‹ Journal du canonnier Bricard, 1792-1802Chapitre 23 sur 41 · INTRODUCTION XXXIII · texte numérisé non relu

INTRODUCTION XXXIII

A cette indiscipline il n'est malheureusement qu'un remède. Si le pillard n'est point fusillé, l'armée est compromise. Bricard le démontre, sans le savoir, par le contraste de la marche de Jourdan en Allemagne, et de la marche de Pichegru en Hollande. Cette campagne de Hollande fit l'admiration de l'Europe.

Lombard de Langres l'atteste dans cette page de ses Mémoires :

Quand j'arrivai en Hollande, dit-il, Pichegru était encore adoré. Sa modération dans la conquête, et la dis*

parle. — C'est bien malgré moi que j'ai accepté une mission aussi désagréable. — Parle donc, viens-tu m'arrêter? — Ah! monsieur le maréchal, je me serais plutôt brûlé la cervelle devant votre palais que d'exécuter un pareil ordre. — Qu'as-tu donc à me dire? parle; je suis résigné à tout. »

« Je lui expliquai alors les ordres de l'Empereur; ses yeux étincelèrent de fureur; il se maîtrisa pourtant et me dit ces mots que je n'ai jamais oubliés : « Tous les guer- « riers, depuis Romulus, ont fait leur fortune en versant « leur sang pour leur pays. L'Empereur croit donc que

• nous ne nous battons que pour l'assurer sur le trône et

• donner un royaume à ce freluquet de vice-roi d'Italie? « Ce n'est pas pour moi que je veux de l'argent; Masséna

• n'a pas oublié qu'il fut soldat et qu'il vécut avec cinq « sous par jour; je saurais vivre encore avec ma solde, « mais le luxe nous a envahis; l'Empereur nous a donné « des titres, un rang à soutenir, et mes enfants ont été

• élevés dans le faste, qui sera un besoin pour eux. »

« Je cherchai à le consoler par des lieux communs ; je lui dis que les grands hommes de tous les temps avaient été persécutés; je l'engageai à lire Plutarque, à peu près comme le valet du joueur engage son maître à lire Sénèque. »

cipline sévère qu'il avait su maintenir dans une armée dénuée de tout lui avaient concilié l'amour et l'estime de •chacun.

Dans le fort d'un hiver rigoureux, après avoir passé le Mordeck sur la glace, ses soldats, l'habit en lambeaux, le pantalon usé, sans souliers, les jambes et les pieds •entortillés de foin, n'ayant dans la poche que du papier •dont ils ne pouvaient faire usage chez l'étranger, et pressés par mille besoins, ne se permirent pas la plus légère •entreprise sur la propriété d'autrui. Un seul vol fut commis. En traversant une kermesse, un grenadier, qui avait perdu son bonnet, voulant se garantir d'un froid cuisant, prend un mouchoir étalé sur le devant d'une boutique, s'en enveloppe la tête et passe son chemin sans le payer; il est aperçu, un conseil de guerre est convoqué, et le coupable est condamné à passer par les armes. Les autorités accourent vers le général en chef et lui demandent grâce.

« Volontiers, mais si ce soir la ville est au pillage, rappelez-vous, messieurs, que c'est vous qui l'aurez voulu ! »

Le soldat subit son jugement.

Lombard croit le fait unique parce qu'il n'était pas à l'armée, mais avec Bricard nous voyons bien d'autres sacrifices humains à la discipline. Si vous voulez savoir comment on fusillait les pillards, recourez aux pages 113, 115, 127, 130, 132. — Page 127, vous verrez deux petits tambours, deux enfants (comme l'étaient alors tous nos tambours), fusillés devant les vieux soldats qui pleurent en entendant leurs cris de désespoir. Ils étaient six, ils ont volé une vieille femme, les deux plus âgés serviront d'exemple aux plus jeunes qu'on met en face d'eux par ordre. Il faut que la leçon profite, et c'est la seule qu'on puisse donner

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