QUATRIÈME ARTICLE
Si, à force de soins et de sacrifices, Matarin n'avait pu parvenir qu'à une incertaine et mensongère union avec les Condé, c'était bien pis encore avec les Vendôme; vainement, à la mort de Richelieu, avait-il contribué à les faire rappeler de l'exil; vainement, à la mort de Louis Xm, leur avait-il fait toutes sortes d'avances : il avait reconnu assex vite qu'ils lui étaient d irréconciliables ennemis.
' Vopiftcus Vtta Pmbi, c xu : « Immusi deinde per omues adittu slruthione» mille , • mille cervi , mille apri , mille dama , ibices , oves fer», et oetera herbabca aaimalia. > — ' Elle a été publiée par Note , Iscrizioni antich* délia città di Palermo , Païenne , 1721 , io-ia, p. 61 , et par Muratori, p. dcliv. n. 1. — ' Voyez, poar le premier article, le cahier d'août, page 547; poar le deoxième, celai de septembre, page 5qi ; et, pour le troisième, celui d'octobre, page 600.
Le duc César de Vendôme, fils de Henri IV et de la duchesse de Beaufort , avait de bonne heure porté très-haut ses espérances et s'était montré aussi remuant, aussi factieux qu'un prince légitime. Tour à tour en prison, dans l'exil, en disgrâce, il avait été contraint, en 1661. de s'enfuir en Angleterre, sur l'accusation d'avoir tenté d'assassiner Richelieu. Il n'était rentré en France qu'après la mort du cardinal, et, comme on se l'imagine bien, respirant la vengeance. « Il avait beaucoup «d'esprit, dit madame de Motteville, et c'était tout le bien qu'on en h disait1. » 11 se mit à attaquer tout ce qui venait de Richelieu; il redemanda hautement le gouvernement de Bretagne, qu'il avait eu autrefois; il convoitait surtout l'amirauté; ou bien il se serait résigné au gouvernement des trois évêchés, Metz, Tout et Verdun. Contre l'ambition des Vendôme, Mazarin suscita habilement celle des Condé, qui ne voyaient pas de bon œil l'agrandissement d'une maison voisine de la leur''. Il engagea la reine à offrir à l'impatience du duc la Guyenne ou la Champagne. Il préférait encore céder la Bretagne que l'amirauté. Cette dernière charge, en effet, mettait à la disposition de celui qui en était le maître toutes les places maritimes de la France , le Havre, Brouagc, l'île de Ré, la Rochelle, Toulon. Aussi Richelieu l'avait-il prise pour lui-même ainsi que la Bretagne, et il avait destiné lune et l'autre à deux de ses parents : la Bretagne à La Meilleraye, et l'amirauté à son neveu, Armand de Brézé, qui l'occupait glorieusement. A la mort d'Armand de Brézé, quand les Condé la réclamèrent, ainsi que nous l'avons dit, à titre d'héritage et au nom des victoires du duc d'Enghien. Mazarin aima mieux courir le risque de soulever contre lui la redoutable maison que d'accroître à ce point sa puissance, et il conseilla à la reine de se l'attribuer à elle-même, comme auparavant elle avait fait le gouvernement de Bretagne. Mazarin ne voulait confier la marine française qu'à un homme dont il fût bien sûr. 11 n'était donc guère empressé de la remettre a un ennemi. Mais, lorsque, en i65o, César de Vendôme, las de lutter conlrc la fortune du cardinal, se rendit, lui donna son (ils aîné, le duc de Mercosur, pour une de ses nièces, et ménagea la soumission de son autre fils, le duc de Beaufort, Mazarin , victorieux de toutes parts , accorda volontiers à un des siens ce qu'il avait doucement mais opiniûtrément refusé à un fds d'Henri IV. La même politique lui imposait, en 1 643 , une conduite opposée; il fut d'avis de ne livrer aux Vendôme ni l'amirauté ni la Bretagne , offrant
1 Mémoire*, t. I". p. laG. — * Ibid. p. iag : «Le prince de Condé étoit jaloux « de la maison de Vendôme , qu'il n'aimoit pas. »
en retour de l'argent, et invoquant le secours du temps, son allié, comme il avait coutume de l'appeler1.
Un autre motif portait encore Mazarin à ne pas favoriser alors l'élévation du duc de Vendôme : il avait un rival très-dangereux auprès de la reine dans son second fils, le duc de Beaufort , jeune , brave, ayant tous les dehors de la loyauté et de la chevalerie, et affectant pour Anne d'Autriche un dévouement passionné qui n'était pas fait pour déplaire. Quelques jours avant la mort du roi . la future régente avait remis ses enfants à sa garde. Cette marque de confiance lui avait enflé le cœur ; il conçut des espérances qu'il laissa trop paraître et qui finirent par offenser la reine , d'autant mieux qu'après avoir fait une cour très-vive et inutile à mademoiselle de Bourbon, devenue la duchesse de Longueville2, il se mit à porter publiquement les chaînes de la belle et décriée duchesse de Montbazon. D'ailleurs, Beaufort n'avait pas même l'ombre d'un homme d'Etat : peu d'esprit, nul secret, incapable d'application et d'affaires, mais très-capable de quelque action hardie et violente. La Rochefoucauld nous en a laissé ce portrait peu flatté3 : « Le « duc de Beaufort étoit celui qui avoit conçu de plus grandes espérances : « il avoit été depuis longtemps particulièrement attaché à la reine. Elle u venoit de lui donner une marque publique de son estime en lui cori- « fiant M. le Dauphin et M. le duc d'Anjou, un jour que le roi avoit «reçu l'extrême-onction. Le duc de Beaufort, de son côté, se servoit « utilement de cette distinction et de ses autres avantages pour rétablir
1 I" carnet, p. i43 : «4 giugno i643. Per M. di Vandomo ingiuste propo'i-
• lioni di haver Yammiragliato in Avre e Bruage , ove 1* isola di Ré . la Roccella c
• Tolone; o di aver MeU, Tu) o Verdun coi govematorio générale. Parlar col Principe c me di questo aggiusUmento. ProiueUer per ricompenxa a Vandomo la
• Guienna o Champagna. In ogni caso é meglio la Brelagna eue i'ammiragliato. « S. M. dimandi tempo per accomodar ogni cosa insietne. » — Jbid. p. 1 45 : • Si puô
• promelter inoJtre a Vandomo che nelîi stati si farà che si remborsi di cento mille
• scudi.i— ' Voyes les mémoires de La Châtre, coll. Petitot, t. Ll, p. a3o. Dans l'affaire des lettres attribuées à madame de Longueville, La Châtre accuse Beaufort d'avoir cédé au dépit d'une passion mai accueillie : «Si, dès le commencement,
• M. de Beaufort m'en eût parlé , je lui eusse conseillé, sans en éplucher davantage
• la fausseté ou la vérité, de faire rendre les lettres a madame de Longueville, et je
• crois que ce service rendu a nue personne qu'on a autrefois passionnément aimée «et contre qui le> dépit nous dure encore, est un reproche bien sensible qu'on lui
• (ait, etc. » III* carnet, p. 18 et 19, Mazarin dit qu'on accusait Beaufort de s'être mêlé de cette intrigue honteuse par ressentiment contre madame de Longueville . qui s'était mariée avec an autre que lut. « Beaufort , dit-il en espagnol , queria mncho « alla Longavilla que se a casado con otra persona que ©on «1. • — * Colleet Petitot , 1. LI , p. 37a.
« sa laveur par l'opinion qu'il affectoit de donner 1 qu'elle étoit déjà tout w établie. Il a eu part à lant de choses, et la fortune l'a montré par des «côtés si différents, que je ne puis inempêcher de dire ici ce que j'ai « connu de ses qualités, ayant été témoin des plus considérables actions « de sa vie, souvent comme son ami, et souvent aussi commme ennemi. «Le duc de Beaufort étoit bien fait de sa personne, grand, adroit aux ••exercices et infatigable; il avoit de l'audace et de l'élévation; mais il « étoit artificieux en tout et peu véritable; son esprit étoit pesant et mal « poli ; il alloit néanmoins assez habilement à ses fins par des manières •«grossières; il avoit beaucoup d'envie et de malignité; sa valeur étoit
«grande, mais inégale 11 se lia particulièrement avec l'évêque de
« Beauvais, etc. » HeU n'accuse point Beaufort d'artifice, comme La Rochefoucauld, mais il le représente comme un présomptueux de la dernière incapacité - : «M. de Beaufort n'en étoit pas jusqu'à l'idée des «grandes affaires, il n'en avoit que l'intention. Il en avoit ouï parler «aux Importants, et il avoit un peu retenu de leur jargon, et cela. « mêlé avec les expressions qu'il avoit tirées très-fidèlement de madame « de Vendôme \ formoit une langue qui aurait déparé le bon sens de •• Caton. Le sien étoit court et lourd , et d'autant plus qu'il étoit obs- « curei par la présomption. Il se croyoit habile, et c'est ce qui le faisoit « paraître artificieux , parce que l'on connoissoit d'abord qu'il n'avoit pas h assez d'esprit pour cette fin. 11 étoit brave de sa personne, ét plus qu'il « nappartenoit à un fanfaron. » Mais, au début de la régence, les défauts du duc de Beaufort paraissaient inoins que ses qualités. La reine ne perdit que peu à peu son goût pour lui. Mazarin nous apprend qu'elle lui proposa la place de grand écuyer, qui l'aurait rapproche de sa personne. Beaufort eut la folie de la refuser, espérant davantage; puis, se ravisant trop tard, il l'avait presque redemandée, mais alors inutilement. Plus sa faveur diminuait, plus croissait son irritation. Il disposait d'une maison puissante, conduite par un chef habile, et qui se fortifia
' IV* carnet, p. i3 : «Cbe Botorl ha fatio gran (Usoorsi par far i-redere eue < era beue con S. M., e dit; non ailendeva che l'occasion* di trovarla sol a , etc. » lbiil p. 4g : « Quello diceva IVtitlorno (Prudliomue était un maître de bains très-
• célèbre du temps) quando accommoda™ e frisa»» Bofort, e quello si presuppo-
• neva da tutti li »uoi seguaci ail' assemblée clie si lenevano; S. A. R. d' è beu in-
• formata e me 1' ha detto. che coosble in che non si melleva in diibbio che godrebbe . inlieramenlo, etc., c voleva che ai credeste, afletlandodt easere appreaao S. M. nelk
• chiese e in tulli li luoglti pubblici. • — ' Mémoire» de Retz, édii. d« 1731, t. i. I». a 16. — ' La duchesse de Vendôme, fille du duc de Mercœur, était une per- «>une d'une grande vertu : elle pasaaù pour une sainte, et on la nommait la mère des pauvres.
encore du mariage de la belle mademoiselle de Vendôme avec le duc de Savoic-Nemours, prince léger, mais d'une bravoure plus brillante encore que celle de son beau-frère. Peu à peu l'évêquc de Beauvais se joignit à Beaufbrt; Cbâteauneuf et madame de Chevreuse lui donnèrent tous les Importants; il devint le cbef apparent du parti et le compétiteur déclaré de Mazarin. Ce fut entre eux une guerre ouverte. Elle commença par des intrigues, et peut-être aurait-elle fini d'une manière tragique sans la vigilance et l'énergie du cardinal, et sans la fidélité courageuse de la reine. Mazarin, dans ses notes confidentielles, nous fait connaître ses inutiles efforts pour gagner les Vendôme Meurs feintes démonstrations d'amitié, leurs manœuvres cachées pour lui ôter l'appui de M. le Prince et celui du duc d'Orléans, les commencements et les progrès de la ligue qu'ils formèrent avec révèque de Beauvais, l'intervention de madame de Chevreuse, ses trames de tout genre, et, vers la fin de juillet, les choses à ce point poussées qu'il fut bien forcé de prendre un parti, et, pour se défendre, d'attaquer lui-même et de frapper ses ennemis
1 Madame de Motteville nom a»ait déjàdit cela sur la foi du maréchal d'Estrées, 1 1", p. ià4: t J'ai oui dire au maréchal d'Eslrées, oncle du duc de Vendôme et
• frère do la duchesse de Beaufort, que le cardinal Mazarin, dans les premiers jours
• de la régence, ne sachant de quel cAté se tourner, voulu! d'abord s'approcher de
• celle cabale comme celle qu'il voyait la mieux établie dans l'esprit dé la reine;
• qu'il le pria d'en être le négociateur; et que, comme il s'intéressait au bonheur de « ces princes , comme leur proche parent , il ût tout son possible pour les attirer au
< parti du cardinal Mazarin, qu'il avait connu à Rome, où il avait été ambassadeur.
• Mais les princes repoussèrent son amitié par la haine qu'ils avaient pour tout ce
• qui avait quelque rapport au cardinal de Richelieu.» — ' I" carnet, p. no : o3 mai. M' di Vandomo vool visitarmi e esser amico mio. > P. 107 s «Van- «domo il padre imbroglia tutta la corte, et egli con lutta la casa non travaglia
• che ail' unions con il Principe.* P. ia6 : «Vandomo mi rende pessimi ollitii
• appresao Monsieur. 1 — 11' carnet, p. ai : «Io sono assolutamente tradito con
• li Vandomî, inentre faccio il postibile per servirli. » P. 48 : • In fine li Vaodomi «et adhèrent i e Bofort in particolare animano tutti glî inibro«ii délia corte.» P. 61, en espagnol: «S. M. m'havrebbe écho major favor a no accomodanne con
• M. de Vandomo, porque me tormienta todos los dies. Es infkilibile que lodas las «caballas de Parigi son fomentadas del dicho. » P. 7a et 73 , encore en espagnol: « Discorso di Bofort per dar satisfation a sù padre antes que la vuelta de Angbien
• rompiessft l'exécution de Us buenas vol un la dos du la reyna; que la reyna le a via «promettido cl puesto de cavalerino major, y que lo quiao dar en S. German, y
• lo recuso, y sobre esto me ha pregontado se S. M. estera empegnada con Belle-
• garde ; que era mentis 1er dar satisfation a los Franseses, que en esto todo» parla
< rian mal de su reyna, y que séria perdida; que todas las cargas y p taxas sedevrian «quttara los parientes del cardinal, etc.* P. 91 :«M. di Bofort prétende che il ma- « resciallo délia Megliare non ritorni in Bretagne.* P. 9 5 : « Bofort parla contro il
La maison de Lorraine aurait été plus dangereuse encore que celle de Vendôme, si elle avait eu à sa tète un François ou un Henri de Guise. Mais, épuisée et touchant à son terme, elle n'avait pour chef que ce léger duc de Guise, célèbre par sa bravoure et ses aventures, mais sans aucune capacité ni politique ni militaire. On connaît le triste roman de sa vie. D'abord archevêque de Reims, il avait signé une promesse authentique de mariage à la princesse Anne de Goncague, et, lorsqu'il s'était enfui à Bruxelles, en 16A1, il l'y avait appelée; mais, ayant rencontré en Flandre la belle comtesse de Bossu, il lavait épousée, puis quittée pour revenir à Paris, et là s'était épris de madame de Monlbazon, qui le jeta dans le parti des Importants1. Pour elle, il se battit avec Coligny; mais il l'oublia bien vite pour mademoiselle de Pons, une des filles d'honneur de la reine, et s'en alla à Rome solliciter l'annulation de son mariage avec madame de Bossu et la permission d'épouser celle qu'alors il adorait et à laquelle plus tard, après son entreprise de Naplcs, si brillamment commencée et si mal terminée, il intenta le plus honteux procès. En 1 663 , son inimitié contre Ma tarin otait aussi légère que toutes ses autres passions et ne fit pas grand mal au cardinal. Il paraîtrait qu'on tenta de l'engager dans un complot contre la vie du premier ministre; niais il était trop loyal pour écouter une pareille proposition3. Bientôt d'ailleurs ses propres affaires l'occupèrent plus que celles de I État , car l'habile Maxarin autorisa très-volontiers madame de Bossu a venir à Paris réclamer son mari3, débat scandaleux qui acheva de décrier le duc de Guise. Il s'abandonna luimême, et , aussi mobile en politique qu'en amour, voyant les affaires des Importants tourner mal et Mazarin s'affermir, il se rapprocha de lui et demanda à servir en qualité de lieutenant général de Monsieur dans
« msresciallo délia Megliare coi» gran disprczxn et è saputo da lai. » P. 101 : • M. di ■ Boforl è «lato da me : parla del govemo di Bretagno e montra gr.n pasaione per 1 M' di Monlbazon e conLro In Megiiarc. • P. 110 : «M. di Vandomo atringe per
• l'amiairaglialo, dicendo chc io ho ordinc e non si fa mente. • 111* carnet, p. 3a :
• M' di Vandomo trattiene longamenle S. A. doppo qualche giorni. 1 P. ad. en < espagnol : • Que los majores enemigos que yo ténia eran los Vandomo» y la Dama
• (madame de Cbevreuav), nue li ammafnn todos, que se no ai teneria lu ego la
• résolution de deshacerse de me, los negotios (no) yrian bien, los grandes sérias
• tan suzetos como autes, y yo sempre mas puderiacon la reyna, yque cra menesler
• dar se prima antes que Anghien concluviesse. • — ' 111" carnet, p. 3o,: « M. di « Gitisa, amoroso di m a dam a di Monbazon. » — ' 111* carnet, p. ad, en espagnol :
• Que algunas personas no di gran condition avian offresido al duca di Guisa y . olros sus parientes de ma (ta nue, que no avian querido eschuchar esta propo- . sition. > — 1 Ibid. p. 34 : • Permettere alla duchessa di Guisa di venir a trovar
• suo marito. »
l'armée de Flandre en \ 6hk. Le duc était très-brave, mais il n'était ni assex expérimenté dans la guerre ni assez sûr pour qu'on lui confiât d'àbord un pareil commandement. Il réclama du moins le gouvernement de la ville et de la place forte de Guise, qui autrefois avait été dans sa maison. Tout le Conseil fut d'avis de lui donner cette marque d'estime pour l'attacher au parti de la reine. Mazarin résista le plus longtemps qu'il put. Son admirable pénétration lui découvre le caractère de Guise tel que le montra l'avenir: «Il est léger, dit-il, capable de se jeter à tort «et à travers dans toute mauvaise affaire; outre qu'il est mécontent de « n'avoir pas eu la lieutenance générale de l'armée sons le duc d'Orléans. «Je n'ai pu faire comprendre au Conseil qu'il ne fallait pas lui rendre « Guise. Tout ce que j'ai pu faire ç'a été de différer pendant un an entier u l'effet de la résolution du Conseil sous mille et mille prétextes; ne pou- «vant pas davantage, quand j'ai dû en venir à l'exécution , j'ai toujours «protesté comme auparavant, trouvant toujours les mêmes raisons de « me défier de lui : il n'est pas en état de changer de caractère '. »
En même temps, Mazarin travailla à gagner les autres membres de la maison de Lorraine. M. de Chevreuse , comme on le pense bien, n'était guère content de sa femme et ne prenait aucune part à ses intrigues , satisfait de la haute charge de grand chambellan. Le duc d'Elbeuf, qui n'était pas riche, cherchait à faire ses affaires par tous les moyens et par tout le monde. Il entra d'abord tout naturellement dans le parti du duc de Vendôme, dont il avait épousé la sœur; mais, dès qu'il vit que le cardinal commençait à s'établir, il se donna bassement à lui. Mazarin ne dissimule guère le mépris que ce personnage lui inspire; mais il n'hésite point à l'acquérir en y mettant le prix. A force de complaisances, M. d'Elbeuf obtint le gouvernement de Picardie, et il s'efforça de le conserver en redoublant de servilité , tout prêt d'ailleurs à changer avec la fortune, ainsi qu'il le fit bien voir en 1 648 , dans la première Fronde. La peinture qu'en fait ici Mazarin achève celle que Retz en a tracée : u M. d'Elbeuf, dit Retz , n'avait du cœur que parce qu'il est imn possible qu'un prince de la maison de Lorraine n'en ait point. Il avait
1 Mazarin nous dit que sa propre mère, la vieille duchesse de Guise, se dégoûta de son fils. Ibid. p. 39: «Madama di Guisa disgustathsima di suo figlio. Ne ha
• parlalo a M. di Chavigni. » — VI* carnet, p. 63: «llduca è leggiero e capace
• d'impegnarsi in ogni cattivo affare, ollre diche non è contento per caser li stato
• vacato il comandamento délie armi «otto S. A. R. Io non ho potuto impedire «questa deliberatione di renderii Guisa, e Y ho solamente con mille arte e prelesli
• fotta diflerire un anno conùnuo; ne possendo d'avantaggio , mi sono reso, protes-
• tandosempre corne sopra e continuando a trovar li meoesimi sospelti, perebè non i é H duca io istaio di cambiar natura. •
lout l'esprit qu'un homme qui a beaucoup plus d'art que de bon sens
ii peut avoir lia été le premier prince que sa pauvreté a avili, et
« peut-être jamais homme n'a eu moins que lui l'art de se faire plaindre «de sa misère1.» — «Pour d'Elbeuf, dit avec dégoût le très -peu
• délicat Mazarin, de l'argent, et qu'il attende. — Mille protestations de
• d'Elbeuf, qu'il s'est déclaré publiquement pour moi. Finir son affaire.
D'Elbeuf est venu chei moi . implorant ma protection pour conser-
< ver le gouvernement de Picardie. Il a pleuré, et m'a fait des protesta- "tions de service telles, que l'imagination ne peut aller plus avant. La
• moindre chose qu'il m'ait dite, c'est qu'il voulait toujours être à mes -> pieds, qu'il me reconnaît pour le maître, et pour le seul dont il voulait dépendre sans réserve*, n
Le comte d'Harcourt était bien au-dessus du duc d'Elbeuf, son frère. C'était un homme de guerre éminent, quoiqu'il n'ait attaché son nom à aucune grande victoire. Mais il était né sous une heureuse étoile et n'a jamais eu que des succès, excepté l'échec devant Lérida, qu'il a partagé avec Condé. 11 ne demandait qu'à bien servir, pourvu qu'on le traitât de même. Richelieu lui avait fait épouser une de ses parentes3, et lui avait confié les commandements les plus difficiles sur mer et sur terre; partout il avait réussi. Après Richelieu, il s'attacha à Mazarin. Dans la Fronde, passé un moment d'incertitude, il fut un de ses plus fermes appuis : il força madame de Longueville à quitter la Normandie, tint tête dans le Midi à Condé lui-même, et poussa la fidélité jusqu'à prêter main-forte à la translation des princes de Vincennes à Marcoussy et au Havre; d'où ce couplet si connu de Condé :
Cet homme gros et court4 Tout couronné de gloire, Co grand comte d'Harcourt,
' Mémoire», etc., 1. 1", p. ai6. — * I" carnet, p. ikU- ■ Flbof, denari, o aspetti
• l'occasione. » — H* carnet, p. 37 : « Mille protestation! di Elbof, che 1m parlato pu- «blicamentc in mio («voit. Finira il »uo negolio. . — IV carnet, p. 37: • Elbof è ■ stato da me implorando la mia protetione per mantenerlo nel governo di Picardia.
• Lia pianto, e mi ba faUe protestation! di servicio tali che l'imaginatione non puol - andar più uvanli. La uinor coaa che mi habbi detto è sUta che releva ester sempre « a mici piedi , e che mi riconojeeva per il principal nadrone , e per il tolo dal quak
• voleva dipendere tenu akuna rwerva. » On donna donc et on conserva au duc d'Elbeuf le gouvernement de Picardie qu'il avait eu autrefois, et, pour cela, on dut 6ter ce gouvernement au duc de Cbaulnes, frère du connétable de Lûmes, auquel en retour Maurin fit donner le gouvernement d'Auvergne. — » Mademoiselle de Pontchateau , veuve de Puy-Laurens. — * Voyez les nombreux portraits graves du comte d'Harcourt, qu'on nommait Cadet la Perle, parce qu'il portait une perle a l'oreille.
Si fameux dans l'histoire,
Qui délivra Casai et qui reprit Turin,
Est aujourd'hui recors de Jules Maxarin.
C'est que Mazarin avait pris soin de l'acquérir de bonne heure, li avait fait tout ce qu'il fallait pour cela. On le voit ici recherchant une entrevue secrète avec le comte d'Harcourt, traitant avec lui, et finissant par en obtenir l'abandon de son gouvernement de Guyenne, dont Maaarin avait besoin pour gagner le duc d'Epernon, à la condition de lui donner en retour une des plus grandes charges de la couronne, celle de grand écuyer, laissée vacante par Cinq-Mars , vivement convoitée par Beliegarde, et très-mal à propos refusée par Beaufort; à cette charge, on ajouta la riche et brillante ambassade d'Angleterre, et on renouvela l'ancien titre de comte d'Armagnac en faveur du fils du comte d'Harcourt. Il paraît que , dans toute cette négociation , l'habile et vaillant général fut plus accommodant que le grand seigneur incapable
La maison de Rohan était fort déchue : elle n'avait pas un seul homme supérieur; mais elle faisait encore une grande figure, et Mazarin ne négligea pas cet appui et cet ornement de sa grandeur. Le duc de Rohan-Montbazon , le facile mari de la fameuse duchesse, était gouverneur de Paris et grand veneur. Médiocre et docile, on apaisait aisément les mécontentements passagers de sa maison avec de l'argent*. Son fils aîné, le prince de Guéméné, tirait son importance de sa femme, dont l'esprit et la beauté étaient d'un grand poids en un temps où la galanterie se mêlait à toutes les affaires. Madame de Guéméné était en efîet une beauté du premier ordre. Quand Marie de Médicis, recevant Rubens entourée des dames de sa cour, lui demanda celle qo'il préférait, le
Le plus beau et le plus célèbre de ces portraits est celui de Masson — 1 II' carnet :
• 5o m. franchi al conte d'Arcurt. » — 111' carnet, p. 36: • Accomodamento di Ar- « curt et di Pcrnone fait© in casa mia. Arcnrt più di cortesîa. » Ibid. P. 3o : « Ho tral- «lato e concluso con coule d'Arcurt; darne parle a S. M. e al Principe e Gnir il
• iK'gotio. • P. 37 : f Havcr da M. d'Effiat (le maréchal d'Effiat père de Cinq-Mars; tla spada di gran scudtere per dar al conte d'Arcurt. » P. 6a: «Conte d'Arcurt in tlngniltera. » IV* carnet, p. A3 : «Mille lire slerline al conte di Arcurt n conte
• délie sue provision! * VI' carnet, p. ag : « Armagnac in titolo di Conten per il figlit. « del conte d'Arcurt. > — Bernard de Nogaret, duc d'Épernon. était ûls du mignon da Henri 111, frère du cardinal de la Valette, père du beau duc de Candalc et de mademoiselle d'Épernon la carmélite. Dans son gouvernement de Guyenne, q<u Mazarin lui lit rendre, il resta fidèle a la reine, mais il se conduisit avec une dureté qui irrita la ville de Bordeaux et la jeta du côté de la Fronde. — * II* carnet, p. 10a : «Dar dieci mila lire di pensione in parti colare al duca di Monbason. per
• aceomodar cosi ogni cosa. • V carnet, p. 69: «Far un regalo a M'di Monhazcn
• che l'ha meritato per la maniera che ba tenu la nell' emotioni di Parigi. •
cm JOURNAL DES SAVANTS.
grand artiste répondit : a Si j'étais Pâris, je donnerais la pomme à la «princesse de Guéméné1.»! Quoique belle-fille de madame de Montbazon et belle-sœur de madame de Chevrcusc, soit pour se distinguer de ces deux dames, soit par un fonds naturel de bon sens, ou peutêtre aussi par des motifs très- vulgaires, madame de Guéméné n'inclina jamais du côté des mécontents. Ketx, qui prétend l'avoir un moment gouvernée, ne parvint pas à la jeter dans les intrigues de 1 648. Elle s'était déclarée une des premières pour Mazarin , comme La Chaire le dit3, et nos carnets nous apprennent que le cardinal entretint ses bonnes grâces par les mêmes moyens qui les lui avaient fait acquérir s.
line des premières conquêtes du cardinal avait été le vieux maréchal d'Estrécs , le propre frère de la duchesse de Bcaufort. Diplomate encore plus que militaire, ambassadeur à Rome de i636 à i6ao, il y avait connu et apprécié Mazarin. « Ce seigneur, dit madame de Motteville, •< était grand politique et grand courtisan. Il aimait doublement le «< cardinal , car il croyait que son habileté et l'adresse de son esprit le «porteraient infailliblement à la faveur4.» Il tâcha d'éclairer son neveu, le duc de Vendôme , sur les vrais intérêts de leur maison; il n'y parvint pas : mais lui-même resta constamment fidèle à Mazarin, jusque dans les jours les plus difficiles de la Fronde. De son côté, le cardinal en faisait grand cas, et il était trop de l'école de Richelieu pour ne pas combler ses amis. 11 négocia avec le duc de Montbazon et avec madame de Guéméné, afin qu'ils se contentassent, pour le prince de Guéméné. de la survivance de la charge de grand veneur, et il donna le gouvernement de l'Ile-de-France au maréchal d-'Estrécs , en y ajoutant la duché- pairie 5.
' Voyex le charmant portrait peint de madame de Guéméné à Versailles, atlique du nord, la gravure de F. Poilly, et la médaille de Varia au cabinet des médaille» — * Voyei cahier de septembre, notre deuxième article, p. 537. — * II* carnet, p. ao : • 5o milL scudi per la principes*» di Ghimené. » — 111* carnet, p. 67 :
• Ghimené, 5o mill. lire. ■ — IV* carnet, p. 1 : 1 5o mill. lire alla principosa di
• Ghimené. » — * Mémoint, 1. 1, p. — * II* carnet, p. io3 : tGovcroo delT
• isola di Fraucia: brevelto di preferenza al maresciallo d'Eslrée, quando M' di Mont-
• baion e la pr* di Ghimené tieuo d'accordo. » — III* carnet, p. 76 : «Brevelto di «duca al maresciallo d'Estréo. 1 — V' carnet, p. «7 : ■ Maresciallo d'Estrées, générale di Parigi. * — Maxarin avait mis dans ses intérêts la maréchale d'Estrées, femme de mérite, fdle d'Habcrt de Montmor, trésorier de l'épargne, veuve du maréchal de Thémines dont elle avait eu un ûls, le marquis de Thémines, excellent officier, mestre de camp du régiment de Navarre, tué au siège de Mardick, en iC46. a aG ans. Elle eut du maréchal d'Estrées un fils appelé le marquis de Cœuvres, qui se distingua aussi à la guerre, et succéda au titre de duc d'Estrécs, ainsi qu'au gouvernement de l'Ile-de-France.
Le comte de Tresuaes, de la grande famille parlementaire des Potier, qui avait autrefois fort bien servi, mais depuis longtemps était retiré du service, demanda à y rentrer. Son fils aine, Louis Potier, marquis de Gêvres, venait de périr à trente-deux ans à l'assaut de Tbionvillc. C'était un officier de la plus haute espérance; on lui avait promis le bâton de maréchal comme à Gassion et à Turenne : on ne put le déposer que sur son tombeau. Il était juste de tenir compte au père de la gloire du fils. Par là aussi on était agréable à ses deux neveux , levêque de Beauvais et le président de Novion , qu'il importait de ménager. Enfin , Mazarin s'était bien assuré que le vieux Tresmes serait à la reine. Il le fit donc un des capitaines des gardes du corps, et il est vraisemblable qu'il lui promit dès lors le brevet de duc qui parut un peu plus tard, en 1 668 l.
Il gagna aisément de la même façon le maréchal de Châullon , le petit-fils de Coligny, qui avait fort bien servi Richelieu, et dont les deux fils, Coligny et d'Andelot, étaient les amis particuliers du duc d'Enghien. Le second, d'Andelot, qui survécut à son frère, donnait déjà des preuves de la valeur la plus brillante. Il venait d'abjurer le protestantisme au mois de mai i663, et il devait un jour prendre part à toutes les batailles de Condé et se couvrir de gloire à Lens. Mazarin fit obtenir au maréchal un brevet de duc; il eut même soin de l'antidater pour honorer davantage ses anciens services. Le brave et loyal du Hallier, marquis de L'Hôpital , fait maréchal par le roi Louis XIII un peu avant sa mort, venait d'être blessé h Rocroy. Mazarin éleva sa maison en accordant le brevet de duc à son frère aîné le maréchal de Vitry , celui qui avait arrêté le maréchal d'Ancre a. Même conduite à l'égard des Grammont. Antoine de Grammont, deuxième du nom, fils de la belle Corysandc d'Andoins , avait vaillamment défendu Bayonne en î 636 contre l'amirante de Castille. Cependant son propre mérite n'eût peut-être pas suffi à le faire duc. Mais son fils aîné , le comte de Grammont, était à la fois un homme de guerre éminent et un courtisan habile. Son esprit, sa valeur et sa fidélité lui avaient acquis
' II' carnet, p. a : « Parlar di Treme che essendo vecchio vuol servira in consi- • derationc di S. M. • Voyez dans le père Anselme, t. IV, p. 758, les lettres patente* qui . en i648, érigent le comté de Tresmes en duché : il y est surtout fait mention des services de Louis Potier, tué à Thionville. Ce passage des lettres patentes est la meilleure biographie de ce jeune héros. — * IV carnet, p. ôo : < Schalliglione e i V'itri, brevetti di tluca : antidata a Schalliglione. » Dans le père Anselme, t. VII, p. i54, le brevet érigeant la terre de Châtillon-sur-Loing «n duché pairie est du 1 8 aoàt i643. Celui de Vitry est de la même année. , t h .
les bonnes grâces de Richelieu , qui successivement lui «Tait donné en mariage une de ses nièces et l'avait fait maréchal -, il fut également fidèle à Masarin, sans perdre l'amitié de Condéj qui avail en lui une confiance entière. Il leur servait de médiateur et s'efforçait de les concilier. Pour le récompenser, Mazarin donna à son pèré un brevet de duc avec les grandes entrées du Louvre
11 n'oublia pas, on le pense bien, ses amis MM. de Liancourt et de Mortemart , qui avaient été pour lui dans les conseils secrets d'Anne d'Aulriche avant la régence. Pendant ces conseils qui devaient décider dé sa fortune, il avait soutenu la bonne volonté du marquis de Liancourt, en poussant le roi Louis XIII à le faire duc pour Récompenser ses anciens service», et; lui'inêmc, quelque temps après, ajouta à la duché-pairie les entrées du Louvre2. Le marquis de Mortemart était déjà l'un des quatre premiers gentilshommes de la chambre du roi ainsi qUe le marquis de Liancourt: Mazarin le fit duc par des lettres patentes qui parurent en 1 65o , et en sà faveur il montra bien de la longanimité à l'égard de plusieurs membres de sa famille qui se jetèrent étoardiment parmi ses ennemis, surtout envers son frère cadet, le comte de Maure. Celui-ci, qui devait être un jonr le phis ardent et le plus
1 IV* carnet, p. 4a .'« M' di Grambnt, brevctlo <U «luca, ënirâla hcl Luvre. • Dans lé père Anselme, le brevet est du i3 décembre i6/j3. I.c maréchal Antoine de Gremmont est le frère aîné de Philibert de G ra m mont si connu par les ménioins de sa vie, écrits par son beau-frère HamHlon. Il est père du fameux comte de Guicke. Ses mémoires sont l'ouvrage de son second lils Louvigny, qui devint duc de Graonnioril à la mort de son père. Voyex collée t. Pelitot, t.'LVI. — ' II* carnet, p. o& : « M' di Linncurt , brevetlo dcl duca. » On peut voir dans le père Anselme. 1. 1 V, p. "jà i . fa* lettres patentes érigeant le comté de la noche-Guyon en drjohé-pairie, en fareur de M. de Liancourt; elles aoot du mois de mai i6a3, mais elles ne furent enregistrées au parlement qu'en décembre de la même année. Ia plupart du temps les breveta de uuc étaient de simples cerlilkals royaux qui no pouvaient plus être retirés, mais qu'on accordait souvent sous la condition uo ne les faire paraître qu'au temps que désignerait le roi. Ainsi, le brevet de duc du maréchal d'Eslrées a pxt loi élre accordé eo i643, comme le dit ici positivement Matarin ; tandis que les lettres patentes ne semblent avoir paru qu'en i648; du moins, dans le père Anselme, la duché pairie du maréchal d'Estrées porte cette date. La distinction est importante pour mettre d'accord les témoignages certains de Mazarin déposés dans ses carnets avec les dates authentiques données par le père Anselme. IV* carnet, p. ar: «L'entrala in Luvre «per M' di Liancurl et p«r Treme. » Le marquis devenu duc de Liancourt , en 1 643 , avait été élevé auprès du roi Louis XIII qu'il accompagna toujours tant en paix qu'en guerre. Il était premier gentilhomme de sa chambre, depuis le i3 octobre i6a4 . meslre de camp (colonel) du régiment de Picardfe; mort à Paris, le 1" août 167Û. à l'âge de 75 ar». Un mois et demi apr*» 8a femme. Jeanne de Schomberg. sceur du maréchal Charles de Sehottiberg, morte le t A juin de celle -même année.
opieiMre des Frondeurs, préludait a ce ro|e en se mêlant aux intrigues des Importants. Il avait épousé une nièce du maréchal de MarilUc que Richelieu avait fait monter sur un échafaud, et il demandait à grands cm la révision du procès du maréchal, la rélwbibtaûon de sa mémoire, et bien entendu une suffisante réparation eu faveur de sa famille; et, comme A^azarin ne pouvait se prêter à tout cela, le comte de Maure avait pris parti contre lui et s'était déclaré pour les Vendôme
On est frappé des soins qu'il prit pour entretenir la bienveillance du maréchal de Schomherg, homme de guerre distingué, étranger a tout parti et à toute intrigue, qui avait obtenu en récompense de ses services le gouvernement du Languedoc. Il fallut bien lui ôter ce gouvernement que demandait avec instance le duc d'Orléans; mais Mazarin en retint la lieutenance générale pour Schomherg, avec les mêmes honneurs, les mêmes droits et les mêmes avantages que les gouverneurs en chef. Il y ajouta le gouvernement de Metz, Toul et Verdun , que le maréchal garda jusqu'à la fin de sa vie. Il lit plus : servant ses amis dans leurs affections aussi bien que dans leurs intérêts et surtout dans les siens, il favorisa l'inclination de Schomherg pour la belle Marie de Hautefort, dame d'atours de la reine. Veuf depuis quelques années, le noble guerrier n'avait pu rencontrer cette charmante personne, parée de toutes les grâces et de toutes les vertus, sans en être épris, et il aspirait à sa main. Mazarin appuya fort ses poursuites, dans l'espérance que le mari enlèverait sa femme au parti des Importants, avec lequel elle était trop liée, ou au moins l' éloignerait de la cour et l'emmènerait dans son gouvernement de Metz. De leur côté, les Importants s'opposaient à ce mariage dont ils apercevaient bien Us conséquences. Il est curieux de .voir le premier ministre de France , qui avait sur les bras l'Europe entière, entrer vivement dans les voeux de Schomherg et s'occuper de ses affaires d'amour3. C'est qu'il savait bien que, dans les choses humaines, les hommes, leur caractère et leurs passion», «ont les ressorts de tous les événements. Il prenait donc les hommes par toutes les prises qu'ils lui offraient, et s'appliquait d'autant plus à se faire des amis, qu'il voyait l'orage formé sur sa tête grossir de jour en jour.
1 IIIe carnet, p. 8a : * Il conte di Mora è andalo otte toile a Aoeto. • Aoeâ était le séjour des Vendôme et le foyer de toutes le» intrigues contre Mazarin. Sur le comte de Maure, vayei madame de Motteville, t. III, p. aaS-a^J. — ' II* carnet, p. 6 : « Schomberg, malximODio, ohe evaotaggio tara la regioa, etc.* UP carnet, p. 4:
• Marcbesa di S. Luis Iravaglta dalla parle di Otfort e si oppose al matri monte
• di Chomberg, perche è aouco mio.» Ce uwriage eut lieu un peu plot lard dan» l'année i6a6.
Le» mémoires contemporains sont unanimes pour représenter le comte de Béthune, le comte de Montrésor, le comte de Fontrailles, le comte de Brion , le comte de Fiesque, te comte d'Aubijoux, le comte deBeaupuis, Saint-Ibar, Varican'illc. Campion, Barrière et bien d'autres, comme formant dans le parti des Importants une sorte de cabale particulière qui professait un culte pour de Thou, ne parlait que de dévouement et de sacrifices, et se faisait un point d'honneur des maximes et des conduites les plus extrêmes1. Quelques-uns d'eux s'étaient offerts au duc d'Orléans et au comte de Soissons pour les délivrer de Richelieu. Us pouvaient offrir encore leurs services aux Vendôme et à madame de Chevreuse, qui auraient aussi fort bien pu les accepter. Bs comptaient dans leurs rangs des gens très-peu scrupuleux , entre autres le comte de Manicamp , homme dissolu et militaire intrépide , qui depuis se rendit aux conditions accoutumées, se battit fort bien pour Mazarin à la bataille de Rethel, et fut un des héros des orgies honteuses inventées ou décrites par Bussy. Mazarin en fait le portrait suivant :
IV* carnet, p. 34: «Manicam, violente, artificioso, parla tore, parente di Ven- «domo, pericoioso. » Et en français, VU' carnet, p. 67 : < Manicam est un mauvais « garnement. Ne s'en faut pas lier. Est léger, intéressé, vagliant (vaillant), mais c capable de toute* sorles de pensées noires. »
Si le comte de Cramail s'était mis à la tête de cette bande résolue, avec ses habitudes de conspirateur et sa vieille réputation dans le
1 Retz, t. I, p. 63, et La Rochefoucauld, coll. Pelitot, m, p. 378, ont parfaitement peint celte petite cabale. « C'étaient , dit Retz , des gens tous morts fous et qui , dès t ce temps-la, ne me paraissaient guère sages. • La Rochefoucauld : c Bien que cette • cabale tut composée de personnes différentes d'intérêts, de qualités et de proies- « sions , tous convenaient d'être ennemis du cardinal Mazarin , de publier les vertus c imaginaires du duc de Beaufort, et d'affecter un faux honneur dont Saint Ibal, « Montrésor, le comte de Béthune et quelques autres, s'étaient érigés en dispensateurs. • Nous avons déjà parlé de Montrésor et de Fontrailles, 3* article, cahier d'octobre, p. 6t b. Sur Hippolyle, comte de Béthune, mort en i665 âgé de 6a ans, voyez ce que dit madame de Molleville, t. II. p. 3 10, et surtout t. V, p. a 53. Le comte de Brion est celui qui s'appela depuis le duc d'Anvillc. Le comte de Beaupuis était iils unique du comte de Maillé, et guidon des gendarmes du roi. Le comte de Fiesque était le frère aîné du vertueux chevalier de Fiesque lué au siège de Mardick, et aimé de mademoiselle d'Epcrnon. C'était un ami de Beaufort. 11 partagea sa disgrâce et fut exilé avec lui. Mazarin le rappela bientôt, mais sans pouvoir le gagner. Il avait de l'honneur, comme la plupart des Importants, mais un honneur mal entendu : il se piquait toujours d'être contre les favoris et les puissants. Il était dans la noblesse ce qu'était Barillon dans le parlement. Mazarin fut forcé de l'exiler de nouveau vers 16/17. Voar ,e* *°»™s, vojes les mémoires de Montrésor. de Fontrailles et de Campion.
NOVEMBRE 1854. 7»r
parti, il aurait pu devenir fort dangereux. Petit-fils du maréchal de Montluc , son esprit et son courage ne démentaient pas son origine. Il aimait les lettres et les cultivait. On lui attribue quelques comédies lr et Régnier lui a dédié une de ses satires. Son grand rôle avait été sous Richelieu. Amant de madame Du Fargis, dame d'atours de la reine Anne, c'est à lui que sont adressées les fameuses lettres interceptées par le cardinal, et qui le firent mettre à la Bastille3. Là, avec le maréchal de Vitry et quelques autres prisonniers , il ourdit un complot que Retz a raconté et qu'il admire comme l'œuvre « d'un homme d'une « grande expérience et de très-bon sens. » Toute l'affaire reposait sur le comte de Soissons , qui fut vainqueur, il est vrai , à la Mariée , mais qui périt dans son triomphe. Quand le comte de Crama il sortit de la Bastille, il avait soixante-quinze ans. Il fit comme son ami le maréchal de Vitry: il commença par regarder du côté des Vendôme, puis, après quelques hostilités, il fit aussi sa paix et se tint tranquille, grâce a son âge , à ses fatigues et à une bonne pension de la reine
Le marquis de La Vieuville était vieux aussi en 1 643 , mais son ambition, ou plutôt sa cupidité n'avait pas vieilli. Quelque temps surintendant des finances sous Louis XIII, accusé de malversations, emprisonné, fugitif, rappelé, il avait été forcé de s'enfuir de nouveau, en 1 63 a, et de prévenir le châtiment qui l'attendait pour avoir mis la main dans les complots du duc d'Orléans et de la reine mère. Il élait resté dix ans hors de France. À son retour, il obtint l'abolition de la sentence rendue contre lui , et il aspirait à rentrer dans le ministère. Il était le surintendant des finances des Importants comme Chàteauneuf était leur garde des sceaux. II faisait à la reine une cour assidue, et on lui ménagea plus d'une entrevue avec elle. Plus tard r comme le duc de Vendôme, au lieu de combattre inutilement Mazarin, il s'entendit avec lui; et, grâce aux services qu'il lui rendit, grâce surtout à l'intervention de la princesse Palatine , alors fort liée avec son fils le chevalier de La Vieuville et toute-puissante sur la reine et Mazarin , le vieux marquis eut un brevet de duc et les finances qu'il avait tant souhaitées. Mais, i
1 La comédie dei proverbes et lei Jeux de r inconnu. Voyez l'histoire du théâtre Français, 1. IV, p. a 1 5 à a36. — ' Journal de M. le cardinal de Richelieu qu'il a fait durant le grand orage de la cour, édition de 1649, t. 1", p. 34. — * III* carnet, p. 87 : • Il conte di Cramaglia ieri assiso con il principe di Manîgtiac li disse cbe t bayera parlato assai efficacement la matlina alla regina a fàvore di Bofort, che
• l'haveva inlenerita.e cbe »e ogni giorno acquistarà tanlo nel suo spirito, alla fine
• consegnecà il suo intenta. . IV* carnet, p. a4 : «Conte di Cramaglia, pensione
• parlicolare délia regina, 6 m. lire. »
l'époque où nous en sommes encore, il était parmi tes ennemis de Mazarin qui le redoutait et surveillait avec inquiétude sec demarcites j h près de la reine
11 serait injuste de mettre le prince de MaraiUac. depuis le duc de \a Rochefoucauld . parmi ces âmes intéressées et ce» esprits violent». Comme Retz, il avait trop de bon sens pour approuver les Importants, mais, depuis longtemps Hé avec la plupart d'entre eus. il n'osait s'en séparer, n'admirant guère Beaufort, comme nous l'avons vu, mais n'étant pas pour Mazarin , serviteur très-particulier de la reine et assez mai avec son ministre , ayant un pied dans l'opposition et un autre dans la cour, situation incertaine qui tenait à bien des circonstances et surtout a son caractère. Sa principale qualité était la finesse , et etie lui taisait voir bien vite le mauvais côté de toutes choses , des partis et des hommes. Ajoutez à cela son éducation. Son père, qui devait le titre de duc a la faveur de Marie de Médicis, s'était rangé parmi les ennemis de Richelieu, et avait nourri son fils dans ses sentiments. Le jeune prince de MarsdJac, *• arrivant à la cour, se trouva donc tout naturellement jeté dans le parti des mécontents et de la reine Anne. Il entra même tellement dans la confiance de la reine , que celle-ci, accusée d'intelligence avec l'Espagne, traitée comme une criminelle et se croyant à la veille d'être à la lois répudiée et emprisonnée , abandonnée de tout le monde, lui proposa, ditil, de l'enlever, elle et mademoiselle de Hautesoit, et de les conduire toutes deux à Bruxelles, \jt proposition est si étrange, que nous avons peine a y croire, même sur la foi de \* Rochefoucauld a. C'est madame de Chcvreuse qu'il aurait pu enlever ou accompagner du moins , lorsque , ennuyée de son exil de Tours et trompée 6ur ce qui se passait à Paris, elle prit la résolution de rompre son h an et de s'enfuir en Espagne . Après mille aventures, ayant perdu sa route , elle vint à une lieue de Yerlcuii , où était La Rochefoucauld. L'occasion était belle pour un jeune homme de vingt-quatre ans, qui avak consenti à enlever la reine de France. Il aurait bien pu escorter une fugitive : il lui donna un guide et des chevaux. C'était encore trop aux yeux de Richelieu; qui le fit arrêter et se mit à la Bastille; mais il n'y resta pas plus de huit jours. Son père, qui s'était réconcilié avec le cardinal, et en avait obtenu le gouvernement
1 11* carnet, p. 86 : « La Vieuvilla è etato di nnovo da S. 11. et è parlito coaUtn- < tisatmo, dicendo cbe laregiaa, etc. Di gratis S. M. dictuari la sua ioteniionc.' P. 9.I : «La Vieuvilla ha protnes*o mari e moati a) Rosso (?) quando aia «opta • intendante; prétende che il re li dera trecento mila icodi. • 111* carnet, p. 7 : « M' délia Vieuvilla, da S. M. inlrodotlo da mf di Senesé. » — ' JuVmoim, coUacl. l'elitot, I. LI, p. 353.
du Poitou, son onde, le marquis de Liancourt, et leur ami le maréchal de la Meilleraye, intervinrent en sa faveur. La Rochefoucauld nous dit qu'amené devant Richelieu , il fut u plus réservé et plus sec qu'on n'avait «accoutumé de lctre avec lui, » et qu'en sortant de prison, conduit une seconde fois cher le ministre comme pour le remercier, « il n'entra u point en justification de sa conduite, et que le cardinal en parut « pique. » Mais La Rochefoucauld, en parlant ainsi, ne s'est-il pas un peu vante, et est-il certain qu'il ait été si superbe? Madame de Chevreuse, en partant pour l'Espagne, lui avait confié ses pierreries; c'est La Rochefoucauld lui-même qui nous l'apprend, mais il s'arrête là : nous pouvons achever son récit. Quelque temps après, madame de Chevreuse lui envoya redemander ses pierreries par un gentilhomme avec lequel il fallut bien qu'il eût une entrevue. Le cardinal , dont la police était admirablement faite, le sut et s'en plaignit. La Rochefoucault s'empressa de se justifier, et il le fit d'une façon si humble, qu'elle nous rend fort suspecte la hère attitude qu'il se donne au sortir de la Bastille. Cette justification est l'écrit le plus ancien que nous connaissions de La Roche ibucauld. Personne , jusqu'ici , n'en soupçonnait l'existence , et on n'en peut révoquer en doute l'authenticité, car il est autographe et signé1. Il est adressé à M. de Liancourt, évidemment pour être mis sous les yeux de Richelieu. En voici le début :
• (Septembre i638*.)
<A MOnsienr
« Monsieur de Liancourt. »
. Mon très cher ooclo.
• Comme vous cites un des hommes du monde de qui j'ai toujours le (dos pas-
• sionnément souhaité les bonnes grâces, je veux aussi, en vous rendant compte de « mes actions, vous faire voir que je n'en ai jamais fait aucune qui vous puisse em- ■ pescher de me les continuer, et je confesserais moi-mesme en cslre indigne, si
• j'avnis manqué au luspectque je dois h monseigneur le cardinal après que noâtre
• maison en a reru tant de grâces, et moi tant de protection dans ma prison et dans t plusieurs autres rencontres, dont vous-mesme avez esté témoin d'ane grande par- « de. Je prétens donc ici vous faire voir le subjet que mes ennemis ont pris de me
• nuire, cl vous supplier, si vous trouvez que jo ne sois pas en effet si coupable «qu'ils ont publié, d'essayer de me justifier auprès de Son Eminence, et de lui . protester que je n'ai jamais eu de pensée de m'esloigner da service que je sais
• obligé de lui rendre. »
' L'original est entre le» mains de M. Stauart, de Bruxelles, qui a bien voulu nous en laisser prendre copie. — ' D'une main ancienne, mais qui n'est pas celle de La Rochefoucauld
Il y a là, ce semble, plus d'une expression qui va au delà du respect et delà prudence, et témoigne de quelque engagement. La Rochefoucauld raconte ensuite à M. de Liancourt dans les plus petits détails toute son entrevue avec le gentilhomme envoyé par madame de Chevreuse. Il s'applique à bien établir qu'il refusa asset longtemps de recevoir la lettre qu'elle lui adressait; et le soin qu'il y met nous porte à penser qu'il n'était si promptement sorti de la Bastille qu'en promettant de n'avoir plus le moindre commerce avec la dangereuse duchesse. « 11 me respondit (ce u gentilhomme) que je laisois parois tre d'avoir beaucoup de méfiance de « lui, et que, puisque je ne me contentois pas de la particularité qu'il me «disoit (le dépôt des pierreries), il alloit me faire voir une marque qui » m'osteroit de soubçon, en me donnant une lettre que 'madame de « Chevreuse m'escrivoit sur ce subjet. Je lui dis que, bien que je fusse •i son très-humble serviteur, néantmoins je pensois qu'elle ne dût pas « trouver est range si, après les obligations que j'ai à monseigneur le cardiu nal, je refusois de recevoir de ses lettres, de peur qu'il ne le trouvast ■ mauvais, et que je ne voulois me mettre en ce hasard là pour quoi «que ce soit au monde.» Enfin, en congédiant ce gentilhomme, il le prie de dire à madame de Chevreuse « qu'elle n'avoit point de serviteur « eu France qui souhaitât si passionnément que lui qu'elle y revint avec « les bonnes grâces du roy et de monseigneur le cardinal. »
En 1 66a, La Rochefoucauld, toujours attaché à la cause de la reine, se lia par son ordre avec De Thou ', et se trouva ainsi presque involontairement engagé , mais non pas compromis dans l'affaire de Cinq- Mars et du duc de Bouillon. Quand De Thou eut expié sur l'échafaud son imprudente et fidèle amitié , il n'y eut pas un honnête homme en France qui ne gémit sur son sort, et les Importants, comme nous l'avons dit, vouèrent un culte particulier à sa mémoire. Son frère, l'abbé De Thou , reçut , en cette triste occasion , une foule de lettres de condoléance. Le savant Dupuy les a recueillies. Elles nous apprennent les noms de ceux qui, ayant plus ou moins partagé les sentiments de De Thou, se crurent obligés de donner au moins cette marque d'intérêt à sa fat.iille. Tous les Importants y sont : Beaufort, Béthune, Montrésor, Fiesque, La Châtre et sa femme, monsieur de Longueville luimême, ainsi que madame de Chevreuse, madame de Montbazon. madame de Soissons, etc.2. Nous y avons rencontré ce billet inédit de l>a Rochefoucauld :
1 Mémoires, ibid. p. 363. — * Bibliothèque impériale. Collection Dupuy, voL 91 5. C'est le Bulletin de la société de fAùtoi/v de Fnnce, janvier i853, qui a signalé pour la première fois ce précieux mamiterit et en a donné plusieurs lettre*. If 7 es
«J'ai une extrême honte de vous donner de ai faibles marques de la part que je « prends en vostre desplaisir, et de ce qu'estant oblige en tant de façons à monsieur
• vostre frère, je ne puis vous témoigner que par des paroles la douleur que j'ay de < sa perle et la passion, que je conscrveray toute ma vie, de servir ce qu'il a aimé.
• C'est un sentiment que je dois à sa mémoire et a l'estime que je fais de vostre per-
• sonne. Je vous seray extraordinaircment obligé si vous me faites l'honneur de
• croire que j'auray toujours beaucoup de respect pour l'une et pour l'autre, et que «je suis,
• Monsieur,
« Votre très-humble et très-affectionné serviteur,
«Marcillac
Ainsi, quand même La Rochefoucauld aurait un peu exagéré son dévouement , il est certain que , sans avoir eu la fidélité courageuse d'un commandeur de Jars ou d'une madame de Hautefort1, il était en posture d'attendre de la reine, à la mort de Richelieu et de Louis XIII, d'assez grandes récompenses. Il les manqua toutes par une conduite équivoque. Il est impossible de le mieux peindre à cette époque de sa vie qu'il le fait lui-même. Après s'être moqué des Importants, il ajoute9 : « Pour mon malheur, j'étois de leurs amis sans approuver leur conduite. «C'étoit un crime de voir le cardinal. Cependant, comme je dépendois « entièrement de la reine, elle m'avoit déjà ordonné une fois de le voir; « elle voulut que je le visse encore; mais, comme je voulois éviter la cri- « tique des Importants, je la suppliai d'approuver que les civilités qu'elle « m'ordonnoit de lui rendre fussent réglées, et que je pusse lui déclarer « que je serois son serviteur et son ami tant qu'il seroit véritablement « attaché au bien de l'État et au service de la reine, mais que je cesserois « de l'être s'il contrevenoit à ce que l'on doit attendre d'un homme de bien « et digne de l'emploi qu'elle lui avoit confié. Elle loua avec exagération « ce que je lui disois. Je le répétai mot à mot au cardinal qui appa- « remment n'en fut pas si content qu'elle, et qui lui fit trouver mauvais « ensuite que j'eusse rais tant de conditions à l'amitié que je lui pro- « mettais. » Mazarin avait bien raison. Une amitié hérissée de tant de réserves et de conditions ressemble fort à une inimitié cachée. Mais tout parti décidé et irrévocable répugnait à la nature de La Rochefou-
a une asses touchante de Marie de Goniague; elle devait bien ce souvenir à l'infortuné confident de son fol ami. Il est tristo de voir qu'il n'y a pas une seule ligne de celle à qui De Tbou mourant écrivit une lettre si tendre et si mélancolique , la princesse de Guéméné. — 1 Nous parlerons de ces deux personnes dans un prochain article. — ■ Ibid. p. 378.
cauld. Il était né Important et Frondeur; car il inclinait à la critique, bien plus facile que la pratique en toutes choses. Il croyait aussi de son honneur de ne pas abandonner d'anciens amis, alors même qu'ils s'égaraient. Il recueillit les fruits de ces incertitudes. Mazarin, sans repousser ouvertement les diverses propositions qui furent faites en sa faveur, les fit échouer tantôt sous un prétexte et tantôt sous un autre. Le refus du gouvernement du Havre fut très-sensible à La Rochefoucauld; il se plaignit vivement1. Il quitta peu à peu la modération ambiguë qu'il avait prétendu garder, et dériva du côté des ennemis de Mazarin. On suit dans les notes du cardinal ce progrès de La Rochefoucauld vers une opposition de plus en plus marquée , et ce qui prouve la sagacité merveilleuse de Mazarin ou ses exactes informations, c'est que ces notes, écrites sur le moment même , semblent aujourd'hui un commentaire fait après coup des Mémoires de La Rochefoucauld. Dans le dernier passage que nous avons cité, La Rochefoucauld s'exprime ainsi : a (Aux « yeux des Importants) c'était un crime de voir le cardinal. » Celui-ci dit à son tour : «On attaque Marsïllac parce qu'il a l'intention de me » voir*. *> La Rochefoucauld : « Comme je voulais éviter la critique des Im- « portants, je suppliai la reine d'approuver que les civilités qu'elle in'or- « donnait de lui rendre (à Mazarin) fussent réglées. » Mazarin semble traduire ces lignes en espagnol, mais la traduction est au-dessus de l'original : «Marsillac, dit-il, pèse dans la plus fine balance les visites qu'il « doit me faire9, n On rencontre bien de temps en temps quelques mots, tels que ceux-ci : « Une pension pour Marsillac1. » Mais on lit quelque» pages après : « Marsillac est plus Important que jamais, il est toujours .« aven Barillon. » Il finit par mettre sur la même ligne Marsillac et Chandenier : «Ils sont de tous les conseils des Importants. Au reste, dit-il, « celui qui a été une fois infecté de ce venin n'en guérit jamais *. » Admirable jugement dont Mazarin dut encore mieux reconnaître toute la vérité en i6&8, quand il vit les Importants devenir les Frondeurs, et les mêmes hommes, loin d'avoir été corrigés par l'expérience , faire paraître de nouveau le même caractère et la même conduite. Ici c'est
1 Voyez notre troisième article, cahier d'octobre, p. 608. — ' III* carnet, p. 6 : « Si attaca Marsigliac, perche vuol veder mi. » — 1 Ir carnet, p. 78 : t Marsiguac y
< olros que me ban prometido amislad, pesan en nna balança a onces il modo con • que debeo venir con migo. t — 4 IV' carnet, p. 61 : « Marsigliac, pensione. • — Ibid. p. 80 : «Marsigliac pin Importante cbe mai; è sempre con Dariglione. • Noos verrons plus tard que Barillon était le chef des Importants dans le parlement. — * IhuL p. 96 : « Marsigliac e Chandenier intrano in tutti li consigli
< il voneoo maggiore è cbe gK infetti nna voila non rilornano mai. » Il sera question plus tard du marquis de Chandenier.
le refus du gouvernement du Havre qui met décidément La Rochefoucauld parmi les Importants; plus tard ce sera le refus d'un brevet de duc pour lui-même quand son père vivait encore et de l'entrée du Louvre pour sa femme, qui le jettera dans toutes les extrémités de ia Fronde.
Mais, à vrai dire, Maiarin s'inquiétait assez peu de l'humeur de La Rochefoucauld, qui se pouvait exhaler tout au plus en petites perfidies et en propos impuissants. De plus redoutables ennemis occupaient son attention. Les plus violents, nous l'avons dit, étaient les Vendôme, mais les plus capables étaient les Bouillon.
Retz, qui ne tourne guère à l'admiration et n'abonde pas en éloges, en fait un très-grand du duc de Bouillon *. Il le vante à là fois, et avec raison , comme un politique et comme un capitaine. Le duc avait fait l'apprentissage de la guerre sous ses deux oncles , Maurice et Henri, princes d'Orange, et il s'y était fait de bonne heure une assez haute réputation. Son ambition surpassait à peine son mérite. Sa femme, dont il était épris, et qui était une personne de tête et de cœur, la partageait et l'animait. Ils rêvaient des fortunes extraordinaires , une souveraineté indépendante, à peu près comme celle du duc de Lorraine. Ils avaient déjà une principauté en France, qu'ils brûlaient de fortifier et d'étendre. Ils prenaient le titre d'altesse, et leur fils aîné s'appelait prince de Sedan. Le duc avait aisément reconnu qu'il n'avait rien à attendre de Richelieu, qui ne voulait d'autre grandeur que celle delà royauté et de la Fiance, et deux fois il avait conspiré son renversement. Ligué avec le comte de Soissons, il introduisit dans Sedan des troupes espagnoles, et c'est lui qui gagna contre l'armée royale la bataille de la Mariée où le comte de Soissons fut tué. Puis il négocia avec Louis XIII comme de puissance à puissance. En i6àa, quand, sur la foi de ses promesses, le roi l'avait envoyé commander en Italie, il recommença ses menées, mit la main dans le complot de Cinq-Mars et du duc d'Orléans, traita de nouveau avec l'Espagne, et, à la tête d'une nombreuse armée , s'entendant avec la régente du Piémont, fille de Marie de Médicis, amie très-peu sûre de la France et surtout de Richelieu, il est certain qu'il pouvait frapper de grands coups. Richelieu le prévint, le fit arrêter au milieu de son armée et conduire à Lyon dans le château de Pierre Encise. Le duc de Bouillon aurait payé son crime de sa tête sans l'intervention de ses parents les Nassau et de la landgrave de Hesse , alliés nécessaires de la France dans la lutte engagée avec l'Empire et
' Mémoires, 1. 1", p. a 1 6, a43, etc.
l'Espagne, et si sa femme, qui était dans Sedan, n'eût menacé de livrer la place aux Espagnols pour venger son mari, tandis que celui-ci, pour racheter sa vie , offrait de remettre entre les mains du rot de France cette même place , le point d'appui de tous ses desseins et son refuge dans les revers. Après la mort de Richelieu et de Louis XIII, ils se donnèrent aussi comme des victimes, et la duchesse de Bouillon vint solliciter auprès de la régente l'abolition de la sentence rendue contre son mari et la restitution de Sedan. Elle fit jouer tous les ressorts, employant les soumissions les plus humbles ou de sourdes menaces, tour à tour s'adressant à la reine et aux mécontents, invoquant le crédit et l'honneur du duc d'Orléans, et aussi s'eflbrçant de gagner les Condé en mettant à leur service l'épéc de Turenne et son influence sur le parti protestant. Mazarin comprit que l'affaire était décisive , qu'il s'agissait de tout le système de Richelieu et de Louis XIII. Il fut donc inflexible, et Gt sentir à la reine que céder sur ce point c'était tout perdre, encourager toutes les révoltes, et refaire de la France une république de grands vassaux1.
Mazarin avait raison, et, selon nous, sa conduite, dans cette conJ joncture critique, suffirait à lui mériter la reconnaissance de la France. Il la doit partager avec la reine Anne qui le soutint fermement, comme Louis XIII avait soutenu Richelieu.
Il était d'autant plus reçu à résister opiniâtrement aux prétentions du duc efe Bouillon, qu'il avait montré plus de bienveillance au prisonnier de Pierre Encise, lorsqu'il avait été envoyé auprès de lui par Richelieu. On savait qu'il avait conseillé ou appuyé l'arrangement auquel le duc devait la vie. Mais, en traitant avec lui, il avait pu lire dans son âme; il connaissait son ambition et celle de sa femme, et il en parle déjà comme en a parlé l'histoire. Il juge aussi avec la même sûreté de coup d'œil le parti protestant, et ne se fait aucune illusion sur Turenne, un des hommes de ce temps les plus difficiles à pénétrer.
La politique de Mazarin sur les protestants était tout à fait celle de Richelieu. Il ne faut pas s'abuser ici : les deux cardinaux étaient de grands hommes d'État , mais non pas des philosophes. Ne leur prêtons pas nos idées : ils avaient celles de leur temps. Princes de l'Église, ils auraientbien voulu qu'il n'y eût point de protestants, et l'unité de religion en France leur était tout aussi chère qui celui qui a signé la révocation de l'édit de Nantes. Mais ils savaient qu'on ne ramène pas les
' I" carnet, p. 108 : « Preveoga ardilamonle madama (de Bouillon) ncH" aûare di Sedan , echeseS. M. «oconsenlisne , sarebbe intieramente rovinata di riputatione , e commeuerebbe una pauia che potrebbe servir* ai principi dUguatati et Monsieur medeiimo per meUer sotto sopra il regno. •
esprits par la violence; ils croyaient donc qu'on devait maintenir l'ëdit de Nantes , mais que , dans l'exécution , il fallait savoir s'y prendre , étendre l'autorité royale sur les uns comme sur les autres, et enlever aux grands seigneurs protestants leurs places de sûreté, comme on faisait aux grands seigneurs catholiques, sans s'interdire de travailler doucement et par toutes les voies permises à la propagation de la vraie foi. Un grand mouvement de conversion avait commencé avec Henri IV. Il avait entraîné les Condé et bien d'autres familles illustres. Habilement secondé, il continua et s'accrut pendant tout le xvit* siècle. Louis XIV crut l'achever, il l'arrêta. La révocation de l'édit de Nantes mit toutes les âmes généreuses du côté des opprimés et des protestants ; c'est la mesure la plus funeste qui ait jamais été prise à la fois contre la religion catholique et contre la France; et c'est aussi la faute la plus gratuite qui fut jamais, car tous les chefs des protestants se convertissaient comme à l'eiîvi , et passaient du côté de In puissance , de la gloire . du génie. En 1 685 , il ne restait pas debout cinq ou six chefs éminents, Duquesnc, Frédéric de Schomberg, Ruvigny, et quelques autres du second rang. Henri IV, Richelieu et Mazarin n'avaient pas été aussi heureux : ils avaient trouvé une minorité formidable, qui un moment avait presque partagé le royaume, sinon par le nombre, au moins par la qualité, le mérite et l'influence, et ils étaient parvenus à l'apaiser d'abord, puis à l'affaiblir successivement en ne l'attaquant que par les côtés où elle faisait obstacle à l'intérêt de l'État. Partout on employait les protestants comme les catholiques, pourvu qu'ils fussent également soumis, même dans le parlement 1 et jusque dans l'armée. On leur confiait les commandements les plus importants. C'est un protestant , le petitfils de Coligny, le maréchal de Chàtilion, que Richelieu envoya combattre , en 1 64 1 , le duc de Bouillon et le comte de Soissons. Il y eut un moment sous Mazarin , où presque la moitié des maréchaux de France étaient protestants, Châtillon, La Force, Turenne, Gassion, RanUau.
1 11 y avait a Paris un député permanent des protestants , qui intervenait dans toutes fes affaires de quelque importance. Dans quelques parlements, dans celui de Paris, par exemple, était une chambre dite de l'édit, parce qu'elle avait été instituée en vertu de l'édit de Nantes. Plusieurs protestants en Taisaient partie, et elle connaissait de toutes les causes ou le protestantisme était intéressé. Dans d'autres parlements, on avait formé des chambres mi-parties, composées de protestants et de catholiques en nombre égal. Enfin, le parlement rte Paris comptait un assez grand nombre de protestants, jouissant des mêmes droits et des mêmes avantages que leurs collègues catholiques ; seulement, ils ne pouvaient faire partie M la grand'cltambre, et restaient dans les chambres des enquêtes sans pouvoir être présidents. Voy. Orner Talon, t. I, p. 371, dans la collect Petitot, t LX
Matarin s'efforçait bien de les gagne, à l'égiiae cai)»olique ». mai. c'était arec des ménagements infinis; et, dans ses carnets, sans cesse il répète à la reine qu'il faut bien prendre garde de donner aucun ombrage à
ceux qu'il appelle les hugiienotsJ. Aussi étaient-ils parfaitement tranquilles. Pendant la Fronde, on essaya un moment de les agiter; ils ne répondirent pas aux provocations , parce qu'Us n'avaient aucun motif sérieux de se plaindre. '■■
De toutes les conversions, la plus éclatante avait été celle du due de Ilouillon. Elle était principalement due à l'ascendant de sa femme , la belle et spirituelle Fébronie de Bergh, dont nous avons déjà parlé*. Mais les autres membres de sa famille n'avaient pas suivi son exemple. Sa soeur aînée , la duchesse de la T remouille, était restée protestante. La cadette, Charlotte de La Tour, ne s était point mariée, et die avait donné son âme tout entière à deux objets, l'intérêt protestant et l'agrandissement de sa maison. Douée de qualités viriles, c'était la femme forte du parti calviniste. A la fois passionnée et dissimulée, mêlant ensemble la plus sincère austérité et un orgueil immense \ capable de longs desseins et maîtresse d'elle-même, elle était la digne soeur de Tnrenne, qui avait en elle une confiance sans bornes. Elle
1 Maxarin espéra la conversion du maréchal de Cbâtillon qui Ini donnait des espérances. I" carnet, p. 106 : « Procnri la conversione di Chatiglion cbe ne ha più
• velu» data intentions. • Le (ils du luurédiaJ . d'Andelot, qui devait recueillir et emporter avec lui dans la tombe la gloire de m famille, l'ami du duc d'Engbien, le mari d'Isabelle de Monlinorcnry. se convertit du vivant même de son père. Sa «rur, Henrielle deColignv, suivit son exemple. Cession, pour être maréchal, promit aussi de se faire catholique, mai* ensuite il n'y songea plus. V carnet, p. 3 :
■ Fece exedere , prima di esser mnrcsciallo , cbe si farebbe catolico a Ane di facilitarlo,
■ e poi non ve ne piu pemalo. » Ilanlziiu ne larda pas a, se convertir. — 'I" carnet , p. 06 : t Parti semnre di loro in termini di «lima el aïïetlo. 1 IV* carnet, p. 70 : tSi «deve parler brncdcgli ugonotti di Francis , etc. ■ — ' Sur la duchesse de Bouillon, sa bcaulé, son c»prit et son ambition, voy. ReU, t. I, patsim. Elle avait vingt-huit ans, en i643, trente quatre en i6dg, pendant la première Fronde , morle en 1657, âgée de quarante-deux ans. Elle fut mise a la Bastille, en i65o, avec sa belleseeur mademoiselle de Bouillon. Madame de MottevUle, t. IV, p. 1 10 : • Ces deux
personnes avoient de l'ambition, et même on disoit qu'elles en avoient trop,
• et que eeUe passion dan» l'âme de mademoiselle de Bouillon et de sa belle- « soeur était cause des malheurs de son mari et des siens. » — 4 Si on en veut une preuve manifeste, et Voir une scène du dernier comique où madame de Turenne et Charlotte de la Tour sont représentées dans tout l'orgueil et le ridicule de leurs prétentions, il faut lire deux lettres que la comtesse de Maure écrit des eaux de Bourbon, en juin et septembre iG55, è madame de Montausier et à madame de LoDguevilk. BlBUOTHÊQCI DE L'ABSIMAL , Manateriu do Connrt, io-fol. t. V,
p. 697, et t. VIII. p. 145
NOVEMBRE 1854. 711 le gouvernait a ce point, qu'on l'appelait la gouvernante de M. de
Pour comprendre ce grand homme, il faut le considérer dans sa famille : il est avant tout le frère du duc de Bouillon et de Charlotte de I^a Tour. Placé d'assez bonne heure dans des situations difficiles, où la moindre indiscrétion eût pu le perdre, restant sous le drapeau français quand son frère embrassait celui de l'Espagne , voulant poursuivre sa carrière sans renier le chef de sa maison, sa prudence naturelle s'était accrue de ses embarras. Il avait' le tempérament des Nassau : il était taciturne, et le peu qu'il disait était enveloppé de tant de nuages, qu'on avait peine à démêler sa pensée. D sortait, dit Retz, de ces obscurités de la façon la plus brillante1. C'est qu'alors il avait pris son parti et croyait pouvoir laisser paraître l'énergie et k passion que d'ordinaire il cachait sous une apparence flegmatique* Il avait l'air rêveur ou plutôt méditatif. Ses yeux enfoncés, voilés par d'épais sourcils2, ne s'animaient qu'en de rares occasions. Ses dehors servaient de masque à l'intérieur de son âme ; une partie même de ses qualités dissimulait les autres. 11 avait dans les manières une simplicité et une bonhomie très-vraies, et en même temps les prétentions les plus hautaines. 11 rechercha fort le maréchalat, et, quand il l'eut obtenu, il trouva ce titra au-dessous de lui, et il ne signait que le vicomte de Turenne. Comme tous les siens, il avait la manie de la principauté. Un jour, en i65a, après l'affaire de Bléneau, lorsqu'il pouvait être attaqué A tout moment par Condé victorieux , on entendit un grand bruit dans les quartiers qu'il occupait. Mazarin envoya savoir ce que c'était; on vit Turenne transporté de colère, et cela parce que sur son logis on avait mis M. de Turenne tout court II exigea qu'on y mit : M. le prince de Turenne. Son frère et lui ne souffraient pas d'autre titre. Il était assurément fort modeste, et l'on connaît ce beau mot à des gens qui lui demandaient comment il avait pu être battu à Maricndal et a Rethel : par ma faute. Mais lisez attentivement ses Mémoires et le récit des batailles de Fribourg et de Nordlingen : il ne dit pas tout à fait que c'est lui qui a conseillé les grandes manœuvres auxquelles Condé a dû la victoire , mais il ne dit pas non plus le contraire , et son langage équivoque admet toutes les interprétations. Son obscurité
1 Rets, 1 1, p. ai7 : «11 a toujours eu en tout , comme en son parler, de certaine* « obseoriUs qui ne sont développées que dans las occasions, maU qui ne s'y sont •jamais développées qu'à sa gloire. • — * Voyez le portrait de Champagne, gravé par NaoteuO, qui le représente jeune encore, surtout le magnifique portrait de
Massou. .II. >' < ' ,w i sV. °.« r •
accoutumée n'était point calculée, mais elle le servait ment. Il ne s'engageait guère d'une manière absolue : son attitude silencieuse, son extrême circonspection, ne permettait ni de trop se défier de lui, ni de prendre en lui une entière confiance. Se croit-il obligé d'écrire à l'abbé de Thou pour lui exprimer sa douleur du sort de son malheureux frère; il mêle à ses regrets l'observation médiocrement généreuse que depuis longtemps il désapprouvait sa conduite Sous l'inexorable Richelieu, il est tranquille et soumis; avec Matarin encore mal affermi, il commence à le prendre plus haut. En un met, si nous osions traiter familièrement un aussi grand homme , et hasarder une expression qui fait entendre notre pensée en l'exagérant, nous dirions qu'il était un peu sournois, au moins dans la première partie de sa vie, où les circonstances le condamnaient à chercher la fortune par les voies les plus différentes.
Si, jusqu'ici, on a fait de son caractère des peintures chimériques, il y a aussi beaucoup à dire sur les jugements qu'on a portés de son génie militaire. On a cédé au frivole avantage d'une antithèse entre Turenne et Condé; on s'est complu à opposer les profondes conceptions de l'un à la valeur brillante de l'autre. Loin de là, la stratégie de Condé est très-supérieure à celle de Turenne, et Turenne est tout aussi soldat que Condé. Bussy, juge d'ailleurs excellent et qui a laissé un admirable portrait de Turenne, a dit le premier qu'il avait pris de l'audace à mesure qu'il avançait en âge , et que , h dans les der- « nières années de sa vie, il ne se ménagea plus tant qu'il avait fait,» faisant allusion très-vraisemblablement au combat de SinUheim, qui a en effet quelque analogie avec la bataille de Nordlingen. «. Sa prudence, «dit Bussy, tenait de son tempérament, et sa hardiesse, de son expérience9.» Le mot a été partout répété; il est ingénieux, mais sans
' Voici ce billet de Turenne, conservé par Dupuy el publié , pour la première fois , dans le Dalletin de la Société de l'histoire de France :
• Lion, ce h octobre i64».
■ Je m'assure que vous ne doutés pas de l'extrême affliction que m'a apporté le
• malheur aui est arrivé à M. votre frère, et que vous croiés bien à quel point m'a « été sensible la perte d'une personne qui m'aimoit si fort et que j'honorois à ce
• point-là. Croies, Monsieur, que j'aurai toujours sa mémoire très-chère, et je «m'assure que vous pensés bien qu'il y a fort longtemps que je n'approuvois pas < la façon avec laquelle il a vesquu. Faites-moi l'bonneur de croire que vous n'avés « personne qui soit plus que moy, Monsieur, vostre très-humble serviteur.
«Tcremke. •
' Mémoires de Basty, Paris , 1696 , 1. 1, p. 477.
aucun fondement Turenne ne s'est jamais ménagé. Il déploya de bonne heure la hardiesse, l'énergie, le courage un peu aventureux, sans lequel il n'y a pas d'homme de guerre. A Mariendal, il savait bien qu'il faisait une faute en acceptant une bataille avec des troupes trop disséminées, mais il lui répugna de reculer. La même répugnance le perdit à Rethel , et pourtant alors il avait quarante ans. A Nordlingen , chargeant à la tête de sa cavalerie weymarienne, il excita l'admiration de Condé; à Rethel il chercha presque la mort. Si, comme Bussy le remarque avec raison , son plus grand talent était de rétablir une affaire on mauvais état, il n'y parvenait qu'en payant vaillamment de sa personne. C'est l'expérience qui lui enseigna la prudence et acheva le grand capitaine. Dans sa dernière et immortelle campagne contre Montécuculli, il se battit moins et manœuvra davantage. Il faut enfin renverser sur son compte tous les lieux communs de l'histoire, ou plutôt, pour être parfaitement juste, il faut dire qu'il y avait deux hommes en lui , qui paraissaient tour à tour, selon les circonstances.
Le secret de sa conduite à toutes les époques de sa vie, son mobile presque unique est sa passion pour la grandeur de sa maison. Dans In Fronde, il fut en quelque sorte au service de l'ambition de son frère , avançant ou reculant à son gré. Plus tard, n'ayant pas lui-même d'enfants, il ne vécut que pour ses neveux, qui tous n'étaient pas des Duras et des De Lorge , et pour lesquels il ne cessa de demander, et de fatiguer, sans l'épuiser jamais, la bienveillance, disons mieux, la reconnaissance de Louis XIV. A Dieu ne plaise que nous mettions sur le compte de la politique la conversion de Turenne; elle fut, nous le savons, parfaitement sincère , mais on doit avouer qu'elle vint a point nommé pour la fortune des siens. Qu'aurait dit la vieille calviniste, Charlotte de La Tour, si elle eût assez vécu pour voir son frère Henri le modèle des nouveaux convertis, deux de ses nièces carmélites1, et son neveu , l'étourdi et présomptueux Théodose * revêtu à vingt-cinq ans de la pourpre romaine ! En 1 663 , Maxarin n'a peut-être pas connu Turenne, comme l'étude de sa vie tout entière nous le découvre aujourd'hui; mais dès lors sa pénétration, aiguisée par l'intérêt, lui a fait saisir les traits principaux de son caractère, et ceux-là précisément qui ont le plus échappé aux historiens.
On le voit tour a tour confiant et défiant à l'égard de Turenne; il cherche à le gagner p4r toutes sortes de services; il est d'avis de le faire maréchal, puis il conseille de ne pas se presser5.
1 Voyez la Jeunesse de madame de Longaevitte, p. 3g8-âoo. — * Voyenar le cardinal de Bouillon, 1e« mémoire? de l'abbé deCboisy. — ' 1* carnet, p. 1 1 5: • 3 giugno.
Le duc de la Trémouille, beau-frère de Bouillon et de Turenne, demandait à acquérir du comte de Parabère le gouvernement du Poitou. Mazarin s'y oppose , et il en donne ces deux motife : le duc est entièrement gouverné par sa femme, qui est protestante, sœur de l'inquiet et mécontent duc de Bouillon, d'un grand esprit comme toute sa famille, attachée à la maison de Condé, et grande amie du duc d'Enghien; ensuite le Poitou est enclin à la révolte, et les protestants y sont puissants1. Mazarin ne se trompait pas; carie duc de la Trémouille, poussé par sa femme, entra dans les mouvements de ses beaux-frères à la Fronde , et leva des troupes en Poitou contre le roi. Le cardinal eut tort de céder plus tard aux instances de la reine et de donner le gouvernement de cette province à La Rochefoucauld , qui , envoyé , en 1 6 4 8 , pour apaiser les troubles suscités par la Trémouille , fit tout le contraire et se joignit aux Frondeurs.
«La duchesse de Bouillon s'agite, dit Mazarin V pour obtenir l'aboli- « tion de la sentence rendue contre son mari et une déclaration d'inno- « cence. Maïs accorder cette déclaration , c'est s'ôter a soi-même toute «raison de garder Sedan, et proclamer injuste la condamnation de « M. Le Grand et de 5^ De Tbou. Il faut remarquer que ce n'est pas «la première fois que M. de Bouillon s'est révolté, et qu'il a déjà été « amnistié pour avoir conspiré contre le roi et traité avec l'Espagne, a On peut promettre aux Bouillon un dédommagement pour Sedan et «leur faire, à cet égard, toute sorte d'avantages. Cependant il faut
«Turena impegnato inlierarnenlc al servitio délia regina e dislaccato d'ogni altro. • tbid. p. 5 : t Pensione del riconle di Turena per snn madré. « Ibid. p. 53 : «Turena « intrar in Luvre. > — II* carnet, p. i : t Non precipitar con Turena. > — ' IV* carnet, p. 83 : « Duca délia Tremoglia mol çompraro il goveroo di Poitu: non bisogna
• acconsentirvi. £ governato délia moglic che c ugonotta , sorella del duca di Bugiiooe « disgustalo. Ha gran spirito, tutta l'adcrenza alla casa del priucipe di Condé, grand'
• amiciiia con Angfaien. Quel paese è ïnclinato alla seditione, e gli ugonotti vi sono « potenti. » — * IV* carnet, p. 1 1 et î a : « La duchés» di Buglione fa gran fona sopra « l'honore di »uo mariioper l'aboliliona preaa. e vorrebbe che si dichiaraase innocente :
• coii mancherebbero a S. M. le ragioni di baver Sedan , et apparirebbe ingiustt « la condannalîone di Le Grande e di M. di Tu. Mà per far vedere che non ha sera-
• polo del processo falloli , non è la prima voila che habbi ricevuta abolitione per
■ haver falto un partito contra il roeun trattato con la Spagna. Kieevuta che habhi
• la ricompenza di Sedan , nella quale S. M. puol lassani [sic) ingannare, importando « poco che sia avvaataggiosa alli, puol a mio parère dar ordine die si termini. In- < tanto si tlevono osservare gli andamcnli délia d' Dama, cbe pralica la sua casa, e
• H disoorsi che terri; e non caminando gli interessi dt suo marito ail' accomcxla- « mento , si deve haver riguardo alla sua persona amata dal marito e capace di farli
■ prender ogni ritolulionc. Ne vi c dubbio die nonosUnli li interessi dei figli, « ella c risolutamente e per nascita e per aflcUione Spagnuola. >
«observer avec soin les allures de la dame, le» visites qu'elle reçoit, «ics discours qu'elle tient; et, si l'affaire ne marche pas a son gré, t faire grande attention à cette personne qui est très-aimée de son mari, tet capable de le pousser à quelque résolution extrême; car il n'y a pas
• un doute que , malgré les intérêts de ses enfants, elle est par naissance « et par inclination tout à fait espagnole. »
« Madame de Bouillon 1 se met sous la protection du duc d'Enghien; u elle se plaint de Monsieur, elle lui a dit qu'elle l'aurait cru davantage « son ami; elle est entourée de protestants qui la flattent. »
Parmi ces protestants était sans doute Gassion , homme de guerre éminent, mais sans aucune sûreté dans le caractère, plein d'audace et de vanité, très-remuant et capable de commencer beaucoup d'intrigues; mais, selon Mazarin*, incapable d'une grande conduite. Il prétendait se rendre maître de toute la cavalerie et devenir chef du parti protestant, lui qui, pour devenir maréchal, avait promis de se faire catholique. Il caressait les inclinations hasardeuses du duc d'Enghien, afin d'avancer par son crédit II lui aurait dit, pour le décider à livrer la bataille de Rocroy, qu'après tout, s'il n'était pas victorieux, les protestants sauraient bien le mettre à l'abri du mécontentement de la cour.
Il était donc de la plus grande importance d'avoir les yeux ouverts sur les protestants, de les ménager à la fois et de les contenir, et cette nécessité bien sentie ramène plus d'une fois l'attention de Mazarin sur les Bouillon, et particulièrement sur Turenne. H s'explique à leur égard, dans une note assez étendue, écrite en espagnol, très-difficile à déchiffrer et à comprendre, et que nous allons mettre tout entière sous les yeux du lecteur.
' IV' carnet, p. 54 : « Modama di Buglione ri volpo ad Angbien, e si duole dî
• Monsieur. Ha molli ugonolti che l'adulano. Ha detlo chc disse o S. A. R. cbe lo «credeva *uo amico, ma chc, etc.. • -~ *V" carnet, p. i, a, 3 : • Il Principe mi ha «delto che Gassion fomenlava suo figlio ad insistere per haver il monte Olîmpo e
• Modère. E sovente in consigiio con il Principe, il duca « Longavilla, et banno «ultimamcnte vmililato se dovanno ricevere l'amicuia délia Mcgiiara. Chuppes me ■ l'ba detto. Procura rendersi padrone délia cavalleria , et si crede cbe habbia disegni
• vasti, benche in eflcUo è altrctanto incnpace d'una gran condotla, quanto bravo e
• riaotnto. Bisognn esaminarlo et avtertirè se applic* a rendersi capo dé partho ugo- « nolto, assistito . in caso di disgusto cbe riceresse il duca d' Angbien, dalla sua per-
• sona. Fece credere, prima di esser marescîallo , che si farebbe cattolîco afinc di ifacililarlo, poi non vi ba uiu pensato. Dioono che consigliasse il duca d'Angbien a
• dar la battaglia dicendo enc in ogni caso, perdendola e dubiiando di esser mal
• ricerato alla corte, lo servirebbe, e ri potrebbe render considerabile facendosi capo t d'un gran partito. *
« 1 Madame de Chevreuse et les Vendôme sont les personnes les plus « artificieuses et les plus intrigantes de la cour; mais , pour bien conduire « un parti déjà forme . le plus à craindre est le duc de Bouillon, et parmi «les huguenots le vicomte de Turenne. Celui-ci, en ce moment, va « cherchant tous les sujets de mécontentement 11 était le plus humble «et le plus accommodant, et maintenant il fait des pointilleries et se
' III* carnet, p. a~. 48, ag, 5o, 5i : « Los personas mas espaces y dîspaesUa a
• axer embues tes y cabaUas en la corte, son la Dama, Vaodomo y Elbouf ; pero para
• conducir solidamente un parlido formado, el que se deve mas lemer es el du que
• de Buglion y para con los ugonottes el viconte de Turcna ; que aghora pare te va
• buscando materias para enojarse; era el mas bumitde y mas accomodablc de (odos,
• y aghora punliglia, y se queja. Si estima y le parese che toda la religion p rotes -
• tante le considéra como an sol naciente y como el que a di rcstaurarla y remetliria >en su grandexa. S. IL le a echo esperar el cargo de maréchal de F ratifia, y no
• deja per eslo d'ester inquicto. Si pien<a , per su convenientia y lener occasion
• di adelantarle, d'embiarle con un cuerpo d*esercito en Italia , y para esto se su- « peraran muebas diûcnldades ; y con todo esto abla de su mission come de un gran
■ favon: que a ablo a la reyna. No a recevido lampoco esto aiio del rey que d'estraor- « dinario no sean mas de t rein ta mil livras, y se queja, olvidado del stilo que a
• tenido los anos pasados en los quales, sin recibirnada. sealabava del trattamienlo
• nue el cardinal le azia — Es menester esaminar bien esto suielto, porque sin
• duda tiene grandes pensamienlos en la caveza, y ver como si a de trattar con el.
• Si su ermano no reeibe entera satisfaction en lo de Sedan, animera Turena a
• algun disparate, y de otra parte su ambition y el telo de su ermana per su religion
• haran mucho. En liempo del cardinal du que era yo su mayor confidiente, conti-
• nuo me en eslo pnesto, pero con alguna duTercntia-, en tiempo del rey difuoto mas
• no dejava de ablar alto y dar a entender que sy nos intéresses no si embraiarau ,
• de esta manera se disgusteira. En el principio délia regentia creio mi credito per «liera, y recurriô a Bovc y a Briena, sin acordarse las protestatiooes que me avea
• echo. Pero yo no deje de servi rie con muchos brios, y su Maj* sabe sy nadia lo h* « echo mejor y con mas eflicacia por que Fuese maréchal. Y per no perder de todo
• puntode la buena opinion que ténia de mis partes, le dije un dia que si assegurasse « que yo le servie acerca de la reyna , que séria bastante credito para esto , y que era «yo Un tierno y afelionado per mis amigos que, quando mi conosciera incapace de
• adelanlar sus intéresses, fuera el primero a ensetiar les cl camino que avrian de
• lener por asscgurarles , y las personas que avrian de buscar para esto. Consulté el
• negolio de Thionvilla con el e con Rantxo, y ambos npruvaron mis raxones por «axera quel sitio; supplique lesdi yr a decirlo alla reyua por forlificar S. M. en « esta intrepresa, aunque S. II. se avea servido de resolverla, persuadida demy solo
■ consejo que preferia al de lodoslos demas queeran coulrarios ; y porque Turena sos-
• pecbô queel principe de Conde era contrario , no quizo ablar a li reyna a nies de
• saber la intention del principe, y veendo que venia en ello, ablô despuea a S. 11. ; « de manera que sus consideraliones particolares le azen mas fuerza que la amislad
• y la razon, mienlras siendo aroigo mio y vceodo comenienlc attacar Tbionvilla, « no quizo decirlo a S. M. sin penetrar la intention de Conde. — Acavada la caropagn*
• en ItaJia , volueri , y entonces S. M. esaminera lo que avra da axer con el. »
«plaint. On croit, et il croit aussi, que tout le parti protestant le conu sidère comme un soleil naissant, et comme un homme appelé à le «remettre dans tout son lustre. S. M. lui a fait espérer la charge de « maréchal de France, et malgré cela il ne laisse pas d'être inquiet. On «pense, dans son intérêt et pour avoir occasion de l'avancer, à i'entfvoyer avec un corps d'armée en Italie, et pour cela il faudra surmon- « ter bien des difficultés ; cependant il parle de cette mission comme . « d'une grande faveur qu'il a faite à la reine. Cette année il n'a pas reçu «du roi, en gratifications extraordinaires, moins de trente mille livres. « et il se plaint, oublieux de la façon dont il était au temps passé où il « ne recevait rien et se louait du traitement que lui faisait le cardinal.
«Il est nécessaire de bien examiner ce personnage, parce que, sans «aucun doute, il nourrit de grands desseins en son esprit, et il faut « voir de quelle manière on doit agir avec lui. Si son frère ne reçoit « pas une entière satisfaction dans l'affaire de Sedan , il animera Tu- « renne à faire quelque sottise. D'ailleurs, sa propre ambition et le s zèle de sa sœur pour la religion protestante auront sur lui un grand » empire.
«Du temps du cardinal-duc, j'étais son plus grand confident. Il me u continua sa confiance après la mort du cardinal , . mais avec quelque « différence : il parla haut et me fit entendre que. si nos intérêts ne sac- « cordaient pas, il se mettrait avec les mécontents. Au commencement «de la régence, il crut que mon crédit était par terre, et il s'adressa a « Beauvais et à Brienne, sans se souvenir des protestations qu'il m'avait « faites. Cependant je ne cessai pas de le servir avec bien du zèle, et « Sa Majesté sait si personne a plus contribué à le mettre en posture de «devenir maréchal. Pour entretenir l'ancienne considération qu'il avait «pour moi, je lui dis un jour qu'il se tînt assuré que je le servais au- « près de la reine, que j'avais assez de crédit pour cela, et que j'étais 6i «tendre et si affectionné pour mes amis, que, quand je me reconnaî- « trais incapable d'avancer leurs affaires , je serais le premier à leur en- «seigner le chemin qu'ils auraient à prendre et ceux qui pourraient les «servir.
«Je tins conseil sur l'affaire de Thionviile avec lui et avec Bantsau, «et tous deux approuvèrent mes raisons pour faire ce siège. Je les h suppliai d'aller en parler à la reine pour affermir S. M. dans la pensée « de cette entreprise , quoiqu'elle l'eût déjà résolue , persuadée par mon u avis qu'elle préféra à celui de tous les autres qui y étaient contraire?. uMais Turenne ayant entendu dire que M. le Prince était opposé à « cette entreprise, il ne voulut pas parler à la reine avant de savoir d'une
u manière certaine l'intention de M. le Prince, et c'est seulement après
• s'être assuré qu'il "était revenu à mon avis , qu'il se décida à parler à « Sa Majesté. La considération de ses intérêts particuliers a donc sur «■ lui plus de force que l'amitié et que la raison, puisque, se disant mon >• ami et croyant convenable d'attaquer Thtonville , il n'a pas voulu se «prononcer sans avoir pénétré l'intention de Condé. La campagne <• d'Italie achevée , il reviendra , et alors S. M. examinera quelle con- « duite il faut tenir avec lui. »
Dans un autre passage en italien, Mararin conclut ainsi1 : «Quand ■de vicomte de Turenne arrivera, il faut que la reine le fesse appeler, «qu'elle le force de s'expliquer et qu'elle en tire une parole nette, un u engagement formel, au cas qu'elle lui confère la charge de maréchal « de France. »
Pour reconnaître à quel point Mararin avait bien jugé le vrai caractère et les intentions secrètes de Turenne, il suffit de jeter les yeux sur les lettres confidentielles que, pendant ce temps-là, celui ci écrivait à sa sœur2, et dans lesquelles, malgré sa circonspection ordinaire, il laisse percer son mécontement, 6on ambition, son dévouement absolu à son frère et à sa famille, et le peu de fond que la reine et Mazarin pouvaient faire sur lui. Gomme tous les grands seigneurs de son temps, il ne sert qu'une seule cause, celle de son propre intérêt et de l'intérêt des siens.
Du 3 juillet i64a : a Je n'aurai jamais d'autre pensée, sinon que « Sedan soit conservé à mon frère* et à ses enfants. Quoique j'aie assez « d'ambition pour désirer avoir une fortune plus grande que celle que « j'ai , je ne désirerai jamais de m'agrandir par ce moyen-là. » — 38 mars i643 : oJe dois être encore cotte campagne lieutenant général avec « M. de la MeiHeraye. Le roi prend occasion sur la religion à témoi- « gner qu'il ne veut rien «faire pour moi. » — 18 avril : u II faut que » les choses changent fort pour que les affaires de mon frère aillent «bien, et rien ne m'a tant feit résoudre à prendre l'emploi que j'ai que «rembarras de ne savoir quoi devenir.» — 19 avril : «Quoique vous « voyiez que je ne reçoive nul bienfait de la cour, je ne laisse pas de 'croire que M. le cardinal Mazarin est fort de mes amis. » — 16 mai, après la mort du roi : « Je crois que le temps viendra auquel on pourra «être en quelque considération.» — 3o mai: «Je suis prêt à partir « dans quatre ou cinq jours pour m'en aller en Italie. Je n'ai point pu
1 IV* carnet, p. ta : «In arrivando il vicoote dî Turena, S. M. lo iaccia chùtinar « per tirar di lui parola sema riserva, in caso che se li conferisec la carica di tnarcs-
• ciallo di Francia. • — ' Collection des lettres et mémoires trouvés dans Us portefeuilles du maréchal de Turenne, par lecOmle do Grimoard, 3 vol. in foL 178a.
« le refuser, la reine nie l'ayant commandé et assuré que je serais ma-
« réchal de France à la fin de la campagne Je viens tout à l'heure
« de parler à la reine de l'affaire de mon frère; elle a eu de fortes iino pressions contre cela. E sera bien malaisé qu'elle en revienne. Mon- « sieur dit qu'il sert mon frère en ce qu'il peut. Pour vous dire vrai , « c'est la plus difficile chose qui soit maintenant à faire à la cour. Mon » frère est en doute de ce qu'il fera , ou de s'en aller ou de demeurer «dans cette ville. Je lui ai témoigné, et à tout le monde ici, combien «mes intérêts me touchaient peu au prix des siens et de ceux de notre « maison. Je crois qu'il a eu entière satisfaction de moi en cela, et j'ai « eu le bonheur de pouvoir demeurer ici assez de temps pour voir u quel train peut prendre son affaire. Vous pouvez juger combien il lui « doit être sensible de voir la reine et Monsieur tout-puissants, et d'avoir « perdu Sedan pour l'amour d'eux , sans trouver à cette heure de jour a pour y rentrer. La reine, effectivement, a toute sorte de bonnes voûtantes; mais on lui a fait la chose de si grand préjudice à l'Etat, u qu'elle n'y ose rien faire. Quant à ce que la reine m'a dit que je serais » maréchal de France, c'est sans lui en avoir parlé; au contraire, j'ai a dit partout que je ne demanderais jamais rien , si on ne donnait satis- « faction à mon frère. «
Son frère, sa maison, voilà ce qui touche et gouverne le cœur de Turenne. L'étoile de Mazarin l'emportant, il faudra bien qu'il se soumette, et que , sans remuer, il voie son frère s'enfuir en Italie et se mettre pour la troisième fois à la solde de l'Espagne, et Sedan occupé par Fabert au nom de la France. Mais viennent d'autres circonstances , que Mazarin chancelle, qu'il y ait la moindre chance de ressaisir Sedan, et que le duc de Bouillon tire de nouveau l'épée contre Je roi , Turenne n'hésitera pas, et tentera de donner l'armée qu'il commande à la révolte et à l'Espagne. Lui aussi, il servira la Fronde jusqu'à ce que son frère l'abandonne et s'entende avec Mazarin, toujours dans l'espérance de rentrer dans Sedan. En i643, Turenne était bien forcé de dévorer ses sentiments secrets et de faire bonne mine à mauvais jeu. Il ne se compromettait pas, obtenait le maréchalat, et, une fois obtenu, en montrait fort peu de reconnaissance; il ne prenait parti ni pour ni contre les Importants, et s'en allait à l'armée accroître sa réputation déjà fort grande et attendre des temps favorables. Mazarin savait bien qu'il ne pouvait compter sur sa fidélité qu'autant que la fortune lui serait fidèle à luimême.