‹ Journal du canonnier Bricard, 1792-1802Chapitre 3 sur 41 · INTRODUCTION III · texte numérisé non relu

INTRODUCTION III

le traité de Berlin la neutralité du Nord de l'Allemagne.

Malgré ses mauvais souliers, on voit que la République marchait bien.

Bricard concourt puissamment aussi à la démonstration d'un fait souvent discuté : c'est que le peuple français, et en particulier l'ouvrier parisien, était plus modéré que ne le donnent à penser certains excès commis en son nom.

J'ai l'air de hasarder ici une idée difficile à prouver parce que les vrais représentants de la masse n'écrivent pas plus qu'ils ne parlent; ils ne travaillent ni de la langue ni de la plume, mais de la pioche, de l'outil, de la baïonnette, ou du canon, comme notre artilleur volontaire que je vous donne pour un chaud patriote.

Et voilà pourquoi j'aime son œuvre.

On sait que les canonniers de sections, surtout ceux de la section Saint-Merry, n'étaient pas des aristocrates; Bricard déteste d'autant plus ces derniers qu'il les rencontre dans les rangs ennemis. Il trouve naturel qu'on fusille les émigrés. Il n'aime pas non plus les réactionnaires, qu'ils soient à Paris, à Lyon ou à Marseille. Mais il

n'aime pas davantage les massacreurs de sep-

tembre, et il ne se gêne pas pour le déclarer : « Leurs massacres font horreur à l'humanité et à la Révolution l. *

Autre signe caractéristique du temps. Bricard est ému par les grands souvenirs. Au milieu du fracas guerrier, la note littéraire vient vibrer chez lui d'une façon inattendue. On n'a pas le temps de lire au bivouac, on ignore l'art de rimer, mais on n'en respecte que mieux les poètes. Rien de curieux, de touchant, comme l'hommage solennel rendu par la garnison de Mantoue au tombeau de Virgile.

Un général ne craint pas de célébrer « le grand auteur ». Avec tous les camarades, Bricard admire de confiance « le vertueux Virgile » *.

En trouvant cela touchant, je n'ignore pas que je donne le droit de me trouver ridicule. Allez donc, sans rire, parler vertu et vers latins aux hommes instruits de la troisième République ! C'était bon pour les ignorants de la Première.

Évidemment, ces admirateurs, d'autant plus sincères qu'ils sont naïfs, sont inconsciemment de l'école de Rousseau. Mais son ampoulure avait au moins sa noblesse, et vaut mieux que le

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