavadattâ le voit s'approcher; elle en avertit sa maîtresse, qui, par un reste de coquetterie, au milieu d'atroces souffrances, lui recommande de ramasser les membres epars et de les cacher sous un morceau de toile. Puis Vâsavadattâ, voyant Oupagoupta debout devant elle , lui dit : « Fils de mon maître, quand mon corps était doux comme " la fleur du lotus, qu'il était orné de parures et de vêtements précieux,
- qu'il avait tout ce qui peut attirer les regards, j'ai été assez malheu- • reuse pour ne point te voir. Aujourd'hui pourquoi viens-tu contem-
- pler en ce lieu un corps dont on ne peut supporter la vue, qu'ont » abandonné les jeux , le plaisir, la joie et la beauté , qui n'inspire que ■< l'épouvante , et qui est souillé de sang et de bouc ?» — «(Ma sœur, lui » répond Oupagoupta, je ne suis pas venu naguères auprès de toi attiré ■< par l'amour du plaisir-, mais je viens aujourd'hui pour connaître la « véritable nature des misérables objets des jouissances de l'homme. » Puis il console Vâsavadattâ par l'enseignement de la loi; et ses discours portant le calme dans l'âme de l'infortunée , elle meurt en faisant un acte de foi au Bouddha «pour renaître bientôt parmi les dieux1. »
Je passe maintenant à d'autre traits non moins remarquables, que la légende attribue à des rois. Je commence par Bimbisàra , le protecteur constant du Bouddha , et le premier, parmi les princes contemporains, qui se soit converti. Avant de transférer le siège du royaume à Râdjagriha, Bimbisàra résidait d'abord â Kouçâgâra; la population y
' Pdmçtu Avadâna, daos le ùivya Avadâna , traduit par M. E. Burnouf, Introd. à l'kist. du bouddh. ind. p. i47-
élait fort nombreuse; les habitations, pressées les unes contre les autres, et sans doute en bois, avaient eu très-souvent à souffrir des ravages* du feu. Le roi, pour prévenir ces désastres, rendit un décret qui menaçait ceux qui , faute d'attention et de vigilance , laisseraient prendre le feu à leur maison , d'être transférés dans la Forêt froide. Dans ce pays , on appelle de ce nom « un lieu abhorré où Ton jette les cadavres , » un cimetière. Mais , peu de temps après , le feu prit dans le palais. Le roi dit alors : «Je suis le maître des hommes; si je viole moi-même mes propres dé- « crets, je n'aurai plus le droit de réprimer les écarts de mes sujets. » Le roi ordonna donc au prince royal de gouverner à sa place, et il alla demeurer dans la Forêt froide, dans le cimetière.
Telle est la tradition que rapporte Hiouen-Tlisang, et qu'il trouva vivante encore au vu' siècle de notre ère. quand il visitait les ruines de Ràdjagriha , où Bimbisarà avait construit des fortifications , dont les restes jonchaient le sol1. 11 serait difficile d'affirmer que la tradition soit exacte ; mais le caractère que toutes les légendes prêtent à Bimbisarà n'y répugne point; et elle atteste tout au moins que, dans l'opinion des peuples bouddhistes, les rois devaient être les premiers à observer les lois qu'ils rendaient.
On se rappelle qu'un Soutla singhalais, que j'ai déjà cité plus haut2, est consacré tout entier au récit d'un entretien entre le roi Adjàtaçatrou, fils de Bimbisarà, et le Bouddha, qui doit avoir, a cette époque, environ soixante-douze ans. Le roi cruel , assassin de son père et persécuteur delà foi nouvelle , n'est point encore converti. On est ou temps de l'ouposatha , c'est-à-dire de la confession générale , qui avait lieu , parmi les bouddhistes, toutes les quinzaines, à la nouvelle et à la pleine lune. La nuit est splendide; et le roi, entouré de ses ministres sur sa terrasse , où il prend le frais, admire ce grand spectacle. Il se sent ému; et, se rappelant sans doute le souvenir de son forfait, il veut, à l'époque où tant de coupables font l'aveu de leurs fautes, aller témoigner son respect h quelque brahmane, pour qu'en retour le saint homme rende un peu de calme à son âme déchirée par le remords. Ses ministres lui proposent divers brahmanes; mais l'un d'eux cite le nom de Bhagavat, et le roi se décide à se rendre sur-le-champ auprès de lui, à la lueur des torches. Il va le trouver dans un bois de manguiers où sont réunis autour de lui treize cent cinquante religieux; et il lui demande un entre-
1 Hist. de la vie d'Hiouen-Thsang de M. Stanislas Julien , p. 1 5g. Plus tard, AroLa transporta la capitale à PaUlipouttra, comme Bimbisarà, ou son iils Adjâtaçalrou . l'avait ^éjà transportée a Râdjagrilia. — * Voir le Journal des SavanU. cahier de septembre i85A. p. 571.
tien, que le Bouddha lui accorde. Le roi ne lui découvre pas d'abord le vrai motif qui l'amène; et, avant d'en venir à l'aveu qu'il médite, il lui pose une question qui s'y rattache assez étroitement, quoique d'une manière indirecte, et qu'il a vainement posée à tous les brahmanes qu'il a consul tés jusqu'à ce jour. «Peut-on, dès cette vie, annoncer d'une « manière certaine aux hommes le résultat prévu et général de leur con- «duite?» Le roi expose les doutes que lui ont laissés les réponses des gens les plus habiles; et il veut avoir l'avis du Bouddha, qui, par une longue et savante démonstration , que termine l'exposition des quatre vérités sublimes, n'hésite pas à lui affirmer que les actions humaines ont un résultat prévu et inévitable. Le roi , éclairé par cette lumière de la loi, comprend toute l'énormité de son crime; et, pénétré de repentir, il dit au Bouddha : «Je me réfugie auprès de Bhagavat, auprès de la « loi, auprès de l'assemblée. Consens, ô Bhagavat, à me recevoir comme «fidèle, aujourd'hui que je suis arrivé devant toi et que je suis venu (chercher un asile près de toi. Un crime m'a fait transgresser la loi, «seigneur, comme à un ignorant, comme à un insensé, comme à un «criminel. J'ai pu, pour obtenir le pouvoir suprême, priver de la vie u mon père, cet homme juste, ce roi juste. Que Bhagavat daigne rece- « voir de ma bouche l'aveu que je fais de ce crime , afin de m'imposer, <• pour l'avenir, le frein de la règle. » Bhagavat, conformément à la loi, lui remet sa faute, qu'il vient d'expier en l'avouant devant toute cette nombreuse assemblée '.
Un autre roi, bien plus puissant que ne l'avait été Adjâtaçatrou, Açoka , si fameux d'abord par sa cruauté et ensuite par sa piété fastueuse , donne , dans une légende , un exemple d'humilité , moins pénible que celui-là sans doute, mais dont peu de rois seraient certainement capables. Il vient de se convertir, et il est dans toute la ferveur d'un néophyte. Aussi, chaque fois qu'il rencontrait des ascètes bouddhistes, «des fils de Çakya,» soit dans la foule, soit isolés, il touchait leurs pieds de sa tête et les adorait. L'un de ses ministres, Yaças, quoique converti lui-même, s'étonne de tant de condescendance; et il a le courage de représenter à son maître qu'il ne doit pas se prosterner ainsi devant les mendiants sortis de toutes les castes. Le roi accepte cette observation sans y répondre; mais, quelques jours après, il dit à ses conseillers qu'il désire connaître la valeur de la tête des divers animaux, et leur enjoint de vendre chacun une tête d'animal. C'est Yaças qui
' Sâmana Phala Soulta du Digha Nikdya, voir le Lotus de la bonne loi de M. E. Burtiouf, p. a4g à 48a. Un autre Soutla singhalaU, le Soubha Soutta, rapporte l'entretien d'Adjâlaçatrou et de Bhaga»ol dans le* mêmes termes.
doit vendre la tèle humaine. Les autres têtes sont vendues à des prix différents; mais celle-là, personne n'en veut; et le ministre est forcé d'avouer que, même gratuitement, il n'a point trouvé à la placer. — •(Pourquoi donc, dit le roi, personne n'a-til voulu de cette tête bu- « maine? — Parce quelle est un objet méprisable et sans valeur, répond » le ministre. — Est-ce cette tête seule qui est méprisable , ou bien toutes «les têtes humaines le sont-elles? — Toutes les tètes humaines, dit « Yaças. — Eh quoi! dit Açoka, est-ce que la mienne aussi serait mépri- « sable?» — Le ministre, retenu par la crainte, n'ose dire la vérité; mais le roi lui ordonne de parler selon sa conscience; et, ayant obtenu de sa franchise la réponse qu'il en attendait : «Oui, ajoute-t-il, c'est par un « sentiment d'orgueil et d'enivrement que tu veux me détourner de me « prosterner devant les religieux. Et , si ma tète . ce misérable objet dont a personne ne voudrait pour rien, rencontre quelque occasion de se « purifier, et acquiert quelque mérite, qu'y a-t-il là de contraire à l'ordre? «Tu regardes la caste dans les religieux de Çakya, et tu ne vois pas les « vertus qui sont cachées en eux. On s'enquiert de la caste quand il «s'agit d'une invitation ou d'un mariage, mais non quand il s'agit de la «loi; car les vertus ne s'inquiètent pas de la caste. Si le vice atteint «un homme d'une haute naissance, on dit : «C'est un pécheur, » et on « le méprise. Mais on ne fait pas de même pour un homme né d'une « famille pauvre ; et , s'il a des vertus , on doit l'honorer en se prosternant «devant lui.» Puis, interpellant plus directement son ministre, le roi poursuit : a Ne connais-tu pas cette parole du héros compatissant des « Çakyas : Les sages savent trouver de la valeur aux choses qui n'en ont «pas? Lorsque je veux obéir à ses commandements, ce n'est pas une « preuve d'amitié de ta part que d'essayer de m'en détourner. Quand mou «corps, abandonné comme les fragments de la canne à sucre, dormira «sur la terre, il sera bien incapable de saluer, de se lever et de réunir « les mains en signe de respect. Quelle action vertueuse serai-je alors en « état d'accomplir? Souffre donc que maintenant je m'incline devant les « religieux; car celui qui, sans examen, se dit : « Je suis le plus noble, » « est enveloppé des ténèbres de l'erreur. Mais celui qui examine le corps «à la lumière des discours du Sage aux dix forces1, celui-là ne voit « pas de différence entre le corps d'un prince et celui d'un esclave. La «peau, la chair, les os, la tête, sont les mômes chez tous les hommes-, « les ornements seuls et les parures font la supériorité d'un corps sur
1 Daçabala, • celui qui a le* dix forces, • e»t un des surnoms les plus fréquent et tes plus élevés du Bouddha; voir le Uttu de la bonne loi de M. E. Burnouf, Appendice n* xt, où cette question est traitée spécialement.
o$0 JOURNAL DES SAVANTS.
« un «lire. Mat» l'essentiel en ce monde , c'est ce qui peut ae trouver dans « un corps vil et que les sages ont du mérite à saluer et à honorer1. »
Je ne 6 aïs pas trop ce que nous pourrions ajouter aujourd'hui à ce noble et M oî que langage ; mais, que le roi Açoka l'ait tenu réellement ou qu'on le lui prête, il n'en est pas moins remarquable dans des ouvrages qui sont antérieurs de deux ou trois siècles à notre ère.
Maintenant je quitte les légendes, dont l'autorité peut toujours être contestable, et j'aborde le terrain solide de l'histoire. Ce même roi Açoka , dont nous venons d'entendre les opinions si hautes et si sensées sur l'égalité des hommes, est celui qui, sous le nom de Piyadasi, a promulgué ces édits gravés sur la pierre dont j'ai déjà fait usage pour établir la date authentique du bouddhisme9. Ces inscriptions , dont il n'a été question que sous le rapport de la chronologie, sont encore plus intéressantes par leur contenu que par l'époque à laquelle elles se rapportent et qu'elles constatent. On le croirait à peine, mais ce sont des leçons officielles de morale que Piyadasi donne à ses sujets dans le* édits qu'il a fait graver en vingt endroits de l'Inde, a l'ouest, à l'est, au nord ; ce sont même des édits de tolérance qu'il a rendus, et l'on ne peut attribuer des idées si généreuses et si avancées qu'à l'influence des doctrines du Bouddha, dont Piyadasi s'était fait le tout-puissant protecteur. Qu'an en juge.
Je commence par l'édit qui est placé à Gairnar le huitième, et qui se trouve répété, avec quelques variantes peu importantes, à Dhauli et à Kapour-di-Guiri. C'est celui où le pieux monarque annonce à ses peuples sa conversion à la foi du Bouddha : «Dans le temps passé, dit « Piyadasi. les rois ont connu les promenades de plaisir : c'était à la chasse • et à d'autres divertissements de ce genre qu'ils se livraient alors. Mais m Piyadasi, le roi chéri des Dévas, parvenu à la dixième année depuis « son sacre, a obtenu la science parfaite qu'enseigne le Bouddha; et la « promenade de la loi est désormais la seule qui lui convienne : ce «sont la visite et l'aumône faites aux brahmanes et aux samanas, la u visite aux théras, la distribution de l'or en leur faveur, l'inspection du « peuple et du pays, l'injonction d'exécuter la loi, les interrogations sur «la loi; voilà les seuls plaisirs qui charment désormais Piyadasi, le roi «chéri des Dévas, dans cette période de temps différente de celle qui « l'a précédée».»
1 Açoka Avaddna , dans le Divya Avadâna, Introd. à Chili, du bouddh. ind. de M. E. Buntoof, p. $74. — * Voir le Journal des Savants, eahier de mai i854, p. »8a. — ' On peut roir la traduction de eetédit par Primep, Journal of th* A$iat. Soc. of Btnaal. t. VT et VII ; par M. Wilaon , Joum. of Ou nj. Atial. Soc. of Grtal Brkma,
A cette première déclaration , qui marque une ère toute nouvelle, et, comme nous dirions, un changement de système dans le gouvernement du roi Piyadasi , j'en ajoute une autre qui la complète, et qui révèle encore mieux ses, intentions magnanimes. Je la trouve dans le dixième de sesédits. répété, comme le précédent, à Guirnar, à Dbauli et à Kapourdi£uiri, dans des endroits éloignés de plusieurs centaines de lieues les uns des autres.
a Piyadasi, le roi chéri des Dévas, pense que ni la gloire ni la re- « nommée ne sont d'un grand prix. La seule gloire qu'il désire pour lui- «même, c'est de voir ses peuples pratiquer longtemps l'obéissance à la « loi , et accomplir tous les devoirs que la loi impose. Telle est la seule « gloire et la seule renommée que désire Piyadasi , le roi chéri des Dévas; «car tout ce que Piyadasi, le roi chéri des Dévas, peut déployer d'hé- «roïsme, c'est en vue de l'autre monde. Qui ne sait que toute gloire «est peu profitable, et que souvent, au contraire, elle détruit la vertu? « C'est une chose bien difficile que le salut pour un homme médiocre « comme pour un homme de haut rang, à moins que, par un mérite su- «prême, il n'ait tout abandonné ; mais le salut est plus difficile encore « dans un rang élevé1. »
Ces déclarations solennelles ont précédé, comme elles ont suivi, la convocation du troisième concile qui se tint à Patalipoutra . sous la protection de ce même roi, dans la 1 7* année de son règne. J'ai parlé plus haut de la missive qu'il avait adressée aux religieux réunis à cette grande assemblée3. La voici telle qu'elle résulte de l'inscription dite de Bhabra , qu'a découverte M. le colonel Burt. Je la donne tout entière, quoique la fin seule nous intéresse pour le point spécial que nous étudions en ce moment :
« Le roi Piyadasi, à l'assemblée du Magadha, qu'il fait saluer, souhaite « peu de peines et une existence agréable. Il est bien connu , seigneurs . «jusqu'où vont et mon respect et ma foi pour le Bouddha, pour la « loi, pour l'assemblée. Il n'y a que ce qui a été dit par le bienheureux
t. XII, p. 199, par M. Lassen, Iniische Alterthumtkunde , t. U, p. 337, et par M. E. Burnout", Lotos de la bonne foi, p. 757. Il faut lire tout entier le savant travail de M. Ch. Lassen , sur le règne d'Açoka et »on gouvernement, Ind. AUerlk. t. II, p. ai5 à 370. — ' On peut comparer, pour cet édit comme pour l'autre, les traductioni diverses qu'en ont données Prinsep, M. Wil.ton et M. E. Burnouf, Journal of the Aiiat. Soc. of Bengal, tome VII, in partie, p. a4o et a58; Journal of the roy. Aiiat. Soc.ofGrtat Brilain, t. XII, p. aoo et a t a ; et Lotus de la bonne loi, p. 659, Appendice n* x , S 1 , >ur le mot Anyatra. La traduction de M. E. Burnouf, que j'ai surtout suivie, diffère de» deux autre» dan* sa dernière partie. — * Journal des Savants , cahier de mai 1 854 , p. a83.
u Bouddha qui soit bien dit. I) faut donc montrer, seigneurs, quelles en >< sont les autorités; c'est ainsi que la bonne loi sera de longue durée; et « voilà ce que je crois nécessaire. Mais, en attendant que vous ayez pro- » nonce, voici, seigneurs, les sujets qu'embrasse la loi : les règles mar- « quées par le Vinaya (ou la discipline) , les facultés surnaturelles des « Ariyas, les dangers de l'avenir, les stances et le Soûtra du solitaire, la u doctrine d'Oupatissa, et l'instruction de Ràhoula (Lâghoula), en rejeu tant les doctrines fausses. Voilà (oui ce qui a été dit par le bienheuureux Bouddha. Ces sujets que la loi embrasse, seigneurs, je désire, et «c'est la gloire à Inquelle je tiens le plus, que les religieux et les reli- «gieuses les écoutent et les méditent constamment, aussi bien que les «fidèles des deux sexes. C'est dans cette vue, seigneurs, que je vous ai « fait écrire ceci ; telle est ma volonté et ma déclaration l. »
A partir de sa conversion jusqu'à la fin de sa vie, Açoka ne cessa point d'adresser à ses peuples des exhortations aussi utiles, et il put s'applaudir bientôt du succès de ses efforts. Voici quelques fragments d'un édit qui est daté de la douzième année de son règne, et qui atteste que ces prédications royales, propagées par les seuls moyens dont on pouvait disposer alors, n'étaient pas restées sans effet :
«Dans le temps passé, pondant de nombreux siècles, on vit prati- «quer uniquement le meurtre des êtres vivants, la méchanceté envers n les créatures, le manque de respect pour les parents, et le manque de «respect pour les brahmanes et les çraraanas. Aussi, en ce jour, parce » que Piyadasi, le roi chéri des Dévas, pratique la loi, le tambourra re- « lenti; la voix de la loi s'est fait entendre. Ce que, depuis bien des siècles «auparavant, on n'avait point vu, on l'a vu prospérer aujourd'hui par «suite de l'ordre que donne Piyadasi, le roi chéri des Dévas, de pra- « tiquer la loi. La cessation du meurtre des êtres vivants et des actes de « méchanceté à l'égard des créatures, le respect pour les parents, l'obéis- «sance aux pères et mères, l'obéissance aux anciens, voilà les vertus, «ainsi que d'autres pratiques recommandées par la loi, qui se sont ac- « crues. Et Piyadasi, le roi chéri des Dévas, fera croître encore cette « observation de la loi; et les fils, et les petits fils et les arrière- petits-fils « de Piyadasi, le roi chéri des Dévas, feront croître cette observation de «la loi jusqu'au Kalpa de la destruction3.»
' J. S. Burt, Journal of the Atxat. Soc. of Bmgal, IX, p. 616; M. E. Burnouf, Lotus de la bonne loi, p. nib. La traduction de M. E. Burnouf, que j'ai reproduite, diffère beaucoup de celle des Pandits de Calcutta; mais je crois pouvoir affirmer que notre savant confrère a toute raison contre le» savants indigènes. — 1 Voir la traduction de M. Wilson dans Journ. ofthe roy. Aval. Soc o/Grtat Britain, t XII,
Cel édit est le quatrième de ceux qui sont inscrits sur la colonne de Guirnar. Dans le onzième, qui le reproduit en partie, on trouve la confirmation et le développement de ces préceptes moraux.
n Piyadasi, le roi chéri des Dévas, a parlé ainsi : 11 n'y a pas de don a pareil au don de la loi , ou à l'éloge de la loi , ou à la distribution a de la loi, ou à la concorde dans la loi. Et voici comment la loi « s accomplit : La bienveillance pour les esclaves et pour h?s serviteurs à «gages, et l'obéissance aux pères et mères sont bien ; la libéralité envers «les amis, les compagnons et les parents, envers les brahmanes et les «çramanas est bien; le respect de la vie des créatures est bien. Voilà «ce qui doit être dit par un père, par un fils, par un frère, par un «ami, par un compagnon, par un parent et même par de simples « voisins. Tout cela est bien et tout cela est un devoir. Celui qui agit «ainsi est honoré dans ce monde; et, pour l'autre, un mérite infini ré- « suite de ce don de la loi »
Dans un règne qui ne dura pas moins de trente-sept ans (263-226 avant J.-C), Açoka poursuivit avec persévérance les réformes morales qu'il avait entreprises ; et voici l'édit de la vingt-sixième année de sou sacre. Il est inscrit sur le pilier de Dehli , à la face qui regarde le nord, et répété sur les colonnes de Malhiah, de Radhiah et d'Allahabad.
«Piyadasi, le roi chéri des Dévas, a parlé ainsi : La vingt-sixième a année depuis mon sacre, j'ai fait écrire cet édit de la loi. Le bonu heur dans ce monde et dans l'autre est difficile à obtenir sans un «amour extrême de la loi, sans une extrême attention, sans une ex- «trêrae obéissance, sans une crainte extrême, sans une extrême persévérance. Aussi est-ce là mon commandement que la pratique de la «loi et l'amour de la loi s'accroissent, à l'avenir, comme ils se sont «accrus, dans le cœur de chacun de mes sujets. Tous mes gens, tant « les premiers que ceux des villages et ceux de rang moyen , doivent « obéir à cet ordre et l'exécuter sans y mettre jamais de négligence. «C'est également ainsi que doivent agir les grands ministres cux-
p. 177; la traduction partielle de M. Ch. Lassen, Ind. AUerlh. t. II, p. 236, et celle de M. Bumouf, Lotus de la bonne loi, p. 731 , Appendice n' x. On peut remarquer que Piyadasi met dans ses édits les brahmanes avant les çramanas; mais, dans ceux qui ont été promulgués après le concile, il met toujours les çramanas avant les brahmanes. — 1 Voir les traductions de Prinsep. Journ. of the Asiat. Soc. of Bengal, t. VU , p. iho et a 5g ; de M. Wilson, Journ. of the roy. Asiat. Soc. of Great Britain, t. XII, p. ai3; de M. E. Bumouf, Lotus de la bonne loi, p. 7^6, Appendice n' x, et celle de M. Lassen, qui est partielle. Ind. Alttrth. t. II, p. 239.
.« mêmes-, car ceci est mon ordre que le gouvernement ait lieu par la m loi, le commandement par la loi, la prospérité publique par la loi, la « protection par la loi. 1 »
Ces instructions morales ne pouvaient porter tous leurs fruits que si elles étaient fréquemment répétées; et, dan* l'uu de ses édita, le second des deux édits séparés de Dhauli, Piyadasi ordonne qu'elles seront lues au peuple tous les quatre mois au moins par l'assemblée des religieux, et, dans l'intervalle, même par un seul religieux isolément 2. C'était une sorte de prédication publique faite dans les termes mêmes qu'avait décrétés la pieuse sollicitude du monarque; et il est facile 4e comprendre qu'au bout d'assez peu de temps , le sermon royal, si souvent entendu , devait être su par cœur à peu près par tous les sujets. Dans le premier des deux édits spéciaux de Dhauli, le roi ordonne, en outre, que la confession générale des fautes aura lieu au moins tous les cinq ans ; et il enjoint au prince royal qui gouverne comme vice-roi à Oudjdjayinî (Oudgein), de faire procéder à cet acte important sans déranger les gens du peuple de leurs travaux9.
Dans ï Açoka Avadâna, la légende d'Açoka, dont j'ai déjà cité, plus haut, quelques passages4, on affirme que le roi Açoka, désolé qu'un de ses ordres, mal interprété, eût coûté la vie à son frère, abolit la peine de mort dans ses Llats, après l'avoir prodiguée durant de longues années avec une cruauté vraiment effrayante5. Je ne sais jusqu'à quel point cette tradition, recueillie dans les Soûtras népalais, peut répondre à un fait historique; mais l'Açoka de nos édits, sans aller aussi loin, se montre cependant très-charitable envers les criminels qui ont été condamnés à mort. Il veut que, entre la sentence et l'exécution, on leur laisse trois jours de sursis, afin qu'ils aient le temps de se préparer à mourir. Ils pourront , par le repentir, par des aumônes ou par des jeûnes , racheter leurs fautes et adoucir les châtiments qui les attendent dans l'autre monde °.
1 M. E. Burnouf, Lotos de la bonne /oi, p. 655; Prinsep , Joum. of the Asiat. Soc. ofBengal, L VI, p. 577; Cb. Lassen, Ind. Alterth. t. II, p. 258, note 1. — 1 M. E. Burnouf, Lolat de la bonne loi, p. yo5 et 706; J. Prinsep, Jouta, of the Asiat. Soc. ofBengal, t. VII, p. M7; M. Ch. Lassen. Ind. Alterth. I. Il, p. 368. note 5. — { M. E. Burnouf, Utas de la borne loi, p. 683 ; J. Prinsep, Journ. of Ae Asiat. Sot. ofBengal, t. VII, p. 453; 14. CL Lassen, Ind. Alterth. U II, p. 338, note 3; voir aussi le Foe-Koue ki de M. A. Rémusa t, p. 36, et la légende d'Açoka, Intnd. à rkist. da bouddh. ind. de M, E. Burnouf, t. 1, p. 3q4, note 3. — * Voir plus haut, dans cet article, p. 648. — 1 Introd. à l'hùt. du bouddh. ind. de M. E. Burnouf, p. 4a4, Açoka Avadéna. — * Voir le second éditde Dehli, côté de l'ouest, répété à Allahabad, à Malùnah et à Hadhiah . Lotus de la bonne loi d« M. E. Burnouf. p. 74i.
Il paraît que, pour le strict accomplissement de toutes ces mesures morales et religieuses , si neuves parmi les populations indiennes , Piyadasi avait créé un corps tout spécial de fonctionnaires chargés d'en surveiller et d'en diriger l'application. Il est plusieurs fois question, dans les édita, de ces officiers royaux, qui étaient, en quelque sorte, les gardiens de la morale publique1. Us se nommaient les gens du roi (râdjakas).
Voilà déjà bien des révélations étonnantes , qui nous montrent la réforme bouddhique sous un jour tout nouveau, dans son action sur les gouvernements et les peuples-, mais voici quelque chose qui doit nous surprendre encore bien davantage. Ce roi, l'ardent promoteur de la foi, précepteur religieux de ses sujets, si vigilant à former et à conserver leurs mœurs, est en même temps plein de tolérance. Il croit au Bouddha de toute la puissance d'une conviction qui se traduit par les actes les plus décisifs; et cependant, loin d'inquiéter les croyances différentes de celle-là , il les protège et les défend contre toutes les attaques. Il ne se contente pas de les laisser lui-même en paix dans ses Etats-, il veut, de plus, que chacun de ses sujets, dans sa sphère étroite , imite ce grand exemple, et respecte la conscience de ses voisins, tout opposée qu'elle peut être à la sienne. Dans le septième édit de Guirnar, reproduit, comme la plupart des autres, à Dhauli et à Kapour-di-Guiri , Piyadasi s'exprime ainsi :
«Piyadasi, le roi chéri des Dévas, désire que les ascètes de toutes u les croyances puissent résider en tous lieux. Tous ces ascètes désirent «également, et l'empire qu'on exerce sur soi-même, et la pureté de « l'âme. Mais le peuple a des opinions diverses et des attachements «divers; les ascètes obtiennent donc tantôt tout ce qu'ils demandent, « et tantôt ils n'en obtiennent qu'une partie seulement. Mais , pour celui « même qui ne reçoit point une large aumène, il est bien de conserver «l'empire sur soi-même, la pureté de l'âme, la reconnaissance et une « dévotion solide qui dure toujours *. »
La pensée, qui ne se montre pas ici très-nettement, éclate dans un
1 M. Ch. Lasse» , Ind. Alterth. t H . p. a56. el M. E. Bornouf, LoUu, etc.. p. -jào et suit. Il faut lire, surtout dans M. Lassen, les recherches qu'il a consacrées au règne d'Açoka; elles sont des phis curieuses; et l'on comprend encore mieux, après le» avoir lues, l'importance capitale qu'a le règne de ce grand roi pour l'histoire du bouddhisme et pour celle de l'Inde, qu'il a enrichie des monuments les plus précieux. — ' Voir les traductions de M. Prinsep, Joarn. of the Asiat. Soc. of Be*yal, t. VII, p. a 38 et a55; de M. Wilson, Jour*. of du rev. Anal. Soc. of Gréai Brit. t. XII, p. tg8; el de M. E. Burnouf, Lotus de la bonne loi, p. 760, Appendice n'x.
autre édit, qui ne laisse plus subsister la moindre obscurité sur les intentions du roi; c'est le douzième des édits de (luirnar :
Piyadasi, le roi chéri des Dévas, honore toutes les croyances, ainsi «que les mendiants et les maîtres de maison; il les honore par des au- " mènes et par diverses marques d'bonneur et de respect; mais le roi « chéri des Dévas n'estime pas autant les aumônes et les marques de <c respect, que ce qui peut augmenter essentiellement la considération ude toutes ces croyances et leur bonne renommée. Or l'augmentation u de ce qui est essentiel pour toutes les croyances est de plusieurs genres; u mais , pour chacune d'elles, le point capital c'est d'être louée en paroles. »On ne doit honorer que sa propre croyance; mais il ne faut jamais h blâmer celle des autres, et c'est ainsi qu'on ne fera de tort à personne. K II y a même des circonstances où la croyance des autres doit être » aussi honorée; et, en agissant ainsi . selon les cas. on fortifie sa propre i croyance et on sert celle des autres. Celui qui agit autrement diminue h sa croyance personnelle et nuit à celle d'uutrui. L'homme, quel qu'il » soit , qui , par dévotion à sa propre croyance, l'exalte et blâme la croyance • des autres, en se disant : « Mettons notre foi en lumière , » ne fait que u nuire plus gravement à la croyance qu'il professe. Ainsi, il n'y a que <i le bon accord qui soit bien. Rien plus, que tous les hommes écoutent « avec déférence et suivent la loi les uns et les autres; car tel est le i> désir du roi chéri des Dévas. Puissent les hommes de toutes les u croyances abonder en savoir et prospérer en vertu 1 Et ceux qui ont u foi à une religion particulière doivent se répéter ceci : « Le roi chéri des Dévas n'estime pas autant les aumônes et les marques de respect que « ee qui peut augmenter essentiellement la bonne renommée et le développement de toutes les croyances.» A cet effet, il a été établi des i< grands ministres de la loi et des grands ministres surveillants des «femmes, ainsi que des inspecteurs des choses secrètes et des agents « d'autre espèce. Et le fruit de cette institution , c'est que le développe- «ment des religions ait lieu promptement, ainsi que la difTusion de la « loi »
' Voir les traductions de Prinsep, Journ. of ihe Asiat. Soc. of Benqal, t. VII, p. a;>o,; celle de M. Wilson , Journ. of ihe roy. Ami t. Soc. of Great Hritain, t. XII. p. at&t celle de M. Lassen, qui est partielle, Ind. Altcrlh. t. Il, p. aGA ; et celle de M. E. Burnouf, Lotus de la bonne loi, p. 76a, Appendice n* x. Toutes les inscriptions de Piyadasi sonl en un dialecte encore peu connu ; et les interprétation» qu en ont données tous ces savants indianistes sont parfois différentes; j'ai suivi plus particulièrement celle de M. E. Burnouf, qui eut la dernière ; mais j'ajoute qu'd ne peut pas y avoir le moindre doute sur la teneur générale de rcs édils. Les divergences ne portent que sur des détails.
Je ne pousserai pas plus loin ces recherches et ces citations , parce que je crois que la démonstration doit paraître complète, et que l'immense et très-heureuse influence de la morale bouddhique sur les individus et sur les peuples est maintenant hors de doute. C'est un très-grand résultat, que je tenais à constater, et qui doit occuper désormais sa place dans l'histoire de l'humanité. Mais je ne veux pas quitter cet ordre de considérations sans y ajouter un fait plus irrécusable encore que tous ceux qui précèdent. Je veux parler de cette ardeur de prosélytisme et de conviction que le bouddhisme a su communiquer aux nations les plus éloignées. Au v* et au vu* siècle de notre ère , des pèlerins chinois ont traversé, au milieu des plus affreux dangers, les contrées qui séparent la Chine du nord et de l'ouest de UInde, pour venir chercher, au berceau du bouddhisme, les livres saints, les pieuses traditions, et y adorer les monuments de toutes sortes élevés en l'honneur du Bouddha. Nous avons actuellement, dans notre langue, deux de ces ouvrages traduits , sans parler de plusieurs autres qui , sans doute, le seront bientôt ; ce sont ceux de Fa-Hian, que nous devons a M. Abel Rémusat, et l'Histoire de la vie et des voyages d'HiouenThsang, que nous devons à la science de M. Stanislas Julien.
Fa-Hian partait de Tchhang'an, au nord de la Chine, aujourd'hui Si '-an-fou, en 399 de l'ère chrétienne, traversait toute la Tartaric, franchissait les montagnes du Tibet, les plus hautes du globe, passait plusieurs fois l'Indus, suivait les bords du Gange jusqu'à son embouchure, s'embarquait pour Ceylan, qu'il visitait, relâchait a Java, et revenait dans sa patrie, après quinze ans d'absence, ayant fait environ doute cents lieues par terre et deux mille au moins par mer, uniquement dans l'intention de rapporter des versions plus exactes des textes sacrés dont le sens commençait à se perdre en Chine Après tant d'épreuves et de souffrances , rentré seul à son foyer, d'où il était parti avec de nombreux compagnons, voici en quels termes modestes et dignes Fa- Hian appréciait son héroïque dévouement : « En récapitulant ce que «j'ai éprouvé, mon cœur s'émeut involontairement. Les sueurs qui ont « coulé dans mes périls ne sont pas le sujet de celte émotion. Ce corps « a été conservé par les sentiments qui m'animaient. C'est mon but qui « m'a fait risquer ma vie dans des pays où l'on n'est pas sûr de sa con- « servation, pour obtenir à tout risque ce qui faisait l'objet de mon es- « poir a. »
1 M. LandresHJ, préface au Foe-Kwu-Ki de M. A. Rémusat, p. xi. — * Foe- Koue-Kt de M. A. Rémusat, ch. xi, p. 363.
Hiouen-Thsang, qui voyage deux cent vingt ans environ après Fa-Hian . est beaucoup plus instruit que lui; mais il n'est pas plus courageux. Il recueille beaucoup plus de matériaux; et son récit, que nous ne connaissons encore que d'après l'analyse de deux de ses disciples, est une mine inappréciable de renseignements de tout genre sur le bouddhisme indien au vu* siècle, ainsi que j'aurai prochainement l'occasion de le faire voir; mais il n'apporte à son entreprise ni plus d'énergie ni plus de ténacité. Il reste seize ans absent depuis son départ de Liang- Tcheou, au nord-ouest de la Chine, en 639, jusqu'à son retour à Si -an- Fou, en 645. Arrivé dans l'Inde par le pays d'Oîgour, la Dzoungarie, la Transoxane, où dominait dès lors la nation turque, et par l'Hindou-Kouch, il commence, dans le pays d'Attok etd'Oudyàna , ses explorations saintes. Il visite les parties septentrionales du Penjâb, le Kachernire, et, redescendant au sud-est, il parvient à Mathourà; il parcourt tous les royaumes compris entre le Gange, la Gandak et les montagnes du Népal, Ayodhyà, Prayâga, Kapilavaslou, berceau deÇâkyamouni, Kouçinagara, où il mourut, Bénarès, où il fit ses premières prédications, le Magadha, où il a passé sa vie, et les royaumes situés au nord-est et à l'est du Gange. De là, il revient au sud, parcourt une grande partie de la presqu'île méridionale, sans aller jusqu'à Ceylan , et, se dirigeant à l'ouest, il parvient dans le Goudjaral, remonte dans le Moult à n , revoit le Magadha, le Penjâb, les montagnes de l'Hindou-Kouch, et rentre dans le nordouest de la Chine par les royaumes de Kachgar, de Yarkand et de Khotan, rapportant des reliques et des statues du Bouddha, mais surtout des ouvrages sur toutes les parties de la doctrine bouddhique, au nombre de six cent cinquante-sept1.
Les travaux de ces pèlerins n'étaient point finis avec leurs pénibles voyages. Rentrés dans la patrie , deux soins nouveaux les occupaient : écrire la relation de leur entreprise, et traduire les livres qu'ils avaient conquis au prix de tant de fatigues et de périls. Ainsi Hiouen-Thsang consacrait les vingt dernières années de sa vie à faire passer dans la langue chinoise les principaux documents qu'il avait recueillis auprès des plus éminents docteurs du bouddhisme2. Quelles nobles existences! quels héroîsmesl que de désintéressement et de foi! Et, quand on pénètre dans le détail des actions, quelle douceur! quelle résignation! quelle simplicité ! quelle droiture ! Mais aussi quel admirable témoignage pour une doctrine qui, à douze cents ans de distance, peut encore
1 Voir \'IIistvire de la vie et des voyages d" Ilioaen-Thtang , traduite par M. Stanislas Julien, préface, p. xt à «vu, et dans l'ouvrage, livre VI, p. aa3 et suiv. — ' Voir les quatre derniers livres de l'ouvrage précité.
OCTOBRE 185/i.
inspirer à ces âmes généreuses tant de confiance , de courage et d'abnégation! Pourtant les principes sur lesquels cette morale repose sont profondément faux ; et les erreurs qu'ils renferment sont au moins égales aux vertus qu'ils propagent.
BARTHÉLÉMY SAINT-HILAIRE
( La saite à an prochain cahier. )
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