MŒURS MILITAIRES
29 Vendémiaire an IX (21 Octobre 1800)
Comment se fait-il que nos troupes, formées d’une jeunesse bouillante, habituées aux mouvements impétueux et désordonnés de la guerre, sortant de pays ennemis qu’elles ont traités comme tels, et naguère abandonnées à la licence des camps, ces hommes, dont le retour faisait la terreur des citoyens, et dont la crainte a servi si longtemps de prétexte aux gouvernemenfs qui, toujours reculaient la paix, soient aujourd’hui plus disciplinés, plus paisibles, plus amis du citoyen qu’ils ne l’étaient autrefois en pleine paix, et commandés par des officiers d’une caste supérieure, et par des généraux qui, quelquefois, joignaient une illustration personnelle à celle qu’ils tenaient de leurs ancêtres ? Comment ces hommes qui faisaient la terreur du citoyen en sont-ils devenus l’amour ?
Bonaparte, à qui je disais, à mon retour de Metz, qu’on s’y faisait habituellement cette question, me répondit : « C’est que ce sont d’autres hommes. » En effet, la conscription fournit d’autres hommes que les enrôlements des racoleurs. Mais ce sont d’autres hommes aussi, parce que la guerre, la gloire, le respect de soi-même, l’espoir de l’avancement, celui d’une retraite, les ont rendus autres que ce qu’ils étaient eux-mêmes auparavant. Ils voient leurs chefs, enfants comme eux de la giberne et ils disent : « La bonne conduite les a élevés à ce point. M’en fermerai-je l’accès par l’inconduite ? » Ils voient leurs camarades, vétérans ou blés-
sés, se retirer avec une pension, et ils disent : « Me ferai-je chasser et m’exposerai-je à une vieillesse misérable et honteuse, quand je puis l’avoir douce et honorable ? » Et ils disent : « Nous sommes des citoyens, nous aussi », et les citoyens ne leur disent plus : « Vous n’êtes que des soldats ! » On les chérit parce qu’ils se respectent, ils se respectent doublement parce qu’on les chérit.
Et puis les officiers vivent près d’eux, toujours occupés d’eux. Ils ont placé tout leur plaisir dans une surveillance utile au bien-être du soldat ; étrangers aux plaisirs efféminés des hommes élevés dans la mollesse, ils ne sont sensibles qu’aux souvenirs militaires, aux intérêts de leurs compagnons d’armes et à l’orgueil du commandement. Autrefois un jeune officier croyait honorer les grades inférieurs quand il s’y arrêtait quelques mois ; aujourd’hui tout officier se sent honoré de son grade. Autrefois le grade était au-dessous de la personne ; maintenant tout Français naît et commence au-dessous du grade. Autrefois le grade inférieur dégradait l’homme d’une certaine naissance, et n’était accordé qu’à une certaine naissance. Il n’était d’aucun prix pour personne, les uns ne pouvant s’y élever, les autres ne voulant pas y rester. Maintenant tout grade est une récompense offerte à tout bon service : grand avantage de l’égalité, qui a fait de vingt mille sous-lieutenances, autrefois inutiles à l’émulation, la légitime ambition et l’honorable récompense de quatre cent mille soldats.
Ils obéissent aussi, volontiers, à des chefs qui ont tous pour titre de commandement une action de bravoure. On sait pourquoi l’on obéit à celui qui a fait ce qu’on n’a pu faire, même ce qu’on a fait soi-même. — Mais l’obéissance est-elle aussi concevable de la part de celui qui a fait, à l’égard de celui qui n’a encore donné d’autre preuve de son existence que son existence !
8 Brumaire an IX (30 Octobre 1800).
Dans la séance du Conseil d’Etat du 8 Brumaire an IX (30 Octobre 1800) Bonaparte développa de nouveau des vues qu’il avait précédemment exposées pour la division de la France en centuries, et pour l’établissement de centeniers qui remplissent le double objet de faciliter les élections à la notabilité communale, et en même temps de donner une espèce de garantie à l’ordre public par leur organisation et leur permanence.
Je m’étais élevé avec assez de force, dans la dernière séance du Conseil, contre cette dernière vue. J’établis que cette division permanente de la France et sa distribution en centuries qui auraient un chef, seraient l’anarchie organisée ; que cette institution n’avait existé à Rome que pour le service militaire ; qu’elle avait existé chez les Germains, même en France jusque vers le temps de Charlemagne, en Angleterre du temps d’Alfred le Grand, parce qu’à toutes ces époques l’état social était mal établi, la barbarie dominait, aucun pouvoir central n’existait avec vigueur ; que quand l’anarchie est dans un Etat, c’est un assez bon expédient pour recommencer l’état social que de réunir les citoyens en petites fédérations de centaines de dizaines qui se donnent une garantie mutuelle, et offrent un répondant au pouvoir quelconque qui tend à renaître au centre ; mais que c’est une preuve de l’impuissance du gouvernement, un remède très impuissant lui-même aux maux qui résultent de la non-existence d’un pouvoir central vigoureusement constitué, et même un moyen à peu près également propre à la résistance et à la soumission, etc...
Bonaparte revenant donc, dans la séance du 8, sur ses idées énoncées le 4, et par moi combattues le 6, les reproduisit avec humeur, et finit par cette phrase :
« Voilà les véritables vues que doit apporter le légis- « lateur dans la discussion d’une semblable matière.
« La section de l’intérieur ne nous a présenté que des « idées ridicules, et il n’y a personne qui m’ait parlé de « ses projets sans s’en moquer. » Je répondis vivement
au Premier Consul que, s’il avait pris la peine de lire les résumés de la section, il aurait vu qu’ils n’étaient rien moins que ridicules. Je ramassai en même temps tous les papiers de l’affaire, qu’en ma qualité de rapporteur j’avais devant moi ; je les jetai pêle-mêle dans mon portefeuille, que je fermai aussitôt à clef. — J’aurais pu dire au Premier Consul que la raison pourquoi il s’était trouvé tant de gens près de lui qui s’étaient moqué de la section, c’est qu’ayant fait imprimer dans le Moniteur des résumés, que je n’avais cru rédiger que pour le Conseil, et où j’avais énoncé l’opinion du Premier Consul, il était tout simple que la flatterie trouvât son texte là où le magistrat n’aurait trouvé qu’un motif d’examen scrupuleux.
Le Premier Consul donna la parole à quelques membres du Conseil, à qui il parla avec beaucoup d’honnêteté et de douceur, et ensuite me la proposa sur une question pour laquelle je l’avais demandée dans la séance précédente. Il s’agissait de savoir si dans les villes on voterait en grandes masses ou en petite masses de cent ; je soutenais la nécessité de faire voter au moins par sections de cinq cents individus dans les villes. Je m’expliquai très brièvement et très froidement. Le Consul Cambacérès témoigna plusieurs fois qu’il était de mon opinion. Le Premier Consul më combattit doucement et aussi mollement. Je soupçonnai même qu’il était frappé de mes observations tant son insistance sur son avis me parut faible. Cependant il mit aux voix, et le Conseil décida contre moi, et confirma l’avis qu’il avait eu à la précédente séance avant d’avoir entendu la question.
Le Décadi, 10, je fus invité à dîner à la Malmaison. M. de Cobentzel s’y trouvait. Le Premier Consul ne m’appela à aucun entretien particulier avec lui. Seulement, un aide de camp me fit placer à côté de lui ; je n’en étais séparé que par Madame Monge, et il me parla plusieurs fois avec amitié.
Le 12 au matin, je montai, comme Président, dans son cabinet avant le Conseil. Je lui présentai un projet rédigé par Regnaud et moi, et signé de la section, pour l’exécution des vues arrêtées au Conseil du 8.
A ce moment, le ministre de la police sortait de son cabinet. Je priai le Consul de lui ordonner de rentrer, pour s’expliquer devant moi sur les rapports dans lesquels on m’avait dit qu’il m’impliquait : « Jamais, me répondit avec bonté le Premier Consul, jamais il n’a écrit votre nom dans un rapport, si ce n’est au sujet de ce projet de Constitution dont je vous ai parlé. — J’espère, général, que dans l’état d’inimitié ouverte où nous sommes ensemble, vous trouverez juste de ne prêter l'oreille à aucun de ses rapports contre mol sans m’entendre, et sans me mettre en face de mon accusateur. — Jamais, jamais, a reprit le Consul, il n’a fait de rapports contre vous. »
Reprenant alors l’examen du projet que je lui remettais, il me fit quelques observations. Je lui demandai s’il ne trouverait pas convenable de réunir avec les Consuls et lui quelques membres de la section avec quelques sénateurs, tels que le citoyen Laplace, pour discuter entre peu de personnes la matière dont il s’agissait, plutôt que de la reporter encore au Conseil : « Oui, me répondit-il. Eh bien ! je ne renverrai pas au Conseil d’Etat ce nouveau projet. Je vous réunirai ici auparavant. » : * j
Le 13, nous avons été convoqués et réunis, le sénateur Laplace, Grétet, Chaptal et moi, avec les trois Consuls. Dans cette séance, le Premier Consul après m’avoir entendu et admis ma manière de poser les questions, les a mises en discussion. A chaque pas, il était frappé de quelque difficulté : « C’est bien difficile » disait-il à tout moment. Sans doute la solution est difficile, mais il m’a semblé, et j’aime à penser qu’en le répétant souvent, le Premier Consul était bien aise d’adoucir pour la section de l’intérieur l’accusation de ridicule qu’il avait prononcée contre elle le 8, en plein Conseil. J’ai eu lieu plusieurs fois de le juger bon, et mon cœur m’a dit encore qu’il l’était dans cette circonstance. Son ton, son accent, les formes de son discours, m’ont dit, mieux que n’eûssent pu faire ses paroles : « J’ai regret d’avoir blessé des gens de mérite qui me sont attachés. »
Après avoir jeté sur le papier quelques notes, que j’ai recueillies et rédigées, pour un nouveau mode d’éleç-
tion (elles sont jointes à ma collection des projets donnés concernant la notabilité), il en est venu à la question de savoir comment serait interprété et exécuté l’article XII de la Constitution concernant la réjection des notables qui auraient perdu la confiance des citoyens. Son idée a été rédigée par moi ; elle forme le dernier article des notes dont je viens de parler.
A ce sujet, le Premier Consul nous dit qu’il prévoyait la plus fâcheuse secousse dans quelque temps, si les citoyens n’avaient pas un moyen de retirer de la liste les élus qui n’auraient pas leur confiance. « Il ne faut pas se dissimuler, a-t-il dit, que si on exige moitié plus un des citoyens ayant droit de voter pour faire sortir d’une liste de notabilité, la notabilité sera une véritable noblesse ; cette institution offensera la masse de la nation. Il y a deux choses pour lesquelles la nation française n’est pas mûre : c’est l’hérédité des emplois et la noblesse. Une noblesse héréditaire, dont l’origine remontait à de hautes actions, à de grands services rendus à la patrie, n’a pu se soutenir ; cependant elle était bien plus favorable qu’une noblesse instituée qui éléverait tout à coup des nobles au-dessus de leurs pairs ; le mécontentement commencerait à se faire sentir par les femmes. Elles veulent être égales. Elles verraient avec humeur leur voisine qui serait devenue Madame la notable. Il n’y a que la religion qui puisse faire supporter aux hommes les inégalités de rang, parce qu’elle console de tout, »
Je répondis au Premier Consul : « Quatre circonstances principales établissent dans l’opinion la considération et la notabilité : la haute extraction, la fortune, le mérite, l’âge. Nous ne pouvons, ni ne voulons fonder une notabilité sur la naissance. Mais nous voulons et nous pouvons la fonder sur la propriété, le mérite et l’âge ; et c’est ce que la Constitution a en vue. Elle appelle au premier grade de la notabilité, ou à la notabilité communale, les petits propriétaires ou les jeunes gens qui doivent être un jour riches propriétaires ; û la notabilité départementale, les plus grands propriétaires ; à la notabilité nationale, les plus riches Citoyens. Cette vocation ne doit être dérangée que par
la différence de mérite et de considération personnelle. »
Le Premier Consul. — On ne peut faire un titre de la richesse. Un riche est si souvent un fainéant sans mérite ! Un riche négociant même, ne l’est souvent même que par l’art de vendre cher, ou de voler. Je ne veux pas prêcher la loi agraire ; je parle ici entre nous ; je veux même qu’il y ait des riches, car c’est Tunique moyen d’assurer l’existence des pauvres, mais je ne vois pas de titre à la considération dans la richesse, ni à une distinction politique ; et dans le temps présent, une telle distinction serait plus mal reçue encore que dans tout autre ; la richesse est aujourd’hui le fruit du vol, de la rapine. Qui est-ce qui est riche ? l’acquéreur de domaines nationaux, le fournisseur, le voleur. Comment fonder sur la richesse ainsi acquise une notabilité ?
Moi. — J’avoue que les riches d’aujourd’hui sont peu favorables, et que le moment n’est pas bon pour notre système. Mais la première liste de notabilité qui sera composée de cinq cent mille notables au moins, comprendra en grande partie des propriétaires médiocres, c’est-à-dire la portion la plus respectable de la nation, et non des riches. Ensuite, il n’est pas dit que la richesse seule doive porter à la notabilité nationale ; c’est la richesse jointe au mérite, et je gagerais contre les fournisseurs. Enfin, le principe de la notabilité fondée sur la propriété n’est point chose d’imagination ; elle est d’expérience. En Angleterre, on n’est pair, c’està-dire, noble que par la propriété. On n’est éligible à la Chambre des Communes, on n’est électeur qu’en remplissant des conditions de propriété. En Amérique, il y a des conditions de propriété pour parvenir à la représentation. En France, à l’époque de la Constitution de l’an VIII, chacun demandait que Ton établit des conditions de propriété à l’éligibilité. On désirait aussi la gradualité des emplois publics. Le système de la triple notabilité a paru remplir le double objet que l'opinion avait en vue. On s’est persuadé que, par le mode d’élection qui serait admis, la propriété aurait tous ces avantages ; et c’est pourquoi, je suis toujours d’avis qu’il
faut faire élire, surtout dans les villes, par grandes masses, afin de ne pas obliger les quartiers habités par les ouvriers à nommer uniquement parmi eux, et à substituer les prolétaires aux propriétaires. — Au reste, ai-je ajouté, les inquiétudes du Premier Consul sont de nature à exiger le plus scrupuleux examen ; et je désire que la discussion des modes d’élection ne soit reportée au Conseil qu’après une nouvelle conférence relative aux principes de l’institution, à ses avantages, à ses inconvénients, enfin à ses dangers, et au moyen de laisser subsister les uns en détruisant, ou du moins, en affaiblissant les autres.
J’ai proposé de remettre à huit mois l’examen des modes d’élection ou du moins de ne rien dire avant trois ans des moyens d’exécuter l’article XII de la Constitution ; ce qui réserverait au gouvernement de proposer des moyens de rejection plus ou moins faciles, selon que l’expérience aurait fait reconnaître ou que les premières listes de notabilité ont le respect publie, ou qu’elles ne l’ont pas.
Le Premier Consul est sorti de son cabinet, et est demeuré dehors environ une demi-heure. Les deux Consuls se sont promenés ensemble en se parlant à voix basse. Le Consul Cambacérès étant revenu à la cheminée, je lui dis : «Le Premier Consul devrait renvoyer cette affaire à huit mois. — Non ; l’on crierait. Le gouvernement ne peut pas se dispenser de présenter un projet de loi dans la prochaine session du Corps Législatif ; mais on peut faire traîner la discussion au Tribunat et au Corps Législatif, et enfin la retirer ou la laisser rejeter. Alors on fera comme on pourra. »
Le Premier Consul est rentré, nous a demandé si nous n’avions pas consulté Sieyès. J’ai répondu que non. Crétet a dit : « Je lui en ai parlé, mais il n'a répondu que des choses vagues et métaphysiques. »
Le Premier Consul a terminé en disant : « Cette
affaire n’est pas mûre. Il faut en reparler encore ici, avant de la reporter au Conseil d’Etat. »
5 Novembre 1800 (14 Brumaire an IX).
Le Premier Consul dans son audience au Corps Législatif, a dit : « Il n’y a rien à craindre du clergé. Il n’y a plus de moines. Il n’est plus un ordre de l’Etat (1). Il il est plus, comme autrefois, le seul corps savant de l’Etat.
« Voltaire n’a été véhément contre la religion que parce qu’il y avait résistance en faveur des abus.
« Moi, je suis philosophe. J’aurais fait en Egypte, pour la religion musulmane, ce que je viens de faire en France pour la religion catholique.
<( Ce n’est pas que je sois indifférent à toute religion, c est que je respecte la volonté clu peuple et les consciences. Nous ne savons ni d’où nous venons, ni où nous allons. Il faut respecter l’opinion que chacun se fait et embrasse. »
Le 15 novembre an IX (6 novembre 1800), je dînais chez le Premier Consul. Avant le dîner, Madame Bonaparte me parla longuement des frères de Bonaparte, et, sans trop d’à-propos, elle me dit : « Joseph est « un excellent homme, mais trop indifférent aux affai- « res. Lucien est plein d’esprit, mais c’est une mauvaise « tete dont on ne peut rien faire... Cependant, quand « Bonaparte n’aurait pas d’enfant, ni de successeur « désigné, il ne faudrait pas être en peine. Louis est un sujet excellent ; quoique j’aie eu à m’en plaidre pen- « dant l’absence de Bonaparte, je ne peux m’empêcher « de 1 estimer : c’est un excellent cœur, un esprit très « distingue. Il s’occupe sérieusement, il se forme éton- « nemment ; il se fera beaucoup d’honneur par la
Ambassade ou exil de Lucien Bonaparte
t concordataire : « L’Enon plus l’Etat dans
s une phrase
« mission qu’il remplit maintenant ; il aime Bonaparte « comme un amant sa maîtresse. Les lettres qu'il lui a « écrites quand il (Louis) a quitté l’Egypte, font venir « les larmes aux yeux tant elles sont tendres. Je contt nais de lui un trait que je voudrais voir publier. Il « avait un petit jockey ; cet enfant tomba malade : le « médecin déclara qu’il n’y avait qu’un moyen de le « guérir : c’était de le faire courir toute la journée, t< pendant plusieurs mois, en cabriolet. Aussitôt, Louis « acheta un cabriolet, qui, depuis six mois, ne sert à « d’autre usage que celui de promener cet enfant. »
Je ne concevais pas ce détail donné, sans être amené, devant tant de monde assemblé dans le salon, et à voix basse, ce qui était une contrainte assez pénible ; et je n’en cherchai pas la cause.
Après dîner, je m’entretiens avec le préfet de police (1) ; il me parle des perturbateurs, d’une manière vague ; du ministre de la police ; il me dit qu’on l’a poussé à bout, qu’on a voulu lui ôter sa place ; qu’il est naturel de se défendre.
Il me parle du Parallèle de Cro7nwel, que la police a fait saisir, et dont l’administration des postes qui en a fait partir plusieurs milliers d’exemplaires n’à pas su ou voulu faire connaître l’origine... « Je l’ai pourtant connue à la fin, ajoute-t-il, et l’on sait ce que cela a produit. » — Je n’entendais pas ce langage. Le préfet me dit que cet écrit était de Julian.
(1) C’est par la loi du 28 Pluviôse an VIII (17 Février 1800), organisant l’administration générale, que fut instituée la Préfecture de Police. Le premier préfet fut Dubois. C’était un ancien avocat au Parlement dont la Révolution avait fait un magistrat et que le Directoire avait mis à la tête du bureau central de la police. Cochon de Lapparent et Réal, d’abord candidats au poste de préfet, furent écartés par Bonaparte, le premier pareeque nonchalant, le second comme trop intimement lié avec Fouché. Bonaparte choisit Dubois moins pour son intelligence, qui était médiocre, que pour sa puissance de travail et sa probité, aussi parce qu’il était depuis longtemps au fait des rouages administratifs. Dubois fufc remplacé par M. Pasquier le 14 Octobre 1810.
(C f. H. Raisson : Histoire de la police de Paris. — Paris, A. Levasseur, 1844.)
Après dîner* Bonaparte et sa famille et Cambacérès vont au Conservatoire de musique, où il y avait un concert d’élèves et j’y vais aussi.
Arnault (1) vient à moi et me demande : « Est-il vrai que Lucien va en ambassade, et que Chaptal a le portefeuille ? — Je n’en savais rien, et je répondis : En voilà le premier mot. » Je questionnai à mon tour Fontanes, Duquesnoy, Félix Desportes ; tout le monde me répondit : « Je n’ai pas entendu parler de cela. » Madame Leclerc attendait Madame Bacciocchi, et tout le monde attendait Lucien. Elle ne vint pas ; il ne vint pas. Alors, il fut clair pour moi que le bruit qui se répandait était fondé.
Le lendemain 16, j’allai chez Lucien, je m’étais chargé de l’inviter à une réunion de brumairiens qui devait avoir lieu le 18, chez Rose. Je voulus savoir s’il viendrait, ou s’il partait. Il était dans son lit, à midi, quand on m’introduisit.
Avant que j’entrasse, Arnault me dit : « Je pars avec Lucien. Nous allons je ne sais où I mais j’emporte des patins. — Bon Pégase pour y finir votre tragédie. — Oui, j’ai fait en l’air les Vénitiens . — Oui, en l’air, mais pas sur la glace. Savez-vous ce qui a fait appeler ici Chaptal ? — C’est Lucien, c’est lui-même qui l’a proposé. — Il a bien fait, il a choisi là un bon ami. »
J’entre chez Lucien que je trouve au lit, comme je viens de le dire. — « Je venais vous prier à dîner ; mais
(1) Présenté à Bonaparte par le général Leclerc, Arnault, à qui le succès de Marius à Miniurnes avait, au début de la Révolution, valu une place dans la maison de la comtesse de Provence, devint très vite un des familiers de Bonaparte. C’est durant la première campagne d’Italie qu’Arnault écrivit la tragédie des Vénitiens , représentée avec succès au Théâtre Français le 12 Septembre 1798. Il fit partie de l’expédition d’Egypte, mais dut s’arrêter à Malte pour donner des soins à son beau-frère, Regnaud de Saint-Jean-d’Angély. Arnault vécut durant tout le Consulat dans l’intimité de Lucien Bonaparte. Plus tard, la faveur impériale fit de lui un des directeurs, puis le secrétaire général, du ministère de l’Instruction publique. Un an avant sa mort, Arnault a publié une partie de ses mémoires, les Souvenirs d'un sexagénaire (Paris, Dufay, 1833, 4 vol. in-8°), qui s’arrêtent malheureusement au 18 Brumaire.
on me dit que vous partez. — Oui, je dînerai le 18 en voiture... Je vais en mission (riant), cela fera que je n’irai pas au Corps Législatif. Voilà le sort de la paix ou de la guerre partagé entre mes frères et moi : Joseph d’un côté, moi de l’autre. Si la paix a lieu, nous serons bien dans l’opinion ; si la guerre recommence, ma foi, elle pèsera sur notre responsabilité... On tient sûrement bien des propos sur mon départ ; on suppose quelque grande brouillerie entre mon frère et moi. ? — Ma foi, je n’ai entendu dire de votre départ..., que votre départ (en riant), moi, je n’ai vu personne cette nuit. — Que pensez-vous de Chaptal (2)? — Je pense que vous ne pouviez remettre l’examen de votre ministère à un homme qui fût plus zélé à en divulguer toutes les fautes ; mais aussi à personne qui, par son incapacité, fît mieux sentir à votre frère qu’il vaut encore mieux vous le rendre. — ( Gaiement et vivement) Ah ! tant mieux !
Je l’embrassai et m’en allai. Je remarquai en passant par son cabinet, beaucoup de bustes de Bonaparte Premier Consul, en biscuit, sur une commode ; je rentrai pour lui en demander un. — « Prenez, me répondit-il » ; et j’emportai mon Consul dans mon chapeau.
Le soir, j’allai chez Talleyrand, où était Maret, Talleyrand me dit en particulier : « C’est Lucien qui a voulu Chaptal. Les Consuls voulaient que le portefeuille allât au Président de la section de l’Intérieur. — Je ne crois pas cela. — Le Premier Consul et Cambacérès me l’ont dit ce matin. — Je ne le crois pas encore. »
(2) Chaptal, nommé d'abord « Conseiller d’Etat chargé de l'Instruction publique », était resté en fait simple conseiller, le ministre de l’Intérieur, Lucien, ayant désiré retenir l'Instruction publique sous son autorité et y étant parvenu. Telle était l’origine des mauvais rapports de Lucien et de Chaptal. Bien qu’il fût un savant éminent, Chaptal n’était qu’un administrateur assez médiocre. Bonaparte, qui estimait à leur valeur les grands services que les découvertes de Chaptal rendirent au pays, le maintint au ministère : nommé par intérim le 6 Novembre 1800 (15 Brumaire an VIII), Chaptal fut en effet titularisé le 21 Janvier 1801 (1er Pluviôse an IX). On trouvera une très complète bibliographie des œuvres de Chaptal en appendice aux mémoires qu’il a laissé et qu'a publié son arrière petit-fils. ( Mes souvenirs sur Napoléon , par le comte Chaptal, Paris, Plon, 1893.)
Le 17, Stanislas Girardin vint me voir le matin, et j’appris de lui que, la veille, Madame Bacciocchi avait eu les larmes aux yeux toute la soirée chez Madame Bonaparte, et lui avait témoigné un chagrin extrême du départ de Lucien ; que Lucien avait paru dans le salon avec un visage riant, le Premier Consul avec l’air très morne, et que toutes les personnes qui étaient là en visite avaient l’air triste ou embarrassé.
Ce jour*là, il ne fut pas douteux dans Paris que le départ de Lucien ne fût une disgrâce. Le ministre de la police en parla hautement sur ce pied à un grand dîner qu’il donna ce jour-là, et où il réunit les gens les plus antipathiques, tels que Talleyrand et Chénier, et où cependant je ne jugeai pas à propos de me trouver, quoique invité.
Sieyès m’a dit le lendemain 18, à notre dîner de brumairiens, que Fouché avait dit à ce même dîner : « Lucien a été à la tête de toutes les conspirations « depuis un an, et même à la tête de la conspiration des « assassins de l’Opéra » ; propos odieux, quand il serait fondé, et qui est certainement une fausseté abominable. Il doit avoir ajouté qu’il était l’auteur déboutés les brochures qui avaient agité l’opinion.
Hier 19, Talleyrand m’a dit qu’il avait été chargé officiellement par le Premier Consul d’aller faire des excuses à Sieyès pour la dernière phrase du Parallèle de Cromwel où il (lui, Sieyès) est désigné d’une manière odieuse par la lettre initiale de son nom.
D’après ces circonstances, il me paraît indubitable, 1° que la mission de Lucien est un exil ; 2° que cet exil a pour cause immédiate ou occasionnelle la brochure du Parallèle de Cromwell (l), qui finit par établir la nécessité d’un suppléant (non militaire), de Bonaparte
(1) Le titre exact est : Parallèle entre César, Cromwel, Mono et Bonaparte. Fragment traduit de l'anglais. Il y eut d’abord de cet écrit deux éditions in-8°, sans lieu, ni date, l’une de 15 pages, l’autre de 16 et qui ne diffèrent que par l’imposition. On ignora longtemps dans le public que cette brochure eut causé la disgrâce de Lucien. Le Parallèle fut en effet assez généralement attribué à Lacretelle le jeune et c’est une erreur où sont par la suite tombés Quérard et
et à raison de cette dernière conséquence.
Je pense que Lucien pouvait être puni pour sa dissipation et les graves désordres qu’il semblait autoriser dans son administration ; mais pourquoi n’a-t-il pas été puni pour cela, et comment l’est-il pour sa brochure ?
Sa brochure n’était point coupable pour avoir provo* qué la nomination d’un suppléant à Bonaparte. Sieyès, dans son plan de Constitution, proposait que le suppléant du Premier Consul fût toujours nommé d’avance. Il y a six mois, je proposai aux Consuls, dans un Conseil privé, de charger la section de l’Intérieur de proposer le mode d’élection h suivre pour les Consuls. Bonaparte lui-même, m’a dit, depuis la bataille de Marengo et avant : « Il faut que j’aie un successeur nommé, mais qui ne soit connu que de moi. » Enfin, n’est-il pas évident qu’au fond, rien ne serait plus utile que l’existence d’un successeur connu et avoué par le Premier Consul lui-même, s’il arrivait un accident qui en privât la République ?
C’est, à mon sens, une très grande faute, que d’avoir considéré comme une prétention à l’hérédité, et d’avoir fait considérer ainsi par le public, la nomination d’un successeur dans la famille de Bonaparte. Il peut être très nécessaire à la République, pour attacher l’opinion en cas de changement, et pour réprimer des ambitieux sans mérite, qu’un frère, qu’un parent du nom de Bonaparte, et honoré de son aveu, puisse se présenter sous ce nom et avec cet aveu à la tête du gouvernement.
Enfin, Lucien dit en partant que la brochure pour laquelle on l’envoyait en exil avait été connue de son frère et approuvée par lui ; si bien qu’il en emportait l’original, où se trouvaient quatre corrections de la main du Premier Consul.
Cela est-il vrai ? Je n’en sais rien ; mais je le crois,
Barbier. Bourrienne, le premier, révéla dans ses Mémoires (VI, p. 31) que les véritables auteurs de cette brochure étaient Bonaparte et son frère Lucien. M. Thiers, souvent bien informé, l’a depuis attribué au seul Lucien. L’opinion de '.Rœderer est un peu différente : il la croit écrite par Fontanes, en collaboration avec Lucien et, pour la première partie au moins, sous l’inspiration de Bonaparte,
et mes raisons pour le croire sont : 1» que le Premier Consul m’a montré, à moi, le désir d’un suc^esseu rnnnu de lui; 2° que le Journal des Dejensem ouvrage de Bourienne, son secrétaire, distinguait dans la feuille du 18 Brumaire, entre les dernières pages la brochure et le reste : « Elle paraîtrait d abord être une simple réponse à quelques brochures angïaises qu ne cessent de vomir des injures contre le Prem e Consul de la République ; mais les dernières décèlent la malveillance. Nous ne saurions mieux la comparer à un serpent caché sous les roses. » C attention de distinguer dans la brochure, la An d avec tout ce qui précède, me paraît annoncer qu il pourrait bien se trouver des corrections dans le commencement 3» ü y a un mois environ, quand il s’agissait d établi que les ministres pouvaient aller au Corps Législatif (ce que Bonaparte lui-même m’a dit être proposé dans la vue d’y envoyer Lucien s’il y avait lieu, et ce que Lucien m’a assez confirmé lui-même en disant, le 16 . Je n’irai pas au Corps Législatif), Lucien vint au Conseil d’Etat ; et comme sa place était à côté de moi, je le vis, pendant une heure au moins, relire, corriger, bétonner un cahier du volume de la brochure ; c’est quelques jours après qu’a paru la première édition ; 4° j’ai toujours eu dans l’idée que, quand le Premier Consul s’était mis dans la tête de faire reconnaître comme principe que les ministres étaient , ou pouvaient être conseillers d’Etat, et en cette qualité entrer comme orateurs au Corps Législatif, il n’avait pas en vue la frivole satisfaction de donner à la prétendue éloquence de Lucien une occasion de briller. Je crois qu il a voulu se ménager un moyen de l’envoyer au Corps Législatif, pour y appuyer un dessein tel que celui de la sup* pléance, que je tiens pour très utile, très rassurant, très nécessaire.
Il se pourrait que, dans tout ceci, Bonaparte eût reculé devant une mesure avantageuse, par la crainte qui lui a été inspirée d’une prétendue opinion générale, dont le tableau mensonger aura été l’ouvrage du ministre de la police, et que son frère lui reprochât, un jour
de mauvaise tête, d’avoir puni le mauvais succès après avoir approuvé l’intention.
(sans date)
L’opinion publique est d’un déchaînement affreux contre Lucien. Jamais ministre chassé ne fut couvert de plus d’imputations ignominieuses. Tout ce qu'on lui reproche à tort et à travers est inouï.
On attribue sa chute à Fouché, à Lebrun, à Talleyrand, à Madame Bonaparte.
Il est certain que, quand la brochure a paru, Madame Bonaparte y a vu une provocation au divorce de son mari avec elle, et elle en a pleuré avec Madame Bénezech.
Talleyrand m’a dit, le jour de l’expulsion de Lucien : « Ce Lucien est un grand estafier. — Mais qui reviendra, et très puissant, parce que son frère l’aime. — Non. »
Fouché est indubitablement celui qui a porté les coups, ayant en main l’opinion, qu’il fait ou qu’il recueille.
Sieyès m’a dit, le 18 Brumaire, que la veille Fouché avait dit à dîner, chez lui, à ce dîner où était Talleyrand, que Lucien avait été à la tête de toutes les conspirations, même de l’assassinat de l’Opéra.
Talleyrand m’a dit n’avoir pas entendu cela. A la vérité, il était arrivé tard, et c’était probablement avant ou après dîner, et à quelques personnes seulement, que le propos a été tenu.
Brumaire an IX (Novembre 1800).
Le Premier Consul nous dit, le 13, que la nation n’était pas encore mûre pour l’hérédité.
La 2e édition corrigée du Parallèle a substitué
le mot « militaires » à Sieyès (1). Bonaparte a fait faire des excuses à Sieyès de l’injure et l’on dit que le général Moreau est venu porter plainte à Bonaparte de la seconde.
Lacuée a fait brûler sur la place des Invalides, à la parade, mille exemplaires du j Parallèle.
Il y a eu à ma connaissance (ce 25 Brumaire), trois éditions de la brochure dont deux portaient un S..., et une « militaires ».
Riouffe (2) m’a dit hier (25 Brumaire an IX) 24 Novembre 1800, que Julian, qu’on accusait d’avoir fait la brochure, s’était plaint à lui de ce que Lucien le livrait ainsi, et le déclarait auteur de la brochure ; tandis que, lui Julian avait été témoin que Lucien l’avait commandée à Fontanes.
Fontanes a dîné plusieurs jours de suite chez Talley* rand, dans les cinq premiers jours de la décade où a paru la brochure.
Cette brochure a paru le 10 Brumaire ; le 9, je soupais
(1) La phrase incriminée, la dernière de la brochure, est la suivante : « Français, tels sont les périls de la Patrie : chaque jour vous pouvez tomber sous la domination des Assemblées, sous le joug des S..., ou sous celui des Bourbons... A chaque instant votre tranquillité peut disparaître... Vous dormez sur un abîme ! ! et votre sommeil est tranquille !.... Insensés ! ! !... » Dans une troisième édition, non dans la seconde comme l’écrit Rœderer, publiée sur l’ordre de Bonaparte, on substitua « joug des militaires » à « joug des S... » qui désignait très clairement Sieyès.
(2) Riouffe, qui n’était sous l’ancien régime qu’un poète sans gloire et sans génie, s’enthousiasma dès 1789 pour les principes de la Révolution. Lié d’amitié avec les Girondins, il fut proscrit comme eux. Arrêté à Bordeaux sur l’ordre de Tallien, il fut conduit à Paris et enfermé à la Conciergerie. Sauvé par Thermidor, Riouffe écrivit aussitôt, sous un titre d’actualité, une manière de roman-feuilleton, les Mémoires d'un détenu pour servir à l'histoire de la tyrannie de Robespierre, qui le firent célèbre. Ecrivain médiocre, mais d’esprit avisé, Riouffe s’attacha à Bonaparte à la veille de Brumaire et obtint à ce titre, en 1799, une place au Tribunat. Orateur ennuyeux mais flatteur servile, il fut nommé préfet de la Côte-d’Or et fait baron de l’Empire. Riouffe mourut bravement à son poste le 30 Novembre 1813, pendant une épidémie qui désolait le département de la Meurthe qu’il était' alors chargé d’administrer.
chez Lucien avec M. de Cobentzel et Talleyrand. Avant souper, Duquesnoy vint dire au ministre de l’Intérieur et à moi : « On assure qu’il y a trente-six ouvriers consignés à l’imprimerie de la République, et qu’il paraîtra demain quelque acte du gouvernement. — Je dis : Ma foi, j’ep ai peur. » — * Lucien se mit à rire.
Ce; 26 Brumaire
Il est à peu prés avoué, de tous les hommes instruits des détails, que la brochure est de Pontanes, sauf tes exclamations de la fin, qui sont dans le genre de Lucien.
7 Nivôse an VIII (28 Décembre 1800)
Ce soir, après dîner, Bonaparte m’ayant demandé comment je trouvais que les choses allaient, je lui dis qu’on s’inquiétait de la composition du Corps Législatif ; et je lui demandai à mon tour comment il n’avait pas exercé plus d’influence sur les choix ? Il me répondit : « Je ne connaissais pas assez d’hommes capables de former une bonne majorité, et j’ai voulu n’être pour rien dans une mauvaise composition. S’il en arrive mal, il faut que le blâme soit à d’autres, et que ma considération reste entière. »
Lucien Bonaparte
Au Plessïs-Cïiamant (1), le 22 Primaire an X au matin.
(13 Décembre 1801)
Hier soir, j’ai eu après souper un entretien de près de deux heures avec Lucien. Je lui reprochais de ne pas être à Paris, de ne pas se montrer avec le Consul, de laisser accréditer le bruit qu’ils étaient brouillés, etc... Il me répondit : « 'Je ne veux pas être goguenardé, avili par le Consul, il est avec moi sur un ton qui ne me convient pas ; il me tient des propos devant ses aides de camps, les officiers de sa garde ; je ne suis pas fait pour souffrir cela. Quand je suis arrivé, j’ai passé trois heures seul avec lui ; nous avions fait nos conventions sur notre manière d’être ensemble il ne les a pas tenues. Je lui demandai : « Quand pourrai-je vous voir, et où ? 'Je ne suis plus votre ministre, je ne suis, ni ne veux être conseiller d’Etat ; je n’ai plus d’uniforme ; je ne puis plus venir chez vous, à vos audiences, je n’y puis venir qu’en frère. » Il me répondit : « Venez tous
(1) Il y avait quelques mois à peine que Lucien, qui venait de s’en rendre acquéreur, s’était installé au château de Plessis-Chamant. Bâti en bordure de la forêt d’Halatte, à un quart de lieu de la petite ville de Senlis, qu’on apercevait des terrasses, le château, dont la construction remontait au règne de Louis XIII, était alors en assez mauvais état- Lucien entreprit de le transformer. Son architecte, Payet, établit les plans des aménagements nouveaux et l'on se mit aussitôt à l'œuvre. Une scène de théâtre, une grande galerie de tableaux, un jardin anglais, un tombeau pour Madame Lucien Bonaparte, tels furent les premiers travaux qui furent entrepris sur l’ordre de Lucien. Ce fut à la tombe qu’il donna d’abord ses soins. On construisit dans le jardin, dans un cadre d’arbres verts, au milieu de corbeilles de fleurs, un mausolée imposant, qu’entouraient des bancs de gazon et que ceinturait une haute grille noire. Pour les appartements, qu’on dut refaire entièrement, on les décora dans le goût étrusque, et pour être assuré qu’ils seraient du plus pur étrusque, on copia les meubles sur des planches de Pironesi.
Cambry, qui visita alors le château, fut frappé de l’élégance dè la salle de théâtre, que Calais et Fragonard le fils avaient été chargés de décorer : dans la galerie de tableaux, il ne remarqua que deux toiles, assez médiocres d’ailleurs, de Suvé.
(C f. Cambry : Description du département de VOise. Paris, Didot, 1803. 3 vol.)
les soirs dans le salon ; les matins, je déjeune seul, à onze heures, venez quand vous voudrez. » Dans votre salon, c’est très bien ; mais je vous le demande, plus de mauvaises plaisanteries, plus de citoyen Lucien ! de grand Lucien ! de grave Lucien ! Je ne veux pas servir de risée à vos aides de camp... Cela fut très bien entendu. Je lui dis aussi : « Je ne veux plus ni fonctions, ni missions. Je veux vivre à Paris, en citoyen de Paris, à moins que vous ne me fassiez concourir à quelque chose d’utile pour consolider votre pouvoir. » Et en effet je ne veux plus qu’être bourgeois de Paris, à moins qu’il ne veuille consolider sa puissance comme il l’a voulu il y a dix-huit mois. Cette profession d’indépendance me ramenait toujours à cette conclusion, que je voulais être traité par lui, chez lui, en frère, et non en subalterne.
« Le lendemain de cette conversation, j’allai le voir dans le salon. Il y avait sept ou huit jeunes militaires, de ses aides de camp, de sa garde. Il débute ainsi avec moi : « Eh bien, citoyen Lucien, que faites-vous ? » Je lui répondis : « Citoyen Consul, je ne fais que de petites choses dont je ne rend compte à personne ; différent de vous, qui en faites de grandes, dont vous rendez si glorieusement compte à tout le monde. » Ensuite, il me fait tout haut cette question : « Qu’est-ce que fait cette femme, Madame... Madame qui ?... Madame Santa- Cruz, qui court après vous, est-elle toujours à Paris ? » — Je lui répondis : « Ah ! citoyen Consul (en lui jetant un regard qui lui disait que ce n’étaient point là nos conventions), épargnez une femme qui n’est pas faite pour les brocards. Je ne me crois pas obligé à entendre mal parler par le frère, et encore moins par le Premier Consul. » Il me répondit : « Mais on peut se passer de votre approbation. » Je répliquai : « Mais, du moins, je ne suis pas obligé de l’entendre ; je vous salue. » Je me retirai, je ne l’ai pas vu depuis. Il m’a envoyé Talleyrand...
« Il m’a fait dire qu’il prierait Madame Santa-Cruz à dîner. Je lui ai fait répondre que je ne la reverrais de ma vie si elle acceptait.
« Sa femme m’a aussi parlé le surlendemain ; elle
m4a dit qu’il ne ménageait pas toujours ses paroles ; et comme je me plaignais de ne pas avoir reçu l’entrée de son cabinet, elle me dit : « Il n’y reçoit personne, je n’y vais pas non plus » — Vous, c’est différent ; vous couchez avec lui. Mais, quoi qu’il en soit, je viendrais vous voir, de deux jours l’un, le soir. S’il veut me voir chez lui le matin, il me le fera savoir par vous, si vous le voulez bien. » Depuis ce temps, j’ai été plusieurs fois chez sa femme : il ne m’a rien fait dire. Je suis parti pour la campagne, et lui ai écrit que son frère allait au Plessis avec ses deux enfants, et qu’il serait aux ordres du Premier Consul. » — Cela est sévère, ai-je observé.
— « Non, je ne veux pas être avili ; et puis, il fait aller sa police ; on me poursuit plus que jamais. Il m’a très mal traité, je ne l’aime plus. Je l’honore, je le respecte, je l’admire comme chef du gouvernement ; je ne l’aime plus comme un frère... Il a voulu me déshonorer à Madrid... Je ne me suis pas laissé déshonorer. Il a cru me dégrader, et j’ai fait connaître son machiavélisme infernal. Après m’avoir donné de sa main ordre de conclure un traité, il charge le chevalier Azara d’écrire à sa cour qu’il ne peut souscrire aux conditions, quoiqu’il m’eût écrit de finir, pourvu que les ports du Portugal fussent fermés aux Anglais. Il craignait ma puissance à la cour de Madrid ; il a voulu la détruire. Ma puissance a su empêcher sa malveillance, j’ai eu vingtquatre heures dans ma poche la lettre d’Azara. »
— Quoi, ai-je dit, vous avez donc intercepté son courrier ? — « Non, c’est la reine qui me l’a remise ; et comme je ne voulais pas qu’elle me prît pour un fourbe, je lui ai montré, en la lui rendant, la lettre originale du Consul... Il voulait si bien me réduire au néant devant cette cour, et aux yeux de tous les agents des autres puissances, qu’en dernier lieu encore il me fit écrire par Talleyrand d’ouvrir un protocole, et d’envoyer chaque jour les propositions par un courrier. Je n’ai pas voulu de ce rôle purement passif. Malgré deux courriers qui m’ont été dépêchés coup sur coup pour me donner cet ordre, j’ai signé le traité, qui est arrivé à Paris deux jours avant les préliminaires de l’Angleterre. J’ai écrit en l’envoyant ; « Vous pouvez encore le rompre, mais
vous me rappellerez enfin ; voilà trop longtemps que je demande à l’être. » Le Consul avait fait menacer la cour de Madrid de déclarer la guerre à l’Espagne. J’ai dit à la reine de faire répondre qu’on ne céderait pas» et qu’on réclamait la foi des traités. Joseph est las, aussi bien que moi, de la manière dont il nous traite. Ma mère tremble chaque fois qu’il faut aller aux Tuileries. Elisa essuie à chaque visite quelque mauvaise plaisanterie, et en revient les larmes aux yeux. A table, on nous met, ou on nous laisse pêle-mêle avec les aides de camp ; et, à l’exemple du Consul, les ambassadeurs prennent la même licence. Dernièrement, Azara laissa placer Joseph à un coin de la table : cela est indécent. Joseph est plus modéré que moi, mais son âme n’en souffre que davantage. »
Moi. — Vous vous exagérez, je crois, de simples inattentions qu’il dépendrait de vous de faire cesser ; votre présence remédierait à bien des choses.
Lucien. — Je suis à ses ordres quand il voudra me voir.
Moi. — Je ne crois pas que cette manière d’être ensemble puisse subsister longtemps. Il ne peut pas, je pense, finir sans vous l’affaire de la Cisalpine. On a parlé, il y a quelques jours, à Paris, de l’intention qu’on lui supposait de se faire nommer Premier Consul, ou Président héréditaire de la Cisalpine ; cela n’a pas produit un bon effet ; non que l’on regarde cette ambition comme trop grande, mais, parce qu’on craint qu’elle n’en annonce une trop bornée ; on n’est pas blessé de l’idée de le voir plus puissant, mais on est affecté de l’idée qu’en se ménageant ce pouvoir au-dehors, il n’ait pour objet de se ménager une retraite, et ne soit pas éloigné de délaisser la France.
Lucien. — C’était son grand projet, mais je crois qu’il y a renoncé. Quant à moi, je n’irai certainement pas dans la Cisalpine aux conditions qu’il impose à ce pays-là. Il veut un subside de quinze millions, la résidence de quinze mille hommes de troupe de France, aux frais du pays. Il veut que le général qui les commandera soit à ses ordres ; de sorte que le Président ne serait que l’agent des contributions exigées par la
France, et le ministre al'freux d’une tyrannie étrangère ; il aurait à redouter également et le mécontentement des habitants, et la licence des militaires. Le pays n’aime pas une domination étrangère ; il souffrait impatiemment l’autorité d’un prince de la Maison d’Autriche ; que serait-ce de celle d’un ministre d’oppression étrangère ? Le gouvernement autrichien administrait à merveille le Milanais, on ne l’aimait pas, j’aurais été en horreur.
Moi. — Cependant, si j’étais Milanais, il me semble que j’aimerais à vous avoir, vous, frère du Consul, plutôt qu’un homme du pays même, pour gouverner mon pays. Je ferais ce calcul ; Un Milanais sera obligé de ployer sous le chef de la République française : toute résistance de sa part sera mal interprétée, mal reçue ; toute hésitation inspirera des méfiances ; au lieu qu’un frère, parlant de l’intérêt de la Cisalpine à son frère, ne sera jamais suspect à celui-ci ; et la certitude où il sera que jamais ses représentations en faveur du pays ne seront mal interprétées, lui donnera l’assurance de faire celles que la raison exigera, et avec toute l’insistance et la fermeté nécessaires.
Lucien. — Melzi lui-même ne veut pas de la présidence aux conditions imposées. Sa réponse a été, quand on la lui a proposée : « Je me respecte trop pour me déshonorer. » Joseph n’en veut pas plus que moi. Nous sommes bien d’accord sur ce point : il a écrit de Mortfontaine, en partant pour Amiens, qu’il ne pouvait accepter cette présidence.
— Cependant, il y a encore des ressources dans ce pays-là ; enfin, vous en tirerez 80 millions de revenus ?
— Non 72 millions seulement. J’ai des informations très sûres... Ah 1 si l’on y réunissait le Piémont, si l’on en retirait les troupes, et qu’il ne fût question que de payer le subside, cela pourrait s’arranger. — Mais le Piémont sera rendu au roi de Sardaigne ? — Probablement ; la Russie a fait à cet égard une note très forte au Premier Consul. — Si la France retirait ses troupes, par qui le pays serait-il gardé ? — Je l’ai dit au Premier Consul, par deux ou trois ou quatre mille Italiens en habit vert, et par un Français. Il me répondit : ils le
tueront. Eh bien ! ai-je répliqué, je mourrai. — Par où cela finira-t-il ? — Cela finira par mettre là Joseph ; il est doux, liant, il réussira mieux que tout autre dans ce pays. Le Consul adoucira les conditions, lui dira : J’exige que tu acceptes, je te le demande comme une marque d’amitié ; et Joseph ne pourra pas refuser. »
Au Plessis, 21 Nivôse, an X.
Les jeunes gens étaient à molester d’Offrevillc ; on voulait lui attacher des pétards à la perruque, et en faire partir dans ses poches. Au moment où il allait se coucher, il était tout tremblant. Lucien court après sa bande, défend qu’on lui fasse aucun mal ; le met sérieusement sous la garde de Lethiers et de Paroisse, l’uii son peintre, l’autre son chirurgien ; les accompagne lui-même jusqu’à la porte du salon neuf, la ferme sur eux quand ils sont sortis, empêchant tout le monde de les suivre. J’étais dans la bonne foi, admirant sa prudence et sa bonté, lorsqu’il fit signe aux plus échauffés de suivre d’Offreville par l’autre porte, ce qu’on fît !
Au Plessis, 21 Nivôse an X (il Janvier 1802).
Lucien a raconté aujourd’hui, en nous montrant une partie de ses tableaux, et particulièrement une Sainte Famille, de Raphaël, que ce morceau était regardé par les peintres du roi d’Espagne comme une copie, mais que Lebrun l’avait reconnu pour être un original. Quand je l’achetai, nous dit-il, je craignis d’être trompé, malgré l’opinion de Lethiers (peintre). Après l’avoir payé, je proposai au particulier chez lequel on l’avait trouvé de le reprendre pour les 12.000 francs que j’en avais donnés, persuadé que l’ouvrage était original, si l’Espagnol consentait à le reprendre. En effet, il me rapporta mon argent, et reprit son tableau. Mais j’avais défendu au suisse de l’Hôtel de France de le laisser sortir. Le suisse l’arrêta à la porte. Il vint me dire la
difficulté qu’il éprouvait, et me demander un ordre. Alors, je lui dis : « Eh bien ! puisqu’on ne veut pas le laisser sortir, laissez-le, et reprenez votre argent. »
10 Primaire an X (1er Décembre 1800)
J'ai dîné chez Bonaparte à Paris. 11 m’a traité avec une honnêteté particulière. Après dîner, il s’est approché de Devaisnes (1) et de moi qui causions ensemble, nous a demandé de quoi nous parlions et a eu une conversation de plus d’une heure avec nous, m’adressant très souvent la parole.
D’abord, il a parlé de la guerre au sujet d’un article sur la paix et la guerre de Suard, inséré le jour ou la veille dans le Moniteur. Bonaparte a établi que l’Angleterre n’avait pas voulu la paix ; mais que si elle l’avait voulue, elle aurait répondu à la dernière note portant contre-projet ; que lui, Consul, dans ce contre-projet, avait parcouru cent degrés du cercle ; que si l’Angleterre avait avancé de quelques pas, il se serait encore rapproché...
Moi. — Vous pensez, général, que l’Angleterre ne peut pas vouloir la paix ; je n’entends pas aussi bien cette proposition que l’autre.
(1) Devaisnes avait été nommé conseiller d’Etat par Bonaparte, qui tenait en haute estime ses connaissances financières et administratives. Devaisnes représentait la tradition : directeur des domaines de Bretagne, sous l’ancien régime, pui premier commis de Turgot au contrôle général, c’est k lui, en effet, qu’avait été confié, pendant toute la durée de la Révolution, le poste difficile de Commissaire de la trésorerie. C’était d’ailleurs pour le surplus un charmant esprit et qui avait acquis jadis, dans le commerce de Diderot, de d’Alembert, de Buffon, de Carat, de Malesherbes qui furent ses amis, une grâce spirituelle et le ton de la plus spirituelle des compagnies. Cela lui valut d’être membre de l’Institut en 1803, peu de temps avant sa mort, bien que son bagage littéraire fût mince : car ses Lettres de la comtesse de *** au chevalier de *** ne sont point un chef-d’œuvre et sans doute ne tirait-il plus gloire de ses écrits politiques sur les Etats Généraux et les moyens d’assurer la duree de la Constitution de 1790.
Bonaparte. — Mon cher, elle ne doit pas la vouloir parce que nous sommes maîtres du monde. L’Espagne est à nous. Nous avons le pied en Italie. En Egypte, nous tenons les derrières de leurs établissements. La Suisse, la Hollande, la Belgique... Il y a une chose d’arrêtée irrévocablement, et pour laquelle, il est déclaré à la Prusse, à la Russie, à l’Empereur, que nous ferions, s’il était nécessaire, la guerre seuls contre tous : c’est qu’il n’y aura point de Stathouder en Hollande, que nous garderons la Belgique et la rive gauche du Rhin. Avoir un Stathouder en Hollande, ce serait avoir un Bourbon au faubourg Saint-Antoine.
Il a parlé du Parallèle de César, de Cromwei et de lui. Il nous a dit : « J’en avais moi-même donné l’idée, pour répondre aux calomnies anglaises. Mais les deux dernières pages sont de la folie ; jamais l’hérédité n’a été instituée ; elle s’est établie d’elle-même. Elle est trop absurde pour être reçue comme une loi ; et puis il (l’auteur) a injurié Sieyès, un homme d’esprit, un homme pur, qui a eu du courage au Directoire et plus, peut-être, qu’il n'en fallait pour sa sûreté et pour la nôtre. »
Devaisnes lui observa qu’il était impossible à tout le monde, même à lui Bonaparte, de dire ce qui arriverait en France, s’il venait à mourir. Bonaparte répondit : « Si je meurs dans quatre ou cinq ans, la chose sera montée, elle ira. Si je meurs avant, je ne sais ce qui arriverait. »
Devaisnes. — Nous aurions un général pour Premier Consul ; mais les autres généraux lui feraient la guerre.
Bonaparte. — « Il ne vous faut point de général, dans cette place ; il faut un homme civil. L’armée obéira plutôt au civil qu’au militaire. Si je mourais d’ici à trois ou quatre ans de la fièvre, dans mon lit, et que pour achever mon roman je ftsse un testament, je dirais à la nation de se garder du gouvernement militaire ; je lui dirais de nommer un magistrat civil. Un Premier Consul militaire qui ne saurait gouverner laisserait tout aller au gré de ses lieutenants. Moreau ne parle jamais que de gouverner militairement ; il ne comprend pas autre chose. »
La conversation est tombée sur l’assassinat d’Audrein (1) et sur l’esprit du parti jacobin. Il nous a dit :
« Quand on a voulu m’assassiner, j’ai renvoyé le crime aux tribunaux, et j’ai laissé toute le monde, du reste, bien tranquille. Aujourd’hui, on assassine Audrein et, pour plaire à certaines gens, il faudrait proscrire, chasser en masse. En Egypte, lorsqu’il y eut une révolte au Caire, toute l’armée voulait que je misse le feu aux mosquées ; que j’exterminasse les prêtres ; Schôrer, Tallien qui fit à ce sujet un journal bien conventionnel où il disait que toute l’armée allait être détruite, qu’on laissait le fanatisme impuni, etc... Je n’écoutai rien de toul cela. Je fis punir les chefs de la révolte ; ma familiarité continua avec tous les autres, sans différence ; tout s’apaisa ; et, trois semaines après l’armée était enchantée et me savait gré d’avoir rétabli la confiance et la tranquilité. Il en sera de même en France. »
Bonaparte m’a parlé de plusieurs personnes, entre autres de Lacretelle, l’aîné. Il m’a dit : « Vous le croyez de vos amis, il parle mal de vous. — Général, je n’en crois rien. — J’en suis très sûr. — Général on vous a trompé. — Eh non ! Il y a quinze jours, quand on annonça au Conseil d’Etat sa nomination, vous fîtes un mouvement de joie ; je me mis à rire, et je dis à Gambacérès : Voilà Rœderer qui est franc et loyal, qui se réjouit de la nomination d’un homme qu’il croit de ses amis, et qui dit du mal de lui. Au reste, ce n’est pas de vous personnellement et comme particulier qu’il parle mal, c’est comme gouvernant et comme voulant que le gouvernement aille. — Général, je vous assure
(1) La mort d’Audrein, évêque assermenté de Quimper, assassiné par une bande de Chouans- alors qu’il se rendait dans son diocèse, émut vivement l’opinion. Celui qu’on avait massacré dans la diligence qui l’emportait était un ancien prêtre constitutionnel et un régicide : cela était pour émouvoir les Jacobins repentis de l’entourage du Premier Consul. Bonaparte ne s’y trompa point : il connut que, par ce crime, la chouannerie n’avait eu d’autre dessein que d’en imposer à l’opinion, d’accréditer que les assassinats commis en Normandie et en Bretagne avaient encore le fanatisme religieux et le loyalisme royaliste pour excuse, alors qu’ils n'avaient, dans le fait, d’autre mobile que le vol.
que, depuis l’ouverture du Corps Législatif, Lacretelle a plusieurs fois témoigné à de mes amis et à ma femme qu’il était très mécontent de l’esprit du Corps Législatif. — Cela peut-être à présent ; mais, il y a quinze jours, l’humeur, l’habitude d’une certaine allure le rendaient très mauvais. Mais aussi je compte sur tous ces hommes-là à compter du jour qu’ils verront de près et qu’ils compareront l’opposition avec moi. Lacretelle l’a déjà vu ; il en sera de même de votre Lezay-Marnésia quand il sera au Tribunal ou au Corps Législatif ; il comparera et tout sera pour le gouvernement. Au reste, je suis tout entouré de mes ennemis. Le Tribunat, les Législatifs ne peuvent pas m’aimer.
Devaisnes. — Pourquoi n’avez-vous pas composé ccs corps-là autrement ? — Bonaparte. — Je ne connaissais pas assez de monde ; j’ai cinq places de sénateur à nommer, je ne sais qui nommer. D’ailleurs, si je n’avais là que des hommes de mon choix, il y aurait eu une réaction. J’ai voulu que chaque parti eût sa garantie, et peut-être cela n’est-il pas mauvais.
Moi. — Je le pense ; il vaut mieux que vos amis aient le soin de vous soutenir que l’ambition de vous mener. — Oui, oui, sans doute. (. Bonaparte m'a répondu ces mots avec une expression et un regard de conviction intime).
Fin de 1800 (Pendant l'hiver an VIII)
Bonaparte m’a dit un soir, après dîner, chez le Consul Cambacérès, dans sa chambre à coucher, où j’étais seul avec lui : a Je veux que les dix années de ma magistrature s’écoulent sans que j’aie renvoyé un seul ministre, un seul général, un seul conseiller d’Etat. »
Primaire an IX (Pin de 1800).
Depuis le retour du Premier Consul de Marengo, il y a eu une multitude d’actes qui ont diminué la considération du Conseil d’Etat (1).
1° On a envoyé Jolivet, Dubois des Vosges, Moreau de Saint-Méry à des missions inférieures à leur existence dans le Conseil. De là, l’idée répandue dans le public que les places de conseillers d’Etat dépendaient d’un caprice.
(1) Au lendemain du 18 Brumaire le Conseil d’Etat eut un rôle immense, le premier rôle dans l’œuvre entreprise de reconstitution de la société et de l’administration : il fut vraiment alors, selon la forte expression de Cormenin, « le siège du gouvernement, la seule parole de la France, le flambeau des lois, lame même du pays ». C’est dans les cinq sections de législation, des finances, de la guerre, de la marine, de l'intérieur que furent préparées la plupart des lois qui nous régissent et presque tous les règlements d’administration publique encore en vigueur, à d’insignifiantes retouches près. Dans le même temps, les présidents de section, véritables ministres d’Etat, contrôlaient les actes des ministres à portefeuille : ils étaient en outre les orateurs du gouvernement devant les Assemblées : c’est enfin à des conseillers d’Etat qu’étaient confiée l’administration de tous les grands services publics. On ne saurait trop admirer l’énorme labeur passionnément entrepris par ces hommes éminents dont la tâche était grande et dont l’œuvre a survécu.
Il n’est pas sans intérêt d’indiquer ici quelle fut, en l’an VIII, la composition du Conseil d’Etat :
Furent placés par Bonaparte à la tête des sections : Boulay de la Meurthe (législation), Rœderer (intérieur), Defermon (finances), général Brune (guerre), amiral Ganteaume (marine) ; furent nommés conseillers d’Etat : Chaptal, Crétet, Portalis, Shée, Benezech, Berlier, Caffarelli, Dejean, Bernadette, Champagny, Devaisnes, Einmery, Dubois des Vosges, Fourcroy, Dufresne, Marmont, Réal, Barbé Marbois, Jolivet, Lescalier, Moreau de Saint-Méry, Petiet, Redon, Najac, amiral Truguet, Régnier, Miot (de Melito), Gouvion Saint-Cyr, Thibaudeau, Duchâtel, Joseph Bonaparte, François de Nantes.
[C f. A. Régnault : Histoire du Conseil d'Etat. (Paris, A. Vaton, 1851.) — Etal de la France au 18 Brumaire , publié par M. Rocquain, d’après les rapports des conseillers d’Etat chargés d’une enquête sur la situation de la République et Le Conseil d'Etat avant et depuis 1789, par Léon Aucoc, qui contient une bibliographie très complète du sujet.]
2° Le Premier Consul a moins laissé la liberté de la discussion. Il a empêché la lecture des rapports ; il a traité la section de l’Intérieur de ridicule ; il m’a empêché de lire un rapport sur le projet d’envoyer le ministre de l’Intérieur à l’ouverture du Corps Législatif.
3° Il a voulu donner aux ministres la prérogative constitutive du Conseil, celle d’être orateurs du gouvernement près du Corps Législatif.
4° Le ministre de la guerre par un arrêté de luimême, approuvé par le Consul, a nommé le général Saint-Cyr, conseiller d’Etat, président d’une commission destinée à recevoir les pétitions adressées au ministre de la guerre et à lui en rendre compte.
5° Antérieurement, le Consul a nommé neuf conseillers d’Etat pour opérer des éliminations concurremment avec deux agrégations, chacune de pareil nombre, qui chacune doivent opérer, l’une pour le ministre de la justice, l’autre pour celui de la police. Or, parmi les membres de ces deux Commissions, il y a des hommes mal, très mal notés, des hommes infâmes»