‹ Journal du canonnier Bricard, 1792-1802Chapitre 22 sur 41 · INTRODUCTION XXXI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXI

où l'on donnait plusieurs centaines de francs en assignats pour une livre de chandelles *?

Bricard honore les bons chefs comme Kléber, qu'il se plaît à nommer « le vertueux Kléber » 2. Mais il n'aime ni la brutalité, ni l'injustice, ni l'indélicatesse. Quels que soient les grades, il ne se gênera jamais pour dire ce qu'il pense. Ainsi de son temps Masséna était encore moins chéri de la victoire (pour employer l'expression consacrée plus tard) que méprisé par les officiers et les soldats de sa division. En parlant de ses abus de pouvoir, de ses extorsions, Bricard n'exagère

1. J'ai vu une quittance de ce genre dans les comptes de l'armée d'Italie que j'ai ramenés d'Aix-les-Bains, et que M. le Dr Jean Guilland a bien voulu offrir, sur ma demande, à la bibliothèque de l'Arsenal.

2. Desaix n'est pas moins estimé par les Égyptiens que par les Français. 11 faut lire, page 442, la lettre de son ami Yacoub qui s'engage à doubler la somme recueillie pour son monument, si haut qu'elle puisse monter. Un tel hommage donnait une haute idée du général qui l'avait inspiré. 11 donne aussi le droit de suspecter la mesquinerie de l'ancien monument de la place Dauphine; sa vue pouvait faire demander où était passé l'argent de la souscription. L'armée d'Egypte seule avait donné cinq jours de solde.

La pierre, le marbre et le bronze sont plus que jamais prodigués au besoin de multiplier à nos yeux le nombre de nos grands hommes. On a même souvent l'air de leur décerner une statue pour les grandir. Desaix aurait-il paru trop au-dessus des autres pour en avoir besoin ?

point. Ceux qui en douteraient n'ont qu'à se reporter à deux* pages des souvenirs du général Lamarque, chargé à un certain moment d'aller notifier à Masséna Tordre de rendre les millions mal acquis. Les détails sont curieux et valent la lecture !. En parlant de l'indignation publique, Bricard n'est pas poussé par le désir de trouver un supérieur en défaut. Il n'épargne pas davantage ceux qu'il appelle les mauvais soldats. Nulle part on ne trouve une condamnation plus énergique, plus saisissante des maux causés par l'indiscipline du soldat.

1. « Je l'ai beaucoup connu à Naples, dit Lamarque. C'est sous ses ordres que j'ai fait le siège de Gaëte. En 1806, après le siège, le roi Joseph me chargea auprès de lui d'une commission bien désagréable. Le roi me fit appeler un soir à onze heures et me dit : « Le maréchal « déteste mon chef d'état-major Berthier, mais il a beau- « coup d'amitié pour vous; et je vous ai choisi pour lui « annoncer que l'Empereur a fait saisir et confisquer trois « millions que Masséna avait déposés chez un banquier « de Gênes; ces trois millions proviennent d'échanges de « monnaies faits dans les provinces vénitiennes, et le « vice-roi s'en est plaint comme d'une exaction. »

« Cette commission était délicate, je priai en vain le roi de la confier à un autre; il insista; je dus obéir. Me voilà donc à minuit au palais Acton, errant à la faible lueur d'une lampe à moitié éteinte, dans une grande salle qui servait d'antichambre à la chambre à coucher du maréchal. Je frappe trois fois à sa porte d'une main timide, je me nomme à demi-voix, et il vient m'ouvrir, coiffé d'un bonnet de coton et enveloppé dans une grande robe de taffetas vert.

« Monsieur le maréchal, je suis chargé par le roi de vous annoncer une bien mauvaise nouvelle. — Qu'est-ce ?

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