‹ Journal du Comte P.L. Roederer; notes intimes et politiques d'un familiar des Tuileries. Introdution et notesChapitre 16 sur 24 · RELATIONS PARTICULIÈRES AVEC LA FAMILLE IMPÉRIALE · texte numérisé non relu

RELATIONS PARTICULIÈRES AVEC LA FAMILLE IMPÉRIALE

Conversations et

Détails postérieurs à l’. 'Empire

SUR LA CONSPIRATION MOREAU-PICHEGRU Lettre au Prince Joseph Bonaparte

Paris, le 25 Prairial an XII (14 Juin 1804). Monseigneur.

Je voudrais bien vous rendre un compte exact du grand spectacle auquel nous venons d’assister : je veux parler de la situation de Paris, depuis et pendant le procès de Moreau, et je dis le procès de Moreau, parce que le public n’a pas vu une autre affaire que la sienne dans toute cette grande affaire, où pourtant il y avait tant d’autres accusés et tant d’autres intérêts.

Mais comment être exact en traçant ce panorama de l’opinion, dont les lignes sont si mêlées et si faibles, et si mobiles ? Et comment se hasarder à n’être point exact en un si grave sujet, et avec vous encore, vous avec qui je me crois plus obligé à la vérité qu’aucun homme de cour ne se croira autorisé au mensonge ?

Cependant, voici comment j’ai vu. Vous jugerez si j’ai bien vu par les informations qui vous seront venues d’ailleurs, et d’après l’opinion que vous avez de ma manière de voir, qui n’est pas toujours exempte de préoccupations.

Dans la semaine dernière l’animosité, le déchaînement contre le gouvernement ont été aussi violents et aussi généralement marqués que je l’aie jamais vu dans les temps précurseurs de la Révolution. Je me suis cru vingt fois à cette époque de 87, 88 et 89, où l’on se permettait partout de tout dire contre la cour ; et avec cette fâcheuse différence, qu’en 87 et années suivantes, on disait : La reine, etc., et que cette fois-ci on disait tout nettement Bonaparte. Il n’est pas de chose horrible qui ne se soit dite. On a posé en fait que Pichegru n’était pas mort plus volontairement que le duc d’Enghien ; on a accusé tous les témoins d’être pratiqués, la plupart des accusés même gagnés pour charger Moreau. L’avocat de Rolland, Dommanget, renvoya, trois jours avant celui où il devait défendre cet accusé, les pièces et mémoires qui lui avaient été fournis, en déclarant qu’il n’était pas fait pour défendre un mouton du gouvernement. Tous disaient que Moreau était voué à l’échafaud, qu’il y serait traîné par des juges corrompus ; les juges ont été hués en pleine séance, et à la vérité, leur acerbité incompréhensible, dont on n’a jamais eu d’exemple dans un procès régulièrement jugé hors des temps de la Révolution, prêtait bien quelquefois à la calomnie ; les tortures données par la police, ajoutaient à l’inadversion qu’inspiraient les juges, dont les interrogatoires semblaient être une autre manière de serrer les pouces, ajoutée à celle dont la police avait réellement usé. On vendait à la porte du palais le portrait des accusés, et le peuple de la rue regardait Georges même avec intérêt. En un mot, je n’ai jamais vu de dispositions plus sinistres pour le gouvernement. En 87, 88 et 89, j’ai suivi tous les mouvements du barreau et du peuple ; l’esprit n’en était pas plus farouche ; seulement, il y avait alors un peu moins de cette retenue qu’impose aujourd’hui la présence d’une force imposante et le souvenir de plus d’une répression. On assure, et c’est un fait que je vérifierai, que dans la semaine dernière toutes les traductions de Tacite qu’on a pu trouver, ont été achetées chez les libraires, tout le monde veut lire Tacite, et les dames, dit-on, n’en trouvent pas la substance trop forte pour elles... Quel

affreux tableau ! quel renversement de toutes les affections qui animaient la France, il y a un an, deux ans, trois ans ! Jamais je n’éprouvai pour des intérêts politiques, une douleur semblable à celle qui me tourmenta pendant huit jours, et sans savoir à qui la confier et comment en faire cesser la cause. Que n’aurais-je pas donné pour vous voir ici ? Vous seul pouviez instruire de cette désaffection ; vous seul pouviez dire quelles circonstances, quels hommes attiraient sur le chef de l’Etat des sentiments injurieux. Vous seul, pouviez lui faire savoir à quel point on éloignait de lui l’amour, sous prétexte de sauver le pouvoir, comme s’il y avait en France de pouvoir assuré sans l’affection publique.

Je trouvais bien à me rassurer par la certitude, au moins par l’espérance très fondée de voir la grâce de Moreau écraser tant de calomnies ; mais ne pouvait-il pas arriver que les juges, dominés par l’opinion générale, après l’avoir irritée, fissent eux-mêmes grâce à Moreau, et ravissent ainsi à l’Empereur l’honneur de la clémence ?

Ne pouvait-il pas arriver qu’en condamnant Moreau à la mort, l’opinion se déclarât si violemment que la grâce de l’Empereur parût en quelque sorte forcée ? Nous étions dans une véritable anxiété, entre des chances si fâcheuses, lorsqu’un jugement inattendu changea la face des choses, et, je crois, la changea aussi favorablement qu’il était possible.

Si j’en crois ce qu’on m’a rapporté et si je m’en rapporte à la colère de quelques militaires qui entourent l’Empereur, Sa Majesté a été fort mécontente d’un jugement si doux, qui ne lui laissait que peu de marge pour la clémence. Je répondis dimanche matin à Caffareli que ce jugement indignait : « Attendez quelques jours, que personne de la maison de l’Empereur ne laisse voir de mécontentement de cette douceur du tribunal, et dans trois jours, Moreau est tout à fait tombé dans l’opinion. » Je ne m’étais pas trompé : dimanche matin, quand on apprit que Moreau n’était qu’un peu condamné, quand on fut rassuré sur sa tête, on fut content ; je ne dis pas tout le monde : les gens qui se sont voués aux Bourbons, et n’ont pris à cœur

les intérêts de Moreau, qu’ils méprisent, que par haine pour l’Empereur, sont toujours persévérants dans leur système ; ils disent : « Ou Moreau est innocent, et en ce cas, pourquoi deux ans de détention ? Ou il est coupable, et pourquoi pas la mort, dans cette supposition ? » Dilemme qui n’aurait rien valu même dans notre ancienne jurisprudence, où il arrivait souvent de juger, moins selon la mesure du délit que selon la mesure des preuves (pro modo probationum). Il ne faut pas faire grand cas de ceux qui tiennent ce langage, attendu qu’ils sont le plus petit nombre, et ne sont que dans les anciens salons. La multitude a été contente du jugement, voilà le point qui me paraît important. Ce qu’il y a d’heureux en cela, c’est, d’abord, qu’on attribue sa douceur à l’Empereur, précisément par les raisons qui faisaient attribuer à Sa Majesté la rigueur que l’on attendait des juges : de sorte qu’il retire plus d’honneur de la clémence qu’on trouve dans le jugement, que de celle qu’il aurait exercée sur un jugement plus rigoureux et qu’on aurait cru dicté par lui. En second lieu, quand le public est à peu près content du jugement, c’est comme s’il reconnaissait que Moreau est à peu près coupable, n’est pas irréprochable ; c’est comme s’il disait, avec Moreau même, qu’il avait fait des imprudences. Or est-il que je ne vois rien de plus mortifiant, de plus avilissant pour Moreau, que ce jugement du peuple sur le jugement du tribunal. C’est comme s’il déclarait que Moreau n’a pas été un assez bon citoyen pour se rendre inaccessible à des projets de subversion, et pas assez courageux pour se jeter franchement dans une conspiration : et en effet, il avait quitté la voi© droite, et s’il n’était pas encore dans le bourbier, c’est qu’il tâtait le terrain. Il est d’ailleurs dans la nature de regarder la détention comme une peine très légère, quand on a prévu la mort, et de trouver le délit plus grand quand on le mesure à une peine légère, comme de le trouver très léger quand on le compare à une peine capitale. Enfin, les condamnations à mort qui ont été prononcées contre vingt accusés achèvent ou achèveront Moreau. De deux choses l’une, ou elles seront exécutées, ou elles seront effacées par des lettres de

grâce. Si l’Empereur fait grâce à tous, chacun dira : « Il ne voulait pas la mort de Moreau, puisqu’il pardonne â Georges. » Le peuple n’a pas une autre manière de raisonner.

S’il en laisse exécuter une partie, d’ahord il sortira de la bouche des victimes des paroles importantes contre Moreau, et plusieurs ont annoncé des révélations. Ensuite, le peuple, qui s’intéresse aux malheureux par compassion naturelle, comparera ces hommes qui ont constamment livré leur tête par leurs aveux pendant les débats, à Moreau, qui constamment a défendu sa vie par lui, par sa femme, par ses amis, par ses avocats, par les avocats de tous les co-accusés, qui disent tous qu’on a sacrifié leur défense à celle de Moreau. Voilà, à peu près, comment je présume qu’iront les choses ; et, à ce sujet, vous saurez que Madame Murat et Madame Louis ont obtenu avant-hier, après avoir fait deux heures antichambre pendant le Conseil dans la salle des ministres, la grâce de Lajolais et de Lozier. Un ancien camarade de Roussillon a obtenu celle de cet accusé. Celles des Polignac et de Rivière font une très vive sensation.

Que conclure de tout cela, Monseigneur ? C’est ce qu’il vous convient mieux qu’à moi de déterminer. Je crois voir qu’il n’existe plus de Moreau, mais qu’il reste encore une nation française. Je crois qu’avec un bar* reau qu’on ne peut fermer, et avec des livres qu’on ne peut brûler, il reste à la liberté des ressources et un aliment tels, qu’il serait absurde de vouloir la détruire.

Que l’Empereur prenne le manteau, la couronne et l’épée de Charlemagne, qu’il se fasse sacrer par le Pape, tout cela est bien ; mais parce qu’il brise par là les talismans de l’ancienne royauté et non parce qu’il s’en donne qu’il n’avait pas. Il y a des lumières et du bon sens dans la multitude. On ne peut plus régner que par le bien qu’on fait. Il est bon, il est heureux pour la France, qu’il puisse dire à tous les potentats présents et passés : « J’ai tous vos titres, j’ai tous vos droits » ; mais il serait malheureux pour lui qu’il crût pouvoir s’en tenir à ces titres, à ces droits avec le peuple français ; quand le peuple (je dis le peuple, les bourgeois,

les bons paysans) le verront sacrer, ils applaudiront, mais comme confidents, comme initiés aux secrets de cette politique, non comme dupes. Oui, les paysans diront : « Tout cela est bon pour fermer la bouche à nos vieux royalistes, à nos prétendants, aux rois qui les appuient : ce qu’il faut pour nous c’est un bon gouvernement, une bonne administration, c’est la paix, la poule au pot. » Au reste l'Empereur sait mieux cela que moi.

Page 1