L’HÉRÉDITÉ IMPÉRIALE
d’une Aristocratie Impériale An XII.
Tout n’est pas fini par l’hérédité et l’impérialité. Il faut fonder des familles nouvelles autour d’une dynastie nouvelle. — Si l’on ne prévient le cours naturel des choses, dans trente ans il ne restera peut-être en France, et sûrement à la cour de l’Empereur, pas un des enfants des hommes qui, dans la paix et dans la guerre, ont été les compagnons, les premiers agents du fondateur de l’Empire. — La raison en est sensible.
— Tous ces hommes brillants aujourd’hui des traitements ou des faveurs qu’ils reçoivent, laisseront leurs enfants sans patrimoine, plusieurs sans état, et ce qu’il y a de pis, avec les souvenirs et les habitudes d’une vie magnifique. Pas un de ces enfants n’aura rang ni accès près du prince ; pas un n’aura de fortune. Ils sont dans le néant. Les appuis naturels du gouvernement, les hommes de qui l’Empereur aurait pu dire : « Ils ont servi mon père, mon aïeul, ils tiennent leur existence du fondateur, ils sont liés par toute leur existence à la nouvelle dynastie », seront donc perdus pour lui.
— Mais ce n’est pas tout :
Tandis que les descendants des compagnons d’Hercule s’abîmeront dans l’oubli, les anciens nobles (et ce sont eux qui possèdent encore les plus belles fortunes de France), enrichis par l’économie, par leur éloignement de la cour, pendant vingt-cinq ou trente ans, se remontreront à la faveur de leur fortune, de leurs noms, de leur éducation, de l’esprit de corps sourdement entretenu, et d’intrigues longtemps préparées ; et la cour impériale sera composée, dès la seconde génération des seuls descendants de l’ancienne cour royale. Est-ce là un entourage bien sûr ? est-ce là un digne cortège des descendants du fondateur de l’Empire ?
En deux mots, dans vingt-cinq ans, l'Empereur n’aura plus autour de lui les amis de son pouvoir, et sera cerné par ses ennemis.
Il n’y a que deux moyens de prévenir un si grand malheur :
Le premier, est de mettre l’économie en honneur ; le second, de faire des places héréditaires dans le Sénat, qui deviendra par là un corps homogène avec le pouvoir.
L’économie dépend du genre de vie que l’Empereur adoptera, de l’étiquette qu’il établira, du séjour qu’il habitera.
Aujourd’hui un sénateur, un général, sont à peine en état de subvenir à leurs dépenses. Il leur est impossible de présenter leur femme décemment à la cour, sans faire des dettes.
Il faut imposer la modestie aux femmes qui ne font jamais spectacle pour le peuple, et que la magnificence ne soit nécessaire aux hommes qu’aux grandes solennités.
La Cour de l’Empereur d’Allemagne convient mieux aux circonstances que la cour de Louis XIV. J’aurais dit la Cour du roi de Prusse avant la Cour de l’Empereur, s’il pouvait convenir à la France que l’Empereur ne portât que l’habit militaire, et que toute la Cour n’en connût pas d’autres.
Pour habiter Versailles décemment, il faut, outre la dépense du prince, celle de deux cents grands propriétaires, qui entre eux dépensent plus que le prince. A Versailles, il se dépensait outre l’argent de la maison du roi, l’argent de tous les grands, montant à plus de 50 millions. Ils brillaient là, avec leurs revenus, bien plus qu’avec l’argent du prince. Aujourd’hui où la dépense sera disproportionnée avec le local et contrastera misérablement avec les anciens souvenirs, où elle sera une véritable charge pour l’Etat, et un obstacle à la fondation des familles.
Tout n’est pas fini, dirais-je encore, sous un autre rapport : l’organisation des pouvoirs ne peut jouer utilement telle qu’elle est. Elle servira sans obstacle un
prince violent, et renversera sans obstacle un prince faible.
Avec un sénatus-consulte, le prince peut détruire le Corps Législatif, le décimer, déporter, etc.; et qu’en coûte-t-il pour un sénatus-consulte ? un Conseil privé préalable ! un Conseil composé à volonté !
Avec une loi de finance proposée au Corps Législatif, et que l’on fait appuyer par des orateurs, on renverse le Sénat, au grand contentement des tribunes.
Voilà les abus qui sont au pouvoir d’un prince violent ;
Voici ce qui peut arriver avec un prince faible :
Le Sénat, après avoir servi longtemps à autoriser des volontés arbitraires, pourra bien se croire en droit d’avoir ses volontés propres ; un corps qui aura tout autorisé se croira tout permis. Après avoir été employé par le prince à détruire les pouvoirs constitutionnels, il pourra bien se croire en droit de détruire le prince.
D’une garantie a donner par la suite, et a préparer