INTRODUCTION IX
sous les ordres duquel le vieux sergent servait comme simple garde. De même, je n'aurais pas aujourd'hui le plaisir de présenter mon héros, si M. Alfred Bricard n'avait pris un matin la peine de monter mes trois étages pour me dire : « Voici le journal de notre grand-père. Sur le conseil de M. Ambroise Baudry, mon frère et moi avons pensé qu'il vous plairait d'en écrire l'introduction. Nous avons l'intention de le publier à nos frais. »
M. Ambroise Baudry ne se trompait pas. La lecture du Journal de Bricard a été pour moi un vrai plaisir. J'ai toujours aimé les mémoires dépourvus d'apprêt : leur rusticité, leurs incorrections même, me semblent une garantie de franchise. C'est comme ces goûts de terroir qui affirment la sincérité du vin. Et quand on a sous la main un document comme celui-ci, on peut mettre son auteur au premier rang de ceux que le maréchal-prince de Ligne appelait mes soldats, société d'honnêtes gens plus purs et plus délicats que les gens du monde.
J'ai entendu conter qu'à l'heure d'enlever ses hommes pour marcher à l'ennemi, un chef s'était écrié : a Soldaté ! vous allez voir si mes vingt-cinq francs par joi/r m'empêchent de risquer ma peau. »
Et un pejît fantassin aurait riposté : <c Je la risque bierî po\ir deux sous, moi. »
Il avait raison, ce petit fantassin. La vérité est que l'héroïsme compte double chez les pauvres diables exposés à mourir dans le rang, sur l'alignement des camarades, sans être soutenus par l'amour-propre de l'homme sur lequel tout un public a les yeux fixés.
, C'est précisément parce que le premier rôle manque à ces humbles comparses, qu'il convient de les signaler à l'occasion. Ne leur faut-il pas au plus haut degré la religion du devoir, l'amour de la patrie? Pour eux, surtout, sont faits ces deux vieux proverbes que j'admire depuis le jour oir je les ai lus dans le Trésor de Meurier, imprimé à Anvers en 1578 :
Vas où tu peux/ Meurs où tu dois! dit le premier.
' Et le second dit à son tour : Le sang du soldat fait grand le capitaine.
Quelle leçon d'héroïsme militaire dans l'un! Et dans l'autre, quelle tragique moralité! Comme il marque le sanglant étiage des victimes à entasser pour atteindre la célébrité du conquérant.
Ces deux proverbes saisissants, notre canonnier ne les a point connus. Et pourtant son journal en est le vivant commentaire. Nous connaissions l'histoire-des généraux; il iîous donne celle des soldats, qui est une partie vive de l'histoire du peuple. En établissant cette distinction, je n'ai
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aucune arrière-pensée de critique. C'est un juge impartial que le vrai soldat ; il ne voit pas tout, mais du moins il n'a aucun intérêt à tromper, et personne ne rend aux bons chefs un hommage plus franc.
Au point de vue militaire, la première partie du journal de Bricard offre un intérêt spécial en . ce qu'il nous fait assister à la marche d'une de ces compagnies d'artillerie qui suivirent les bataillons de volontaires. Néanmoins, elles se fractionnent à l'occasion. C'est ainsi que Bricard est détaché avec 48 hommes à un bataillon de la Haute-Vienne, puis revient à son bataillon de Paris. A la fin de 1794, ce dernier entrait avec un bataillon de la Somme et un du 1er de ligne dans la 2e demi-brigade. Au commencement de 4796, il s'amalgamait de nouveau avec la 161° demi-brigade.
La compagnie d'artillerie compte alors 48 hommes pour le service de trois pièces de quatre, ce qui fait à peu près une pièce par millier d'hommes. Jusqu'à juillet 1795, on avait eu deux pièces par bataillon '. Le nouveau cadre réduit comprend deux officiers : un capitaine et un lieu-