CONCERNANT LES VOTES ÉMIS
POUR l’hérédité de la dynastie impériale.
Brumaire an XIII (3 Novembre 1804).
Le samedi 12 Brumaire, j’adressai à l’Empereur mon projet de rapport. Il se le fit lire par Maret. Il dit aux deux ou trois premières pages ; « C’est fort bien, c’est fort bien. »
Il s’étendit sur un sofa, et garda le silence jusqu’à la fin. Quand Maret eut fini, il dit à Maret : « Est-ce que vous ne voyez pas que ce rapport est fait contre moi ? On veut me faire la guerre. On met là Joseph presque au-dessus de moi ; on veut lui faire des titres quTil n’a pas. » Alors, il se plaignit de la conduite de son frère ; il dit qu’il faisait opposition. Il parut souffrir de voir des contradictions, peut-être des inimitiés s’élever au sein de sa famille contre lui... — Maret lui dit qu’il ne croyait pas que j’eusse eu mauvaise intention : alors l’Empereur lui dit de me voir, de s’assurer que je ne voulais pas faire la guerre, et si cela était, de m’amener chez lui demain.
Maret m’écrit la lettre ci-jointe, datée d’une heure du matin. Je me rendis le dimanche chez lui, à dix heures. Je lui dis que, quoique l’Empereur m’eût traité avec
injustice dans la distribution des grades de la Légion d’Honneur, et que le prince son frère me témoignât beaucoup de confiance, j’avais fait au Sénat, comme je faisais autrefois au parlement de Metz, un rapport en conscience ; qu’au reste, je ne l’avais montré à personne, que l’Empereur seul l’avait vu ; qu’ainsi le rapport n’était pas même encore existant. « Je l’avais bien pensé ainsi, me répondit Maret ; je vais m’habiller, et nous irons ensemble chez l’Empereur. »
Nous partons vers dix heures trois quarts. Je passe dans la galerie. Maret entre dans le cabinet de Sa Majesté, et un demi-quart d’heure après, M. de la Turbie, chambellan ordinaire, vient me prendre et m’introduit.
Voici ce que l’Empereur m’a dit, et la substance de mes réponses. Toutes les expressions de quelque importance sont littérales.
Dimanche 13 Brumaire an XIII (4 Novembre 1804).
« Eh bien ! ce rapport, dites-moi la vérité, l’avez-vous fait pour moi ou contre moi ? — Je jure à Votre Majesté qu’il n’a été vu que d’elle, à qui j’ai pris la liberté de le soumettre pour en décider ce qu’il lui plaira. Je le jure... — Je vous crois. Mais d’où vient donc que vous placez Joseph sur la même ligne que moi ? Que signifie cet éloge que vous en faites avec tant d’affectation ? Quoi ! Vous le présentez comme l’objet du vœu du peuple pour l’hérédité autant que moi-même ! Vous oubliez donc que mes frères ne sont rien que par moi ; qu’ils ne sont grands que parce que je les ai faits grands ; le peuple Français ne les connaît que par les choses que je leur en ai dites. Il y a des milliers de personnes en France qui ont rendu plus de services qu’eux à l’Etat ; vous-même êtes de ce nombre ; vous avez fait plus qu’eux... et puis, vous ne dites pas un mot de Louis... Pourquoi cette injustice pour Louis ? Il m’a plus servi qu’eux tous. Il m’a accompagné dans toutes mes campagnes, il est couvert de blessures, et vous n’en dites rien ! — Sire, j’en ai parlé d’abord, en même temps que du prince Joseph ; ensuite, je parle
plus particulièrement de celui-ci, comme de celui qui, se présentant le premier pour vous remplacer en cas d’événement, était le principal obstacle à tout attentat sur votre personne. — Non, vous n’avez parlé que de Joseph... Dites-moi donc, qui est-ce qui lui tourne la tête ? — Ce que j’ai dit de lui est copié sur ce que Votre Majesté en a écrit elle-même au Sénat ; rien de plus. — Ce que j’ai écrit, tout le monde n’a pas le droit de le dire ; j’ai voulu le faire grand... Je suis resté fort au-dessous de ce qu’en ont dit tous les orateurs du Sénat. — Dans tout ce qu’on a dit jusqu’ici, il n’y a que des compliments de courtoisie ; ceci est un acte plus solennel : c’est la proclamation du vœu national ; on ne doit pas suposer que la nation ait voté en ma faveur en considération de mes frères, comme vous le donneriez à penser. Joseph n’est que ce que je l’ai fait. Si j’ai écrit une lettre honorable pour lui au Sénat, au premier jour j’en écrirai une aussi bonne pour Louis. Je ne peux pas souffrir qu’on les mette à côté de moi, sur la même ligne. Le système adopté ne le veut pas non plus. Je suis juste, je l’ai été constamment depuis que je gouverne. C’est par justice que je n’ai pas voulu divorcer. Mon intérêt, l’Intérêt même du système, demandait peut-être que je me remariasse. Mais j’ai dit : Comment renvoyer cette bonne femme, à cause que je deviens plus grand ! Si j’avais été jeté dans une prison ou envoyé en exil, elle aurait partagé mon sort ; et parce que je deviens puissant, je la renverrais ? Non, cela passe ma force, j’ai un cœur d’homme ; je n’ai pas été enfanté par une tigresse. Quand elle mourra, je me remarierai, et je pourrai avoir des enfants. Mais je ne veux pas la rendre malheureuse. J’ai eu la même justice pour Joseph. A mon départ pour l’Egypte, je lui ai confié tout mon bien. Il ne m’en a pas encore rendu compte. Mais je suis devenu trop grand pour penser à cela. Ç’a été l’ami de mon enfance ; je n’ai pas voulu qu’il ait à se plaindre de moi en aucun temps. J’ai donné par égard pour lui une place à Miot, une autre à un autre de ses amis nommé James, que je ne connais pas. J’ai voulu de même être juste envers lui dans tout ceci. Mais il faut en venir au vrai : Joseph n’est pas
destiné à régner ; il est plus vieux que moi ; je dois vivre plus que lui ; je me porte bien, et puis, il n’est pas né dans un rang assez élevé pour faire illusion. Je suis né dans la misère, il est né comme moi dans la dernière médiocrité ; je me suis élevé par mes actions ; il est resté au point où la naissance l’a placé. Pour régner en France, il faut être né dans la grandeur, avoir été vu dès l’enfance dans un palais, avec des gardes, ou bien être un homme capable de se distinguer luimême de tous les autres. Je n’ai jamais entendu que mes frères dussent être les héritiers naturels du pouvoir : je les ai considérés comme des hommes propres à préserver le pouvoir de tomber, à la première vacance, dans une minorité. Ce n’est qu’à ce titre là qu’ils sont appelés par le sénatus- consulte. L’hérédité pour réussir doit passer à des enfants nés au sein de la grandeur. S’il a des fils, je pourrai en adopter un. Je ne lui ferai point d’injustice. Mais sa femme ne lui fait pas plus de fils que la mienne. Vous ne devez le présenter que comme un intermédiaire propre à assurer, en certain cas, l’hérédité dans la descendance de ma famille. Le peuple Français n’a rien voté pour lui. Je l’ai fait militaire ; pourquoi n’est-il pas à l’armée ? Il croit tout savoir parce qu’il sait commander un mouvement, et moi je trouve toujours à apprendre. Il se croit propre à commander des armées ; s’il avait eu le génie militaire, il aurait fait ce que j’ai fait. Achille, enfant, a couru aux premières armes qui ont frappé sa vue.
Il ne veut pas qu’on l’appelle Monseigneur, ni prince. Il écrit, il dit à ses amis qu’il ne veut pas qu’il y ait rien de changé entre eux : il écrit cela à Madame de Staël et à d’autres. 11 croit cela bien grand et bien généreux. La grandeur, la générosité est de ne pas supposer que de vains noms, des titres donnés pour la forme d’un système politique, puissent changer quelque chose aux rapports d’amitié de famille ou de société. On m’appelle Sire, on me donne de la Majesté impériale, sans que personne, dans ma maison, ait seulement eut l’idée que j’étais devenu, ou me croyais un autre homme. Tous ces titres là font partie d’un système ; et voilà pourquoi ils sont nécessaires.
11 a trouvé étrange que j’eusse attribué le titre de Monseigneur à un certain nombre de places, et, par exemple aux maréchaux de l’Empire : et une foule de gens se récrient contre cela, comme contre une chose inutile et absurde. Vous même, Monsieur Rœderer (en se mettant en lace de moi), vous-même, vous ne me faites pas la grâce de me croire un peu d’esprit, une petite lueur d’esprit. Cependant, vous devriez voir pourquoi j’ai fait donner le Monseigneur aux maréchaux de France, c’est-à-dire aux hommes les plus attachés aux principes républicains ; c’était pour assurer à la divinité impériale le titre de Majesté. Ils se sont trouvés dans l’impossibilité de le refuser, ou de le donner de mauvaise grâce, quand ils ont vu qu’ils recevaient euxmêmes un titre considérable. Vous ne me faites pas la grâce de m’accorder un peu d’esprit et de bon sens. Hein ? N’est-ce pas, vous ne me croyez pas de jugement ? — Sire, j’admets les principes que vous venez d’établir. — Pourquoi donc dites-vous le contraire à Joseph ? — Sire, je crois que Votre Majesté n’est pas bien informée... — Je vous crois de mes amis, vous devez en être ; mais vous êtes une mauvaise tête (il était alors en face de moi, et en riant, il me donna un soufflet de la longueur de sa main sur la longuer de mon visage) ; vous êtes une mauvaise tête, hein ...
Lucien, qui a de l’esprit, a été plus conséquent que lui. Il m’a dit : Je suis marié, voulez-vous reconnaître ma femme ? — J’ai répondu : Non. — Me permettez-vous d’espérer que vous la reconnaîtrez un jour ? — Jamais. Eh bien ! il est parti, il est allé à Rome, car je ne l’ai jamais envoyé à Rome. Il y est de son plein gré et de sa seule volonté.
Mais que veut donc Joseph ? Que prétend-il ? Il se met en opposition avec moi, il réunit mes ennemis. Qui est-ce donc qui lui monte la tête ? Il ne veut pas être prince. Est-ce qu’il prétend que l’Etat lui donne deux millions pour se promener dans les rues de Paris en frac brun et en chapeau rond ? J’ai sacrifié toutes mes jouissances personnelles pour être ce que je suis. J’avais autant qu’un autre le moyen de réussir dans la société. J’avais autant que personne de la fleurette et des talons
rouges dans l’esprit ; ce n’est pas avec tout cela qu’on gouverne. Prétend-il me disputer le pouvoir ? Je suis établi sur le roc. — Sire, Votre Majesté me permettrat-elle de lui dire ce que je pense de la situation du prince Joseph ? Personne ne lui monte la tête ; mais il me paraît être travaillé, non du désir du pouvoir, mais de la crainte de se voir dépouillé du rang qu’il tient de vous-même. Il ne veut pas régner ; mais ce qu’ils possède, son rang de premier prince, de votre premier sujet, est une chose réelle... — Pourquoi supposer que je veuille l’en priver ? Pourquoi me supposer injuste ? Je ne l’ai point été pour lui. Ma conduite avec ma femme prouve que la justice est ma règle. — Il semble, Sire, que l’intérêt de la grandeur soit d’une nature différente des autres, et qu’il renferme un virus particulier. Il me semble que vous êtes si fort que la maladie momentanée du prince Joseph ne devrait pas vous occuper un instant. — Le pouvoir ne me rend pas malade moi, car il m’engraisse. Je me porte mieux que jamais... Mais ce n’est pas ce que vous dites qui agite Joseph. Il s’est déclaré à moi-même, en présence de Cambacérès et Lebrun, qui en ont été tout ébaubis. Il y a quelques jours, il s’agissait du couronnement de ma femme : que Lebrun, Cambacérès, vous, le Conseil, m’eussiez tous dit : « Non, il ne faut pas la couronner » ; cela ne m’aurait nullement fâché ; je sens ce qu’on peut dire pour et contre : mais que Joseph ose me dire que ce couronnement est contraire à ses intérêts, qu’il tend à donner aux enfants de Louis des titres de préférence sur les siens, qu’il préjudicie aux droits de ses enfants, en ce qu’il fait les enfants de Louis petits-fils d’une impératrice, tandis que les siens seront fils d’une bourgeoise ; qu’il me parle de ses droits et de ses intérêts, à moi, et devant son frère même, comme pour éveiller sa jalousie et ses prétentions, c’est me blesser dans mon endroit sensible. Rien ne peut effacer cela de mon souvenir ; c’est comme s’il eût dit à un amant passionné qu’il a b.... sa maîtresse, ou seulement qu’il espère réussir près d’elle. Il aurait beau recourir le lendemain après cet aveu et dire que c’est une plaisanterie, le coup serait porté. Ma maîtresse, c’est le pouvoir. J’ai trop fait
pour sa conquête, pour me la laisser ravir, ou souffrir même qu’on la convoite. Quoique vous disiez que le pouvoir m’est venu comme de lui-même, je sais ce qu’il m’a coûté de peines, de veilles, de combinaisons. Il y a quinze jours, je n’aurais jamais eu l’idée de lui faire une injustice. A présent je ne lui passe rien. Je lui rirai du bout des lèvres ; mais il a b.... ma maîtresse. Le Sénat, le Conseil d’Etat seraient dix ans en opposition avec moi sans pouvoir me rendre tyran. Pour me rendre tyran, il ne faut qu’un mouvement de ma famille.
— Vous êtes si fort ! cette inquiétude d’une seule tête ne vous doit pas troubler. S’il y avait une faction, une opposition, cela pourrait avoir du danger ; mais s’il en existe une, elle est de cinq personnes, dont je suis la plus dangereuse, Jaucourt, Girardin, Miot, Préville et moi. — Mais il voit Sieyès et Clément de Ris, qui dit, au reste, qu’il est assurément fort incapable de régner.
— Votre Majesté peut croire que Sieyès se trouve trop bien de l’état de choses actuelles. — C’est un ennemi déguisé. Le cœur est contre l’ordre de choses actuelles. Il est impossible que cela soit autrement. A la première occasion, il tournerait aux d’Orléans.
Ils sont jaloux de ma femme, d’Eugène, d’Hortense, de tout ce qui m’entoure. Eh bien ! ma femme a des diamants et des dettes, voilà tout, Eugène n’a pas 20.000 livres de rentes. J’aime ces enfants-là, parce qu’ils sont toujours empressés à me plaire. S’il se tire un coup de canon, c’est Eugène qui va voir ce que c’est. Si j’ai un fossé à passer, c’est lui qui me donne la main. Les filles de Joseph ne savent pas encore qu’on m’appelle Empereur ; elles m’appellent Consul. Elles croient que je bats leur mère; au lieu que le petit Napoléon, quand il passe devant des grenadiers dans le jardin, leur crie : « Vive Nonon le soldat ! » J’aime Hortense, oui, je l’aime ; elle, et son frère prennent toujours mon parti, même contre leur mère, quand elle se fâche pour quelque fille ou des misères semblables. Ils lui disent : « Eh bien ! c’est un jeune homme, tu as tort ; il a bien assez de mal ; il nous fait assez de bien. » Si, pendant que je suis au Conseil, Hortense demandait à me voir, je sortirais pour la recevoir. Si Madame Murat me
demandait, je ne sortirais pas. Avec elle, il faut toujours que je me mette en bataille rangée ; pour faire entendre mes vues à une petite femme de ma famille, il faudrait que je lui fisse des discours aussi longs qu’au Sénat et au Conseil d’Etat. Ils disent que ma femme est fausse, et que les empressements de ses enfants sont étudiés. Eh bien ! je le veux, ils me traitent comme un vieil oncle ; cela fait toujours la douceur de ma vie ; je deviens vieux, j’ai trente-six ans, je veux du repos.
Ils disent que je veux donner l’Italie à Eugène ; parbleu, je ne suis pas si fou ! Je me crois bien capable de gouverner l’Italie et même l’Etat de Venise. L’Italie me rend vingt millions. Si je la donnais, on me ferait mille chicanes pour m’en donner quinze. Ma femme est une bonne femme qui ne leur fait point de mal. Elle se contente de faire un peu l’Impératrice, d’avoir des diamants, de belles robes, les misères de son âge. Je ne l’ai jamais aimée en aveugle. Si je la fais Impératrice, c’est par justice. Je suis surtout un homme juste. Si j’avais été jeté dans une prison, au lieu de monter au trône, elle aurait partagé mes malheurs. Il est juste qu’elle participe à ma grandeur. Elle est toujours en butte à leurs persécutions. Dernièrement, elle s’est humiliée jusqu’à s’excuser avec Joseph. Oui, elle sera couronnée ! Elle sera couronnée, dût-il m’en coûter 200.000 hommes.
Il est bien facile à M. Joseph de me faire des scènes ! Quand il m’a fait celle de l’autre jour, il n’a eu qu’à s’en aller à Mortfontaine chasser et s’amuser ; et moi, en le quittant, j’ai devant moi toute l’Europe, pour ennemie. Je rentre dans mon cabinet où je trouve vingt brochures dirigées contre moi, vingt rapports de machinations et de menées contre ma sûreté personnelle. Et puis, on me parle toujours de ma mort... Ma mort ! toujours ma mort !... C’est une triste idée à me mettre toujours sous les yeux !
Je vous parle comme à un de mes amis, comme au président de la section de l’Intérieur... Je vous connais ; je ne connais pas les autres personnes qui entourent Joseph. Mais il ne faut pas parler devant lui de tout ce qui tient au système avec ironie. Quand vous me parlez ici, vous pouvez dire tout ce que vous voulez. Je prends
le bon de tout ce que vous me dites, je me moque du reste ; mais lui, il croit tout, il prend tout au sérieux.
— Sire, tout ce qui approche du prince vous est dévoué, vous regarde, et lui-même comme le seul homme qui puisse, dans les temps où nous sommes, gouverner la France : à leurs yeux, comme aux siens, tout serait fort aventuré si la France vous perdait... — Je vous connais et ne connais pas les autres. Je ne connais pas M. Girardin ; n’est-il pas de la faction d’Orléans ? et ne veut-il pas empêcher Joseph de prendre son rang de prince, pour faciliter le retour des anciens princes ?
— Girardin est un homme sûr, dont je répondrais corps pour corps à Votre Majesté, non seulement pour le dévouement, mais pour les opinions et les principes.
— Qu’est-ce donc qui tourne la tête à Joseph ? Quand on fait cette question à Jaucourt, il dit que Joseph est mal entouré. Quand on la fait à M. Girardin, il dit aussi que Joseph est mal entouré. — Moi, Sire, je dis, au contraire, qu’il est bien entouré, particulièrement de M. Girardin et de M. Jaucourt. M. Jaucourt est non seulement un esprit très sage, mais de plus un homme de cour. Il ne dit rien que vous n’entendissiez avec plaisir ; particulièrement il parle toujours de la nécessité d’être uni avec l’Impératrice. — Qu’est-ce qui fait donc qu’il a été dernièrement se plaindre à Fouché de ce que Madame Joseph était obligée de porter la queue de l’Impératrice à la cérémonie ? (Fouché m’a rapporté ses discours. Vous pensez bien que Fouché n’est pas depuis quatre ans avec moi, sans me dire ce qu’il entend et ce qu’il voit,) et M. de Jaucourt dit que cela est bien pénible pour une femme si vertueuse. Où cela nous mène-t-il ? Si Madame Joseph ne veut pas porter la robe de l’Impératrice (et ce n’est pas la robe de l’Impératrice, c’est le manteau impérial), Madame Girardin, veuve d’un duc et pair, dira qu’elle ne veut pas porter le manteau d’une bourgeoise de Marseille. Fouché a demandé à M. de Jaucourt s’il aurait fait cette difficulté pour Marie-Antoinette. Il a répondu : « Ah ! c’est bien différent, c’était une chose ancienne consacrée. » Eh ! sans doute ; mais c’est parce qu’aujourd’hui la chose est nouvelle qu’il faut la soutenir par plus de solennité.
— Sire, M. de Jaucourt et tout ce qui a l’honneur d’apcher du prince votre frère, a trop de sens pour qu’en consultant leur intérêt, ils ne fassent pas tout ce qui peut dépendre d’eux pour l’union du prince avec vous. C’est de vous qu’émanent toutes les grâces auxquelles ils peuvent aspirer. — Sans doute. Eh bien ! si l’inquiétude de Joseph vient du sang âcre qui coule dans ses veines, il faut qu’il aille à la campagne. Il aime la vie champêtre et les idylles. Il est honnête homme, je ne crains de lui ni le poignard, ni le poison. Qu’fl fasse cesser une opposition inopportune. J’ai voulu le faire grand ; il faut qu’il soit grand pour me remplacer, s’il arrive le cas où cela serait nécessaire ; mais au lieu de me laisser faire, il contrarie tout. Il croit qu’il est aimé de l’armée... Pardieu, il l’est comme un homme qui dépense cent mille écus par mois pour donner à dîner ! Mais au fond, que pensent de lui les généraux ? Soult ne peut pas le souffrir ; je ne parle pas de Bruix qui est un roué dont les sentiments ne comptent pas. Ici, dans ma maison, il se fait haïr de tout le monde. Il ne fait pas une honnêteté à un seul officier de ma garde ; il n’a jamais dit une parole à Savary, un honnête garçon. Mais si je mourais demain, toute ma maison serait d’abord contre lui, parce qu’ils se diraient tous : « Il va nous congédier, nous humilier. » Est-ce ainsi qu’il doit se conduire dans sa position ?... Je vous charge de lui dire une partie de cette conversation, et notamment que je n’ai pas voulu que le rapport fait au Sénat le plaçât sur la même ligne que moi et annonçât que le peuple a voté sur lui comme sur moi. Il n’est appelé à une succession que pour prévoir le malheur de tomber dans une minorité. Si sa femme, qui ne fait pas plus de garçon que la mienne, lui en fait, je le préférerai peut-être au petit de Louis. Je prendrai celui qui annoncera le plus de talent... Mais si je suis tracassé, je n’attendrai pas les dix-huit ans pour faire cesser ces tracasseries. Je trouverai le moyen d’assurer ma tranquilité. Qu’il ne me fasse pas repentir de ce que j’ai voulu faire pour lui. Je puis renverser ce système ; que j’ai des enfants ou non, il faut que la chose marche. César, Frédéric, n’ont point eu d’enfants... Vous devez être
pour moi, marcher avec moi. Vous n’avez pas voulu être ministre de l’Intérieur... Mais il faut être conséquent dans ses opinions. »
Deux fois on était venu l’avertir que tout était prêt pour la messe. Une heure était sonnée. J’étais là depuis onze heures. Il se retira dans son cabinet, d’où il passa à la salle des princes, et j’allai dans la galerie, où la cour passa le moment d’après pour la messe.
Revenu chez moi, j’ai corrigé mon rapport, ainsi que l’Empereur me l’avait indiqué (1).
P.-S. — J’ai oublié, dans le récit que j’ai fait de ma conférence avec Sa Majesté, plusieurs détails que je placerai ici à mesure qu’ils me reviendront.
D’abord, M. Maret, avant de me conduire dans son cabinet, me dit : L’Empereur m’a dit : « S’il fait ce rapport (en parlant de moi), j’irai moi au Sénat, et je parlerai à mon tour. Je m’expliquerai sur mes intentions et mes motifs, etc... »
(1) On trouvera ci-après ce rapport corrigé et soumis à l’Empereur, il fut approuvé et renvoyé à Rœderer le lendemain par Maret, ainsi que l’établissent les billets suivants conservés dans les papiers de Rœderer :
Dimanche a une heure du matin.
J’ai reçu votre rapport, mon cher Rœderer, et je l’ai remis à l’Empereur au retour de la chasse. Vous comptez, sans doute, venir à son audience. Arrivez de bonne heure ; j’ai à causer avec vous auparavant. Je vous attendrai entre neuf et dix heures. Plus tard, je n’aurais peut-être pas assez de liberté ; et cependant il est nécessaire *que nous nous entretenions avec un peu de détail et de loisir.
Mille amitiés.
Hugues B. Maret.
Je ne puis prendre sur moi, mon cher Rœderer, mais je puis demander si l’idée a été rendue. C’est ce que je ferai aussitôt que quelques audiences seront terminées. Vous aurez ensuite une réponse qui vous sera expédiée par courrier extraordinaire.
Mille amitiés.
Hugues B. Maret.
Saint-Cloud, le 14 à midi trois quarts.
Je n’ai pu, mon cher Rœderer, vous renvoyer plus tôt votre rapport, qui n’a donné lieu à aucune observation.
Mille amitiés.
Hugues B. Maret.
Saint-Cloud, 6 heures du soir.
Dans le cours de la conférence, l’Empereur m’a dit : « Le système que j’ai adopté (la faculté de l’adoption) e9t la garantie de mon indépendance. »
En parlant, vers la fin de la conférence, de ce qu’il appelait l’éloignement de son frère pour tout ce qui pouvait plaire à Sa Majesté, il dit : « Tout cela lui fait le plus grand tort ; il ne peut rien être que par moi. Il a perdu 200 pour 100 dans l’opinion et dans le Sénat même, depuis qu’on sait sa mésintelligence avec moi. — Heureusement, Sire, on l’ignore. — Ne croyez pas cela. — Sire, l’honneur que j’ai en ce moment d’être près de Votre Majesté en est une preuve. Car je ne serais pas rapporteur du Sénat, si on avait cru que le prince votre frère était mal avec vous. »
Dans un autre moment et après avoir dit que son frère Joseph cherchait à faire une opposition, il dit : Je voulais, il y a un mois qu’il habitât le Luxembourg ; « Je voulais, il y a un mois, qu’il habitât le Luxembourg ; aujourd’hui je ne le voudrais plus. »
Projet de rapport au Sénat, concernant les votes émis pour l’hérédité de la dignité impériale.
Sénateurs,
Le procès-verbal dont vous venez d’entendre la lecture constate que 3.572.329 citoyens ont déclaré vouloir l’hérédité de la dignité impériale dans la descendance directe, naturelle, légitime et adoptive de Napoléon Bonaparte, et dans la descendance naturelle et légitime de Joseph Bonaparte, et de Louis Bonaparte, ainsi qu’il est réglé par le sénatus-consulte du 28 Floréal an XII.
Ce nombre de votants, vous le savez, sénateurs, constitue le corps de l’Etat : les femmes, les mineurs, les hommes en état de domesticité, les indigents, les malades, les absents forment plus des cinq sixièmes de la population nationale.
Ce nombre excède celui des citoyens qui, en l’an VIII, ont conféré le suprême pouvoir à Napoléon, et celui des
votes, qui en l’an XII, le lui ont conféré pour la vie. Ce progrès ne vous paraîtra pas moins remarquable que ne l’a été la provocation du vœu national trois fois répété par le chef de l’Etat. Elevé à ce rang par l’enthousiasme général, il sembla vouloir lui-même appeler, deux ans après, à l’expérience et à la froide justice ; malgré le malaise qu’à cette époque l’insuffisance des récoltes faisait éprouver au peuple, la reconnaissance publique lui répondit par une acclamation encore plus générale que la première. Il provoque aujourd’hui une nouvelle expression de la volonté nationale, au milieu de la souffrance inséparable d’un état de guerre, et l’affection publique se lève encore pour déclarer qu’elle veut cimenter, perpétuer l’union établie entre elle et son chef, et mettre dans une dépendance mutuelle la destinée de ses héritiers et celle de leurs derniers neveux.
Vous aviez pressenti, ou plutôt reconnu le vœu national, sénateurs, lorsque, par votre suffage du 6 Germinal dernier, vous demandâtes au chef de l’Etat d’assurer aux enfants le bonheur que lui devaient leurs pères. Vous devez vous féliciter de cette heureuse intelligence des désirs du peuple ; elle est le fruit de la fidèle habitude où vous êtes de méditer sur ses intérêts ou de consulter ses sentiments.
Le peuple Français a dû vouloir l’hérédité du pouvoir suprême.
L’histoire de tous les âges et de tous les pays avait dès longtemps montré aux hommes éclairés l’utilité de cette institution. Les esprits les moins cultivés purent en savoir autant que les sages à cet égard, quand la nation eut recommencé sur elle-même, pendant dix années de révolution, l’expérience de tant de peuples et de tant de siècles, et après que tant d’histoires se furent reproduites et mises en action dans cette histoire de dix ans, où chaque citoyen était acteur et témoin.
Dans cette Révolution, où le peuple Français se montra si formidable à ses ennemis, il apprit à craindre deux fléaux qui sont ordinairement la suite ï’un de l’autre : la guerre civile et l’anarchie. Il apprit à les prévoir partout où pouvait en reposer le germe, et à
en découvrir le germe partout où il se trouverait caché. Ainsi, il envisagea comme une crise nouvelle la vacance du pouvoir. Il vit avec joie la loi de l’Etat conférer au restaurateur de l’Etat la faculté de désigner son successeur ; à celui qui avait su recommencer la gloire de la France, le droit de choisir le plus capable de la conserver ; à celui qui devait trouver l’immortalité dans ses œuvres, le droit de préférer celui qu’il jugeait le plus intéressé à l’assurer. D'ailleurs, il avait pu ainsi que le peuple romain, prévoir dans le règne d’Antonin celui de Marc-Aurèle. — Mais l’avenir n’offrait pas les mêmes sûretés ; le présent était agité de l’inquiétude de l’avenir.
L’expérience autorisait à craindre également pour la suite, et les élections populaires, et les désignations arbitraires. Elle demandait pour nos neveux le système complet de l’hérédité qu’elle a consacré, ce système dont la puissance est égale, pour écarter toute semence de discorde, et du sein de la famille régnante, et du sein de la nation ; et qui, d’un côté, préservant des influences des cours, prévient, de l’autre, les influences de l’étranger, toujours trop manifestes dans les élections ; celles des anciennes prétentions, celles des nouvelles ambitions ; les factions, les séditions, la corruption ; des élections opposées entre elles ; des acclamations opposées aux élections ; des règnes tumultueux sous des princes faibles à qui un grand parti dispute son titre, à qui le reste de l’Etat vend chèrement l’aveu qu’il lui donne ; des règnes tyranniques et sanguinaires sous des princes violents ; des interrègnes plus funestes que les plus mauvais règnes, temps où périssent les lois, et où la société tombe dans une déplorable dissolution.
Autant il est naturel que les opinions soient partagées sur des choix qui sont l’ouvrage d’une ou plusieurs opinions, autant il est naturel que le respect public s’attache aux nominations que fait la loi, qu’elle fait d’avance, pour un long avenir, sans acceptation de personnes, et surtout en se conformant aux règles générales qui concernent l’hérédité des droits impartageables dans les familles.
L’institution de l’hérédité du pouvoir est forte contre les prétentions et contre les ambitions particulières, parce qu’elle place les héritiers légitimes du trône sous la sauvegarde de ces habitudes, et de ces opinions communes à tous les citoyens qui, dans les successions l'ont passer les droits indivisibles à celui des descendants, ou à défaut de descendants, à celui des collatéraux que l’âge fait considérer comme le plus sage et le plus fort.
Cette institution est puissante, parce qu’elle met l’héritier du pouvoir, dès l’instant de sa naissance, en possession des esprits, et qu’elle lui soumet les enfants des citoyens au sortir de leur berceau. Quand il se présente pour régner au moment marqué par la loi, il ne trompe aucune espérance, il n’étonne aucune ambition, il ne blesse aucun titre, il n’offense aucun amour-propre. Né sur le trône, il n’avait plus qu’à s’y asseoir.
Cette institution est forte parce qu’elle attache étroitement à tous les héritiers du prince tous les descendants des familles considérables qui ont reçu de lui quelque bienfait, ou ont été placés près de lui dans un rang honorable.
A ces motifs de respect pour l’hérédité, se joint l’idée universellement établie qu’elle contribue à la douceur du gouvernement, et à l’excellence de l’administration.
Elle contribue à la douceur du gouvernement, en unissant dans l’esprit du prince le sort de sa postérité et celui de l’Etat. Elle tend à les confondre dans ses affections. Elle conseille au prince la conservation et le bonheur de sa famille pour la sûreté de l’Etat, et le bonheur public, pour la gloire et la sûreté de sa famille ; elle recommande à sa prudence l’établissement ou le maintien de toutes les institutions propres à préserver ses successeurs de la négligence, et en même temps de l’abus du pouvoir, les seuls ennemis que la stabilité puisse trouver irréconciliables sous le système de l’hérédité.
Elle contribue à l’excellence de l’administration, nous dirions presque à ses merveilles, en attachant aux mêmes vues une longue suite de princes animés d’un même esprit, dirigés par un même intérêt ; en leur
imposant l’accomplissement des desseins utiles qui ont été conçus par leurs prédécesseurs ; en leur promettant l’exécution parfaite des ouvrages utiles qu’ils auront entrepris ; en favorisant ainsi la conception des plus vastes projets d’intérêt général. L’hérédité seule peut réunir, et, si l’on peut s’exprimer ainsi, rendre présent dans chaque règne l’intérêt de plusieurs autres règnes, et entretenir dans une constante intelligence tous les âges et toutes les parties d’un grand empire, l’Océan et la Méditerranée, le Nord et le Midi, le passé, le présent et l’avenir.
Telles ont été, Sénateurs, les considérations géné* raies qui ont fait désirer en France l’hérédité du suprême pouvoir. Vous n’avez pas oublié les circonstances qui ont développé ce sentiment : les factions étaient dissipées, les séditions n’étaient plus à craindre , mais les poignards, dernière ressource des prétentions renversées, des ambitions comprimées, étaient, pour la troisième fois, depuis quatre ans, levés sur le chef de l’Etat. Outre les dangers qui venaient le chercher dans son palais, on prévit dans cette guerre nouvelle, que sa modération n’avait pu prévenir, ceux qu’il irait chercher lui-même au sein de l’orgueilleuse contrée qui est habitée par les irréconciliables ennemis de la France.
Chacun, alors, sentit son propre péril, et les alarmes de ce moment pénible sollicitèrent vivement pour l’avenir, comme pour elles-mêmes, la seule institution qui parût promettre de la sécurité. Deux frères dont le chef de l’Etat a, dès longtemps, éprouvé les talents, les vertus, l’affection, tous deux signalés par des services éminents, l’un au sein des Conseils, dans les affaires les plus graves, et dans les négociations les plus importantes, l’autre dans les batailles ; celui-ci couvert de glorieuses cicatrices, l’autre décoré de quatre traités de paix mémorables qui ont été son ouvrage ; ces deux frères semblaient répondre de l’établissement de l’hérédité dans la descendance de leur auguste famille et de l’existence du chef de l’Etat, en préservant le suprême pouvoir du danger de tomber, à sa première
transmission, dans une minorité, et en rendant tous les attentats inutiles.
Si, d’un côté, les circonstances étaient urgentes, de l’autre elles étaient propices, lorsque vous annonçâtes le vœu général pour cette hérédité que le consentement formel du peuple Français transmet à la descendance de Napoléon ou de ses deux frères.
« Ce n’est pas, a dit l’immortel auteur de l’esprit des « lois, ce n’est pas pour la famille régnante que l’ordre « de succession est établi, mais parce qu’il est de l’in- « térêt de l’Etat qu’il y ait une famille régnante. »
Sans doute, Sénateurs, la dernière partie de cette proposition recevra du temps présent une nouvelle sanction ; mais, dans l’ordre de succession qui s’établit aujourd’hui en France, l’affection pour la famille régnante n’a pas moins influé que la politique. Les Français ont, sans doute, le sentiment de leur intérêt, mais ils en connaissent peu les calculs. En eux, il est toujours confondu avec l’admiration qu’inspirent les grandes choses, les grands hommes, les grandes actions, avec la reconnaissance qu’inspirent les choses utiles qui leur sont consacrées, avec l’amour qu’inspirent les témoignages de dévouement, et surtout d’amour dont ils sont l’objet. Ce fut l’admiration générale qui, dans le principe, établit le pouvoir du prince qui nous gouverne ; c’est un sentiment plus doux et plus durable encore qui en vote aujourd’hui la perpétuité. Quand la nation vit briller dans le commandement des armées un esprit de gouvernement étendu comme l’Empire, fort comme les circonstances, éclairé comme le ciel, elle admira, elle espéra. Le pouvoir épars se rendit comme de lui-même dans les mains de Bonaparte ; il n’eut qu’à les fermer pour le saisir, et les mouvoir pour l’exercer. Mais, quand elle eut considéré, pendant près de cinq années, cette infatigable application de l’esprit le plus flexible à la fois et le plus fort ; quand elle eut vu cet esprit qui portait tant de lumières dans les Conseils, néanmoins en chercher toujours dans ces Conseils mêmes, et bientôt franchir l’enceinte de sa Cour et de la Capitale pour aller jusqu’aux extrêmes frontières recueillir des vérités utiles, au sein du peuple,
dans l’étude de ses intérêts et de ses besoins ; quand elle eut remarqué le soin qu’il prenait d’honorer les mœurs, qui sont les auxiliaires des lois et les lumières qui soutiennent et perfectionnent les mœurs ; quand elle eut vu son courage et son dévouement héroïque affronter les périls de la guerre qu’il pouvait écarter par son génie, chercher une victoire en Italie, en préparer une autre sur l’Océan ; en un mot, quand elle l’eut vu réaliser ce que Montesquieu a dit de Charlemagne : « Qu’il finissait de toutes parts les affaires qui renaissaient de toutes parts », et remplir cette tâche dans un temps où le gouvernement embrasse bien d’autres intérêts et exige bien d’autres lumières qu’au temps de Charlemagne..., alors la nation prit l’habitude de se reposer sur lui du soin de son bonheur ; elle s’attacha au pouvoir qu’il exerçait comme elle l’était au bien-être qu’elle tenait de lui ; elle s’attacha à sa famille comme à l’espérance de conserver les biens dont il faisait jouir ; elle voulut cette union indissoluble qu’elle vient de contracter, et qui va fixer dans le cœur des Français un sentiment qui leur a toujours été naturel : le besoin d’aimer le chef qui les gouverne et de s’en croire aimé, d’enseigner à leurs enfants l’amour du prince, et de voir les princes élevés, dès l’enfance, à l’amour du peuple.
Hâtons-nous, Sénateurs, de déclarer son vœu aux nations étrangères. Elles auront vu les anciens monarques de la France tirer leur puissance d’une source toute différente. Les uns furent élevés sur le pavois par leurs soldats ; d’autres furent couronnés par leur noblesse ; un grand nombre reçurent leur consécration uniquement de leur clergé ; ce triple spectacle qui va se reproduire dans un même événement, aura été précédé d’un autre plus imposant : la manifestation libre, l’acclamation unanime d’une nation où l’on peut compter autant de citoyens qu’il y a de chefs de famille, et où les lumières ont pénétré dans toutes les classes de citoyens.
Elles auront vu puiser ainsi la force avec le pouvoir dans sa véritable source, et la dignité impériale s’élever, par l’étroite union du prince le plus digne de
respect avec la nation la plus digne d’amour, à une hauteur jusqu’à présent inconnue.
Lorsque, au mois de mars 1 806, Joseph Bonaparte eut été jait par son frère roi de Naples , le Sénat donna à trois de ses membres, Rœderer , Pêrignon et Fèrino , la mission d'aller porter au nouveau roi des félicitations chaleureuses. Rœderer , mis à la tête de cette mission, sur la demande expresse de Joseph Bonaparte, en rendit compte au Sénat dans le rapport que nous reproduisons ici.
L’honorable mission dont le Sénat nous a chargés a été remplie dimanche 11 du présent mois (mai) jour où le roi est entré à Naples, après une absence de six semaines, pendant laquelle Sa Majesté a reçu le décret impérial qui le reconnaît roi de Naples et de Sicile.
Nous avions appris à Turin que le roi était à Reggio, à trois cents milles de Naples. Nous apprîmes à Florence que Sa Majesté visitait, en revenant, l’intérieur de ses provinces méridionales ; que ses sujets lui donnaient sur tous les points de son passage les témoignages de confiance et de respect dûs à ses vertus ; qu’il était reçu partout en libérateur et en père, et que Sa Majesté ne serait probablement de retour à Naples que dans les dix premiers jours du mois de Mai.
Arrivés à Rome et à peine descendus dans l’hôtellerie où nous nous étions fait conduire, nous eûmes la visite de deux aides de camp du roi, MM. Strolz et Ferrier. Ils nous annoncèrent que Sa Majesté les avait envoyés de Reggio au-devant de nous ; qu’ils étaient depuis trois jours à Rome, chargés de nous attendre, de nous accompagner à Naples, de pourvoir à la sûreté et à la facilité de notre marche, et de nous conduire au palais de Sa Majesté, où des appartements étaient préparés pour nous recevoir.
Nous sommes arrivés à Naples le 7, à onze heures du soir ; le roi n’était pas encore de retour. Nous sommes
descendus dans le palais de Sa Majesté. Nous y avons trouvé M. de Jaucourt, son premier chambellan, qui nous a dit avoir été détaché, la veille, du voyage de Sa Majesté, en grande partie pour venir nous recevoir à Naples, et qui de ce moment n’a cessé de joindre, aux égards les plus propres à remplir dignement les intentions du roi, toutes les attentions d’un collègue.
Samedi 10, le roi est arrivé à Caserte, l'une de ses maisons, située à dix lieues de Naples ; et son retour dans cette capitale nous a été annoncé pour le lendemain vers le milieu de la journée.
M. de Jaucourt devant aller prendre les ordres de Sa Majesté à Caserte dans la soirée du samedi, nous l’avons prié d’exprimer à Sa Majesté le désir que nous avions de lui être présentés le lendemain, à son arrivée. Nous fûmes instruits le dimanche, à neuf heures du matin, que Sa Majesté agréait notre présentation dans ce jour même ; qu’elle voyait avec plaisir la démarche du Sénat correspondre avec son entrée à Naples, et l’expression des sentiments que la France lui portait se mêler aux témoignages de ceux que la confiance publique lui faisait espérer dans ses Etats.
Le roi est entré à Naples le dimanche 11, entre deux et trois heures de l'après-midi, et s’est rendu de suite à l’église principale, où a été chanté un Te Demi en actions de grâces de l’avènement de Sa Majesté au trône. Ensuite Sa Majesté est venue dans son palais où s’étaient rendues les personnes les plus considérables de la capitale ; elle y est entrée vers six heures du soir, précédée et suivie de son cortège, dans lequel était le Cardinal Evêque de Naples,
Lorsque le roi fut entré dans son palais, nous fûmes prévenus que nous allions avoir l’honneur d’être présentés à Sa Majesté. Etant descendus en conséquence dans la salle des gardes, M, le général Saligny, commandant de la garde de Sa Majesté et du palais, et M. le général Dumas, chambellan de Sa Majesté et ministre de la Guerre, sont venus au-devant de nous, et nous ont précédés dans les appartements jusqu’à celui où se trouvait Sa Majesté, entourée des grands officiers de sa Maison, de ses ministres, des maréchaux de l’Em-
pire présents à Naples, et de généraux de l’armée, des membres du Sénat de Naples, et d’autres personnes considérables de la ville.
Nous avons eu l’honneur de lui adresser le discours suivant, M. Rœderer portant la parole :
« Sire,
« Nous venons au nom du Sénat féliciter Votre Majesté de son avènement au trône de Naples et de Sicile.
« En y montant, Sire, Votre Majesté se trouve investie du glorieux pouvoir d’affermir la puissance de la France, de faire le bonheur d’une belle et vaste contrée, de seconder les desseins de votre auguste frère pour le repos et la félicité du monde.
« Sans nous permettre, Sire, de pénétrer dans ses desseins, nous croyons voir Votre Majesté au premier rang dans cette Confédération qui se prépare pour garantir l’Europe, contre le peuple le plus barbare et le plus corrompu ; et la position de vos Etats, Sire, semble promettre que, sous votre règne, la Méditerranée sera en état de venger les injures de l’Océan.
« Lorsque Charlemagne fut obligé de conquérir une partie de l’Europe, pour y placer la France au premier rang et l’y mettre en sûreté, ses conquêtes, Sire, s’arrêtèrent devant la capitale de vos Etats.
« D’autres circonstances ont exigé que Naples cédât aux armes françaises, lorsque le chef de la quatrième dynastie fut forcé de faire, pour conserver et consolider l’Europe, ce que le chef de la deuxième avait fait pour la fonder.
« Depuis un demi-siècle, l’Europe était menacée de sa ruine par la corruption, la vénalité, l’affaiblissement général. Il fallait combattre, vaincre et conquérir, pour réduire les ennemis qui la menaçaient, retremper et réunir les Etats qui font sa force. Naples s’est trouvée entre ses ennemis, et votre bras, Sire, a été chargé d’en faire la conquête. Ainsi, cette Europe, qui de province romaine est devenue reine du monde, va renaître plus brillante et plus belle au milieu des lumières de tant de siècles réunis dans le siècle présent. Au lieu de l’invasion de la barbarie dont les fureurs du Nord l’avaient
menacée, ce sont les mœurs, les arts utiles et les lumières de la France, qui vont faire le tour du monde. C’est à des rois confédérés que Napoléon confie le soin de les propager ; c’est à sa famille, c’est à des princes revêtus de sa gloire et animés de ses principes ; c’est à vous, Sire, qu’il a confié la plus belle part de cette mission, si nouvelle pour des rois et que donna si mal et si vainement la République ; il n’en saurait être de plus digne de Sa Majesté, ni qui s’accorde mieux avec ses principes et ses lumières.
« Cette grande contrée devant laquelle s’arrêta Charlemagne, reçut quelques moments les lois de Louis XII. Héritier de la couronne de Naples, ses armes y firent reconnaître ses droits contestés ; sa bonté et sa justice auraient consommé l’ouvrage de ses armes, et il aurait deux fois conquis cette partie de son patrimoine, s’il eût pu y fixer sa demeure et y établir des colonies. Le grand politique dont le quinzième siècle et l'Italie s’honorent, reproche à Louis XII de n’avoir pas senti cette vérité. Une idée plus juste et plus grande a saisi notre auguste empereur ; il a jugé qu'il assurerait mieux à la France le fruit de sa conquête, en donnant à la fois au royaume de Naples l’indépendance et des liens d’affection, en en faisant un Etat séparé, mais en le donnant à l’amour éprouvé, à la reconnaissance, à la parfaite identité des sentiments et des intérêts. « Il n’y a plus de Pyrénées », s’écria Louis le Grand, quand il eut placé son petit-fils sur le trône d'Espagne ; c’est ainsi qu’aujourd’hui l’Empereur pourra dire de ces monts dont la cime s’est deux fois abaissée devant lui : « Il n’y a plus d’Alpes, ni d’Apennins. »
a La félicité dont Naples eut pu jouir sous Louis XII, que la France nomma le Père du Peuple, elle va, Sire, la tenir de vous. Vous allez faire le bonheur d'une nation à qui toutes les idées de bonheur n’ont jamais été familières. Ici, le titre de Père du Peuple vous attend, Sire. Il en est de plus spécieux, a dit un prince au témoignage de qui on peut s’en rapporter (1), mais il n’en est pas de plus digne de l’ambition d’un bon roi.
(1) Henri IV, préambule de Y Edit des Tailles de 1606.
« Plus heureux que les princes appelés à refaire l’autorité après une longue anarchie, et qui pour pouvoir être toujours justes, doivent d’abord s’occuper d’être forts, ici vous trouvez, Sire, le pouvoir tout fait, tout établi ; vous le trouvez sans limites. Pour le rendre fructueux, Sire, et même pour le fortifier encore, Votre Majesté n’a qu’à l’exercer selon son cœur et ses lumières.
« Mais, quelle que soit la grandeur de votre destinée, Sire, qu’il nous soit permis de le dire à Votre Majesté, les respectueuses félicitations que le Sénat a l’honneur de vous adresser sont une nouvelle preuve que son attachement à la France et à votre auguste famille est le premier sentiment qui l’anime. Nous n’avons pu nous dissimuler, Sire, que le bonheur dont vous allez faire jouir ces contrées est retranché au nôtre. Lorsque le Sénat reçut le décret impérial qui reconnaît Votre Majesté roi de Naples et de Sicile, notre premier mouvement fut de joie, d’orgueil, de reconnaissance pour l’Empereur. Il nous semblait que nous entrions en partage de vos nouvelles destinées. Mais lorsque la première impression eût cessé, quand l’appareil de la séance fut évanoui, lorsque les sénateurs rendus aux affections de l’homme privé, eurent quitté leur siège pour rentrer dans leurs foyers, alors... ils se disaient tristement : « C’en est donc fait, il est perdu pour nous ! » Dans ce titre de Grand électeur, qui semble unir encore le Sénat à Votre Majesté, ils ne trouvaient pour eux qu’un honneur sans consolation. Ils s’approchèrent de nous ; chacun nous chargea de l’expression particulière de ses sentiments pour Votre Majesté, et jusque dans les souhaits dont leur amitié accompagna notre voyage, se sentait l’accent des adieux qu’ils nous chargeaient de vous porter.
« Puisse la nation qui va vivre sous vos lois, Sire, connaître tout le prix du sacrifice que lui fait la France, et payer vos vertus d’un égal amour et d’un semblable respect ! Puisse Naples connaître bientôt, comme nous, les éminentes qualités qui vous distinguent, cette sagacité qui pénètre si avant dans les hommes et dans les choses, cette prudence qui prévoit de si loin, cette bonté
qui s’intéresse si promptement et si vivement à toutes les souffrances qu’elle peut soulager, cette sagesse qui fait une part si juste aux desseins de l’esprit et aux inclinations du cœur ; enfin, cette modération forme, cette douceur fière, compagnes naturelles de la véritable dignité, qui s’allient si bien avec la force du caractère, et qui assurent à votre gouvernement cette obéissance passionnée, si préférable à la soumission aveugle et muette ! Tels sont les vœux, Sire, que nous formons pour Votre Majesté, heureux d’en pressentir, disons mieux, d’en voir déjà l’accomplissement ; heureux, Sire, d’être déjà autorisés par les acclamations publiques à porter au Sénat la certitude que Votre Majesté trouve dans la confiance, dans l’amour, dans la reconnaissance de ses peuples, le prix de ses vertus ; et qu’un peu de bonheur, tout le bonheur qui peut être permis aux rois, se mêlera pour vous, Sire, à la gloire d’un beau règne ! »
Le Roi a répondu à la députation dans les termes suivants :
« Messieurs,
« L’Empereur, en m’appelant au trône de Naples ne pouvait ajouter à ma reconnaissance qu’en permettant au Sénat d’envoyer vers moi d’aussi honorables inlerprètes de ses sentiments.
« Ceux que vous venez de m’exprimer, Messieurs, et auxquels vous voulez bien associer la nation, sont la récompense la plus précieuse de mon dévouement entier au bien de mon pays. 11 m’est cependant difficile de ne pas apercevoir dans l’expression de ces sentiments les traits particuliers de l’affection dont m’honore le premier Corps de l’Etat, ce Corps où je suis fier d’avoir mérité, et de ne compter que des amis, tous éprouvés par tant de vicissitudes, et riches de tant de glorieux souvenirs.
« Les liens qui m’attachent à vous diminuent les regrets que m’a causés mon éloignement. Mes nouveaux devoirs me laissent mes anciennes obligations.
« Vous l’entendrez avec plaisir, et je le dis avec une
secrète et vive satisfaction ; j’ai vu par moi-môme, dans le long voyage qui se termine si heureusement dans ma capitale, que mes espérances seront surpassées. Les habitants des Calabres, ces peuples inconnus de leur ancien gouvernement, ceux des autres provinces que j’ai parcourues, sont passionnés pour la régénération de leur pays ; leur âme ardente, prête à tous les sacrifices, m’a rappelé les nations illustres, dont ils sont les descendants. J’ai vu partout, sous le plus beau ciel, sur le plus riche territoire, le peuple le plus spirituel aux prises avec les plus mauvaises institutions.
« Vous voyez vous-mêmes, Messieurs, quels sont les sentiments des habitants de cette grande capitale.
« Je justifierai cette confiance.
« Je trouve dans les Napolitains les sentiments que notre Empereur a trouvé dans les Français ; j’imiterai de mon mieux l’exemple glorieux qu’il m’a donné, et ce sera par le bonheur du peuple dont il m’a confié les destinées que je prouverai ma reconnaissance à ce grand homme.
« Dites au Sénat que, devenu Napolitain, mais toujours Français ; il me sera facile d’inspirer à mes peuples, pour la Grande Nation, des sentiments qui, je l’espère, seront à jamais réciproques. »
Après avoir entendu la réponse du Roi, nous nous sommes retirés.
Les bontés particulières de Sa Majesté confirment à chaque moment l’expression des sentiments qu’elle a manifestés pour le Sénat. Nous en sommes comblés, et nous regarderions comme impossible d’ajouter à la satisfaction que nous ressentons, si ce qu’on nous a dit, et ce que nous voyons de l’affection des sujets du Roi pour sa personne, n’augmentait encore l’intérêt de notre séjour à Naples. Depuis Turin, jusqu’en cette capitale, nous avions eu le plaisir d’entendre dire par toutes les personnes que nous avons rencontrées que, dès les premiers pas du Roi dans les provinces qu’il a parcourues, ses paroles avaient répandu devant lui la sécurité et la confiance ; qu’à mesure qu’il' s’était avancé, il avait trouvé plus de bienveillance et de respect ; qu’il avait rencontré ces sentiments, exaltés
jusqu'à l’enthousiasme, dans des contrées où peu auparavant l’esprit de révolte était près d’éclater ; qu’à la fin de son voyage tous les cœurs lui étaient acquis ; que sa présence avait inspiré partout des espérances de bonheur vives et profondes, auxquelles se mêlait déjà une reconnaissance passionnée. A Naples, nous avons été témoins des acclamations les plus unanimes, lorsque Sa Majesté est entrée dans cette capitale, du concours des habitants de toutes les classes, de l’empressement de leurs hommages, de l’effusion de leur respect, et de leur dévouement ; nous avons vu pendant trois soirées consécutives, où la ville a été illuminée, les rues remplies de personnes de tout rang, de tout état, se livrant sans affectation et sans réserve à la gaîté de cette fête, qui ne fut troublée par aucun murmure, ni refroidie par aucune contrainte. Depuis, nous avons vu chaque moment renouveler quelque témoignage du contentement général ; heureux fruit de cette belle renommée qui a précédé le Roi dans ses Etats, qui a servi d’interprète à tous ses discours, de garant à toutes ses promesses, d’organe à ses intentions et à ses plus secrètes pensées, qui montre d’avance tout le bien qu’on doit attendre de son infatigable activité, et à laquelle le Sénat s’est empressé d’unir sa véridique voix, déjà avouée par l’opinion de l’Europe dans tant d’autres occasions, et consacrée par tant de glorieux résultats.
Le Roi n’a pas encore voulu nous permettre de fixer le jour de notre départ.
Naples, le 16 Mai 1806.
Signé : Rœderer, Pérignon et Férino.
Leroi Joseph dès V arrivée à Naples de la mission envoyée par le Sénat , écrivit à V Empereur pour demander V autorisation de garder Rœderer en Italie: il désirait lui confier le ministère des finances. Napoléon résista d'abord, il tenait à ce que Rœderer conserva sa place au Sénat. Ce n'est qu'a près huit lettres successives (15 mai- 27 août 1806) que l'Empereur écrivit enfin au Roi : « Prenez Rœderer , puisqu'il a votre confiance » (1er septembre). Sans attendre
V autorisation impériale, le roi de Naples avait donné à Rœderer entrée à son conseil et l'avait chargé d'étudier V organisation des finances du royaume. C'était un poste difficile : Napoléon , en effet, étant surtout préoccupé d'obtenir des secours financiers de Naples, la gestion rigoureuse de Rœderer, soucieux d'abord du paiement de la dette, n'était pas pour lui plaire et le Roi dut le défendre souvent auprès de son frère. En Italie même, Rœderer se fit des ennemis parce que , ainsi que l'écrivait Joseph : « U ne laissa pas voler ». Un an plus tard, d'ailleurs, quand le Roi de Naples et l'Empereur se rencontrèrent à Venise ( décembre 1807 ), Napoléon rendit pleine justice à Rœderer et le nomma grand o]ficier de la Légion d'honneur. Enfin, lorsque le roi Joseph quitta Naples pour aller prendre possession du trône d'Espagne [juillet 1808) ce fut à son ministre des finances qu'il délégua, non pas seulement le soin de liquider toutes les affaires personnelles , mais encore ses pouvoirs, lui confiant une sorte de régence avec le droit de désigner son successeur au ministère . Dans le même temps le roi Joseph adressait une longue lettre à l'Empereur où il le priait de confier à Rœderer l'ambassade de France à Madrid. L'Empereur promit. Cela explique que le nouveau roi d'Espagne se crut le droit de protester quand on lui signifia la nomination de M. de Laforest à ce poste.
Puisqu'il n'avait pu obtenir que Rœderer fut auprès de lui dans une situation officielle, le roi Joseph demanda à ce qu'il hti fut envoyé à titre de conseiller privé. L'Empereur fut un mois sans répondre; le 20 février, il écrivait enfin d'un air détaché : « Rœderer, je crois, a demandé un congé au Sénat pour aller près de vous. » Les pièces qrii suivent montrent comment cette visite devint une mission confidentielle.
Mission en Espagne.
Hier, 11 Février 1809, à huit heures du soir, je me suis rendu aux Tuileries, dans les petits appartements de l’Empereur, d'après une lettre du chambellan de service.
Sa Majesté était aux Français. Elle est rentrée à neuf heures sonnantes, et m’a fait entrer dans son cabinet.
L’Empereur. — Le roi d’Espagne vous a-t-il écrit ?
Moi. — Non, Sire.
L’Empereur. — Il paraît qu’il a beaucoup de confiance en vous. Il désire vous avoir près de lui.
Moi. — Je suis aux ordres de Votre Majesté.
L’Empereur. — Mais cela dépend de vous. Voyez si cela vous convient. Vous n’avez pas grand chose à faire ici ; vous pouvez être là fort utile. Il a un mauvais ministre des Finances ; il veut peut-être que vous vous chargiez de cela.
Moi. — Sire, je suis devenu bien vieux, et d’ailleurs le roi m’a fait l’honneur de m’écrire de Bayonne que je ne pouvais être ministre en Espagne.
L’Empereur. — Depuis ce temps là les choses ont bien changé. J’ai conquis ce pays-là. Il n’est plus question des conventions faites avant la conquête. Il faut que le pays soit français, que le gouvernement soit français. Cabarrus est un homme à projets fous. La tête cle Cabarrus est catin — Le Roi a besoin de quel-
qu’un de fort et qui soit Français. Vous êtes Messin, vous ; vous n’avez pas envie de vous faire Espagnol.
Moi. — Non Sire, je suis Français, et tous les Français qui sont autour du Roi le sont aussi.
L’Empereur. — Je ne suis pas content du Roi. Je l’ai trouvé mal. Il veut être militaire ; il est devenu tout à fait Roi ; il veut qu’on le flatte. Jourdan lui persuade qu’il est tout à fait militaire. Il m’a dit à moi que l’art de la guerre était une charlatanerie. Je ne sais ce que c’est que Jourdan. Il a pris la cocarde rouge, et c’est un ignorant qui n’est capable de rien. P.... est un mauvais sujet. Cela est anglais ; c’est un Toscan qui a passé sa jeunesse à la solde de l’Angleterre.
Moi. — Je n’ai jamais été présent à une conversation du Roi avec le maréchal Jourdan ; mais je sais que plusieurs des Français qui avaient l’honneur d’approcher le Roi, prenaient la liberté de penser et de lui dire que la gloire militaire ne devait pas être l’objet de la première ambition de Sa Majesté. Telle était l’opinion des généraux Saligny et Mathieu,
L’Empereur. — Aussi déteste-t-il l’un et l’autre.
Moi. — M. de Girardin tenait souvent le môme langage.
L’Empereur. — Aussi, il déteste Girardin. Le roi n’est pas militaire. Il ne peut pas l’être. Ï1 n’a pas même la santé nécessaire. Je le suis, moi, parce que c’est le don particulier que j’ai reçu en naissant ; c’est mon existence, c’est mon habitude. Partout où j’ai été, j’ai commandé. J’ai commandé à vingt-trois ans le siège de Toulon. J’ai commandé à Paris en Vendémiaire ; j’ai enlevé les soldats en Italie dès que je m’y suis présenté. J'étais né pour cela. Il faut que vous lui persuadiez bien qu’il n’est pas militaire. Il est devenu tout à fait Roi. Eh bien ! vous le connaissez, il a confiance en vous. Il faut mettre de la confiture autour des paroles, vous en mettrez. Jourdan le trompe.
Moi. — C’est peut-être l’envie de commander luimême qui fait parler Jourdan ; il est peut-être bien aise d’écarter des concurrents ; mais je n’ai jamais rien su qui annonçât des intentions suspectes.
L’Empereur. — Il n’est pas capable de commander.
Moi. — Du moins, n’a-t-il pas été heureux ; et si l’on doit choisir ses généraux un peu comme on choisirait son médecin, on doit les vouloir heureux.
L’Empereur. — Le Roi croit qu’on est général quand on s’avise de le vouloir. Il parle toujours de la charlatanerie du commandement. Sans doute, il y en a dans le commandement ; mais il y a aussi des talents qui y sont nécessaires, et qui manquent au Roi : le coup d’œil, la décision. Le Roi a beaucoup de pénétration dans l’esprit, mais il a de l’indécision ; il a du courage, mais c’est du courage de résignation et non d’activité. Il a du courage plus qu’il n’en faut pour mourir plutôt que de se déshonorer. Mais il s’agit bien de mourir ! Il faut sauver soi et les autres. Corvisart a aussi de la charlatanerie ; mais il a de la science et du talent. Si vous êtes malade, vous confiez-vous à un charlatan sans savoir ? ne préférez-vous pas: Corvisart ? Murat est une bête, mais il a un élan, une audace ! Il n’a fait que la guerre de toute sa vie. Murat est une bête, et il est un héros, Et le Roi ne sait pas les premières choses
du méfier. Il ne sait pas ce que c’est que des états de situation. Quand je suis arrivé en Espagne, il s’était laissé tourner à Vittoria. S’il avait su manœuvrer, il n’aurait eu besoin de moi, ni d’autre secours. Il s’est enfui de Madrid avec une précipitation... Il a laissé là 1.500 malades... Il pouvait rester là et s’y maintenir ; et puis, il devait ne pas y laisser ses malades. Quand j’ai fait ma retraite de Saint-Jean-d’Acre, j’ai mis mes malades sur mes chevaux ; les généraux ont fait de même ; nous avons marché à pied, tandis que les soldats étaient sur ces chevaux couverts d’or. Il fallait à Madrid commander les voitures, les fiacres et faire sortir les malades. Le Roi ne sait pas tout cela. Moi, je sais toujours ma position ; j’ai toujours présents mes états de situation. Je sais toujours la position de mes troupes. J’aime la tragédie ; mais toutes les tragédies du monde seraient là d’un côté, et des états de situation de l’autre, je ne regarderais pas même la tragédie, et je ne laisserais pas une ligne de mes états de situation sans l’avoir lue avec attention. Ce soir, je vais les trouver dans ma chambre ; je ne me coucherai pas sans les avoir lus il était en ce moment près de minuit ).
Moi. — Je suis dans ridée qu’il faut non seulement beaucoup de talent, mais même beaucoup de science, pour être bon général. La promptitude du coup d’œil et des décisions ne prouve autre chose, dans les grands généraux, que leur extrême familiarité avec le savoir qu’il faut posséder. Mais, Sire, après tout, l’armée d’Espagne est votre armée...
L’Empereur, — Oui, et mon devoir est de la conserver. C’est mon devoir envers la France qui me confie ses enfants. Dans deux mois, quand j’aurai forcé l’Autriche à désarmer, je ferai un voyage en Espagne, s’il est nécessaire. Il ne faut que cinq jours pour y être. J’y ai mes chevaux. Il ne faut pas que le Roi songe à prendre la position de l’Andalousie. Je n’entends pas qu’il aille compromettre le sort de mon armée. Il ne se peut pas que le commandement soit d’un côté, la responsabilité de l’autre. Je double la force de mes troupes, quand je les commande ; quand c’est lui, il la diminue de moitié. Quand j’ordonne, on obéit, parce que la
responsabilité est sur moi. C’est peut-être un mal que je commande en personne, mais c’est mon essence (privilège). Les Rois, les princes, ne devraient peut-être jamais commander leurs armées ; c’est une question : si je les commande, c’est parce que tel est mon sort, mon lot particulier. Ce n’est pas le sien.
Moi. — Les victoires continuelles de Votre Majesté ont résolu la question à l’égard de Votre Majesté.
L’Empereur. — Quand le Roi commande, le soldat ne croit pas être commandé. L’armée applaudit à ce qu’il lait comme on louerait l’Impératrice. On a confiance en lui comme on l’aurait en l’Impératrice. Les papiers anglais rapportent les réponses de grenadiers français sur son compte ; ils disent : « Oui, nous l’aimons parce qu’il est bon, et qu’il est brave, et que c’est le frère de notre Empereur. » Quand on n’est pas général et qu’on est Roi, il faut laisser faire les généraux. Alexandre n’est pas un général quoiqu’il en sache plus que le Roi d’Espagne ; il sait la manœuvre à fond, et la commande à merveille ; eh bien, il ne faisait que gêner les généraux. Benigsen l’a prié dix fois de quitter l’armée. Les généraux ne prennent pas sur eux la responsabilité d’ordres dans lesquels ils n’ont pas de confiance ; l’exécution se fait mal. Alexandre m’a dit souvent : « Je sens que je ne suis pas Empereur comme vous parce que je dépends de mes généraux. » Il m’a fait cent questions sur l’art de la guerre. Quand nous nous promenions ensemble à cheval, il me demandait : « Ceci est-il une position ? Comment pourrait-on la défendre, l’attaquer ? » Je lui expliquais les choses. Si j’avais la guerre contre l’Autriche, il viendrait commander un corps de 30.000 hommes sous mes ordres pour apprendre l’art de la guerre ; et le Roi d’EspSgne croit le savoir ! et Jérôme aussi ! Quand Murat me quitta, Jérôme me demanda d’être mon lieutenant général ; je répondis : « Vous moquez-vous de moi ? Vous ! quand vous aurez fait six campagnes, quand vous aurez eu six chevaux tués sous vous, je verrai. — Mais si j’ai moins d’expérience, j’ai plus d’esprit. — Et que me fait votre esprit ? C’est l’esprit de la chose qu’il me faut ; il n’y a point de bête qui
ne soit propre à rien ; il n’y a point d’esprit qui soit propre à tout ! »
J’ai trouvé le Roi tout changé quand je suis retourné en Espagne ; sa tête s’est perdue. Il est devenu tout à fait Roi, il veut qu’on le flatte. Il a de l’esprit et de l’attachement pour moi, je le sais ; mais pourtant, il ne me pardonne pas de lui dire la vérité. Je lui ai dit qu’il n’est pas militaire, je le lui ai prouvé ; il n’a pas pu résister aux preuves, et pourtant au fond du cœur, il est blessé, il est affligé de ce que je lui dis. Jourdan lui donne de mauvais conseils : c’est lui qui lui inspire cette présomption. Ils veulent prendre les positions de l’Andalousie ; je ne veux pas qu’il se charge de cela. Je lui ai laissé à Naples vingt mille hommes pour en faire ce qu’il a voulu : en Espagne, il s’agit d’une armée de trois cent mille hommes. Je ne veux ni la sacrifier, ni la compromettre. La ligne de l’Andalousie ne le regarde pas. Pourquoi sa conscience ne lui dit-elle pas qu’il serait coupable de la mort de tous les Français tués par des dispositions mal faites ? Quand l’ignorance fait tuer dix hommes où il n’en devrait pas coûter deux, n’est-elle pas responsable du sang des huit autres ? Et lui, pourquoi prend-il sur lui les malheurs de la guerre ? Gomment n’est-il pas très content de n’avoir point à exposer les Français et à frapper les Espagnols ? Vous avez vu qu'à l’égard de l’Espagne, j’ai pris sur moi l’odieux de la guerre, et lui ai laissé tous les avantages de la victoire, tout le plaisir do la douceur et de la clémence ; pourquoi n’est-il pas content de ce partage ? Il a dans l’esprit quelque chose de borné, malgré sa pénétration. Malgré son esprit et son attachement pour moi, il a été fort embarrassé en Espagne de prendre sa position auprès de moi. Il voulait un rôle actif. En quoi donc sa position n’était-elle pas assez honorable à côté de moi, le premier après moi ? Sa position était de passer son temps dans mon salon quand j’étais dans mon cabinet ; et que lui fallait-il de plus que d’avoir les deux battants ouverts quand il y entrait ?
Moi. — Sire, Votre Majesté a porté si loin la gloire militaire, et cette gloire l’a si puissamment aidé à acquérir toutes les autres, que le Roi a bien pu être
excité par votre exemple, et croire que la considération qui s’obtient par les armes lui était nécessaire près de la nation espagnole...
L’Empereur. — C’est un autre reproche que je lui fait de s’être fait Espagnol. Les Français ne peuvent plus approcher de lui. Il vient d’enregimenter douze mille prisonniers espagnols, c’est trop tôt. Ces hommeslà, égorgent mes soldats. Il n’y a que des ministres espagnols. Azenza est un honnête homme ; Massaredo est peu de chose ; Cabarrus est un mauvais esprit ; Jourdan a pris la cocarde rouge. Il faut que le Roi soit Français ; il faut que l’Espagne soit française. C’est pour la France que j’ai conquis l’Espagne ; c’est avec son sang, c’est avec ses bras, c’est avec son or. Je suis Français de toutes mes affections, comme je le suis par devoir. Je ne fais rien que par devoir et par attachement pour la France. Je n’ai détrôné les Bourbons que parce que c’était l’intérêt de la France d’assurer ma dynastie. Je n’ai en vue que la gloire et la force de la France. Toute ma famille doit être française. Lorsque Lucien osa à Mantoue, l’hiver dernier, me parler comme à, un étranger, je lui dis : « Va malheureux, sors de ma présence ; plus de rapports entre nous ! (Ici, l'Empereur éleva la voix et prononça ces dernières paroles avec une force et un accent extraordinaires). J’ai conquis l’Espagne ; je l’ai conquise pour qu’elle soit française ; il ne s’agit pas de recommencer ici Philippe V !
Moi. — Sire, il me semble que le Roi n’a pas pu prendre en Espagne, sur ses rapports avec la France, d’autres idées que celles que je lui ai vues à Naples. A Naples, il croyait son royaume dans votre Empire ; et quant à ses rapports personnels avec Votre Majesté, je serais étonné qu’ils ne vous eussent pas été agréables, car à Naples le Roi ne parlait, dans sa plus étroite intimité, que de votre génie, et il ne cessait de faire des retours sur toutes les opinions qu’il avait eues comme prince et comme particulier, pour dire : « J’avais bien tort et l’Empereur avait bien raison. »
L’Empereur. — A Naples, oui, il était mieux ; il a pourtant fait une cour et un gouvernement tout pour les grands. Il ne voyait qu’eux et des femmes. Il les a
accablés de dons. Peut-être ce système n’est-il pas mauvais pour ce pays ; pour moi, je ne l’ai point ici. J’ai pris quelques gens de l’ancienne cour dans ma maison ; ils sont deux ans sans me parler, et dix ans sans me voir. Du reste, je n’en reçois aucun : je ne les aime point ; ils ne sont propres à rien ; leur conversation me déplaît. J’en ai vu quelques-uns chez l’Impératrice ; leur ton ne convient point à ma gravité. Je me repens tous les jours d’une faute que j’ai faite dans mon gouvernement, c’est la plus sérieuse que j’aie faite, j’en vois tous les jours des suites : ç’a été de rendre aux émigrés la totalité de leurs biens. J’aurais dû les mettre en masse commune, et ne donner à chacun que jusqu’à concurrence de 6.000 francs de rente. Dès que je me suis aperçu de ma faute, j’ai retiré pour 30 ou 40 millions de forêts ; mais il reste beaucoup trop à un grand nombre d’entre eux. Quand j’ai voulu l’Espagne, ç’a été pour y abolir la féodalité et l’inquisition. J’ai confisqué les biens des plus riches rebelles, et je les fais régir pour moi, par des hommes à moi. Le Roi n’aurait pas fait cela, c’est pourquoi je l’ai fait. Je n’ai qu’une passion, qu’une maîtresse ; c’est la France : je couche avec elle. Elle ne m’a jamais manqué, elle me prodigue son sang et ses trésors. Si j’ai besoin de cinq cent mille hommes, elle me les donne : je veux que mes frères soient de même que moi. L’Espagne doit être française ; et si dans quelque temps il me convient d’en réunir quelques provinces à la France, je le ferai. Il ne s’agit plus de stipulation d’intégrité, ni de conventions. J’ai les droits de la conquête : roi d’Espagne, vice-roi, gouverneur général, n’importe le titre de celui qui gouvernera, l’Espagne doit être Française. Je jure que je ne fais rien que pour la France : je n’ai en vue que son utilité. Je jure que si je ne lui donne pas plus de liberté, c’est que je ne le crois pas plus utile pour elle (V Empereur 'prononça ces paroles d'une voix forte et avec chaleur, et arrêté au milieu de son salon tourné vers moi, qui étais devant la talle en face de la cheminée ). Le ministère est tout Espagnol ; les ministres se rassemblent avant d’aller au Conseil dans son cabinet.
Le roi ne doit pas souffrir cela : ils ne doivent délibérer qu’avec lui.
L’Empereur me fit écrire lundi 27 Février 1809, à trois heures après-midi par le chambellan de service, M. de Bondy, de me rendre, sur le champ, près de Sa Majesté. J’étais à Alençon.
J’en suis revenu le vendredi 3 Mars, à sept heures du soir. A huit heures et demie, je me suis présenté au palais impérial (des Champs-Elysées). Sa Majesté venait de se coucher.
J’écrivis le lendemain, samedi, au chambellan de service que j’étais aux ordres de Sa Majesté. Le chambellan me répondit que Sa Majesté me recevrait lundi, 6 Mars, après le lever, à neuf heures.
Ces détails ne sont pas indifférents comme la suite le montrera. Avant de voir l'Empereur, je pouvais donc voir la reine d’Espagne. Je me rendis le dimanche matin au Luxembourg. Je trouvai Sa Majesté fort abattue. Il me parut, et c’est la première fois, que Sa Majesté avait voulu éviter toute conversation particulière avec moi. Elle me reçoit toujours dans son cabinet ou m’y fait passer avec elle, quand je l’ai trouvée dans son salon. Cette fois, elle m’avait fait dire qu’elle allait passer dans le salon et que je l’y attendisse ; et elle y venait en effet, lorsque le général Dumas, arrivant d’Espagne, se présenta comme pour aller au-devant de la reine, lorsqu’elle était au moment d’entrer dans le salon. Sa Majesté jugea qu’il voulait lui dire quelque chose de particulier ; elle lui demanda : « Voulez-vous entrer dans mon cabinet ? » et elle y entra. Le général l’y suivit. Sa Majesté me fit appeler quelques minutes après, le général Dumas se retira, de sorte que je restai seul avec Sa Majesté.
La Reine savait par ma femme que l’Empereur m’avait fait appeler. Elle me demanda si j’avais vu l’Empereur. Je répondis que j’avais rendez-vous à lundi.
Sans doute, me dit la Reine, l’Empereur veut hâter votre départ. Le Roi lui a écrit des choses qui paraissent ne pas le contenter; probablement il vous chargera de lui faire connaître ses intentions, afin qu’il n’y ait plus
d'incertitude sur ce que le Roi doit faire et savoir. Il paraît que le Roi est fort malheureux ; il m’a écrit en homme tout à fait dégoûté. Sa position paraît affreuse. Il est prêt de tout abandonner, si les choses ne changent pas. On ne lui laisse pas un sou : l’armée absorbe toutes les ressources...
Je fis des réponses générales et vagues, comme ce que me disait la Reine, qui ne me montra point la lettre du Roi. Je vis seulement qu’il annonçait un projet positif de revenir en France, et à Morfontaine, parce que, dans un moment où la Reine me parlait du dégoût qu’il éprouvait, je lui répondis : « Cependant cela ne peut être au point de lui inspirer l’idée de revenir à la vie privée. »
« Ma foi ! me dit la Reine (en faisant un mouvement de tête vers moi, comme pour me dire : il faut vous attendre à cela), je n’en serais pas étonnée : je crains qu’il n’ait écrit à l’Empereur des choses... Il y a des fautes irréparables. » Je crus un moment que le Roi était peut-être en route pour son retour.
Le mystère que la Reine me fit de le lettre du Roi, en en laissant échapper la substance, m’expliqua pourquoi elle avait eu le dessein d’éviter un entretien particulier avec moi. Elle voulait que j’ignorasse absolument les intentions du Roi, quand j’irais chez l’Empereur, craignant, sans doute, que je n’en dise quelque chose à Sa Majesté, ou du moins que Sa Majesté ne pénétrât, dans la conversation, jusqu’à ce secret s’il m’était confié. Je ne me plains pas de cette prudence, que je ne regarde pas comme un acte de défiance.
Le lundi 6 Mars, à neuf heures du matin, je me rendis au palais des Champs-Elysées. Après le lever, je fus introduit dans le salon de l’Empereur, où il venait de recevoir le service et les grandes entrées.
L’Empereur avait un air fort calme, une voix très douce, peut-être un peu de tristesse dans le regard.
L’Empereur. — Eh bien ! vous allez en Espagne ?
Moi. — Sire, je fais toutes mes dispositions.
L’Empereur. — Vous attendez une réponse du Roi ?
Moi. — Oui, Sire, à moins que Votre Majesté ne m’ordonne de partir sans délai.
L’Empereur. — Non, c’est bien ; il faut attendre la
réponse ; vous ne devez pas tarder à l'avoir. Quand lui avez-vous écrit ?
Moi. — Sire, immédiatement après avoir reçu les ordres de Votre Majesté.
L’Empereur. — (Se promenant plus lentement que de coutume). — Il est bon que vous alliez près de lui. 11 continue à faire des choses qui mécontentent l’armée. Il fait juger par des commissions espagnoles les Espagnols qui tuent mes soldats. Il ignore que, partout où sont mes armées, ce sont des conseils de guerre français qui jugent les assassinats commis sur mes troupes.
Moi. — A Naples, il en était ainsi, et nous avons vu cent fois des jugements, de par l’Empereur, affichés à côté des décrets du roi. A Madrid, peut-être la politique a exigé autre chose ; et au fond, si les commissions espagnoles sont justes...
L’Empereur. — Elles sont affreuses ; elles mettent en liberté tous les assassins : mes soldats les revoient le lendemain face à face. Les Français ont toujours tort. Le Roi trouve mauvais que je m’occupe de nos soldats : je ne veux pas les laisser égorger. Ce que je lui avais prédit est arrivé ; la moitié des prisonniers qu’il a enrégimentés ont déserté, et égorgent mes soldats. Il veut être Espagnol, il a prêté un serment à son entrée à Madrid... Je crois que les journaux l’ont supprimé, mais vous le connaissez ? (U Empereur s'arrête devant moi).
Moi. — Oui, Sire, il a été dans un seul journal.
L’Empereur. — Ce serment est contre moi.
Moi. — Sire, le Roi part toujours 'du traité de Bayonne.
L’Empereur. — Il veut être aimé des Espagnols ; il veut leur faire croire à son amour. Les amours des rois ne sont pas des tendresses de nourrices0: ris doivent se faire craindre et respecter. L’amour des peuples n’est que de l’estime. Le Roi a été au spectacle à Madrid, le premier jour il a été fort applaudi ; le second, moins ; le troisième presque pas ; et il a fini par n’y plus aller. Il fait prendre la cocarde rouge à tout ce qui l’entoure. Vous figurez-vous le maréchal Jourdan avec une cocarde rouge ? Ma main en a signé la permission,
mais mon cœur s’est soulevé de répugnance et de mépris. Qu’un aide de camp, un jeune homme prenne la cocarde rouge, à la bonne heure ! Mais, qu’un maréchal de France, un homme revêtu d’une si haute qualité consente à en détacher une marque distinctive, c’est bas ! Le Roi m’écrit contre Fréville, parce qu’il l'ait des séquestres des biens que j’ai pris ; on dirait que Fréville est une puissance étrangère, à l’importance que le Roi met à ses plaintes.
Moi. — Il est certain que si Fréville fait de la peine au Roi, c’est contre son gré, car il demande instamment à revenir à Paris.
L’Empereur. — J’ai confisqué les biens de quelques maisons, parce que le Roi n’aurait pas eu la force de le faire, et parce que je ne veux pas avoir d’ennemis si riches et si puissants. Quand je supprimerais la commission qui donne tant d’humeur au roi, qu’y gagnerait-il ? Je distribuerais les biens entre mes généraux ; je mettrais Lannes dans les biens de l’Infantado, un autre dans ceux de Medina-Celi. Le Roi m’écrit qu’il veut revenir à Morfontaine ; il croit me mettre dans l’embarras ; il profite d’un moment où j’ai, en effet, assez d’autres occupations. Il me menace quand je lui laisse mes meilleures troupes, et que je m’en vais à Vienne seul avec mes petits conscrits, mon nom et mes grandes bottes ! La lettre qu’il écrit à sa femme est affreuse, l’avez-vous lue ?
Moi. — Non, Sire.
L’Empereur. — Il savait très bien qu’elle serait lue, et elle est pleine d’insultes pour moi. Il y dit qu’il veut aller à Morfontaine, plutôt que de rester dans un pays acheté par du sang injustement répandu. C’est une phrase des libelles anglais ! Est-ce à lui à m’écrire comme parlent les Anglais ! Et qu’est-ce donc que Morfontaine ? C’est le prix du sang que j’ai versé en Italie. Le tient-il de son père ? Le tient-il de ses travaux ? Il le tient de moi. Oui, j’ai versé du sang, mais c’est le sang de mes ennemis, des ennemis de la France. Lui convient-il de parler leur langage ? Veut-il faire comme Talleyrand ? Je l’ai couvert d’honneur, de richesses, de diamants. Il a employé tout cela contre moi. Il m’a trahi
aillant qu’il le pouvait, à la première occasion qu’il a eue cle le faire... Il a dit, pendant mon absence {pendant la campagne d'Espagne) qu’il s’était mis à mes genoux pour empêcher l’affaire d’Espagne, et il me tourmentait depuis deux ans pour l’entreprendre ! Il soutenait qu’il ne me faudrait* que vingt mille hommes : il m’a donné vingt mémoires pour le prouver. C’est la même conduite que pour l’affaire du duc d’Enghien ; moi je ne le connaissais pas ; c’est Talleyrand qui me l’a fait connaître, (l 'Empereur prononce toujours Taillerand). Je ne savais pas où il était, (l’Empereur s’arrête devant moi). C’est lui qui m’a fait connaître l’endroit où il était, et, après m’avoir conseillé sa mort, il en a gémi avec toutes ses connaissances (l 'Empereur se remet à marcher et d'un ton calme, apres un ?noment de silence)... Je ne lui ferai aucun mal ; je lui conserve ses places ; j’ai même pour lui les sentiments que j’ai eus autrefois ; mais je lui ai retiré le droit de rentrer à toute heure dans mon cabinet. Jamais il n’aura d’entretien particulier avec mçi ; il ne pourra plus dire qu’il m’a conseillé ou déconseillé une chose ou une autre. Si le Roi est Roi d’Espagne, c’est qu’il a voulu l’être ; s’il avait voulu rester à Naples, il pouvait y rester. Quand je lui laisse mes meilleures troupes, de quoi peut-il se plaindre ? Il croit me mettre dans l’embarras, il se trompe fort ; rien ne m’arrêtera ; mes desseins s’accompliront : j’ai la volonté et la force nécessaires. Rien ne m’embarrasse. Je n’ai pas besoin de ma famille ; je n’ai point de famille, si elle n’est française, si elle n’a Famé française. J’ai repoussé Lucien, étant à Boulogne, parce qu’il osa me parler comme un homme qui n’était point Français. Ils ne sont pas Français ; je le suis seul. Quand je lui ai proposé de le faire Roi d’Italie, il n’a pas voulu l’être ; j’ai nommé à sa place un jeune homme, un enfant, un imberbe, mais qui est devenu si parfait, qu’il a même approuvé le projet de divorce, lorsqu’il en a été question, parce qu’il a senti ce que la politique demandait. Il me fera faire des choses auxquelles je n’aurais pas pensé il y a un an. J’adopterai, s’il le faut, un général, pour l’envoyer en Espagne ; j’adopterai Bernadotte, comme j’ai adopté Mural Quand
le Roi dit qu’il viendra à Morfontaine croit-il que je l’y laisserai venir ? Quand il se sera déclaré mon ennemi, je le traiterai en ennemi. Il est bien incapable de vivre dans la retraite, il se croit capable de vivre à Morfontaine : il se flatte beaucoup.
Moi. — Le Roi a maintenant l’habitude du pouvoir, il en a aussi l’amour, et c’est, je crois, faire son éloge de le dire ; car la première qualité d’un chef de gouvernement, c'est d’aimer le pouvoir. Le Roi a fait craindre et respecter le sien à Naples ; tous ses ministres le craignaient, et moi le premier ; j’étais dans la conviction qu’au besoin j’obtiendrais peut-être moins d’indulgence du Roi 'que je n’cn ai éprouvé de la part de Votre Majesté.
L’Empereur. — J’aime le pouvoir, moi ; mais c’est en artiste que je l’aime... Je l’aime comme un musicien aime son violon...
Moi. — Quand il en joue bien.
L’Empereur. — Je l’aime pour en tirer des sons, des accords, de l’harmonie, je l'aime en artiste. Le Roi de Hollande parle aussi de la vie privée. Celui des trois qui serait le plus capable de vivre à Morfontaine, c’est moi. Il y a en moi, deux hommes distincts : l’homme de la tête et l’homme du cœur. Dans mon intérieur, je suis l’homme du cœur ; je joue avec les enfants, je cause avec ma femme, je leur fais des lectures, je leur lis des romans. [F Empereur continue à se promener un moment en silence )* Je veux que vous voyez la lettre qu’il m’a écrite (il ouvre la porte qui donne dans son cabinet et dit à un huissier : « Appelez M. Méneval » et ferme la porte).
Un moment après Vliuissier jrappe à la porte : — Ouvrez. — Sire, M. Méneval n’est pas là.
L’Empereur. — Qu’on le cherche. [M . Mènerai frappe , et entre un moment après...)
Donnez-moi la lettre du Roi d’Espagne, la grande lettre, vous savez ; la mienne qui a précédé celle-là et puis ma réponse au Roi d’Espagne. (Mènerai sort).
L’Empereur. — Vous serez étonné de la manière dont le Roi m’écrit : ce sont des menaces, des injures... (M. Mènerai apporte les lettres).
LEmpereur les pose sur une cha ise ?
Moi. — Sire, il me paraît que Votre Majesté pourrait faire cesser en un moment le malentendu qui est la cause de ces déplaisirs réciproques : le Roi, ce me semble, s’appuie toujours sur le traité de Bayonne ; Votre Majesté sur le droit qu’elle tire de sa conquête, puisqu’il a fallu que Votre Majesté conquît l’Espagne pour en réaliser le don ; elle peut y mettre aujourd’hui telles conditions qu’elle jugera convenable ; elle n’a qu’à les prescrire, et le Roi...
L’Empereur. — Je ne lui impose point d’autre condition que celle de ne point m’écrire comme il fait. Lisez ses lettres... L’ Empereur me remet trois lettres, celle qio'il a écrit au roi, celle que le roi écrit en réponse , la réponse de l’Empereur aie Roi et dit : « Lisez-les haut toutes trois. »
Lecture de la lettre de l’Empereur. En voici la substance, autant que je me la rappelle :
« J’ai reçu vos lettres N08...
« Je n’approuve pas que vous ayez enrégimenté les « prisonniers espagnols que vous a envoyés le maréchal « Victor : c’est une mesure imprudente et prématurée... « Il n’aurait pas fallu non plus, accorder amnistie aux « membres de la junte de Castille : ces gens-là auraient « eu besoin de passer quatre ou cinq ans en France, « pour y perdre leurs idées et en acquérir de plus « saines... »
Il me semble que la lettre ne contenait que cela ; elle est en quinze ou vingt lignes de la longueur d’une demi largeur de papier tellière, écrites fort au large de la main de M. Méneval.
L’Empereur. — Ce que j’avais prévu est arrivé : la moitié de ces régiments a déserté, et s’est mise à piller et à tuer. Il ri’est pas agréable pour un général qui fait et envoie des prisonniers de les voir revenir contre lui, et égorger ses soldats. Le Roi trouve mauvais que je m’occupe de la sûreté de mes troupes. — Lisez la lettre du Roi.
Voici ce que je m’en rappelle (1) :
(1) Ces lettres, dont la dernière parvint à l’Empereur le 27 février, portent les dates de 6 et 19 février ; elles ont été intégralement publiées dans les Mémoires dp roi Joseph , VI, p. 48 et suiv.
« Sire, j’ai reçu votre dépêche du...
« Je vois avec peine que tout ce que je fais m’attire a votre improbation... Je suis ici sans argent, sans « secours ; ma garde n’a pas reçu un sol depuis qu’elle « a quitté Naples. Elle porte encore ses premiers habits. « ... Au lieu de consolations et des encouragements « dont j’aurais besoin, je n’éprouve que des désagré- « ments. Ma conduite est blâmée comme trop indul- « gente par des gens qui seraient couverts d’ignominie, « si j’usais contre eux de la riguer qu’ils veulent « m’imposer... »
L’Empereur. — Que ne punit-il les désordres ? Que ne les réprime-t-il ? il est mon lieutenant général. — Allez.
Je reprends la lecture : « Votre Majesté a ordonné le « séquestre de douze propriétés ; on l’a étendu à plus « du double... »
L’Empereur. — Ceci regarde Fréville. Il est d’une passion ridicule contre Fréville. Si Fréville a passé mes ordres, n’a-t-il pas sur lui, comme mon lieutenant général, le même pouvoir que sur les généraux ? Ne peut-il pas le faire venir prendre mon arrêté, et lui dire : « La volonté de l’Empereur est là, je n’entends pas que vous alliez plus loin ? » Il est pitoyable que l’humeur excitée par M. de Fréville me fasse écrire des sottises. — Allez.
Je reprends la lecture : « Il n’y pas un hôtel dans « Madrid qui ne soit occupé, scellé, au nom de Votre « Majesté. Cinq ou six mille domestiques sont sur le « pavé, demandant l’aumône ou réduits à voler... »
L’Empereur. — Que ne fait-il venir M. Fréville ? ai-je ordonné et autorisé tout cela ? il me fait un crime de choses qui me sont étrangères. — Allez.
Suite de la lettre du Roi. « On m’a communiqué une « lettre qui charge M. Ilervas d’espionner toutes mes « actions, et d’en rendre compte à M. le maréchal Duroc... »
L’Empereur. — Duroc aura donné ordre de rendre compte de tout ce qui intéresse mon armée. La conduite privée du Roi m’importe bien ! ai-je su jamais ce qu’il faisait à Naples, dans son intérieur ? Je n’en ai rien appris que de lui-même à Venise. C’est par lui que j'ai
appris qu’il vivait avec Madame . . . , qu’il en avait eu deux enfants. — Continuez.
Suite de la lettre du Roi. « Sire, je suis ici, dans la « plus fâcheuse position : sans argent, sans finances... »
L’Empereur. — Il se plaint de n’avoir point d’argent, pourquoi n’en a-t-il pas ? 11 y en a en Espagne. J’ai tiré un milliard de la Prusse. Il ne m’aurait pas été difficile d’en tirer deux de l’Espagne. — Allez.
« Je travaille depuis six heures du matin, jusqu’à « onze heures du soir. Si je dois être avili jusque dans « ma capitale, s’il y a une personne pour qui vous ayez « plus d’estime ou autant d’estime que pour moi, c’est « elle qui doit être Roi d’Espagne : je ne puis rien faire « qu’avec votre confiance, si je ne l’ai pas toute entière, « je demande à me retirer à Morfontaine, et à mener la « vie d’un simple particulier. Là, je vivrai exempt de « remords, et avec une conscience tranquille.. »
L’Empereur. — Certainement, il y a des gens que j’estime autant et plus que lui ! ce n’est pas par mon estime que je me suis déterminé à le mettre sûr le trône. Si j’avais donné des couronnes au mérite, j’aurais fait d’autres choix. Je l’ai fait Roi, parce que ma famille était nécessaire pour assurer ma dynastie ; je l’ai fait Roi parce que c’était un système. Il n’est point militaire, ce qu’il m’écrit au sujet du maréchal Lannes en est encore une preuve. Lannes lui demande un renfort de troupes, il lui envoie aussitôt deux régiments de dragons, présumant, dit-il, que puisque c’est le maréchal Lannes qui les demande, ils sont nécessaires. La belle raison ! Il ne sait pas que tous les généraux, et Lannes, plus que tous les autres, quoique d’une éminente bravoure, voudraient toujours avoir plus de troupes. Les généraux ne voient que leur mission, que leur armée ; ils voudraient réunir toutes les forces de l’Etat. Les deux régiments pouvaient être, en effet, nécessaires à Lannes ; je ne me plains que de la raison sur laquelle le Roi s’est déterminé. Le chef de l’armée doit combiner les besoins de tous les généraux sur leur position, leurs circonstances et non se décider sur leurs demandes.
Moi. — Je suppose que les généraux sont comme les
ministres, quand Votre Majesté arrête en son Conseil l’état des dépenses du mois suivant. Chacun voit l’Etat tout entier dans son ministère, et absorberait tous les fonds disponibles, si on l’écoutait.
L’Empereur. — Justement, c’est à moi à faire entre eux une distribution combinée sur les besoins et les intérêts de' chacun.
Vous voyez donc bien qu’en tout le Roi prouve qu’il n’est pas militaire. Dans le civil, qu’a-t-il fait ? A-t-il fait un code ? A-t-il lu le mien ? A-t-il fait un système de finances ?
Il n’est rien à la guerre que je ne puisse faire par moîmême. S’il n’y a personne pour faire de poudre à canon, je sais la fabriquer ; des affûts, je sais les construire. S'il faut fondre des canons, je les ferai fondre ; les détails de la manœuvre, s’il faut les enseigner, je les enseignerai. En administration, c’est moi seul qui ai arrangé les finances, vous le savez ; il y a des principes, des règles qu’il faut savoir. Il me disait à Bayonne : « Quand j’ai entendu un peu bavarder Rœderer, et quelque autre sur tout cela, je suis au fait. » Je lui ai répondu qu'il ne pourrait pas lui seul refaire en Espagne ce qu’il a fait avec M. Rœderer à Naples, parce qu’il n’est pas praticien. En finances, il y a des règles, des principes qu’il faut connaître. Gaudin n’est pas un aigle, mais il sait les choses ; il est là-dedans depuis quarante ans, et j’aime Gaudin.
Moi. — La connaissance des détails est nécessaire. La médiocrité s’en tient là, le génie en forme les idées générales, en tire ses grandes vues ; mais c’est toujours en partant des détails qu’il s’élève au-dessus.
L’Empereur. — Le Roi n’est pas laborieux ; le moindre travail l’accable. Moi, je travaille toujours, je médite beaucoup. "Si je parais toujours prêt à répondre à tout, à faire face à tout, c’est qu’avant de rien entreprendre, j’ai longtemps médité, j’ai prévu ce qui pourrait arriver. Ce n’est pas un génie qui me révèle tout à coup, en secret, ce que j’ai à dire ou à faire dans une circonstance inattendue pour les autres ; c’est ma réflexion, c’est la méditation. Je travaille toujours : en dînant, au théâtre ; la nuit je me réveille pour travailler,
La nuit dernière, je me suis levé à deux heures : je me suis mis dans une chaise-longue, devant mon leu, pour examiner les états de situation que m’avait remis hier soir le ministre de la Guerre ; j’y ai relevé vingt fautes, dont j’ai envoyé ce matin les notes au ministre, qui maintenant est occupé avec ses bureaux à les rectifier. — Quand il parle de venir s’établir à Morfontaine, il croit me mettre dans l’embarras. Rien ne m’embarrasse. Et qu’il ne croie pas qu’il vînt jusqu’à Morfontaine ; je le ferais arrêter à la frontière, et conduire dans un château-fort. Croit-il que je laisserai libre à Morfontaine l’héritier de la couronne de France, quand il aura quitté le poste où je l’ai mis, quand il se sera déclaré mon ennemi ? Faites-lui bien entendre qu’il m’a disposé à faire aujourd’hui des choses auxquelles je n’aurais pas songé l’an passé. Toute sa conduite est plate. Il n’est pas capable de gouverner la France. Tout ce qu’il m’écrit est de la menace, et peut-être de la peur. Depuis la prise de Sarragosse, il écrit comme si de rien n’était. Il ne se souvient plus de sa lettre ; mais elle me reste dans la tête à moi, elle m’y revient, et elle m’oblige à résoudre d’avance cette question : « Que ferais-je s’il faisait ce qu’il annonce ? » Quand il m’aura forcé à résoudre cette question et à arrêter un parti, il m’aura mis en position de prévenir ses coups de tête. Si au lieu d’écrire, il avait pris son parti et était venu à Morfontaine, il y aurait là de la résolution, mais tout se réduit à de la menace. Ces manières me font perdre l’estime. S’il croit me mettre dans l’embarras, il se trompe. Rien n’arrêtera ma marche. Je n’ai pas besoin de ma famille. Je n’ai point de famille, si elle n’est pas Française. Je m’en ferai une au défaut de la mienne. Je mourrai bien jeune si je n’ai pas un fils de mon sang, ou si je n’en adopte un. J’adopterai un enfant, un général Bernadotte. J’ai bien adopté Murat. Rien n’arrêtera mes destinées. — Continuez sa lettre :
« Là, ( à Morfontaine ), je vivrai exempt de remords... » L’Empereur. — Ceci est de l’injure pour moi. Il veut me dire que je dois en avoir. Il veut me reprocher le sang que j’ai versé. Oui, j’ai versé du sang, mais c’est celui de mes ennemis. Tl parle ici comme les libelles de
l’Angleterre. Est-ce à lui qu’il convient de me parler un tel langage ? L’ai-je forcé d’être Roi d’Espagne ? Ne lui avais-je pas laissé la liberté de rester à Naples ? — Allez.
Je reprends la lecture :
« Sire, je suis arrivé à un âge où toutes les illusions sont dissipées ; il me reste encore un peu de votre vieille amitié pour moi. Si vous ne me regardez pas comme votre meilleur et, peut-être, comme votre seul ami... »
L’Empereur. — Quelle prétention ! votre meilleur, cekt peut être ; mais le seul ! c'est une insulte. Je n’accepte point cette faveur qu’il m’accorde, d’être seul à m’aimer ; je veux pour amis cinq cents millions d’hommes ! Et que me parle-t-il toujours de son amitié ? Ses phrases de nourrice ne conviennent point dans nos rapports ; l’amitié doit-être dans les actions, dans les services. Mes amis sont ceux qui me secondent. — Allez.
Suite de la lettre... « Je ne veux pas rester dans une position où je me verrais privé de votre confiance (ou exposé à la perdre), et continuer ici un métier de dupe.
« Je suis avec respect, votre affectionné frère. »
Cette formule était fort barbouillée et je n’ai pu la bien lire.
L’Empereur. — Lisez ma réponse.
Je l’ai lue, voici ce que j’en ai retenu :
« J’ai reçu votre lettre N° . . .
« Je ne vois pas ce qui peut donner lieu aux plaintes « qu’elles contient. Je pensais qu’il était plus prudent « de différer l’incorporation des prisonniers et l’amnis- « tie de la junte. Je souhaite que la suite ne vous fasse « pas regretter de n’avoir pas pensé de même. »
L’Empereur. — Je lui ai répondu je pense assez modérément !
Moi. — J’avoue, Sire, que d’après la manière dont Votre Majesté commente la lettre du Roi, je craignais une autre réponse.
L’Empereur, ( d’un ton calme). — Moi, je dors sur tous mes premiers mouvements. Je n’écris jamais dans la colère, et lui toujours. Ses colères sont terribles. Ses colères sont bilieuses ; les miennes sont sanguines. Il est capable, dans un accès, de tuer un homme.
L* Empereur s* arrête devant moi et me dit :
« Croiriez-vous cela, qu’il est capable dans la colère de tuer un homme ? »
Moi, en riant. — Sire, le Roi l’a dit quelquefois, mais ce n’en est pas une bonne preuve.
L’Empereur, d'un ton peiné. — Ces lettres-là me fatiguent, me dérangent. Enfin, croiriez-vous que, quand je reçois une lettre de lui, j’ai de la répugnance à l’ouvrir, de crainte de trouver des sottises contre moi ? Il faut que vous lui persuadiez bien de ne pas écrire. Ce n’est pas là la correspondance qui doit s’établir entre lui et moi. Elle doit être grave comme nos rapports et nos circonstances. Faites-lui bien sentir qu’il ne peut pas savoir dans quelle disposition d’esprit sa lettre me trouvera en arrivant. Il y a des moments d’indulgence ; mais il y en a où le sang bouillonne. Le Roi oublie le lendemain ce qu’il a écrit la veille dans la colère ; il n’en est pas de même pour moi : ce qu’il m’écrit me reste et me revient. Vous rendrez au Roi tout ce qu’il est bon de lui dire dans ce que je vous ai dit.
Moi. — Votre Majesté disait que le Roi oublie ce qu’il a écrit dans ses premiers mouvements ; Sire, il fait plus, il se juge lui-même avec sévérité ; il revient à Votre Majesté, avec un redoublement de confiance, et rend plus ardemment hommage à vos pensées. Combien de fois, soit en recevant de Votre Majesté une lettre encourageante, une approbation, un conseil, il a dit : « Tous le sjours, je reconnais mieux la supériorité de l’Empereur. » Votre Majesté dit qu’il est jaloux du pouvoir : eh bien, Sire, c’est l’exercice du pouvoir qui lui a révélé toute votre sagesse, et toute la force de vos conceptions. Combien de fois il a dit : « Je reconnais à tout moment à quel point l’Empereur connaît les hommes ! » Chaque jour, il vérifiait comme prince, la justesse d’observations et de principes qu’il avait méconnue comme particulier. Ces retours dont parle Votre Majesté sont infaillibles ; et le seul service que puissent rendre au Roi des serviteurs fidèles, qui ne séparent pas ses intérêts des vues de Votre Majesté, qui désirent qu’il se mette toujours en identité avec vous, c’est de s’armer de ses propres réflexions, de l’y exalter, d’en approfondir avec lui les conséquences, d’y fixer son
attention, d’y attacher et d’y entretenir son esprit. C’est ce qu’ont fait tous les ministres français qui ont eu l’honneur d’approcher le Roi. Sire, les Français sont toujours Français. Votre Majesté peut être sûre qu’aucun ne regarde les intérêts du Roi, ni d’aucun Roi de votre famille, comme distincts de ceux de Votre Majesté.
. L’Empereur. — Il est persuadé (le Roi) qu’avec quelques paroles il s’attache les militaires. Il est dans une grande erreur. Il comblerait d’honneurs Merlin, Franceschi, qu’avec un signe je leur ferais tout quitter pour venir avec moi. — Pourquoi ? — C’est qu’il n’est pas militaire, et que je le suis ; tous me reconnaissent pour leur maître. Ils ne voient point en lui un guerrier ; il a beau faire, les militaires ne s’y tromperont jamais. Le militaire est une franche-maçonnerie ; il y a entrç eux tous une certaine intelligence qui fait qu’ils se reconnaissent partout sans se méprendre, qu’ils se recherchent et s’entendent : et moi, je suis le grand maître de leurs loges.
Phrases détachées de la même conférence.
L’Empereur. — Benjamin Constant a fait une tragédie et une poétique. Ces gens-là veulent écrire, et n’ont pas fait les premières études de littérature. Qu’il lise les poétiques ; celle d’Aristote. Ce n’est pas arbitrairement que la tragédie borne l’action à vingt-quatre heures ; c’est qu’elle prend les passions à leur maximum, à leur plus haut degré d’intensité ; à ce point où il ne leur est possible ni de souffrir de distraction, ni de supporter une longue durée. Il veut qu’on mange dans l’action. Il s’agit bien de pareilles choses ! Quand l’action commence, les acteurs sont en émoi ; au troisième acte, ils sont en sueur ; au dernier, tout en nage.
L’Empereur. — Macdonald : Bourbonnien, Monck. Il a été agent et espion de Merlin. Il n’y a que les bour-
bonniens à qui je ne pardonne pas. Jel’ai prévenu : ne faites point de fautes, car je ne vous manquerai pas. Je vous conserve votre grade, votre traitement. Je ne vous priverai de rien ; mais des faveurs, je ne vous en accorderai jamais.
L’Empereur. — L’hérédité est-elle bien la religion des Français ?
Moi. — Si l’hérédité devait être contestée par quelqu’un ce ne pourrait être que par les généraux.
L’Empereur, en faisant un mouvement de tête en signe de peu de souci — : « Les généraux ne sont rien ! »
L'Empereur. — Le Roi agit toujours par passion. Sa colère l’emporte toujours. Moi, je me mets aussi en colère, mais je ne fais rien tant que j’y suis. Il n’y a pas un de mes généraux qui n’ait conspiré contre moi. Lannes a soulevé ma garde... Je les ai néanmoins tous faits ducs ou maréchaux, parce que je me décide par la raison... Il n’y a que les bourbonniens à qui je 11e pardonne pas.
L’Empereur. — Si j’avais eu le temps de suivre les Anglais, il n’en serait pas échappé un seul. Mais je ne voulais pas laisser aux Autrichiens le temps d’arriver à Milan.
L’Empereur. — Qu’a-t-il besoin d’être général ? N’a-t-il pas l’hérédité de cette grande France ? Je la lui ai conservée précisément pour cela. Faites-lui sentir que l’hérédité est le plus grand avantage de sa situation.
Moi, en riant. — Sire, c’est une éventualité si éloignée de toute réalité, que je n’insisterai pas beaucoup sur ce chapitre-là.
L’Empereur. — Pourquoi ? Dans quelque temps, je lui enverrai sa femme : ils feront des enfants. Elle se
porte bien à présent ; elle est grosse et grasse à présent. Sa femme est de bon conseil ; elle lui sera utile.
Moi. — Oui, Sire, la Reine a beaucoup de tête et de caractère.
L’Empereur. — On n’est pas gai : on disait autrefois que la France était une monarchie tempérée par des chansons. On ne peut pas permettre aujourd’hui de chansonner les choses et les personnes.
L’Empereur. — Que pense-t-on du Corps Législatif ?
Moi. — On ne le juge pas utile. Quand le Moniteur a grondé et a menacé de la suppression, on a dit : « Ce sera une économie. »
L’Empereur. — Ce sont des liens des provinces à la capitale. Cela fait utilement la navette ; cela y met de l’émulation. Que dit-on du Sénat ?
Moi. — Le Sénat n'a pas une considération qui lui soit propre, une considération parlementaire, une considération de pairie. Il a celle qu’il tire de sa constitution, qui le rend premier confident et organe de vos lois politiques. Individuellement les sénateurs tirent un grand avantage du droit d’élire au Corps Législatif. Si le Corps Législatif s’éteint, les sénateurs perdront tout.
L’Empereur. — Que pense-t-on des Corps électoraux ?
Moi. — On ne sent pas l’avantage de tout cela. Toute confiance repose sur vous.
L’Empereur. — Que dit-on des ministres ?
Moi. — Rien !... Je prie Votre Majesté de croire que je lui parle sans flatterie c’est un fait que je dis comme je le crois. On ne s’informe guère du personnel d’un ministre ; on pense que Votre Majesté seule ordonne et règle tout. On a vu Votre Majesté donner de l’esprit aux gens qui n’en ont pas, et se passer si facilement de ceux qui en ont, quand d’ailleurs ils ne lui conviennent pas, qu’on est indifférent aux choix.
L’Empereur. — Que dit Sieyès ? Il y a deux ans que
je n’ai eu de conversation avec lui. Je veux le faire venir.
L’Empereur. — Je ne vous ai pas fait ambassadeur parce que je suis content de Laforest : il écrit, cela me convient. Vous pouvez lui dire, en secret, ce que vous voudrez me faire savoir.
L’Empereur. — Il est tout à fait Roi.
Moi. — Sire, j’ai vu le Roi prendre goût au pouvoir ; je lui en ai vu l’inquiétude, je dirai même la jalousie : mais j’ai regardé ce changement inattendu comme un bonheur ; connaître et aimer le pouvoir est le fondement de l’art de gouverner. Le Roi a su se faire craindre et obéir de ses ministres et de ses officiers plus qu’on ne pouvait l’espérer, d’après la douceur de son caractère. Et d’ailleurs, je n’ai pas vu que le Roi repoussât la vérité quand elle lui était présentée convenablement. Souvent il allait au-devant ; souvent il la provoquait. J’aurais pu ajouter, mais je ne l’ai pas fait, car tout ne vient à propos et au besoin : plusieurs fois, dans sa familiarité même, je l’ai vu se moquer beaucoup des courtisans en s’adressant à eux-mêmes, relever leurs paroles de flatterie ou de complaisance, tellement que j’ai souvent dit que le lieu du monde où l’on se moquait le plus des courtisans était la Cour de Naples.
L’Empereur. — Le comte de Romanzoff, qui est un homme très fort, ne revient pas de l’ordre qu’il trouve dans ce pays-ci, de la forme d’administration, de l’enchaînement des autorités. La division de la France, la distribution des préfectures entre les départements est, en effet, excellente. J’ai des préfets excellents. On n’a pas d’idée du bien que font les préfets que j’ai nommé dans les auditeurs.
Ce sont des gens nourris des idées du Conseil d’Etat,
qui ont de la fortune, de la politesse. Vincent a fait à merveille à Turin, Molé à Dijon. J’ai actuellement cinq auditeurs âgés de plus de trente ans, que je puis employer avec le plus grand succès dans des préfectures. Ils y arriveront tous avec l’âge. C’est une excellente institution (1).
Rapport a l’Empereur.
Strasbourg, le 14 Juillet 1809.
Sire,
Je crois de mon devoir, en revenant de Madrid, de mettre sous les yeux de Votre Majesté Impériale et Royale quelques observations concernant l’état présent de la conquête, la situation du gouvernement dans le pays conquis, et les dispositions du Roi.
Etat de la Conquête.
Toutes les personnes que j’ai entendu discourir sur la Conquête, s’accordent à dire qu’il est. difficile qu’elle s’achève, tant que le commandement général des différents corps d’armée ne sera pas exercé avec plus de vigueur.
Elles désireraient que Votre Majesté se trouvât prochainement en position de le reprendre d’une manière immédiate ; et, tout en disant que le Roi peut très bien gouverner l’Espagne, elles pensent que Votre Majesté seule peut la conquérir.
Si de plus grands ou de plus pressants intérêts, retiennent Votre Majesté loin de la Péninsule, ces personnes croiraient nécessaire que son lieutenant général fût investi, non d’une plus grande autorité, mais de moyens plus efficaces d’exercer celle qu’il a. Son major général, le maréchal Jourdan, se tient pour anéanti aux
(1) Huit jours après MM. Vincent et Molé furent nommés conseillers d’Etat, et Molé, remplacé par M. Lecoüteulx, auditeur, à Dijon. L’Empereur nomma en même temps vingtcinq ou trente auditeurs de plus.
yeux de l’armée, et l’est, ou peu s’en faut à ses propres yeux, par l’omission de son nom dans l’Almanacn Impérial, entre ceux des maréchaux, par la différence précédemment établie entre eux et lui, à l’époque de la distribution des duchés et des titres de ducs, distribution dont il a été seul excepté ; et surtout par le mécontentement de Votre Majesté, dont il croit que ces circonstances sont l’éclatant témoignage. Le maréchal, dans cet état d’accablement, n’ose rien proposer au Roi pour le service ; il hésite pour donner un avis qui lui est demandé ; quand il le donne, c’est du bout des lèvres, sans inspirer et même sans montrer de confiance dans les résultats.
Sa correspondance avec les généraux se ressent nécessairement de cette situation ; la disposition avec laquelle on reçoit les ordres qu’il transmet, n’est peutêtre pas plus favorable au service que la manière dont il les transmet. Le.Roi ne se dissimule point que l’intérêt de l’armée et l’accélération, ou du moins la conservation de la conquête, demanderaient qu’il eût près de lui un major général honoré de la confiance de Votre Majesté, et qui donnât du poids aux commandements que des circonstances imprévues peuvent exiger de sa part comme votre lieutenant général.
Mais, Sire, le Roi persuadé que le maréchal Jourdan est profondément attaché à Votre Majesté, qu’il n’a point mérité de perdre ses bontés, qu’il les recouvrera dès que Votre Majesté aura le loisir de recevoir des informations exactes sur sa conduite, verrait avec peine qu’il fût écarté sans dédommagement. Le Roi lui veut du bien, mais Votre Majesté Impériale peut seule lui en faire, et le rendre susceptible d’en recevoir d’une autre main. Le Roi n’estimera jamais sa puissance assez grande pour dédommager de la perte de votre bienveillance, et des dignités qui en sont le glorieux témoignage. Sa Majesté, d’ailleurs, ne mettra jamais ses bienfaits en opposition avec les simples apparences de votre désapprobation ; il m’a paru qu’elle souhaiterait qu’en nommant un autre major général, Votre Majesté estimât juste dé rassurer le maréchal Jourdan sur son titre de maréchal d’Empire, et qu’elle lui accordât avec
le litre da duc, un duché dont il me semble que les confiscations espagnoles pourraient fournir le fonds.
Je prendrai ici la liberté de dire à Votre Majesté que je crois inexact le rapport qui lui a fait croire que le maréchal avait porté la cocarde espagnole ; je lui ai toujours vu la cocarde française, et je tiens de personnes dignes de foi qu’il ne l’a jamais quittée. Je dois dire aussi que je l’ai toujours entendu exprimer des sentiments et énoncer des opinions plus conformes aux idées françaises que propres à flatter les prétentions espagnoles.
Gouvernement et administration du pays conquis.
Le gouvernement de la partie conquise se ressent, en tous points de l’état de révolte où se maintient le reste ; il y a peu de correspondances entre les ministres et les autorités locales. A Madrid, on sait mal ce qui se passe en province ; en province, on sait mal ce qui se passe à Madrid. Malgré les ordres du Roi, les papiers-nouvelles de la capitale ne circulent point ; on se plaint sur toute la ligne qui conduit de la capitale à la frontière de France, de n’en point recevoir. Il ne se fait en Espagne aucune perception, si ce n’est aux douanes des deux Castilles, faible et déplorable ressource ; la contrebande du tabac est immense ; elle se fait en grande partie par la troupe ; les principales matières et marchandises sujettes à de gros droits de sortie, telles que les laines, n’en payent aucun ; les intelligences que les révoltés ont conservé dans les provinces soumises, les espérances qu’ils entretiennent dans les contribuables, les craintes qu’ils inspirent aux magistratures naturellement indolentes, qui sont chargées de faire percevoir la contribution directe, font que cette branche de revenu est tout à fait nulle ; d’ailleurs, les finances n’ayant pu payer le matériel de l’armée, les gouverneurs font lever des contributions qui aggravent le mal des finances, parce que les formes militaires ne peuvent être ni aussi équitables, ni aussi modérées, ni surtout, aussi économiques ques les méthodes usitées par des administrations régulières.
Dans les provinces où les gouverneurs et commandants s’entendent avec l’autorité civile, les contributions militaires se lèvent avec moins de désordre et plus de mesure ; mais je ne sache que Burgos et Saint-Sébastien, où cet accord ait été établi. J’ignore jusqu’à quel point il serait possible aux ministres du Roi d’associer des agents royaux aux gouverneurs et commandants de province pour les opérations de ce genre, afin de conserver au moins quelques formes de l’autorité royale dans le pays, et d’avoir pour le trésor royal au moins une apparence de comptabilité ; mais, si l’on n’y prend garde, il y a lieu de craindre que le pays ruiné ne puisse de longtemps payer l’armée, et que l’armée n’étant point payée ne puisse vivre qu’en continuant de ruiner le pays.
Je crois les ministres attachés au Roi, mais je partage l’opinion de M. Laforest, qui les croit mal disposés pour la France ; j’excepte le ministre de la police, homme ferme, qui a, et mérite, la confiance du Roi, et M. Urquijo, qui a du zèle et de l’énergie, mais à qui il manque de l’expérience ; les autres se sont attachés à Sa Majesté, moins dans l’intention de reconnaître en elle le choix du conquérant, que par l’espérance de faire de sa bonté la conquête. Le Roi a trompé cette espérance ; il leur a défendu de se réunir et leur a donné plusieurs preuves de l’indépendance et de la fermeté de ses résolutions. Beaucoup de choses sont ordonnées contre leur avis. C’est contre le sentiment du ministre des finances que le Roi a consolidé la dette ancienne, opération qui lui a concilié un grand nombre d’esprits à Madrid.
Au reste, Sire, M. Laforest m’a dit, qu’il ne lui était pas arrivé, depuis quelque temps, de désirer spéculativement une mesure ou une institution, comme devant être utile aux intérêts communs de la France et de l’Espagne, qu’il ne l’ait vue s’exécuter du propre mouvement du Roi dans la huitaine... J’écris ici les propres paroles de M. Laforest.
Du Roi.
Telle j’ai vu Sa Majesté à Naples, telle je l’ai revue à Madrid. L’hiver dernier, le Roi est sorti de son assiette ordinaire, lorsque, lisant dans les lettres de Votre Majesté quelques paroles de désapprobation, elle a éprouvé d’un autre côté des manquements de la part de quelques subordonnés. Ce sont ces manquements qui lui ont causé un peu d’irritation.
Le Roi, susceptible peut-être de découragement lorsqu’il ne réussit pas à entrer dans vos vues, n’est jamais disposé à méconnaître la haute sagesse de vos ordres, et se trouve toujours prêt à se conformer à vos intentions.
Ce que Sa Majesté ne peut souffrir patiemment, c’est que des subordonnés se prévalent avec elle des moindres apparences de votre mécontentement ; et peut-être, le Roi est-il trop prompt à croire son autorité méconnue, lorsque votre approbation, Sire, sur l’usage qu’il en fait, est regardée comme douteuse. Ce que prouvent ces dispositions de son âme, et ce que j’y ai distinctement reconnu, c’est que le Roi ne se croit fort ni de l’autorité royale, ni du commandement de votre armée, s’il n’est soutenu des regards de votre amitié, et qu’il juge, Sire, votre suffrage ou votre blâme comme la mesure du respect général envers tous ceux qui en sont l’objet. A peine arrivé à Madrid, j’ai trouvé le Roi revenu à ses idées et à ses sentiments habituels, et Sa Majesté a été vivement affectée lorsque je lui ai dit que les lettres, où elle exhalait un peu d’amertume, étaient arrivées à Votre Majesté au moment où les préparatifs de la guerre d’Allemagne pesaient le plus sur elle.
Voici quelques-unes des opinions que j’ai entendu professer au Roi pendant mon séjour, ou que j’ai démêlées dans des entretiens dont Sa Majesté m’a honoré.
J’ai entendu Sa Majesté dire à ses ministres les plus entichés de l’esprit espagnol : « Je ne dois rien aux Espagnols ; je dois tout à l’Empereur et aux armes françaises », et tirer de ce principe toutes les conséquences qu’il fournit.
Le Roi est persuadé que quand vos armes auront achevé la conquête du territoire, un gouvernement terme et doux soumettra avec facilité les habitants. Ce que le Roi entend par un gouvernement doux n’est pas un gouvernement qui flatte les préjugés et les vices du pays. Sa Majesté n’épargnera ni les privilèges destructifs de l’industrie, ni le monachisme, fauteur de la paresse et promoteur de l’esprit de révolte.
La Roi a dit aux maires de Tolède (à Tolède même) : « Si vous prêchez contre l’Empereur ou moi, je vous ferai pendre. »
Le Roi m’a dit plusieurs fois et de plusieurs manières : « Il importe à l’Empereur que le Roi d’Espagne affecte tionne la France ; mais, par les mêmes raisons, il « importe à l’Empereur que l’Espagne se croit préférée « par le Roi d’Espagne. »
Je finis, Sire, en soumettant aux lumières de Votre Majesté une opinion que j’avoue être partagée par peu de personnes, mais dont je suis profondément pénétré : c’est que les Espagnols sont la nation de l’Europe qui a le plus de ressemblance avec la nation française ; celle qu’il est le plus facile d’identifier avec elle et de manier comme elle ; celle à qui il est le plus facile de transmettre les mœurs et les idées françaises ; celle que, sous le titre d’alliée, on peut amener de plus près à la condition de sujet de la France ; et tout cela, à une seule condition, c’est qu’elle ne sera point avertie que son gouvernement tend à ce but. Je crois le Roi éminemment propre par son caractère et son esprit à conduire ce peuple plus vain encore que fier, et, par cette raison, bien plus maniable qu’il ne paraît l’être.
Je me suis rendu, Sire, de Bayonne à Strasbourg pour me rendre de là dans mes verreries, qui sont à quelques lieues, et où je serai plus à portée de recevoir vos ordres, s’il plaisait à Votre Majesté de m’en donner. Je compte y passer une quinzaine de jours avant de retourner à Paris, à moins que Votre Majesté n’en dispose autrement.
Je suis, etc...
P.-S. — Une lettre de Daymiel, que je reçois à l’instant, porte que le Roi est accueilli d’une manière
d'autant plus favorable qu’il approche de plus près du foyer de la révolte, ce qui prouve que le peuple est excédé de la tyrannie des chefs qui l’ont égaré. On ajoute que le Roi se propose de retourner à Madrid sitôt que l’ennemi aura repassé la Sierra-Morena ; je dois dire à ce sujet que le Roi est convaincu qu’il ne convient sous aucun rapport à sa position de commander l’armée en personne. Heureux d’avoir soutenu l’effort de l’ennemi sans perdre de terrain pendant votre absence, le Roi sent avec reconnaissance que Votre Majesté, en prenant sur elle les soins de la conquête, lui a conservé l’avantage que sa réputation de douceur lui donne pour ramener les esprits à la soumission.