LA SÉNATORERIE DE CAEN
Un sénalus-consulte du 22 nivôse an XI créa trente et une sénatoreries , correspondant pour la France au ressort des cours d'appel, et pour les pays de conquête aux provinces de Bruxelles, Cologne, Trêves et Turin. Les sénateurs mis à la tête de ces grandes divisions territoriales, nommés à vie, et correspondant directement avec le Premier Consul, furent des représentants directs du pouvoir central. Rœderer, qui avait été appelé au Sénat le 27 fructidor an X, en même temps que l'archevêque du Belloy, Abrial et Fouché, fut, sur la présentation de ses collègues, nommé par Bonaparte à la sénatorerie de Caen.
Une maison et un revenu annuel, en domaines nationaux, de 25.000 francs fut attribué à chaque sénatorerie, mais le titulaire fut tenu d'y résider trois mois par an, d'y remplir les missions extraordinaires que lui confiait le Premier Consul, fut chargé surtout d'assurer la direction administrative et politique de la sénatorerie. Quelques-uns, et Rœderer fut du nombre, apportèrent à celte lâche une remarquable activité. A peine nommé , son premier soin est de visiter la Normandie. Il y étudie durant un mois et demi les difficultés qu'offrent l'administration et la direction de l'esprit public dans une région où la Révolution a, autant qu'ailleurs, laissé des traces profondes, où nobles, émigrés, acquéreurs de biens nationaux, prêtres réfractaires et constitutionnels n'abdiquent rien de leurs rancunes, ni de leurs haines.
Bien avant que des instructions formelles de Bonaparte (1er avril 1805) eussent enjoint aux sénateurs d'adresser, des divers chefs-lieu de leur sénatorerie, des rapports secrets sur les fonctionnaires, les ecclésiastiques, les hommes marquants, l'état de l'opinion par canton, la conscription, le service de la gendarmerie, l'instruction publique, les impôts indirects, la taxe d'entretien des roules , l'agriculture, le commerce, l'industrie et leurs besoins, Rœderer avait longuement écrit au Premier Consul sur ces différents objets. Ses papiers renferment un grand nombre de ces rapports dont l'intérêt nous a paru un peu spécial. Bonaparte prit en outre l'habitude d'interroger les sénateurs, au retour de leur tournée d'inspection ; plus tard, dans la mesure où il le put, l'Empereur visita lui-même les sénatoreries : à ce titre, les documents suivants valent d'être oubliés.
Premiers jours de Janvier 1809.
L’Empereur. — Paris n’a pas cessé un moment d’être bien pour moi ; et la Normandie ?
Moi. — La Normandie est un pays d’égoïsme, c’est-àdire un pays sage, qui se gouverne par réflexion et habitude : par réflexion, quand il s’agit d’agir ; par habitude quand il s’agit de choisir. On ne bougera pas tant que les événements ne promettront pas le succès des mouvements ; on ne les désire même pas : mais ils n’ont pas pour cela le cœur décidé en faveur du gouvernement. Les habitudes d’esprit tiennent toujours un peu pour l’ancien régime, parce qu’ils n’ont pas d’imagination.
L’Empereur. — Mais dans ce pays-là, comme partout, on a intérêt à l’abolition des droits féodaux et de la dîme, ils ne voudraient pas voir revivre cela.
Moi. — Sans doute, Sire ; aussi la réflexion est-elle pour le gouvernement actuel. Ils y sont soumis. Ils payent bien l’impôt, fournissent leur contingent à la conscription.
L’Empereur. — Ils se battent bien. Ils ont très bien servi. Je ne crois pas que leur affection soit douteuse.
Moi. — Sire, je ne crois pas absolument que l’affection soit douteuse ; je veux dire seulement qu’elle n’est pas un sentiment vif et toujours présent au cœur des Normands : d’abord, parce que ce sont dans les campagnes des hommes isolés, vivant pour la plupart dans leurs herbages, et que, dans les villes, comme Caen, il y a un mauvais esprit dans la noblesse. Je pense que cette indécision de cœur cesserait si Votre Majesté se montrait dans ce pays-là. Elle n’y a jamais été. On ne connaît le gouvernement que comme une idée abstraite : on n’a pas vu la personne qui en est l’âme et la vie. Ne pouvant rapporter à une personne dont l’image leur soit présente ce qu’ils entendent, ce qu’ils savent de vos lois, de vos décrets, de vos exploits, tout cela est pour eux idéal.
L’Empereur. — Caen a toujours été mauvais ; mais il en était de même de Rouen. Quand j’y suis allé, l’en-
thousiasme a été si fort et si général, que le maire M...., comment l’appelez-vous ?
Moi. — Fontenai.
L’Empereur. — ... Fontenai n’en revenait pas. Des gens qui auraient voulu douter de mon pouvoir étaient entraînés par le torrent des autres. Ils voyaient bien qu’ils seraient seuls.
Moi. — Sire, je ne doute pas que vous produisiez un semblable effet à Caen.
L’Empereur. — Croyez-bien qu’au fond ils sont pour moi.
Moi. — Sire, je ne doute pas du tiers état des villes, mais seulement des anciens nobles.
L’Empereur. — Vous raisonnez mal. La question n’est pas s’il y a une masse éloignée de moi, c’est s’il y a dans toutes les classes une fibre pour moi. Il y a beaucoup de Français qui en ont dix : dans toute l’Europe, il y en a quelqu’une pour moi ; il y a des gens qui ont une fibre pour mes lois, une pour, mes armes, il y en a au moins une partout ; il s’agit seulement de la faire mouvoir. Je la trouverai en Normandie.
Moi. — Sire, un voyage de Votre Majesté fera tout céder. Quand les nobles des villes verront à quel point vous êtes aimé des citoyens, ils seront trop heureux de les suivre. Ils comptent sur le silence que l’on garde, sur la cour qu’on leur fait, parce qu’ils sont les riches du lieu. Ils croient qu’on pense comme eux, parce qu’il ne s’est pas présenté d’occasion de les démentir, et que les rapports journaliers établis entre les citoyens et les anciens seigneurs ont toujours quelque chose d’inférieur.
L’Empereur. — Les biens nationaux se vendent en Normandie comme les autres biens.
Moi. — Non, Sire, ils se vendent à bien plus bas prix.
L’Empereur. — Quelle est la différence ?
Moi. — On ne place pas son argent à 3 en biens patrimoniaux ; on le place à 5 en biens de l’Etat. On a pu juger, au reste, de l’esprit des gens du pays, par ce qui s’est passé pour la formation d’une garde d’honneur. Les trois préfets ont voulu en former une à Votre
Majesté. Dans le Calvados et dans la Manche, il a fallu des menaces, et je crois même, des actions. À Alençon, la chose n’est pas encore finie. La ville d’Alençon s’est bien montrée ; Argentan, mal.
L’Empereur. — Argentan est mauvais ; mais, est-ce un bien qu’il y ait des gardes d’honneur ?
Moi. — Je le crois, Sire. Cela rompt les engagements anciens, cela en forme de nouveaux. Il y a un malheur dans les trois départements de ma sénatorerie, c’est que les préfets sont tous trois garçons. Cela fait qu’ils n’ont point de maison. La Société ne se compose pas comme elle devrait être : les coteries se concentrent et les classes ne se mêlent point. A Alençon, j’ai trouvé la société des émigrés, celle des restés, celle des nobles, celle des fonctionnaires, celle des roturiers. J’ai réuni tout ce qu’il y a de gens bien élevés.
J’oubliais, Sire, une chose qui aigrit beaucoup les anciens nobles, c’est la création des nouveaux titres de noblesse. La privation des leurs leur a été pénible ; mais ils avaient fini par la supporter, parce qu’au moins elle n’avait d’autre effet que de les soumettre à l’égalité ; mais depuis qu’il y a des titres nouveaux, leur condition a changé une nouvelle fois et s’est empirée ; ils ne sont plus dans l’égalité, ils sont tombés dans un état d’infériorité réel.
L’Empereur. — Ne vous y trompez pas, les titres déplaisent aussi beaucoup au Tiers-Etat.
Moi. — Ils déplaisent à la partie du Tiers-Etat qui a des prétentions, et point de services à faire valoir. Cela ne déplaît pas au bourgeois qui se fait soldat. Tout au contraire : les enfants de tout état pensent à se faire soldats, pour avoir la croix, et la croix fait chevalier. Le désir de se distinguer, de passer avant un autre, est un sentiment national : les distinctions sont le principe de l’émulation ; mais il faudra prendre des précautions pour prévenir l’irritation des esprits des nobles. Or, il y a deux dangers à prévoir ici : ou d’écraser la nouvelle noblesse, si on ressuscite l’ancienne, ou faire de l’ancienne une tribu de mécontents. Il est désirable qu’elle parvienne, mais peu à peu et pas tout entière. Dans quelque temps, et surtout quand la deuxième généra-
tion de la nouvelle noblesse sera arrivée, elle soutiendra bien ses titres et les portera mieux. Le fils est toujours plus noble que le père : tel titre qui est aujourd’hui porté avec un peu de ridicule par le père, même quand il l’a mérité, le sera convenablement et dignement par son fils.
L’Empereur. — Moi-même, je ne donne jamais ces titres-là.
Moi. — C’est dans la personne des fils qu’il faut restituer la noblesse des anciens nobles. C’est de la jeunesse que Votre Majesté peut attendre quelque chose ; c’est elle qui porte ses institutions dans l’avenir ; et puis, on lui fait des conditions. Si elle sert, elle a un titre nouveau pour regagner l’ancien ; et puis, Votre Majesté a toujours plus à gagner à répandre ses grâces sur les fils que sur les pères. En favorisant les pères, on n’attache pas toujours les enfants ; en attachant les enfants, on s’assure des pères.
L’Empereur. — Ce système n’est pas encore développé. Il faut attendre deux ans.
Moi. — Plusieurs anciens nobles, en Normandie, ont présenté leurs titres au préfet pour obtenir des majorais ; le préfet les a renovyés.
L’Empereur. — Le préfet ne doit pas rejeter les demandes ; il doit les faire passer toutes par l’archichancelier.
(Nota. — Il me semble que la loi ne charge les préfets que de donner leur avis quand il leur est demandé par l’archichancelier. Ainsi, ils ne devraient pas lui adresser les demandes, mais dire aux pétitionnaires de les adresser à l’archichancelier.)
L’Empereur. — L’évêque de l’Orne est mauvais.
Moi. — Sire, cela n’empêche pas les prêtres de chanter vos louanges à Alençon. Le jour anniversaire de la bataille d’Austerlitz, j’ai entendu un prédicateur dire : « Quel honneur pour Dieu qu’un si grand hommage soit rendu par un si puissant génie ! » Les dévots ont un peu secoué les oreilles à ces mots : « Quel honneur pour Dieu. »
L’Empereur. — Ils sont tous comme ça pour moi.
(Nota. — Quatre jours après cette conférence, l’Em-
pereur parla au Conseil d’Etat d’un mandement de l’évêque de Bayonne, pour permettre de manger des œufs, lequel disait que Dieu était irrité, qu’il fallait l’apaiser ; que la guerre était l’effet de sa colère : On vante nos victoires, ajoutait-il ; mais elles sont bien payées par le sang français ! — Le grand vicaire qui a rédigé ce mandement a été envoyé à Pignerol pour dix ans, et, je crois, l’évêque exilé. L’Empereur cita ce fait au sujet de l’organisation dé là Haute Cour, dont il voulait que le Conseil s’occupât ; et il dit à cette occasion : « Je suis obligé de me faire justice à moi-même, parce qu’il n’y a point de tribunal pour les crimes d’Etat. Je veux un tribunal organisé, pour n’être plus forcé de juger moi-même. »)
Moi. — Alençon, Sire, est au reste la meilleure ville du département. Beaucoup de jeunes gens de famille noble se sont engagés dans le service militaire volontairement. Plusieurs sont dans votre garde, notamment deux frères d’Ornan, un jeune Courtilloles.
L’Empereur. — Dans quel corps ?
Moi. — Sire, dans différents corps ; mais plusieurs dans les vélites à pied.
L’Empereur. — Ah ! ils sont pensionnés !
(Le ton de l’Empereur m’a fait comprendre que Sa Majesté voulait dire : Je ne suis pas étonné que ce soient de bons sujets, ils ont du bien.)
Moi. — Au reste, Sire, j’ai beaucoup fait entendre en Normandie que c’était être ennemi de soi-même que d’être d’un dévouement douteux pour Votre Majesté. J’ai beaucoup dit, parce que je le pense, que la personne la plus reconnaissante de l’Empire est l’Empereur, qui n’a jamais laissé sans récompense les témoignages d’affection, ni des provinces, ni des villes, ni des particuliers.
Voyage de l’Empereur a Alençon.
29 Mai et 1er Juin 1811.
Leurs Majestés sont arrivées vers 6 heures dix soir.
Le Ministre de l’intérieur est entré dans le cabinet de
l’Empereur. Sa Majesté m’a fait appeler ensuite. J’y ai été de sept à huit heures et demie.
Sa Majesté. — Vous êtes ici depuis peu de jours ?
Moi. — Sire, j’ai, suivant vos ordres, installé la Cour Impériale à Caen, le 27.
L’Empereur. — Cela s’est-il bien passé ?
Moi. — Oui, Sire.
L’Empereur. — Qui est le préfet ici, n’est-il pas de Toulouse ?
Moi. — Oui, Sire.
L’Empereur. — En est-on content ?
Moi. — Sire, pour les affaires, c’est un homme très sûr. Intégrité, probité, justice. Il n’y a que du bien à en dire. Pour le personnel, il est un peu sauvage. Il entend mieux les affaires que le monde et la société. Dans un pays voisin de la Vendée, c’est un homme utile.
L’Empereur. — Dans ce département-ci même, il y a eu de mauvais esprits ? Quel est le plus mauvais arrondissement du département ?
Moi. — Sire, il y a cinq ou six ans. . .
L’Empereur. — N’est-ce pas Mortagne ?
Moi. — Oui, Sire, mais cela est bien changé.
L’Empereur. — Qu’est-ce que l’Evêque ?
Moi. — C’est un Breton, qui était autrefois grand vicaire à Nantes.
L’Empereur. — J’avais cru que c’était un Allemand, est-il bon ?
Moi. — Il est peu aimé.
L’Empereur. — Pourquoi ?
Moi. — Pour son intolérance ; parce qu’il a outré les mauvais traitements pour les prêtres assermentés.
L’Empereur. — Il est donc obstacle ?
Moi. — Je le crois, plutôt que secours.
L’Empereur. — Combien de jours avez-vous passés ici ?
Moi. — Sire, je n’y suis que depuis avant-hier.
L’Empereur (avec impatience). — Ce n’est pas cela que je vous demande ! Avez-vous passé plusieurs jours de suite ici depuis que vous êtes sénateur ?
Moi. — Sire, j’y ai fait des séjours de trois mois.
L’Empereur. — Vous connaissez le pays ?
Moi. — Oui, Sire, surtout la ville.
L’Empereur. — Quel est l’homme le plus considérable du pays ?
Moi. — M. Le Veneur.
L’Empereur. — De la ville ?
Moi. — M. de Boisdeffre.
L’Empereur. — M. Le Veneur n’est-il pas général ?
Moi. — Oui, Sire, membre du Corps Législatif. C’est une ancienne maison. Ce fut un de ses aïeux, gouverneur de Rouen, qui remit la ville à Henri III, et qui refusa ainsi que le comte d’Hortes et Montmorin, de faire massacrer les protestants. Il est ici avec une grande partie de sa famille, qui désire être présenté à Votre Majesté.
L’Empereur. — Et l’autre ?
Moi. — M. de Boisdeffre est un ancien militaire, fils, petit-fils, arrière petit-fils de militaires, et père d’un jeune homme tué au service de Votre Majesté. C’est une famille qui a toujours servi, et toujours été pauvre, elle aurait besoin... (Non terminé.)
A Alençon.
Le 1er Juin 1811 a 9 heures du matin.
L’Empereur a reçu à son lever les grandes entrées ordinaires, et en outre, le Préfet et l’Evêque.
Sa Majesté a parlé à l’Evêque immédiatement après le vice-roi et le grand-duc de Wurtzbourg.
L’Empereur. — Vous êtes l’évêque de Séez ?
L’Evêque. — Oui, Sire.
L’Empereur. — Je suis très mécontent de vous, vous êtes le seul évêque sur qui j’ai reçu des plaintes. Vous entretenez ici des divisions. Au lieu de fondre les partis, vous distinguez encore entre les constitutionnels et les anticonstitutionnels. Il n’y a plus que vous en France qui se conduise ainsi. Vous voulez la guerre civile. Vous l’avez déjà faite ; vous avez trempé vos mains dans le sang français. Je vous ai pardonné et vous ne pardonnez pas aux autres I Misérable ! Votre diocèse est le seul en désordre !
L’Evêque. — Sire, tout y est très bien...
L’Empereur. — Vous avez fait une circulaire très mauvaise.
L’Evêque. — Je l’ai changée. .
L’Empereur. — Je vous ai fait venir un an à Paris pour vous montrer mon mécontentement, et rien ne vous corrige ! Vous êtes un mauvais sujet. Donnez votre démission dans l’heure !
L’Evêque. — Sire. . .
L’Empereur. — N’avez-vous pas fait la guerre civile ? Je vous ai pardonné, vous ne pardonnez pas ! Je ne souffrirai pas que vous recommenciez.
L Empereur dit au préfet : « Qu’on arrête les papiers de ses secrétaires. »
L’Evêque est sorti et le Préfet aussi.
L’Empereur était fort ému. Sa Majesté a salué le lever, sans parler à personne, et on s’est retiré.
L’Empereur a fait appeler le ministre de l’Intérieur ; ensuite Sa Majesté fait appeler Monsieur l’Evêque et ses grands vicaires. Ils étaient descendus. On les a rappelés ; ils sont remontés, et se sont assis dans le salon de service. Un demi quart d’heure après, le chambellan a fait entrer dans le cabinet de l’Empereur les deux grands vicaires, et point l’Evêque. Je me suis retiré.