‹ Journal du Comte P.L. Roederer; notes intimes et politiques d'un familiar des Tuileries. Introdution et notesChapitre 14 sur 24 · L’ACTE DE MÉDIATION SUISSE · texte numérisé non relu

L’ACTE DE MÉDIATION SUISSE

Ce 9 Nivôse an XI (30 Décembre 1802).

Hier soir, nous avons été à Saint-Cloud, le citoyen Démeunier et moi. Il y avait cercle chez Madame Bonaparte.

Le Premier Consul, après être passé dans son cabinet, nous y a fait appeler pour parler des affaires de la Suisse (1). Il persiste à vouloir que les cantons aristocratiques soient divisés suivant la population, et que les

(1) La Suisse, après avoir eu, en cinq années, six révolutions et six constitutions successives, demeurait en état de révolution sans que les partis unitaire et fédératif parvinssent à s’entendre. Le parti aristocratique faisait appel à l’Autriche et à l’Angleterre, le parti démocratique à la France. 11 y avait là, à notre frontière, un danger permanent que Bonaparte entendit écarter en imposant sa médiation. Au commencement de vendémiaire an XI le colonel Rapp fut envoyé en Suisse pour exposer le plan de Bonaparte et dans le même temps une armée fut réunie sous les ordres du général Ney, pour marquer que la médiation serait imposée, s’il était utile.

Le 8 vendémiaire an XI, Rapp publiait dès son arrivée à Berne une proclamation de Bonaparte au peuple suisse. Il invitait « tous les citoyens qui avaient été landammans, sénateurs ou avaient occupé des places dans l’autorité centrale » à se rendre à Paris « pour faire connaître les moyens de ramener l’union et la tranquillité et de concilier les partis ».

Bonaparte mandait spécialement auprès de lui des députés de chaque parti : Stapfer, Sprecher, Von Flue et Usteri, du parti unitaire ; d’Affry, Jauch, Reinhard, Glutz et Wattenvyl de Montbenay, du parti fédératif.

Dès leur arrivée à Paris, les 56 délégués suisses furent reçus par Bonaparte. Il leur exposa les idées qui allaient présider à l’acte de médiation. « Vous êtes, leur dit-il, une agrégation de petites démocraties et d’autant de villes libres impériales, formée sous l’empire de dangers communs et cimentée par l’ascendant et l’influence française », l’intérêt qui lie la Suisse à la France est un intérêt permanent : la France a le souci constant d’éloigner toute menace de la frontière. — Ce n’est que l’intérêt accidentel d’une attaque à entreprendre qui rend, par instants, la Suisse intéressante aux yeux des autres puissances.

C’est donc le parti aristocratique qui tend à perdre la

campagnes aient une représentation proportionnelle dans, les autorités suprêmes du canton.

Il nous a dit littéralement : « Ma politique avec la Suisse doit être la même que celle dont j’ai usé en France : j’ai renoncé dès l’origine à gagner les aristocrates autrement qu’avec le temps. A Berne et autres cantons aristocratiques, leur orgueil est encore plus concentré qu’en France. En France, la noblesse était dégradée depuis Richelieu : plus de grands vassaux. Nous étions tous sujets, tous esclaves d’un seul maître : un noble bernois croit toujours qu’il règne. Il a plus d’orgueil, plus de dureté et de morgue pour le paysan qu’un grand seigneur français. Je n’aurai jamais de bonne volonté à espérer des nobles suisses. Ma politique doit donc être de faire ce qui est agréable à la

Suisse et il n’a pas d’excuse, le parti républicain n’ayant commis ni violences ni persécutions. Le parti unitaire se trompe encore quand il croit possible d’instaurer l’unité. <a Vous auriez pu avoir ce système, ajoutait Bonaparte, si les dispositions primitives de vos éléments sociaux, les éléments de votre histoire, vos rapports avec les puissances étrangères vous y avaient conduit, mais ces trois sortes d’influences vous ont conduit au système contraire... Une forme de gouvernement qui n’est pas le résultat d’une longue série d’événements, de malheurs et d’entreprises d’un peuple, ne peut jamais prendre racine. »

Ces grandes lignes dégagées, les délégués suisses furent invités par Bonaparte à conférer avec Rœderer, Fouché, Démeunier et Barthélemy pour la rédaction d’un acte de médiation dont les bases seraient : pas de poursuites pour le passé — égalité des droits — renonciation des familles patriciennes à leurs anciens privilèges — partage des dettes dans de justes proportions — organisation fédérative des cantons conciliant leur religion, leurs mœurs, leurs langues et leurs intérêts.

Le 30 pluviôse, en audience publique, l’Acte de médiation fut remis par Barthélemy au citoyen Louis d’Affry (de Fribourg), nommé landammann de la Suisse.

[Le procès-verbal des assemblées générales des dêpulés helvétiques et des opérations de la Commission nommée par le Premier Consul pour conférer avec eux , dont la rédaction est en grande partie de Rœderer, fut déposé par la Commission aux archives des Affaires Etrangères. Il était dans l’intention de Rœderer d’en publier diverses parties et notamment le discours de Bonaparte aux délégués suisses qu’il avait rédigé. L’autorisation lui en fut refusée : il existe, en effet, dans ses papiers, une lettre de Maret du 9 nivôse an XI, l’informant que Bonaparte s’oppose à cette publication.)

masse du peuple. La représentation proportionnelle à la population est le moyen d’y réussir. En contentant la masse, je fais trembler les patriciens. En leur donnant l’apparence du pouvoir, j’oblige les patriciens à se réfugier près de moi, pour en obtenir la réalité, même pour obtenir protection. Je laisse le peuple menacer les aristocrates, pour que ceux-ci aient besoin de moi. Je leur donnerai des places, des distinctions, mais ils les tiendront de moi. Ce système m’a réussi en France. Voyez le clergé ! Tous les jours il sera, malgré lui, plus dévoué au gouvernement qu’il ne l’avait prévu. Avez-vous vu le mandement de l’archevêque de Tours, Boisgelin ? » — « Non, mon général. » — « Vous ne l’auriez pas fait mieux. Il dit que le gouvernement actuel est le gouvernement légitime ; que Dieu dispense quand il lui plaît les trônes et les rois, et adopte les chefs que les peuples préfèrent. Vous n’auriez pas dit mieux. Il y a autant de différence entre le discours que cet archevêque a prononcé à Notre-Dame devant moi et celui-ci, qu’il y en a entre vous et lui. Il fallait que cela marchât ainsi ; je l’avais prévu. Le Pape, qui au moment du Concordat m’aurait souhaité bien loin, aujourd’hui, s’il connaissait un complot pour m’assassiner, viendrait lui-même à franc-étrier de Rome à Saint-Cloud pour m’avertir. 11 m’écrit deux fois la semaine, me confie ses désirs, ses craintes, ses chagrins, toutes ses affaires intérieures et extérieures. Les nobles de France, eh bien ! je les protège ; mais ils voient qu’ils ont besoin d’être protégés. Je donne à plusieurs des places ; je leur rends des distinctions publiques, même des distinctions de salon ; mais ils sentent que c’est ma bonne volonté seule qui agit pour eux. Il faut le même système avec les Suisses. Comprenez-vous bien ce système ?» — « Oui, général. Il se réduit à ceci : Donner au peuple la satisfaction de menacer les patriciens, et aux patriciens la certitude d’être protégés par vous : donner au peuple l’autorité de droit, et y assurer une part de fait aux patriciens qui ont de l’esprit et des lumières. » — « C’est cela ! c’est cela ! ce que j’ai fait en France, je l’ai fait à Milan, malgré Melzi. » — « Général, il nous manque encore une idée pour faire le travail que nous devons vous

présenter. » — « Sur quoi ?» — « Gomment, par quelle méthode, par quel moyen mettrez-vous votre système à exécution ? Prendrez-vous immédiatement de l’iniluence dans les premières nominations ?» — Démeunier. — « Vous pourriez les faire, si vous ne vouliez éviter que la maison d’Autriche... » — « La maison d’Autriche me laissera faire tout ce que je voudrai. Je me ferais demain premier landamman de la Suisse ; j’en ferais une province de France, ce serait indifférent ; je pourrais le faire si cela ne coûtait trop de peine. La Cisalpine végète tout doucement, parce que j’y connais tous les hommes ; encore me donne-t-elle beaucoup d’embarras. J’en ai déjà assez. La Suisse est très difficile à gouverner : chaque Suisse regarde sa petite affaire comme l’Europe entière. Mais je puis faire les nominations si je veux. » — Moi. — « Général, cela conviendra-t-il aux Suisses ?» — « Oui, cela conviendra aux patriotes, parce que tout le système est pour eux ; et cela conviendra aux patriciens parce que, quand ils verront que les patriotes peuvent avoir la principale part aux élections, ils croiront n’avoir de salut que par ma protection. Mais c’est chose à faire sentir en vingtquatre heures, comme un coup de vent. Il y a des choses qu’on ne fait pas avec la main, mais avec le vent. Comprenez-vous ? » — ■' « Oui, général. »

Le citoyen Démeunier ayant parlé de séparer Saint- Gall de l’Appenzell, vu que l’Appenzell, toujours démocratique, et Saint-Gall, toujours sujet, se détestent et ne peuvent être gouvernés dans les mêmes formes, le Premier Consul a dit : « Faites-en des rodes séparées, qui auront quelques différences ; mais toujours un seul canton avec un seul représentant à la diète. La France a intérêt de jeter la démocratie sur les confins de l’Autriche : c’est ce qui fera que l’Autriche n’aura jamais la tentation de s’emparer de la Suisse, et craindra toujours pour le Tyrol la contagion des idées populaires. »

Le Premier Consul a dit : « Je ne comprends pas comment on ferait un gouvernement central en Suisse ; il faut de la considération pour tenir les factions. Qui en a, en Suisse ? »

« Si je mourais, quelques jours après, le Sénat serait

divisé, le Conseil d’Etat serait divisé : au Sénat, vous seriez, d’un côté les constituants, de l’autre les métaphysiciens, de l’autre les militaires. »

Le 22 Nivôse an XI (12 Janvier 1803).

20. — Avant-hier 20, de huit heures du soir à une heure du matin, assemblée de la Commission helvétique chez le Premier Consul (le citoyen Barthélemy absent et malade).

Le Premier Consul, après avoir entendu mon projet de Constitution pour Berne, projet où j’établissais, d’après ses ordres, une représentation proportionnelle à la population, m’a dicté d’autres hases où il divise le canton en cinq districts égaux en droits, quoique inégaux en population. Il institue un grabeau.

Il a, ensuite, entendu le projet de Constitution d’Argovie, rédigé par le citoyen Démeunier. Il y a trouvé trop de détails. Il m’a dicté d’autres bases, que j'ai remises au citoyen Démeunier.

Le Premier Consul nous a ajournés à hier, à dîner, à Saint-Cloud.

21. — Nous avons dîné avec Madame Bonaparte et lui ; nous n’étions que cinq à table. Le Premier Consul m’a demandé si je connaissais M. de Bonald ? quel est son âge, son état ? Je n’ai su que répondre. — Ce qu’il a fait ? — J’ai répondu : Un livre en trois volumes, prohibé il y a deux ans, Théorie du 'pouvoir politique: des brochures sur le divorce. — Pour ou contre ? — Contre. — Bien écrit ? — Très bien ; mieux écrit que bien raisonné. Il vient de publier un dernier ouvrage en trois volumes : De la législation primitive. — Cela est-il bon ? — Je ne l’ai pas lu. C’est un livre très abstrait ; j’ai du mal à y percer. — « Envoyez-moi tous ses ouvrages ; je veux les voir. Cela vous coûtera neuf francs. C’est une contribution que je vous impose. Je lis tout ce qui paraît : mon secrétaire me le présente tous les matins avec une notice. Ce qui paraît est misérable : cela dégoûte. Quelle différence de tout ce qu’on écrit

aujourd’hui à Voltaire ! Plus je lis Voltaire, et plus je l’aime. C’est un homme toujours raisonnable ; point charlatan, point fanatique... J’aime beaucoup même son histoire, quoiqu’on la critique. La Pucelle ne vaut rien à la jeunesse ; mais elle égaye les gens mûrs. Voltaire est fait pour les gens mûrs. Jusqu’à seize ans, je me serais battu pour Rousseau contre tous les amis de Voltaire. Aujourd’hui, c’est le contraire. Je suis surtout dégoûté de Rousseau depuis que j’ai vu l’Orient. L’homme sauvage est un chien... La Nouvelle Héloïse est pourtant un ouvrage écrit avec bien de la chaleur, il sera éternellement le livre des jeunes gens. Je l’ai lu à neuf ans. Il m’a tourné la tête. Cela vaut mieux que le livre de Madame de Staël. Je ne l’ai pourtant pas lu : je l’ai fait acheter. Je veux le lire. »

Après dîner, discussion dans le salon sur le vin, son influence sur les mœurs : a Le vin en France est révolu- « tionnaire ; le Français ivre est tapageur. Il viole les « femmes. En Russie, l’homme ivre dort. Le café peut « ajouter aux forces de l’esprit ; cela est présumable...

« Maudit sucre, maudit café, maudites colonies !... » (Propres paroles du Premier Consul).

A huit heures, travail dans l’appartement du Premier Consul. Il m’a dicté de nouvelles bases pour les constitutions des cantons aristocratiques. Il m’a dicté des bases pour l’Argovie, — je les ai remises au citoyen Démeunier — d’autres, pour le pays de Vaud.

Au sujet de la présidence du grand Conseil, le Premier Consul a dit beaucoup de choses très curieuses :

« Il ne faut point de président permanent : faites changer la présidence tous les quinze jours. Le président d’une démocratie serait fort ridicule. Il doit y avoir une présidence, point de président. Si un président s’établit avec de petites prétentions à la représentation, on se moquera de lui. Ce qui a fait tomber le Directoire, c’est sa prétention à l’éclat et à la pompe. Il en avait trop pour être estimé, pas assez pour être respecté. Il aurait dû rester comme le Comité de Salut Public, un corps quand les membres étaient réunis ; hors de là, les membres, rien. Les membres du Directoire n’ont pu entre-

tenir ni l’illusion de l’invisibilité, ni celle de la magnificence. Les directeurs ont anéanti le Directoire. J’ai dit, depuis longtemps qu’ils avaient changé le gouvernement et la Constitution le jour où ils se sont établis au Luxembourg avec leur luxe, qui n’appartenait pas plus à la république qu’à la monarchie. Ce sont eux qui ont changé la Constitution. Si les trois Consuls étaient égaux en pouvoir, ce serait un ridicule d’avoir la maison que j’ai. Nous devions être comme le Comité de Salut Public, être quelque chose quand nous serions ensemble, et séparés, rien. Mais la Constitution m’a fait chef. C’est à moi que les étrangers s’adressent ; c’est à moi que les départements s’adressent. C’est mof qui décide tout. Ils ne sont véritablement près de moi que des conseillers que je suis obligé de consulter, mais non d’écouter. Cela est bon, même dans une monarchie, mais cela n’est pas le Consulat, autrement on aurait raison de trouver ridicule ma maison. »

Moi. — Général, tout le monde sait que les honneurs qui vous sont rendus l’ont été du propre mouvement des Français et des étrangers. Vous n’avez fait qu’établir dans votre maison des méthodes indispensables pour les recevoir dignement.

Fouché. — Général, ce qui est ridicule, c’est que vous portiez le même titre que Cambacérès et Lebrun, et qu’ils aient des gardes qu’on voit au Bois de Boulogne, dans les rues et partout. Je vous l’ai dit depuis longtemps, cela fait riré.

Le Premier Consul. — Aussi croit-on à Paris que je vais me faire empereur. Je n’en ferai rien. Voilà trois ans qu’il s’est fait assez de grandes choses sous le titre de Consul. Il faut le garder. Je ne pense pas qu’il faille un nouveau nom pour un nouvel empire.

Moi. — Général, si vous ne prenez pas un titre supérieur à celui de Consul, il faut en donner un différent aux deux personnes qui le prennent avec vous...

Le Premier Consul. — Au fait, ils ne sont que Grands conseillers. On pourrait les appeler ainsi ; mais cela ferait de la peine à Cambacérès.

Démeunier. — Aucune à Lebrun.

Moi. — Aucune ; et il ferait même très bien entendre raison à Cambacérès.

Le Premier Consul. — Il aurait fallu faire cela quand je les ai fait nommer à vie ; maintenant, il faut attendre leur mort.

Moi. — Il n’y aura point de famille consulaire, tandis qu’il y aura deux Consuls à vie entre vous et votre famille.

Le Premier Consul. — Au fait, ils gagneraient plus de considération à être Grands conseillers. Tout le monde saiT qu’ils n’ont de Consuls que le titre. On supprimerait le piquet qui galope avec eux ; on leur laisserait un corps de garde à leur porte. Leur position comme Consuls est vraiment embarrassante. Quelle figure font-ils, quand je reçois les ambassadeurs ?

Moi. — A vos audiences même du dimanche, les personnes qui sont là ne savent quelle contenance tenir avec eux. Le principe est qu’il n’y a, dans un même lieu, d’honneurs que pour une personne. Cependant chacun veut leur rendre un hommage : plusieurs affectent même de les regarder comme des colonnes de la République. La médaille du Corps Législatif où l’on a gravé les trois têtes, est faite dans cet esprit.

Le Premier Consul. — Si j’avais connu cette médaille, je ne l’aurais pas reçue.

Moi. — Général, j’espère que sur les nouvelles monnaies on ne mettra pas trois effigies.

Le Premier Consul. — Non, sans doute !

Moi. — Si on les nomme Grands conseillers, alors le Premier Consul s’appellera simplement : le Consul.

Bonaparte. — Ou, le Grand Consul. C’est comme cela que l’on m’appelle chez l’étranger ; et je ne dis cela que parce qu’on le dit.

Démeunier. — Cambacérès seul met de l’importance à tout cet éclat.

Moi. — Comme il réunit chez lui le parti conventionel, il croit, peut-être, cette apparence de trinité utile pour masquer à leurs yeux l’unité qui gouverne réellement.

Le Premier Consul. — Non, non, tout le monde sait bien les droits que la Constitution me donne. Ce sont

eux-mêmes qui ont voulu, dans la Commission du 18 Brumaire, que j’eusse un pouvoir supérieur. Le citoyen Rœderer doit se souvenir de cela : ils voulaient tous que je fusse seul à la tête du gouvernement. Je ne voulais pas être confondu avec des hommes qui auraient moins travaillé que moi, et auraient gêné mon activité ; mais ils ont voulu me donner plus de prérogatives que je n’en demandais. Je parle de Daunou, de Chénier qui se sont éloignés depuis, l’un parce qu’il n’a pas été fait sénateur, l’autre parce qu’il a été blessé dans son amour-propre.

30 Nivôse an XI a Saint-Cloud (20 Janvier 1803).

La Commission helvétique, qui avait rendez-vous à midi, a été introduite dans le petit salon près du cabinet du Premier Consul.

Le Premier Consul. — Le général Lannes est un brave homme ; ne l’avez-vous pas rencontré ? Il sort d’ici. C’est un brave, le brave des braves, toujours et à toute heure.

Moi. — Et dévoué !

Le Premier Consul. — Ah ! c’est sur des gens comme celui-là qu’on peut compter ! Il retourne en Portugal. Il s’est fort bien conduit ici depuis trois mois : il a fait une école. Il a donné dans un panneau tendu par l’Angleterre. Ces trois mois l’ont mûri. Il a reconnu et distingué ses vrais et ses faux amis. Un peu de jeunesse, d’engouement ; et puis, à la guerre, il a l’habitude d’aller toujours en avant ; il ne connaît point d’obstacles, il a cru qu’en diplomatie c’était de même...

Le Premier Consul paraissait dans une joie de cœur, comme un homme qui retrouve un ami fidèle, après quelques nuages qui l’ont séparé de lui.

A Saint-Cloud, le 30 Nivôse an XI (20 Janvier 1803).

(Suite.)

Le Premier Consul disait dernièrement que l’empereur de Russie était fort zélé pour le bonheuF'de son empire.

Moi. — Je crains seulement qu’il ne veuille aller trop vite, et qu’il ne se fasse étrangler ; il veut civiliser par la tête, c’est au pied qu’il faut commencer. Il faut créer la propriété, affranchir les serfs et former des communes, avant de songer à discipliner les grands et à les ranger à l’ordre social : c’est l’affaire de plus d’un jour. Cette révolution a commencé en France du temps de Philippe Auguste.

Le Premier Consul. — Cela est vrai ; et puis, il ne devrait pas habiter Pétersbourg ; c’est un ramas d’étrangers ; c’est à Moscou qu’est la nation ; il y a quinze mille Français à Pétersbourg. Comment... ( Note inachevée ).

6 Pluviôse an XI, a Paris (26 Janvier 1803).

Conférence avec le Premier Consul pour les affaires de la Suisse. Fouché lui dit que la démagogie des petits cantons était préjudiciable à la France, parce qu’elle les mettait dans Ta dépendance de quelques maisons dévouées à l’Autriche. Le Premier Consul a répondu : « Je ne crains pas les petits cantons, parce que leur démagogie les rend moins compatibles avec les habitudes que l’empereur a intérêt de maintenir dans ses paysans du Tyrol, que ne ferait un gouvernement plus régulier. D’ailleurs les chefs de ce pays, les Salis et autres, ont été autrefois à la France ; il est possible de les y rattacher d’ici à trois ans par des régiments qu’on mettrait dans nos garnisons des villes frontières. D’ailleurs, l’Autriche est huit fois plus vite dans les petits cantons et dans les Grisons que la France ; je ne puis que balancer cet avantage par la facilité qu’a la France d’être huit fois plus vite dans les grands cantons arisfo-

cratiques que l’Autriche. Dans trois ans, la Suisse doit rentrer dans nos eaux comme du passé : je rattacherai tout ce qui voudra nous marquer attachement et confiance. »

Derniers ordres du Premier Consul sur la médiation, le 3 Ventôse an XI (22 Février 1803).

Aujourd’hui la Commission a été prendre les derniers ordres du Premier Consul.

Le Premier Consul nous a dit qu’il nous remerciait. Je lui ai répondu : « C’est à nous d’être reconnaissants d’avoir été à porté de voir de près votre sagesse. »

Fouché et Démeunier dirent au Premier Consul que M. Sulzer, de Winterthur, nommé à la Commission de liquidation, était un homme fort chaud, et lui dirent : « Dans l’audience d’hier, il vous a parlé avec un mauvais ton, au sujet de Winterthur, en disant : Il n’y a que cette ville qui ait lieu d’être mécontente de vous. » — « Cela ne m’a point déplu du tout, a dit le Premier Consul. » — J’ai dit au Premier Consul : « A moi, il m’a dit hier, ce M. Sulzer, qu’il avait parlé ainsi au Premier Consul, pour s’acquitter envers sa ville ; mais qu’il savait bien qu’elle n’était pas maltraitée. » Le Premier Consul a repris : « Ces choses là ne me déplaisent point du tout ; mon état est d’entendre sans cesse des gens qui viennent me dire : Tout le monde vous cache la vérité ; moi, j’aurai le courage de vous la dire : et ils ont le courage de me dire une chose dure qui ne signifie rien... C’est mon état. Hier, Kellermann a commencé un discours comme cela avec moi, et le fait où il voulait en venir était de me présenter un plan pour l’établissement d’un Conseil de la guerre ! Je suis obligé d’écouter tout cela(0W, riant), c’est mon état. »

AFFAIRE MOREAÜ-PICHEGRÜ (1)

Le 17 Ventôse an XII (8 Mars 1804)

Je reçus un billet de l’aide de camp de service près du Premier Consul, pour me rendre sans retard aux Tuileries. Je me rends aux Tuileries, Bonaparte me reçoit dans le petit salon qui précède son cabinet. Il tenait à la main un gros cahier in-folio, manuscrit d’environ deux cents pages ; il me dit : « Je vous ai fait venir pour vous remettre ce cahier, c’est un dépouillement fait par Réal, au temps du Directoire, des pièces trouvées à Offenbach, et envoyées par Moreau, dans le temps du 18 Fructidor. Il faut me nettoyer cela du langage révolutionnaire ; ôter aussi ce qui pourrait chagriner des fructidorisés, comme Barbé-Marois, Barthélemy et d’autres ; et faire sentir que, si Moreau qui a produit ces papiers contre Pichegru, se trouve aujourd’hui avoir des entrevues secrètes avec Pichegru, ce ne peut être que parce qu’il a embrassé les mêmes principes et tend au même but. Faites-moi cela tout de suite, et abrégez cela de beaucoup. Vous mettrez un épigraphe de Virgile... ou de la Bible. »

Je pris le papier et le posai sur une chaise. Alors commença une très longue conférence. Il était quatre heures et je ne me retirai qu’à sept, et nous ne cessâmes de marcher dans le salon, en allant toujours de la croisée au bureau qui était dans le fond.

Le premier objet de cet entretien fut l’état de l’opinion. « Eh bien ! demanda Bonaparte, qu’est-ce qu’on dit ? — Je trouve que l’opinion est fort mauvaise. — Et pour-

(1) Sur l’importance de la publication des papiers d’Offenbach et sur la manière dont il y fut procédé, on trouvera d’utiles renseignements dans une étude très complète sur la Trahison de Pichegru, publiée récemment par M. Caudriller. — Cf. Introduction.

quoi trouvez-vous cela ? J’ai été fort applaudi la dernière fois que j’ai été au sepctacle. — Et moi, citoyen Premier Consul, j’ai été indigné des applications qu’on a faites dernièrement à la représentation de Guillaume le Conquérant. — Hé quoi ! on s’est moqué d’une pièce ridicule ! — Non, on s’est moqué de l’expédition du Don Quichotte de la Manche ; c’est ainsi qu’on a appelé Guillaume, et je conviens que Baptiste prêtait à cette plaisanterie. Mais ce qu’on disait dans les loges, les gorges chaudes qu’on y faisait, les propos que l’on tenait à la sortie, sous le péristyle, où l’on a attendu fort longtemps ses voitures, parce que la sortie qui se fait ordinairement en deux temps, s’est faite, ce jour-là, tout à la fois, tout cela n’avait rien d’équivoque. J’étais avec le général Masséna, il était indigné. — Eh bien ! qu’est-ce qu’on me veut ? — Assurément, on vous a bien quelques obligations ; les projets d’assassinat conçus et à demi exécutés contre vous ont été assez constatés, surtout par l’explosion du 3 Nivôse, qui a renversé vingt maisons ; il semble donc que vous avez acquis le droit d’intéresser, et au moins d’être cru sur votre parole quand vous annoncez une conspiration nouvelle. Il est indignant de voir qu’on vous écoute avec la même incrédulité qu’on aurait montré pour une accusation du Directoire. — Cela, mon cher, est peutêtre fort juste. On ne me connaît pas encore, je n’ai pas encore fait assez pour être connu. J’estime les Parisiens de cette défiance ; c’est une preuve qu’ils ne se livrent pas en esclaves et sans connaître. Je vous ai toujours dit qu’il me fallait dix ans pour exécuter mon plan ; je ne fais que commencer : il n’y a rien d’achevé. Si on me juge à présent, c’est aussi prématuré que de me juger comme général pendant que je défilais dans les gorges qui mènent en Italie. Pour me juger, il faut attendre que mes troupes soient déployées. — En attendant, vos ennemis s’évertuent : votre nouveau clergé me paraît fort douteux. Ils ne voient dans votre gouvernement qu’un intérim. Les plus dévoués déclarent que, si la volonté du ciel se manifestait après votre mort, pour un Bourbon, ils jureraient fidélité à un Bourbon ; c’est ce que me déclarait dernièrement l’évêque de Cou-

lances, l’homme le plus dévoué du clergé, et dont l’ambition serait d’être votre aumônier. — Eh bien ! cela est aussi fort raisonnable. Je n’ai encore rien fait pour qu’ils m’affectionnent. Je ferai l’hérédité, mais dans quelques années : attendez mes dix ans. — Si l’on se bornait à vous attendre et à se montrer sans reconnaissance pour le passé, cela pourrait être tolérable ; mais on clabaude, on calomnie, on outrage... Certainement, le Parisien est, de sa nature, ingrat et frondeur, le Parisien n’aime point. Croyez-vous que Louis XIV fut aimé ? Croyez-vous que votre Henri IV eut l’amour du peuple et qu’il fut pleuré quand on l’assassina ? Non... Mais, au reste, tout tient à l’intérêt qu’inspire Moreau. Sans doute, ici se rencontrent dans les événements deux choses qui ne devaient point se trouver ensemble : votre danger qui est passé, et celui de Moreau qui est présent ; l’effet dramatique est pour lui. — Attendez que l’armée ait un succès, qu’on voie seulement ce qu’on peut en espérer ; qu’on sache aussi les entretiens secrets de Pichegru et de Moreau, qu’on arrête Pichegru, toute cette mauvaise humeur se dissipera. Savez-vous que cette armée est formidable ? La guerre n’eût-elle produit d’autre avantage que de la former et de l’animer d’un même esprit, elle eût été utile. Nous avions l’armée du Rhin, l’armée d’Italie, l’armée de Hollande ; il n’y avait point d’armée française : maintenant elle existe, et nous la verrons agir. Je crois bien que si le ministre de l’Intérieur était meilleur, que si vous l’étiez, l’esprit public serait meilleur ; mais vous n’avez pas voulu l’être. J’avais chargé Talleyrand de vous le dire : vous n’avez pas voulu. — Citoyen Premier Consul, vous m’avez très bien jugé en ne me nommant pas. Je suis un homme de parti, je suis un soldat philosophique, il faut me laisser à mon poste...

— Cet imbécile de Joseph, s’il avait voulu, m’aurait aidé, mais il se refuse à tout ce que je veux. Vous avez vu comme il a fait des haut-le-corps pour cette place de chancelier ! Aller crier dans le Sénat qu’il ne veut pas être Monsieur ! — Toutes les personnes à qui il accorde de l’amitié et de la confiance l’ont désapprouvé. — Je le sais, mais il est obstiné et n’a point d’esprit. — Il n’en a

que trop ; il s’en sert pour pénétrer plus avant qu’il ne faudrait dans les choses. — Gela est vrai, il a de l’esprit, mais il l’emploie à me contrarier. Je veux le grandir et il ne veut pas : je ne puis plus rien faire pour lui. — Vous pourrez toujours ce que vous voudrez. La place qu’il n’a pas voulu prendre dans le Sénat peut se retrouver, ou avoir son équivalent dans une autre, sous le titre de président ou... — Oui, sans doute, mais ce qui est à faire, n’est pas fait... Je suis bien contrarié par ma famille ! Voilà ce Joseph qui se refuse à tout ; ce Lucien qui épouse... Louis est un homme du premier mérite : vous verrez qu’à la première occasion il se fera tuer. Au reste, moi, je n’ai point d’ambition... ou, si j’en ai, elle m’est si naturelle, et m’est tellement innée, elle est si bien attachée à mon existence, qu’elle est comme le sang qui coule dans mes veines, comme l’air que je respire ; elle ne me fait point aller plus vite, ni autrement que les mobiles naturels qui sont en moi : je n’ai jamais à combattre, ni pour elle, ni contre elle ; elle n’est jamais plus pressée que moi ; elle ne va qu’avec les circonstances et l’ensemble de mes idées (; propres expressions de Bonaparte). — Il faut donc laisser agir le temps, et s’en rapporter à moi pour le choix du moment. Il faut un succès contre l’Angleterre ; après cela nous verrons. Il ne faut pas anticiper. Dans ce moment l’opinion est égarée sur Moreau ; quand on aura vu les preuves que le grand juge a acquises de ses entrevues nocturnes avec Pichegru, l’opinion se redressera. »

Je suis sorti du cabinet de Bonaparte à sept heures.

En quittant Bonaparte, il me demanda quand j’aurais fait la besogne. Je lui demandai quatre jours. Deux jours après, Bonaparte me fit venir aux Tuileries ; son premier mot fut : « Eh bien ! l’ouvrage est-il fait ? — Mais ce n’est qu’avant-hier... — Mais vous ne faites donc rien toute la journée, et vous dormez toute la matinée {en riant). Il faut dépêcher cela; quand est-ce que je vous verrai ?... » (Petite conversation d’un quart d’heure, rien de remarquable.)

[Note de la main de Mèneval, secrétaire , dictée 'par le Premier Consul et adressée à Rcederer.)

« On a trouvé dans les archives du Directoire, en original, les pièces dont copie est ci-jointe.

« On désirerait que le citoyen Rœderer lût ces pièces, ôtât tout ce qui n’a plus la teinte d’aujourd’hui ; en y laissant cependant le cachet du temps où elles ont été écrites. Le Premier Consul n’a pas eu le temps de les lire en entier. 11 est donc nécessaire que le citoyen Rœderer pèse toutes les phrases des lettres du comte de Lille et autres de la correspondance, afin que, si elles présentaient quelques inconvénients, il les fasse sentir au Premier Consul, et lui mette sous les yeux les passages qui seraient susceptibles d’être retranchés.

« Le mémoire original est de l’écriture de M. de Montgaillard. On pourrait y laisser son nom. Mais M. de Montgaillard s’est servi de figures et y a employé une teinte qui, à ce que pensera le citoyen Rœderer, ne sont plus convenables pour qu’on puisse les lire aujourd’hui sans prévention.

« Il a paru en gros, au Premier Consul, que la connaissance de ces pièces ne peut qu’être utile au procès et à l’opinion de l’Europe.

« Malmaison, le 1er Germinal an XII (22 Mars 1804). »

Réponse de Rœderer.

Citoyen Premier Consul,

J’ai lu deux fois avec une scrupuleuse attention les écrits de Montgaillard, et les pièces jointes qui m’ont été adressées par votre ordre.

Une partie de ces écrits consiste en apologies et justifications de Montgaillard lui-même, adressées à diverses autorités de la République, soit avant sa rentrée en France, soit depuis. Cette partie n’a rien d’intéressant pour le public, et d’ailleurs ces Mémoires se répètent les uns les autres.

Une seconde partie de ces papiers, consiste en diverses copies de lettres contenant des détails relatifs aux intrigues de l’an IV et de l’an V, mais indifférents et subalternes ; aucun ne me paraît susceptible d’impression, au moins pour le présent.

Les deux parties que je crois utiles de publier sont : 1° le Mémoire de Montgaillard, avec des retranchements et corrections ; et 2° les pièces que j’ai réunies dans une liasse sous le titre de Pièces justificatives.

Observations sur le Mémoire.

J’ai l’honneur de vous proposer d’abord, citoyen Premier Consul, de l’imprimer sous ce titre :

Mémoire concernant la conjuration de Pichegru dans les années III , IV et F, rédigé en Van VI par Hide Montqaïllard , suivi des Pièces justificatives .

Pages 1, 2 et 3. Je propose de supprimer le début, où l’auteur prend le ton d’un grave historien ; le gouvernement ne doit pas accréditer le bien que Montgaillard dit de lui-même.

Pages 5 et 6. Je propose de supprimer un détail sur les émigrés, parce que la plupart sont aujourd’hui rentrés, et que plusieurs diront volontiers du mal de Condé avec Montgaillard, pourvu que celui-ci n’en dise pas d’eux.

Pages 17 et suivantes. Le portrait du prince de Condé étant resserré, et les idées mieux arrangées pourraient produire plus d’effet. Il y a du désordre et de l’incohérence, mais il y a des traits.

Page 63. Je propose de supprimer ce qui est dit d’un guichetier de Strasbourg appelé Rouville, parce que Montgaillard dit que Rouville avait été chef de division dans l’armée du Nord, et qu’il n’était descendu ail métier de guichetier que faute de moyens pour remplacer ses chevaux tués à l’armée.

Pages 66 et 67. Je propose de supprimer la manière dont se faisaient les transports d’argent de la rive droite à la rive gauche du Rhin, parce que Desaix est là

nommé, et que cela ouvrirait le champ à des conjectures défavorables.

Page 77. Je propose de supprimer des réflexions relatives à la démission de Pichegru. L’auteur dit que sans sa démission la conquête du Milanais eût été impossible, parce que l’armée du Rhin eût été désorganisée, et que les Autrichiens eussent entré sans difficultés. Il me semble que Pichegru n’avait pas intérêt d’anéantir son armée, puisqu’il n’aurait plus eu rien à vendre, ni à l’Autrichien, ni à l’Angleterre, ni au prétendant.

Page 92. Il est question d’une lettre du prétendant à toutes les puissances, pour justifier sa fuite à l’armée de Gondé : cette lettre est indiquée sous la date du 14 Juillet 1796 : il faudrait l’avoir et la placer entre les pièces justificatives, dans l’ordre de date.

Page 105. Je propose de supprimer, comme trop dure pour l’armée du Rhin, cette proposition que Louis XVIII l’a commandée jusqu’au 18 Fructidor. Je propose aussi de supprimer ce qui est dil de la rentrée des prêtres et émigrés, comme pouvant être rétorqué contre le gouvernement actuel.

Page 107. Je propose de supprimer que Wickam avait nommé en l’an VI la majorité des députés de dix-sept ou dix-huit départements au Corps Législatif ; cela humilierait aujourd’hui trop de gens.

Pages 113 et 114. Je propose de supprimer toute la dernière page, parce que c’est une espèce d’exhortation aux Français en faveur de la République, exhortation que le gouvernement ne doit pas regarder comme utile ni convenable dans la bouche de Montgaillard ; la République a assez du gouvernement et d’elle-même pour se défendre.

Observations sur les pièces jointes.

Il me paraît qu’il n’y a point d’inconvénient à les publier, et qu’il y a de l’avantage.

Il n’y a rien dans les lettres du prétendant qui puisse intéresser en sa faveur, et il s’y trouve beaucoup de

choses qui sont très propres à ouvrir les yeux à tous les hommes de la Révolution, et particulièrement aux paysans affranchis de la dîme et aux acquéreurs de domaines nationaux. Il manifeste à leur égard des sentiments très peu d’accord avec le vœu général.

On voit dans les lettres du prince de Gondé qu’il partageait les dispositions du prétendant.

J’ai souligné tous les passages remarquables.

On voit dans les lettres du prétendant qu’il voulait rester à l’armée de Condé, et que l’Autriche ne le voulait pas : on pourrait craindre que cela ne l’excusât aux yeux des gens qui lui ont reproché son inaction, mais l’inaction ne s’excuse pas ; elle ne peut s’imposer qu’à des hommes que leur caractère y a disposés : ensuite, elle montre ceux à qui elle peut s’imposer, dans une condition si basse et si dépendante, qu’on n’y trouve plus rien qui retrace la grandeur. Le prétendant se trouvant là aux ordres d’officiers autrichiens, et par eux empêché de servir comme simple gentilhomme dans la troupe de Gondé, est si petit qu’il ne se trouve en lui aucune apparence d’un roi de France. Enfin, il serait nécessaire de placer dans les pièces, à la suite de ses lettres et dans l’ordre de dates, celle du 14 Juillet 1796, par laquelle il déclare son évasion de l’armée, et tâche de la colorer. Je ne connais pas cette pièce et je ne l’ai pu découvrir.

J’ai traduit les noms déguisés. J’ai supprimé les expressions où Montgaillard s’exalte l’honneur que lui fait son Altesse de lui écrire dans des termes flatteurs, etc.

Je crois, en résultat, que la publication du Mémoire et des pièces sera utile. Le Mémoire peint très bien et point en beau, les principaux personnages : le prétendant, qui craint deux choses, la vérité et la mort ; le prince de Gondé, qui unit à de l’ambition personnelle un esprit minutieux et de l’avarice ; le prétendant et lui se défiant l’un de l’autre, tous deux se défiant de l’Autriche, tous deux se donnant de préférence à l’Angleterre, qui les paie, et se courbant de toute leur hauteur devant Wickam, qui paye en argent leur bassesse ;

l’Autriche jouée par Condé, donnant ses hommes dans la vaine espérance d’arracher quelques provinces de la République ; et Wickarn se jouant de tous, donnant de l'argent aux princes par le même principe qui fait que l’Angleterre les soudoie encore, c’est-à-dire parce qu’elle les regarde comme des instruments de guerre civile, la chose la plus propre à ruiner la France sans enrichir l’Autriche. Tout ce tableau est très bon à présenter aujourd’hui, et je crois qu’il est assez bien fait par Montgaillard, et assez bien justifié par les pièces, pour surmonter jusqu’à la défiance et la défaveur qu’inspirera d’abord le nom de l’auteur.

Je salue le Premier Consul avec un profond respect.

Rœderer.

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