AU COMMISSAIRE GÉNÉRAL DE POLICE A BAYONNE
Son Excellence, Monsieur le sénateur, comte de Rœderer se rend à Bayonne, Monsieur. Vous ferez en sorte d’être prévenu du moment de son arrivée, et de vous trouver à son
de se mettre à sa disposition et le Ministre de la guerre lui délégua un de ses aides de camp pour qu'il donnât les ordres du départ (1).
A huit heures du soir, le comte Rœderer était en roule. Il a pris note lui-même des différentes étapes de ce voyage.
Je suis parti de Paris le 0 Juillet à 9 heures du soir.
Le 7 déjeuné à Orléans, et parti à midi.
Le 9, arrivé à Bordeaux à quatre heures après-midi ; reparti à 9 heures du soir (2).
Le 10, dîné au Mont-de-Marsan, à quatre heures, reparti à cinq.
Le 11 arrivé à Bayonne à midi ; parti à quatre heures pour le quartier du Roi à Saint-Pé ; arrivé à sept heures ; couché à Saint-Pé.
logement. Vous répondrez avec confiance à tout ce qu’il vous demandera, et si, pendant le cours de son séjour dans cette place, M. le Comte Rœderer avait besoin de vos offices ou de vos renseignements, vous obtempérerez à toutes ses demandes, comme ministre chargé d’une mission de la part de l’Empereur. Vous ne communiquerez à qui que ce soit le contenu de cette dépêche, et garderez le plus profond secret sur l’arrivée de Son Excellence, M. le Comte Rœderer, dont le départ de Paris doit s’effectuer cette nuit.
Ministère de la Guerre.
Paris, le 6 Juillet 1813.
J’envoie M. le chancelier Verdun, mon aide de camp, à Son Excellence M. le Comte Rœderer afin qu’elle lui donne ses ordres. Il est porteur de mes vœux pour l'heureux voyage de M. le Comte Rœderer. Je prie Son Excellence d’agréer l’assurance de ma haute considération.
Le duc de Feltre.
(2) Dès son arrivée à Bordeaux, le comte Rœderer fournissait à Cambacérès les premiers renseignements.
A Son Excellence M. le Comte Roederer,
Ministre secrétaire d’Etat du Grand Duché de Berg, et sénateur. — Poste restante a Bayonne.
Paris, le 14 Juillet 1813.
J’ai reçu, avant hier au soir, M. le Comte, la lettre que vous m’avez écrite de Bordeaux. Cette première marque de l’attention de Votre Excellence me touche infiniment. J’attends d’autres nouvelles de votre part, et j’ai mis à profit les premiers renseignements que vous m’avez donnés.
Je vous renouvelle, etc.
Le prince Archichancelier de l’Empire.
Cambacérès
Le i2, parti d’e Saint-Pé à quatre heures après-midi pour revenir à Bayonne où j’étais à huit heures.
Le 13, j’ai vu à Bayonne le maréchal Jourdan, le duc de Dalmatie. A midi, j’ai été au Saint-Esprit, visiter le rtoi. Resté jusqu’à cinq heures, revenu dîner à Bayonne, retourné au Saint-Esprit à neuf heures du soir. Resté jusqu’à onze ; à onze heures, parti pour Paris.
Le 14, marche pour me rendre à Bordeaux.
Le 15, arrivé à Bordeaux à midi ; j’y suis resté le reste du jour : j’y ai couché.
Le 16, parti de Bordeaux à trois heures du matin.
Le 17, arrivé à Tours, à trois heures après-midi ; dîné et couché à Tours.
Le 18, parti de Tours à cinq heures du matin ; arrivé au Mans à midi ; dîné. Parti à deux heures, arrivé le soir à six heures à Alençon.
Le 20, parti d’Alençon à midi, pour le Bois-Roussel : couché au Bois-Roussel.
Le 21, parti à sept heures du matin ; arrivé à Paris à neuf heures et demie du soir.
Arrivé à Saint-Pé à sept heures du soir, le 11 Juillet 1813.
Le Roi était sorti. J’ai vu... Ferri, Expert, le chevalier du Roi, le duc de Coladiglia.
Le roi est rentré ; j’étais devant la porte ; je l’ai salué ; il m’a tendu la main, et m’a dit : « Vous ne voulez pas m’embrasser ? » Je l’ai embrassé devant toute sa cour, et suis monté avec lui dans sa chambre. Je lui ai dit ma mission : « L’archichancelier m’a dit qu’il était chargé par l’Empereur de me proposer d’aller vers Votre Majesté pour la prévenir d’un arrêté que l’Empereur avait pris concernant l’armée d’Espagne, et l’inviter à ne pas s’éloigner de l’Espagne. J’ai appris que l’arrêté était déjà connu à Bayonne à mon arrivée. Je ne sais si Votre Majesté en est informée, mais il y a ici un officier du duc de Feltre qui apporte des dépêches à Votre
Majesté, et qui m’a joint à Orléans : je suppose qu’elles contiennent les intentions de l’Empereur. » (1).
Dès son arrivée à Paris, le 21 juillet, le comte Rœderer faisait tenir à l'Archichancelier la copie du rapport qu'il adressait à l'Empereur sur sa mission et lui faisait part des désirs du roi Joseph. Nous publions ici ce rapport et les lettres qui l'accompagnaient.
A Son Altesse sérénissime le prince Archichancelier.
Paris, le 21 Juillet 1813.
Monseigneur, le Roi d’Espagne désire, comme j’ai eu l’honneur de l’écrire à Votre Altesse, que je demande à l’Empereur la permission de me rendre près de
(1) Le jour même le comte Rœderer informait l’Archichancelier des détails de cette première entrevue et en recevait la réponse suivante :
Paris, le 16 Juillet 1813.
Les détails, M. le comte que vous avez l’attention de me communiquer ne sont point susceptibles d’être réduits. Ainsi, je n’ai point déféré à votre invitation, et j’envoie à l’Empereur votre lettre du 12.
Le premier vœu de Sa Majesté Catholique est d’accord avec les dernières intentions de l’Empereur qui a jugé convenable que le Roi vînt provisoirement s’établir à Morfontaine, et y fût incognito. Cette disposition sera annoncée à Sa Majesté, par M. le duc de Feitre, en conformité des ordres qu’il a reçus de l’Empereur. Toutefois, j’ai jugé qu’il était utile d’en instruire Votre Excellence.
J’ai eu hier la visite de M. le marquis d’Almenara. Dans ce premier entretien, j’ai reconnu que son voyage n’avait d’objet déterminé que relativement à la nécessité d’aider les Espagnols qui, étant liées à la cause du Roi, ont des besoins urgents, et sont venus chercher une retraite sur le territoire de l’Empire. J’ai dit à M. d’Aemenara que nous avions déjà écrit à ce sujet à Sa Majesté ; qu’il fallait nécessairement attendre des ordres. Lorsque l’occasion s’en présentera, veuillez, M. le Comte, parler au Roi dans le même sens.
Monsieur d’Almenara m’a remis une lettre de Sa Majesté, e tm’a confié deux autres dépêches du Roi, une pour l’Empereur, et l’autre pour l’Impératrice ; j’ai présenté celle-ci et fait parvenir l’autre. Je réponds par ce courrier à Sa Majesté.
Le Ministre de la Gperre me fait savoir que M. le maréchal duc de Dalmatie annonce que le Roi lui a remis le commandement : Ce qu’il écrit sur ce point est, à peu près, conforme à ce que vous avez eu la bonté de me dire.
Je vous renouvelle, etc.
Cambacérès.
Sa Majesté, à Dresde, pour lui soumettre quelques propositions que le Roi regarde comme avantageuses aux intérêts communs. Voici ces propositions :
Le Roi part de la supposition qu’il convient à Sa Majesté de l'aire à son égard des arrangements propres à écarter l’idée qu’elle ait renoncé à la conquête de l’Espagne, et qu’elle ait donné au Roi une autre destination que celle de Roi d’Espagne.
D’après ce système, le Roi demande :
A. — Que l’Empereur veuille bien continuer le prêt mensuel de 500.000 francs, au moyen duquel Sa Majesté catholique payerait : 1° le détachement de trente ou quarante hommes de sa garde qui lui sont restés pour l’accompagner ; 2° les officiers qui étaient attachés à Sa Majesté, soit comme général en chef ; tels que aides de camp, etc., soit comme Roi, tels que chambellans, écuyers, etc. ; 3° les ministres qui l’ont suivi ; 4° les réfugiés civils domiciliés dans les dépôts qui leur auront été désignés à Auch ou autres lieux.
Par cette disposition, la France serait débarrassée de toute demande de secours de la part des Espagnols ; et si la royauté se trouvait quelques instants sans territoire, du moins, elle paraîtrait n’être pas absolument sans sujets.
B. — Pour conserver à la royauté ce décorum, le Roi demande que la solde des troupes de sa garde qui sont employées à l’armée, ainsi que des troupes de la division espagnole et officiers sans corps qui se trouvent dans les états-majors de l’armée soit faite en son nom par un payeur espagnol ; qu’il en soit de même des fonds de secours qui devront être accordés à ceux que leur âge, ’leur grade, ou tout autre motif, ne permettrait pas d’employer activement. Sa Majesté, rentrant en Espagne, rendrait ces fonds à la France.
C. — Le Roi a conçu l’idée de compléter la division espagnole (réduite aujourd’hui à 1.600 hommes de toutes armes) dans les dépôts des prisonniers espagnols qui sont en France. Sa Majesté croit que les hommes qui se sont refusés à s’enrôler pour la France s’enrôleraient volontiers pour servir dans les corps espagnols ; .elle pense qu’on en pourrait même former des corps.
nouveaux, et que l’Empereur pourrait les employer avec avantage en Italie. Pour cet enrôlement, le Roi entend qu’il nommerait des officiers, et formerait des cadres pour les corps nouveaux dans les officiers espagnols sans troupes qui sont maintenant employés. Les dépenses nécessaires pour la formation de ces troupes, leur solde et masses, seraient faites par le Trésor impérial au nom du Roi, et pour son compte, Sa Majesté Catholique s’engageant à en rendre le montant à Sa Majesté impériale, lorsque l’Espagne serait remise sous son autorité. La France gagnerait à cet arrangement le traitement des prisonniers, et l’accroissement de force que ces prisonniers, devenus soldats, ajouteraient aux armées impériales.
Voilà, Monseigneur, la substance des demandes du Roi. J’attends, des lumières et de la bonté de Votre Altesse, une direction sur ce que je dois écrire à l’Empereur et au Roi.
Je suis, etc...
Rœderer.
Paris, le 21 Juillet 1813.
Mon cher ancien collègue, le Roi m’a chargé de vous dire qu’il désirait vous revoir, et de vous inviter à aller le joindre ; mais lorsque j’ai quitté Sa Majesté, il était décidé qu’elle resterait à Bayonne ou aux environs, jusqu’à nouvel événement : telle était l’intention de l’Empereur. Une lettre qui m’est revenue avant-hier de Bayonne, où elle n’était arrivée qu’après mon départ, m’apprend que l’Empereur trouve bon que le Roi revienne à Morfontaine, selon son désir, et y soit incognito. Le Roi doit avoir été informé de cette décision par une dépêche du ministre de la guerre en date du 16. Ainsi, c’est vers Paris ou Morfontaine qu’il me paraît raisonnable de diriger votre course ; et je présume que Sa Majesté ne s’y fera pas attendre longtemps, si, peutêtre, elle n’y est en ce moment. Sa Majesté m’a exprimé à plusieurs reprises un désir, un besoin que je ne lui ai jamais vus au même point, de se voir réunie avec la Reine et ses enfants ; et ce n’est pas l’abattement, assez
présumable dans une telle adversité, qui lui inspire ce vif désir ; car le jour où j’ai quitté le Roi, et je ne l’ai quitté qu’à onze heures du soir, il était plutôt gai que triste, il n’était point affecté de sa position en ce qui le concerne, mais seulement en ce qui regarde les personnes qui lui sont attachées ; et les propositions, ce me semble, très raisonnables, qu’il m’a chargé de remettre à l’Empereur sur ce sujet, avaient soulagé son bon cœur et rendu non le courage (il n’en a jamais manqué) mais de la sérénité. Il faut se confier à l’Empereur. Rien n’est perdu en Espagne puisque l’armée est entière. Le désir que le Roi a de voir la Reine tient au besoin de se trouver avec une personne si digne de sa confiance.
Recevez, mon cher collègue, les assurances de mon attachement et de ma haute considération.
Rœderer.
P.-S. — Le Roi m’a parlé de votre vaillance et de vos périls ; je ne doutais pas que vous ne prissiez votre part dans les dangers auxquels toute l’armée reconnaît que le Roi s’est exposé.
A l’Empereur. Expédié par estafette le 27 Juillet 1813,
APRÈS EN AVOIR DONNÉ COMMUNICATION a M. l’Archichancelier.
Sire,
J’ai l’honneur d’adresser à Votre Majesté un rapport détaillé de la mission qui m’a été donnée de sa part. Il ne contient rien d’important qui n’ait été déjà mis sous vos yeux, Sire, par M. l’archichancelier, à qui j’ai écrit le résultat de chacun des entretiens qui m’ont été accordés par le Roi; Mais, peut-être, Votre Majesté verra mieux dans ce rapport les mouvements divers dont le Roi a été agité, et le fond de son âme, que je crois toute soumise à vos volontés. Le Roi a désiré que je demandasse à Votre Majesté la permission de lui porter l’expression de ses sentiments, et de lui soumettre quelques demandes qui me paraissaient ne pas s’éloigner des intentions de Votre Majesté.
Je la prie de me donner ses ordres.
Rapport sur la mission qui m’a été donnée par M. l’Archichancelier, au nom de l’Empereur le 6 Juillet 1813.
Sire,
Suivant les ordres de Votre Majesté, qui m’ont été transmis par M. l’archichancelier, le 6 du présent mois, à quatre heures, je suis parti à huit pour Bayonne, ayant pour mission :
1° De disposer le Roi à remettre sans éclat au maréchal duc de Dalmatie le commandement des armées d’Espagne ;
2° D’engager Sa Majesté à demeurer à Pampelune ou Saint-Sébastien, si la position des armées le permettait, et, en tout cas, à ne pas s’avancer au delà de Bayonne du côté de la France ;
3° D’arriver avant M. le duc de Dalmatie, et même avant l’officier du ministre de la guerre qui portait au Roi le décret de l’Empereur.
J’eus pour instruction la lecture de la lettre du ministre de la Guerre au Roi.
Je tâchai de me donner à moi-même les raisons qui pouvaient avoir décidé Votre Majesté à vouloir que le Roi ne s’éloignât pas de Bayonne.
Je suis arrivé à Bayonne le 11, à midi, avant le duc de Dalmatie. Je me suis rendu à l’instant au quartier du Roi, à Saint-Pé. Lorsque j’arrivai, Sa Majesté visitait les postes de sa garde. Je me trouvai à l’instant entouré de ses officiers militaires et civils. On avait appris la veille la nomination du duc de Dalmatie au commandement général, par le commissaire ordonnateur Mathieu Favier, à qui M. de Gessac l’avait transmise par l’estafette. Les officiers du Roi, tout en paraissant fort chagrins de leurs positions, témoignèrent que l’arrivée du duc de Dalmatie leur paraissait fort utile, même fort pressante. Ils montrèrent beaucoup d’estime pour ses talents, louèrent sa fermeté, qui ferait enfin obéir les généraux, et ferait cesser l’anarchie des armées d’Espagne. En un mot, ils regardaient unanimement sa nomination comme une disposition salutaire ; du reste,
ils assaisonnaient tous leurs éloges de quelques mots, dont le sens était, plus ou moins nettement, qu’à la guerre le maréchal de Dalmatie opérait d’autant mieux, qu’il opérait toujours comme pour lui.
Le Roi revint. Sa Majesté daigna me recevoir avec beaucoup de bienveillance. Etant entré avec elle dans son cabinet, je lui annonçai l’objet de ma mission. Sa Majesté me dit qu’elle savait de la veille la nomination du duc de Dalmatie au commandement. Le Roi n’en paraissait point affligé, moins encore étonné. Il me parut que l’expérience lui avait donné sur l’art de la guerre d’autres idées que celles qu’il avait autrefois exprimées. Sa Majesté me dit qu’elle manquait de plusieurs connaissances nécessaires, et parla d’ellemême avec beaucoup de modestie, observant toutefois (lue si l’affaire d'e Vitoria avait coûté à l’armée des bagages, des canons, et (ajouta-t-elle) quelque chose de l’honneur des armes françaises, du moins, elle ne lui avait rien ou presque rien coûté en hommes, ni en chevaux, pas même en chevaux d’artillerie, quoique l’artillerie eût été perdue.
Cette conversation durait depuis environ une demi heure, lorsque l’aide de camp du duc de Feltre, porteur des ordres de Votre Majesté et du décret, se fit annoncer. Le Roi le fit entrer, et me dit de rester. L’aide de camp remit à Sa Majesté une dépêche du duc de Feltre. Sa Majesté la reçut, fit signe à l’officier de se retirer. Je restai seul avec elle.
Le Roi ouvrit la dépêche, la lut très lentement, la relut deux fois, revint à plusieurs reprises sur différents passages, et enfin, eut longtemps les yeux fixés sur ce papier sans y rien lire, et s’occupant de ce qu’elle avait à me dire, et du parti qu’elle avait à prendre ; enfin, elle me donna la lettre à lire. Après l’avoir lue, je dis au Roi que cette lettre était en substance la même chose que le message dont j’avais été chargé verbalement pour Sa Majesté, avec cette seule différence que la lettre du ministre de la guerre s’adressait officiellement au Roi d’Espagne, lieutenant de l’Empereur, et que ma mission me paraissait s’adresser aussi au frère de Sa Majesté, et avoir pour objet de tempérer par quelques observa*
tions ce qui pourrait y avoir de contrariant pour le Roi dans des dispositions que l’Empereur avait jugées nécessaires, non seulement pour la sûreté des frontières de France, pour celle des armées, mais aussi pour l’intérêt du Roi même et la conservation de sa couronne.
Le Roi éclata alors. Il dit que le maréchal Soult qui avait osé l'accuser d’être d’intelligence avec l’Angleterre, avait évidemment réussi à accréditer ses calomnies, et qu’il venait pour l’arrêter ; que l’ordre de rester à Pampelune, Saint-Sébastien ou Bayonne, et, surtout, l’ordre de remettre le commandement de la garde royale, le constituaient déjà prisonnier du maréchal Soult ; que si Votre Majesté n’avait voulu que l’abdication de la couronne d’Espagne, il n’avait pas de raisons pour empêcher le Roi de revenir paisiblement à Morl'ontaine ; que son seul désir était de vivre en particulier avec la Reine et ses enfants, étant désabusé de toutes les grandeurs, n’aspirant qu’à la retraite et à l’obscurité, étant prêt à se démettre même de tous les droits et places attachés à son titre de prince français, si Votre Majesté le désirait.
Le Roi ajoutait qu’assurément il ne craignait pas de soumettre sa conduite à l’examen des juges les plus sévères, qu’il demandait même qu’on lui fît son procès, etc.; mais il ne pouvait soutenir l’idée d’être prisonnier de Soult ! Quand il y revenait, il était hors de lui.
Je hasardai inutilement quelques mots que je croyais propres à la dissiper. Le Roi m’enveloppa dans ses soupçons, et parut voir dans ma mission tout ce qu’on peut imaginer de plus odieux. Alors je n’essayai plus de parler à Sa Majesté, et je laissai passer plusieurs intervalles de silence, sans lui rien objecter. Le calme revint. Le Roi provoqua avec douceur les observations que j’avais à lui faire, et je dis en substance à Sa AJajestc que Votre Majesté avait nommé le duc de Dalmatie son lieutenant en Espagne, non à cause des offenses qu’il avait pu faire au Roi, mais malgré ces offenses, parce que ses talents, son expérience, sa connaissance du pays, sa fermeté, l’autorité acquise par ses services sur les généraux, ont été estimés nécessaires au salut de l’armée, à la sûreté des frontières de France, menacées
de très près, â la sécurité des provinces méridionales, â la conquête de l’Espagne, et au rétablissement du Roi même dans ses états ; que le Roi, par la douceur de son caractère, par sa royauté même, qui semblait le constituer l’obligé des officiers français dont la vie était exposée pour sa couronne, ne lui permettait pas la sévérité nécessaire pour soumettre les généraux ; que le théâtre de la guerre s’étant malheureusement rapproché de la France, personne ne trouverait humiliant pour le Roi d’Espagne d’être exonéré d’un commandement qu’il avait reçu comme Roi d’Espagne, et uniquement pour l’exercer dans ses Etats ; que les troupes que j’avais rencontrées sur le chemin de Bayonne à Bordeaux, rendaient toutes hommage à la bravoure que Sa Majesté avait montrée devant Vitoria ; mais que leur opinion, comme celle de la France, de l’armée et des officiers mêmes de Sa Majesté, était d’accord avec le décret impérial ; et qu’enfin, Sa Majesté ne pouvait pas opposer avec succès des griefs personnels à un choix déterminé par les circonstances les plus graves et par les considérations les plus importantes ; que c’était une malheureuse chimère de croire à l’intention de le faire arrêter ; que si l’Empereur mettait la garde royale sous les ordres du maréchal, c’est que cette garde était une force nécessaire à l’armée et inutile au Roi, qui n’avait besoin que d’un poste et que d’ailleurs la garde royale était composée d’hommes d’élite, tirés des troupes françaises ; que je n’hésitais pas à penser que le maréchal ne donnât un détachement de cette garde pour le poste qui devrait fournir des vedettes, des sentinelles et des escortes à Sa Majesté ; que rien ne paraissait annoncer, Sire, que l’intention de Votre Majesté, fût de le dépouiller de la couronne d’Espagne ; que l’ordre de ne pas s’éloigner de l’Espagne me semblait, au contraire, annoncer que Votre Majesté voulait qu’on ne crût pas qu’elle y renonçait, et qu’elle avait disposé de la couronne en faveur d’un autre que le Roi ; que si Votre Majesté lui avait ordonné de se rendre à Morfontaine au lieu de rester à Bayonne, ses soupçons seraient moins dénués de fondement, mais qu’en le fixant à la portée de l’Espagne, Votre Majesté le traitait en Roi d’Espagne ;
que cette proximité pouvait être utile pour entretenir dans l’intérieur du pays les bonnes dispositions des partisans que Sa Majesté croyait y avoir ; qu’elle pouvait aussi, étant à Bayonne, protéger et garantir tous les réfugiés qui l’avaient suivi, et en répondre en quelque sorte à Votre Majesté, etc. J’ajoutai qu’au reste, il ne me paraissait pas que le sens de la lettre du ministre de la guerre fût que Sa Majesté fût précisément renfermée dans Bayonne comme un prisonnier dans une citadelle ; mais qu’elle disait seulement : « N’avançât pas en France, au delà de Bayonne » ; ce qui lui laissait la liberté d’habiter le lieu des environs qui lui plairait davantage ; qu’il me semblait être le maître de faire venir dans sa résidence la Reine et ses enfants, et de vivre en famille comme à Morfontaine ; enfin, je priai Sa Majesté de ne pas trouver trop de présomption au peu de paroles que je me permettais de lui dire sur la nature de ma mission, et ju lui dis : « L’Empereur a pu se tromper dans le choix qu’il a daigné faire de moi pour la remplir, mais j’ai vu dans la mission même un égard de l’Empereur pour Votre Majesté, et je l’ai acceptée avec reconnaissance et empressement. »
Aussitôt que le Roi eut la pensée arrêtée sur les grands intérêts qui avaient déterminé la nomination du maréchal, et détourné sa vue de l’injure personnelle qu’il croyait en avoir reçue, il revint à sa raison, à ses affections naturelles, à sa confiance en Votre Majesté ; il dit qu’il était prêt à faire tout ce qu’elle désirerait, à remettre quand elle le voudrait et le commandement de l’armée et la couronne d’Espagne, et toutes ses prérogatives de prince français ; il me dit : « J’avais appris sans humeur la nomination du maréchal ; vous m’avez vu en parler fort tranquillement jusqu’à cette lettre du ministre de la guerre, qui m’a fait supposer l’intention de me détrôner. Je reconnais que je devais cesser de commander : on ne m’obéissait pas ; il y a des choses de guerre que je ne sais pas. J’ai moi-même fait entendre à l’Empereur, dans une dépêche récente, que l’armée avait besoin d’un chef. » Le Roi parla longtemps sur ce ton. Cependant, l’idée d’être le prisonnier du maréchal Soult revenait par intervalles à Sa Majesté, et elle
prenait, le dessus. Je profitai d’un bon moment et je lui dis : « Sire, vous vous épargneriez bien du tourment, si vous vouliez tenir constamment vos regards attachés, comme en ce moment, sur l’Empereur, la France, l’armée, l’Espagne, au lieu de les détourner sur le maréchal Soult. Laissez une injure qui ne vous atteint pas, pour des intérêts seuls dignes de vous toucher. » Il répondit : « Vous avez raison. »
Il demanda si je croyais qu’il pût aller quelques jours aux eaux de Barèges ou Bagnères, acheter ou louer une terre aux environs de Bayonne pour y passer l’été avec sa famille : la terre de Poyanne, par exemple, située à 15 ou 16 lieues de Bayonne, et appartenant à Madame de Montmorency ? Je répondis que je ne doutais pas que tout cela fût accordé sans difficultés ; que la lettre du ministre de la guerre serait certainement suivie d’ordres ultérieurs de Votre Majesté ; que le duc de Dalmatie aurait des instructions, et qu’avant peu de jours, tout ce qui paraissait douteux serait éclairci à sa satisfaction.
Je quittai le Roi à dix heures du soir, en lui demandant la permission de revoir Sa Majesté le lendemain.
Le lendemain 12, je me présentai chez le Roi à onze heures du matin. La nuit avait achevé de dissiper ses sinistres conjectures. Sa Majesté était calme. Elle me dit qu’elle était impatiente de voir arriver le maréchal Soult. Elle avait mis sa nomination à l’ordre du jour, qu’elle me montra. Je l’assurai qu’il ne pouvait tarder, et qu’il avait du me suivre d’assez près, étant arrivé à Paris au moment même que j’en étais parti ; et en effet, Sa Majesté apprit à l’instant que le maréchal venait d’arriver à Bayonne. Elle me fit lire un rapport qui annonçait une prochaine attaque de la part des Anglais. Elle dit qu’il était urgent de dégager Pampelune et Saint-Sébastien ; que si l’ennemi s’en emparait il serait difficile, au moins dans cette campagne, de rentrer en Espagne. Sa Majesté me parla du sort de ses officiers, de celui que Votre Majesté serait disposée à lui faire à elle-même et toujours avec beaucoup de sérénité et de confiance en votre bienveillance.
On servit le déjeuner du Roi. Sa Majesté fit entrer M. O’ffarill, dont elle s’était beaucoup louée, et qui avait
montré un grand sang-froid au plus fort de l'affaire Vitoria. Nous assistâmes au déjeûner pendant lequel le Roi communiqua à M. O’ffarill les intentions de Votre Majesté. M. O’ffarill en dit son sentiment d’une manière très convenable, et très propre à confirmer le Roi dans ses bonnes dispositions. Le Roi reçut différents rapports sur lesquels il donna ses ordres à M. O’ffarill. Je restai seul avec Sa Majesté, qui me parla du maréchal Jourdan comme un homme accablé du poids des circonstances, et dans le plus mauvais état de santé. Le Roi se plaignit de ce que au lieu de l'aider à prendre des décisions, le maréchal ne s’occupait plus, quand il y avait lieu à donner son avis, qu’à mettre sa responsabilité à couvert. Qu’au reste, il n’y avait pas moyen de faire mouvoir utilement des armées distinctes, dont aucun corps n’obéissait à l’état-major général, tous se croyant obligés d’attendre les ordres de son général en chef ; et à cette occasion, le Roi entra dans quelques détails sur l’affaire du 21 Juin, sur le retard du général Clauzel, dont il paraît que la division était attendue ce même jour, etc. Le Roi me dit qu’ immédiatement après l’arrivée du maréchal Soult, il se rendrait à Bayonne ; remarqua comme une circonstance qui lui aurait été agréable, que Votre Majesté lui eût fait offrir le château de Marac ; sur quoi j’observai qu’en cas de mouvements de l’ennemi sur la France, Marac ne serait pas une habitation sûre. Je quittai Sa Majesté à trois heures et demie, pour retourner à Bayonne.
Comme je partais de Saint-Pé, le maréchal duc de Dalmatie arriva, et entra tout de suite chez le Roi. Je pris à cheval le chemin de Bayonne.
A une lieue de Bayonne, le maréchal, qui allait fort vite, me joignit. Nous fîmes le reste du chemin ensemble. Je jugeai, à son ton, et à différents détails, qu’il avait été très content de l’accueil du Roi, et que l’entrevue s’était bien passée. Le Roi, peu après le départ du maréchal, partit lui-même de Saint-Pé et vint, entre huit et neuf heures du soir, dans une maison de la commune de Saint-Esprit, au-dessus de Bayonne du côté de la France. Je ne le vis pas ce soir là.
Le lendemain, à midi, j’allai chez Sa Majesté ; un
grand changement s’était opéré en elle. Elle paraissait goûter le plaisir d’ôtre soulagée tout à la lois d’un grand fardeau, d’une pénible responsabilité, et des inquiétudes qu’elle avait conçues concernant les dispositions de Votre Majesté à son égard. Le langage du duc de Dalmatie avait désarmé son ressentiment, et lui avait rendu de la confiance.
Le Roi était hors de la ville d’accord avec le maréchal, Ce qui excluait toute idée d’emprisonnement. Sa Majesté avait, à la portée de sa maison, deux vedettes de sa garde, et un poste de grenadiers, aussi de sa garde. Les autorités, le commissaire de la police générale, le sous-préfet, étaient venus le matin lui rendre leurs devoirs. La commune de Saint-Esprit venait de lui faire demander l’honneur d’ôtre admise. Le Roi était content de se retrouver dans les honneurs d’un Roi d’Espagne et d’un frère de l’Empereur.
Sa Majesté fit introduire le maire et les adjoints de la commune du Saint-Esprit. Le discours du maire fut très respectueux ; mais il était clair, et il le fut encore plus par la conversation qui suivit, que c’était au frère de l’Empereur et non au Roi d’Espagne qu on s adressait. Le maire et ses adjoints étalèrent les sacrifices faits par la commune pour venir au secours de l’armée, leur empressement à le faire, et revenaient toujours à dire qu’ils espéraient de la bonté du Roi qu’elle ne laisserait pas ignorer à Sa Majesté Impériale et Royale ces marques de dévouement de la commune du Saint-Esprit. Quand le maire et adjoints furent retirés, le Roi me dit : « Il n’y a rien dans cet hommage pour le Roi d’Espagne, mais il montre que c’est une grande chose d être frère de l’Empereur. » Le Roi reprit la conversation et me dit ces propres mots : « Je resterai ici puisque l’Empereur le juge convenable. Je ne pense plus à Morfontaine, puisqu’il ne lui convient pas que j’y sois. Je m’arrangerai dans quelque terre des environs pour y réunir ma femme et mes enfants. J’y resterai tout le temps que l’Empereur le jugera convenable. Si l’Empereur veut que je retourne à la suite en Espagne, j’y retournerai. S’il me la donne tout entière, je la recevrai. S’il ne m’en rend qu’une partie, je m’en contenterai. S’il me
veut en France, comme prince français, je m’y rendrai. S’il veut que je vive en particulier à Moriontaine, je m’y renfermerai, et je remettrai, même sans murmures les prérogatives de prince français. Je désire que l’Empereur soit bien assuré que telles sont mes intentions. Si vous voulez faire une chose qui me soit agréable, vous vous rendrez à Dresde pour lui porter ces assurances, et en même temps vous pourriez soumettre à. l’Empereur des idées qui me sont venues comme conformes à ses desseins.
« S’il convient à l'Empereur que je conserve ici l’apparence de Roi d’Espagne, il faudrait que je fusse chargé de pourvoir aux besoins des Espagnols réfugiés et de ma cour ; et pour cela, je demanderais que l’Empereur voulût bien me continuer le subside de 500.000 francs par mois. Si l’Empereur m’accorde moins, je m’en contenterai. Pour moi, personnellement, j’ai besoin de peu.
« Il pourrait convenir aussi dans la même supposition, que ma garde employée dans l’armée fût payée en mon nom.
« Enfin, il serait possible de compléter la division espagnole, réduite à 16.000 hommes de toutes armes, si l’Empereur agréait que des officiers espagnols désignés par moi, et dont je me rendrais garant, recrutassent pour lui, dans les dépôts des prisonniers espagnols en France. Il serait possible de former ainsi trois ou quatre régiments, pourvu qu’ils fussent reconnus espagnols, et ces régiments serviraient très bien l’Empereur en Italie. »
Je répondis au Pmi que je ne pouvais prendre la liberté de me rendre près de Votre Majesté, à Dresde, sans en avoir obtenu la permission. « Cela est juste, dit le Roi ; faites-moi le plaisir de la demander. » Je le promis à Sa Majesté. A cinq heures, je voulus prendre congé d’elle, pour retourner à Bayonne, d’où je me proposais de partir le soir à neuf heures, pour retourner à Paris. Sa Majesté m’invita à revenir près d’elle, le soir à neuf heures, puisque je passais à portée de sa maison, en me disant qu’elle pourrait avoir trouvé quelque chose de plus à me dire, ou avoir reçu des nouvelles de
l’armée. Je m’y rendis. Le Roi était avec le maréchal Jourdan, M. O’ffarill et Ferri. Sa Majesté ne me dit rien de neuf, sinon qu’elle allait faire partir en même temps que moi un courrier pour faire revenir sa vaisselle qui était en route pour Morfontaine, et devait être en ce moment entre Bordeaux et Tours. En effet, je trouvai le courrier et le caisson à Châtellerault, d’où ils sont retournés vers Bayonne. Je suis parti du Saint-Esprit entre dix et onze heures du soir.
Je dois ajouter à ce rapport un entretien que j’ai eu avec le maréchal Jourdan à Bayonne, le 13, à onze heures du matin.
Monsieur le maréchal m’a prié de dire à l’Empereur, ou au ministre de la guerre que, sa santé visiblement délabrée, ne lui permettait plus de remplir les fonctions qui lui avaient été confiées. Il n’avait jamais pu s’en acquitter comme il l’aurait souhaité, parce qu’il était déconsidéré dans l’esprit de l’Empereur et dans celui de l’armée. Que d’ailleurs l’organisation de cette armée, composée de plusieurs corps, commandés en chef par un général, avait empêché qu’elle ne fût maniable. Que l’état-major général avait été véritablement sans troupes, puisqu’il ne pouvait disposer d’aucune sans l’aveu du général qui commandait en chef chacun des corps désignés d’armée du Midi, du Nord, de Portugal, etc. Le maréchal a, du reste, assuré qu’il avait toujours été d’avis qu’on ne pouvait combattre avec avantage que quand toutes les troupes d’Espagne seraient réunies, et qu’il paraîtrait qu’il n’avait pas conseillé la bataille du 21 Juin. Cependant, il ne m’est pas resté de sa conversation une idée bien nette à ce sujet. Ce qu’il y a de certain, c’est que M. le maréchal Jourdan est dans le plus mauvais état de santé. Il est pris, au moment où il s’y attend le moins, d’affections nerveuses très violentes. Pendant qu’il me parlait, je remarquai dans une de ses cuisses une contraction convulsive qui me faisait craindre une crise. Le maréchal m’a parlé, au reste, en homme dont les intentions ont été droites et pures, qui a toujours fait profession d’être soumis aux volontés de l’Empereur. Il m’a paru approuver et regarder comme nécessaires les nouvelles dispositions faites pour le
commandement et la réorganisation de l’armée, et augure bien de la fin de la campagne. Il demande sa retraite, et cessera d’être bien malheureux si l’Empereur lui permet de croire qu’il n’a pas jugé sa conduite répréhensible.
Exil du Roi Joseph a Mortfontaine
Après qu'il eut remis à Soult le commandement en chef des troupes (12 juillet), le Roi Joseph, on l'a vu par la correspondance et les rapports de Rœderer, continua un temps « se faire illusion sur le sort réservé à sa couronne (1). Il sul enfin qu'il était dans l'intenlion de Napoléon de la rendre au prince Ferdinand et on l'autorisa à se retirer à Mortfontaine. Il y parvint le 30 juillet au malin. Le jour de son arrivée , le roi écrivit au comte Rœderer pour l'inviter à le venir voir.
Ce 30 Juillet 1813.
Morfontaine, 30 Juillet 1813.
Monsieur, je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis votre départ de Bayonne. Il est possible que vos lettres aient été m’y chercher. Je serai bien aise de vous voir ici, où je suis arrivé aujourd’hui.
Ne doutez pas, Monsieur, de mon ancien et sincère attachement.
Votre affectionné. Joseph.
Par le même courrier , Rœderer recevait de Cambacérès une lettre l'invitant à se rendre à Mortfontaine (2) ; il y fut aussitôt, et adressa à l'Empereur une première note sur son entrevue avec le Roi Joseph.
(1) Il écrit de SaintPé le 12 juillet, de Saint-Esprit le 14, il est installé le 22 juillet au château de Poyanne, entre Dax et Saint-Sever. C’est de ce château, qu’il avait le dessein de transformer et d’embellir, qu’il partira pour Paris, par Bordeaux, Périgueux et Orléans.
(2) f Paris, le 30 Juillet 1813.
Aussitôt, Monsieur le comte, que j’ai su l’arrivée du Roi,
j’ai eu l’honneur d’écrire à Sa Majesté.
Il sera utile que Votre Excellence aille demain à Mortfontaine. J’en préviendrai Sa Majesté l’Empereur.
Je vous renouvelle, Monsieur le comte, etc...
Le Prince Archichancelier de l'Empire :
Cambacérès.
A l’Empereur.
Le 2 Août 1813.
Sire, M. l’Archichancelier m’ayant dit que Votre Majesté me permettait d’aller à Mori'ontaine, je m’y suis rendu samedi.
Le Roi trouve très convenable dans sa position, et pendant l’absence de Votre Majesté, d’y garder un scrupuleux incognito ; c’était son vœu, et le Roï m’a paru ne s’affliger que d’une chose, c’est que Votre Majesté n’ait pas jugé suffisant que tel était aussi son désir, et qu’elle ait manifesté, par un ordre précis, un mécontentement que Sa Majesté croit n’avoir pas tout à fait mérité, ayant au moins donné aux troupes l’exemple d’une bravoure et d’un dévouement dignes de son nom et de son rang.
Le Roi paraît être constamment dans la résolution de se conformer à toutes les intentions de Votre Majesté. Il partage l’adimration universelle pour le grand spectacle qu’elle offre en ce moment au monde et à la postérité ; il partage les vœux de tous les Français pour le succès de ses négociations et la gloire de ses armées.
Ayant rencontré dans un appartement le portrait du prince royal de Suède, il s’en trouve choqué, et s’exprima sur la défection de cet infidèle Français, comme il convenait à un prince de votre sang.
Enfin, Sire, le Roi attend avec confiance le retour de Votre Majesté, et il me semble qu’il ne manque à ses bonnes dispositions, que ce que peut y ajouter votre présence.
La situation du roi Joseph à Mortfoniaine était celle d'un suspect.
Par ordre de VEmpereur , il était seulement autorisé à g recevoir sa femme , quelques espagnols désignés et Rœderer. Les instructions étaient précises : « S'il venait à Paris ou à Saint-Cloud, avait écrit Napoléon à Savarg, vous feriez en sorte de le faire arrêter, et il faut qu'il ne l'ignore pas... » L'Empereur savait, en effet, que sans celle précaution, Mortfontaine fût rapidement devenu un centre d'intrigues. A ce sujet encore, Rœderer fut chargé d'intervenir ainsi que l'établit le rapport suivant adressé à l'Empereur :
A l’Empereur.
17 Octobre 1813.
J’ai eu avant-hier, avec le Roi d’Espagne, à Morfontaine, un entretien, dont il est de mon devoir de rendre compte à Votre Majesté.
Voici, d’abord, à quelle occasion.
Le ministre de la police générale m’avait dit, dans le commencement du mois d’août, que le Roi faisait des voyages à Paris, que cela était contraire à l’intention de Votre Majesté. Tl m’invita à prévenir le Roi qu’il en était informé, et à l’engager à les discontinuer. *
J’écrivis à Sa Majesté que le ministre de la police croyait être informé que Sa Majesté faisait des voyages à Paris, ce qui paraissait être contraire aux intentions de l’Empereur (1). Quelque temps après, le Roi daigna
(1) Voici cette lettre :
Au Roi d’Espagne.
Paris, 6 Octobre 1813.
Sire, d’après les ordres et instructions de l’Empereur, le ministre de la police a crû devoir me dire avant-hier, à deux heures, d’une manière à peu près officielle, qu’il était informé que Votre Majesté continuait à faire des voyages à Paris ; qu’elle était descendue dans la maison du Cardinal Fesch : et qu’il m'invitait de me rendre à Morfontaine, pour obtenir de Votre Majesté, de s’abstenir de ces voyages, qui sont positivement contraires à la volonté de l’Empereur, par qui ils ont été prévus dans ses instructions, et sur lesquels j’ai cru entrevoir que Sa Majesté a prescrit des mesures rigoureuses. Le Ministre m’a dit qu’il n’avait pas informé Sa Majesté des premiers voyages, au sujet desquels j’ai eu l’honneur d’écrire à Votre Majesté, trop légèrement peut-être ; mais qu’il était obligé de le faire maintenant : qu’il allait écrire par le courrier du soir, et rendre compte à Sa Majesté de l’invitation ou’il m’avait faite de me rendre à Morfontaine.
Il m’a chargé de prévenir Votre Majesté que ses instructions sont telles que, si elle revient à Paris, il ne croira pas pouvoir se dispenser de se rendre en personne dans la maison où elle descendra.
J’ai représenté au ministre que ces voyages avaient sûre-' ment un objet de pur amusement ou de distraction parfaitement étranger aux affaires publiques, et que, sans doute, Votre Majesté n’avait ni conférences, ni entrevues avec des personnes susceptibles de relations politiques. Le Ministre m’a répondu que cela était vrai, mais qu’il n’était pas autorisé
m’inviter à aller à Morfonlaine. Je m’y rendis le 26 ; j’y passai deux jours.
Ces deux jours se passèrent presque entièrement en amusements de campagne et de société. Le Roi me traita avec sa bonté ordinaire, mais aucun entretien particulier ne me fit cônnaitre ce que Sa Majesté pensait de l’avis que je lui avais adressé. La Reine, que je n’avais pas vue depuis mon voyage de Rayonne, me fit l’honneur de m’en parler. Elle me demanda si Votre Majesté était aussi animée contre le Roi, qu’on paraissait le croire ? Si Votre Majesté avait défendu que le Roi allât à Paris ? Si le ministre de la police n’allait pas au delà de ses instructions ? Si le Roi passerait l’hiver à Morfontaine ? Je dis à la Reine que je n’avais aucune connaissance immédiate des dispositions de Votre Majesté, mais que l’incognito prescrit à Morfontaine me semblait être une mesure tellement convenable pendant l’absence de Votre Majesté, qu’elle s’expliquait assez par sa convenance même, sans qu’il fallut en chercher la raison dans l’affligeante idée d’une disgrâce ou d’un mécontentement sérieux. Que je ne connaissais pas les instructions du ministre de la police ; mais que le séjour de Morfontaine me paraissait devoir durer autant que l’absence de Votre Majesté ; et je pris la liberté de
à distinguer entre les motifs et les objets qui pouvaient déterminer les voyages de Votre Majesté ; qu’il lui était seulement prescrit de les empêcher. Et il m’a paru très résolu à le faire ; quelque pénible qu’il trouvât un devoir qui le met en contrariété avec Votre Majesté.
Je comptais me rendre ce matin à Morfontaine, Votre Majesté m’ayant accordé la permission d’y aller pendant son séjour ; mais la convocation d’une séance du Sénat que l’Impératrice doit présider, et les séances qui probablement suivront celle-ci, m’en empêchent.
Votre Majesté entrevoit sûrement l’objet de ces séances ; si le moment était plus heureux, Votre Majesté n’aurait pas à assuyer des contrariétés que sa sagesse ne peut attribuer qu’à la gravité des circonstances et à l’importance de sa personne. Je la prie, au reste, de me permettre une seule réflexion : c’est que, s’il était possible d’appréhender, contre toute apparence, quelque trouble dans la Capitale, Votre Majesté s’estimerait heureuse que son absence de Paris et sa solitude de Morfontaine, aient ôté tout prétexte d’insinuation contre elle à la malveillance et à la calomnie.
Je suis, etc...
demander à la Reine si le Roi, étant sur le trône d’Espagne, mais absent de ses Etats, aurait trouvé bon que le Roi de Westphalie eût une cour à Madrid. Elle me répondit : « Pour ça, non ! Il n’y souffrirait ni le Roi de Westphalie, ni le Roi de Naples, ni Lucien. »
Au reste, la Reine se borna à dire, avec sa douceur et sa sagesse ordinaires : « Il serait bien ennuyeux pour le Roi de passer ici l’hiver ; et pour moi, l'humidité de ce pays-ci m’est bien contraire en cette saison... Mais l’Empereur sera ici avant l’hiver. » Sa Majesté n’a parlé que légèrement des voyages secrets du Roi à Paris ; et j’ai compris, malgré la délicatesse de ses paroles, qu’elle regardait ces voyages comme plus indifférents pour Votre Majesté que pour elle. Au reste, elle me dit qu’ils avaient lieu fort rarement.
Le 5 Octobre, le ministre de la police me dit, à Saint- Cloud, qu’il voulait avoir avec moi un entretien sérieux au sujet de Morfontaine. Je me rendis chez lui, le lendemain 6. Il me dit que les voyages du Roi, à Paris, continuaient ; qu’il fallait absolument que je me rendisse à Morfontaine, et que je prévinsse le Roi qu’il était dans l’obligation de les empêcher. Je le promis. Mais en rentrant chez moi, je trouvai une convocation pour la séance que l'Impératrice devait présider au Sénat, le lendemain 7. — Je prévis que cette séance serait suivie de plusieurs autres ; je pris, en conséquence, le parti d’écrire au Roi mon entretien avec le ministre de la police ; et pour être plus sûr de n’avoir point altéré le sens de ses paroles, lui lu ma lettre avant de l’expédier.
Ma lettre fut remise au Roi. Sa Majesté en fut vivement offensée, et trouva mauvais que j’eusse écrit, au lieu de me rendre à Morfontaine.
Un de ses officiers, M. Desprez, vint me témoigner son mécontentement de ce que je n’avais pas rempli en personne la commission qui m’avait été donnée ; j’alléguai les séances du Sénat qui avaient eu lieu pour le sénatus-consulte de la conscription ; celles qui avaient succédé pour la Guadeloupe ; les affaires du Grand Duché, dont les ministres locaux m’annonçaient l’envahissement comme imminent.
Le 15, ces obstacles ayant cessé, je me suis rendu à
Morfontaine, où j’ai eu avec sa Majesté un entretien de trois heures. C’est cet entretien que je vais rapporter à Votre Majesté.
Après m’être excusé de mon retard à venir à Morfontaine, je me suis empressé de prévenir le Roi que la lettre dont il était mécontent avait été vue par le ministre de la police avant d’être expédiée, et qu’il l’avait reconnue conforme à ce qu'il m’avait chargé de lui dire ; qu’ainsi le fond était son ouvrage et non le mien, et que j’avouais même que j’avais trouvé heureux pour moi l’obstacle qui m’avait obligé de transmettre ses paroles par écrit au lieu de les rapporter de vive voix, parce que j’avais pu m’assurer de l’exactitude cle ma copie, ce que je n’aurais pas pu pour un rapport verbal.
Le Roi me dit que le premier reproche qu’il avait à faire au ministre était de supposer qu’il fît habituellement, ou du moins, fréquemment, des voyages à Paris ; Sa Majesté me dit qu’elle n’en avait fait que deux depuis son séjour à Morfontaine, c’est-à-dire en deux mois et demi.
Qu’ensuite, dans ces voyages, il n’avait été ni vu, ni reconnu de personne, pas même des gens de la police, et que le ministre n'avait su ses voyages que par des rapports de la maison même de Sa Majesté.
Que le premier de ces voyages avait eu pour motif la curiosité de voir les embellissements de Paris ; le deuxième, celle de voir le Théâtre-Français ; mais que n’ayant pas trouvé de loge vide, il était allé aux Italiens.
Qu’il n’avait pas vu une seule personne, ni de la catégorie de celles pour lesquelles Sa Majesté doit garder l’incognito, ni aucune autre avec qui il fût possible d’avoir des relations politiques.
Qu’il ne voyait pas dans ma lettre que le ministre eût l’ordre positif de Votre Majesté, d’empêcher qu’il aille, dans le plus sévère incognito, passer quelquefois une heure à Paris pour son amusement.
Que jamais la défense d’aller à Paris ne lui avait été notifiée ; qu’elle l’aurait été et aurait dû l’être si elle existait.
Qu’elle n’existait pas, parce qu’il n’était pas dans
l’intention de l’Empereur de lui imposer gratuitement une privation inutile et humiliante.
Que l’Empereur lui avait imposé la résidence à Morfontaine et l’incognito comme une bienséance, non comme une peine.
Qu’il entendait s’imposer dans les plus étroites limites la réserve de l’incognito, s’interdire tout ce qui pourrait en sortir, mais non supposer que Votre Majesté lui eût imposé l’exil ou la prison...
Je demandai à Sa Majesté la liberté de me permettre une observation, qu’il était de sa justice d’entendre, relativement au ministre de la police.
Je dis au Roi que si la désignation de Morfontaine pour résidence, et l’obligation d’y vivre incognito paraissaient au ministre de la police générale comporter la défense de venir à Paris, ce ministre devait être fort inquiet que Sa Majesté y lit des voyages ; qu'il lui était difficile de connaître quelle espèce de personnes elle y voyait, et si elle ne se rencontrait pas avec quelqu’une de celles dont l’incognito interdit la réunion avec elles.
Le Roi répliqua vivement que cette objection supposait une défiance que l’Empereur n’avait pas, ne pouvait pas avoir, et à laquelle rien n’avait jamais donné lieu. Que jusqu’à présent ses voyages à Paris, de l’aveu du ministre, n’avaient eu rien de suspect ; que son intention n’était pas d’en faire qui eussent un autre caractère, ni d’en faire de fréquents ; qu’il se tiendrait pour coupable, non seulement s’il voyait à Paris quelqu’un qui pût faire ombrage, mais meme s'il se laissait voir et reconnaître quelque part et par qui que ce fût : « Si je « me rencontre, a dit Sa Majesté, avec un ministre, un « sénateur, . un conseiller d’Etat, un homme public, « j’aurai tort. Si l’on me reconnaît à un spectacle, dans «* un lieu public, j’aurai tort. Si la police même est « instruite de mon voyage autrement que par des « moyens de surveillance spéciale, j’aurai tort. Je veux « suivre toutes les intentions de l’Empereur, mais non « me croire, sur la parole d’autrui, l’objet de sa mal- « veillance, parce que je ne la mérite ni par mes senti- « ments, ni par ma conduite. »
Je crois, Sire, répéter ici littéralement les paroles du Roi.
Je l’ai prié de trouver bon que je les transmisse à Votre Majesté avec la substance de l’entretien, et copie de la lettre qui erra été l’occasion.
En tout, Sire, la vie de Morfontaine me paraît être extrêmement retirée. Le Roi y vit tout à fait en famille, et cette vie semblerait lui plaire, si elle n’était troublée par l’idée qu’elle peut être regardée comme contrainte, et attribuée à quelque mécontentement de Votre Majesté.
Je suis, etc...
Dès son retour à Paris Napoléon eut au sujet de son frère un long entretien avec Rœderer. Ce dernier en a, suivant sa méthode , noté toutes les parties essentielles.
Le 12 Novembre 1813.
L’Empereur me fit rappeler à la sortie du lever. Je rentrai, et trouvai Sa Majesté seule.
L’Empereur. — Eh bien ! Nous n’avons plus rien dans le Grand Duché. A-t-on sauvé quelque chose ?
Moi. — Je n’ai pas encore l’état de la caisse, mais je suppose que M. Beugnot a au moins sauvé 4 à 500.000 francs.
L’Empereur. — Il faut faire verser cela au Trésor impérial.
Moi. — Sire, nous avons encore des troupes en France, environ 3.000 hommes. Je ferai un rapport à Votre Majesté dès que j’aurai les renseignements nécessaires.
L’Empereur. — Beugnot a quitté Dusseldorf ?
Moi. — Pas encore tout à fait ; mais toutes les administrations financières sont sur la rive gauche du Rhin. M. Beugnot a un pied sur la rive droite et un pied sur l’autre. Le comte Nesselrode a pris le parti de rester ; j’espérais de lui plus d’attachement à Votre Majesté.
L’Empereur. — Mais il se peut fort bien qu’il vienne comme prisonnier.
Moi. — Les gens de Dusseldorf ont levé le masque. Ils ont marqué une joie très vive un jour que M. Beugnot
était passé sur la rive gauche, le croyant tout à lait parti. Il rentre à Dusseldorf, et il exprime son étonnement de tant de joie ; on lui rit au nez. Du reste, ils ont fait une garde nationae. Le premier président en est le colonel. Jamais on n’a pu obtenir cela pendant le gouvernement impérial.
L’Empereur n’a témoigné ni surprise, ni indignation.
Moi. — Les métaphysiciens pensent que ce sont les idées de la Révolution française qui ont opéré le soulèvement de l’Allemagne*
L’Empereur. — Tant mieux, elles y opéreront de belles choses, et nous verrons là la même anarchie qu’en France.
Moi. — C’est aussi le même système de liberté et d’égalité qui gouverne en ce moment l’Espagne. Aussi l’armée espagnole se dissout. La junte commande et ne fait rien pour l’armée. L’armée voit chaque jour de bonnes distributions faites aux troupes anglaises, et elle meurt de faim ; alors elle se disperse en guérillas et les guérillas pillent les convois anglais.
L’Empereur. — Que fait le Roi d’Espagne ?
Moi. — Sire, je ne l’ai pas vu depuis trois semaines.
L’Empereur. — Reste-t-il tranquille ?... M’obligera-t-il de le faire arrêter ?
Moi. — Sire, j’espère que non.
L’Empereur. — Parlez clair, parlez ; vous devez me dire.
Moi. — Sire, je ne crois pas que le Roi occasionne du troublé. Le Roi a des mouvements d’humeur ; mais sa raison et ses affections sont pour Votre Majesté.
J'ai eu l’honneur d’écrire, il y a peu de temps, une longue lettre à Votre Majesté, où je lui fait connaître la véritable situation d’esprit du Roi. Je serais fâché que cette lettre fût tombée dans les mains de l’ennemi.
L’Empereur. — Je l’ai reçue.
Moi. — Il parait que le Roi aurait été content si sa résidence à Morfontaine n’avait pas ressemblé à un exil, et s’il avait eu la liberté de venir à Paris pour son amusement.
L’Empereur. — Qu’il vienne à Paris quand il voudra pour voir des filles ou Madame de M J’ai désap-
prouvé lo ministre do la polico sur l'obstacle qu’il a voulu y mettre. Mais, du reste* qu’est-ce qu’il veut ? Songe-t-il encore à régner ?
Moi. — Sire* je le crois.
L’Empereur. — Veut-il encore le trône d’Espagne ?
Moi. — Sire, il pense* à ce que je présume* qu’il lui serait encore possible de négocier*
L’Empereur. — Chimère 1 Ils ne veulent pas de lui. Ils le regardent comme incapable. Ils ne veulent pas d’un Roi qui est toujours avec les lemtnes à jouer à cache-cache ou à colin-maillard. Ce sont ses amis mêmes qui disent cela de lui. Ils m’ont dit : « Si vous aviez pris le gouvernement, tout serait fini, » Le Roi dépend des femmes, de sôs maisons, de ses meubles. Il me disait sérieusement au Prado qu’il fallait éviter que mes grenadiers allassent déranger son palais. Moi, je ne tiens ni à Saint-Cloud, ni aux Tuileries. On brûlerait cela que j’y serais indifférent. Je cotnpte mes maisons pour rien* les femmes poiir rien* mon fils pour un peu. Je quitte un lieu, je vais dans un autre, je quitte Saint-Cloud, je vais à Moscou, non pour mon goût ou pour mes amis, mais par urt calcul sec. J’ai sacrifié des milliers* des cent milliers d’hommes pour le faire régner en Espagne. C’est une de mes fautes d’avoir cru mes frères nécessaires pour assurer ma dynastie. Ma dynastie est assurée sans eüx. Elle sé sera faite au milieu des orages par la force des choses. L’Impératrice suffit pour l’assurer. Elle a plus de sagesse et dé politique qu’eux tous. C’est Jérôme qui a perdu mes affairés en Allemagne. Aujourd’hui* je ne donnerais pas Un cheveu pour avoir Joseph en Espagne plutôt que Ferdinand. Les Espagnols seront toujours unis à la France pour leur intérêt. Ferdinand ne me sera pas plus opposé que le Roi (Joseph).
Moi. — Sire, peut-être le Roi ne désire pas précisément la couronne d’Espagne* mais une couronne.
L’Empereur. — Eh bien ! Quand je séparerais la couronne d’Italie de la couronne de France (je n’ai jamais eu la résolution positive de les réunir oü de les séparer), pourrais-je mettre de côté le Vice-roi, un jeune homme qui esLaimé et considéré de tout le monde, qui
m’a toujours servi avec fidélité et avec honneur ? Il a de l’honneur, le Roi n’en a pas... Mon beau-père n’a point d’honneur, mais il a de la religion. Philippe second, avec ses défauts, était un autre homme que le Roi. Cette bataille de Vitoria, comme il l’a perdue ! Il ne sait pas l’alphabet du métier, et il veut livrer une bataille. 11 veut se signaler dans un art immense qui comprend tous les autres, sans en avoir la première idée ! Il croit que l’art de la guerre n’est rien, tandis que les puissances confédérées font venir Moreau d’Amérique pour les défendre !
Moi. — Sire, le Roi avait bien rabattu, quand je l’ai vu en son quartier général de Saint-Pé, de son ancienne opinion sur l’art de la guerre. Il paraissait en reconnaître la difficulté et l’importance.
L’Empereur. — Cependant, il a voulu se justifier ensuite !
Moi. — Il est vrai, Sire, que quelque temps après, tout en avouant qu’il n’avait peut-être pas fait ses dispositions comme un Turenne, il croyait que le sort de cette bataille avait tenu à une seule faute...
L’Empereur. — Une faute ! une faute ! C’est moi qui ai fait des fautes, tout le monde en fait ; mais lui !...
Moi. — Sire, de trente six heures avant la bataille, on n’avait pas fait de reconnaissance de l’ennemi ; le maréchal Jourdan était tombé malade.
L’Empereur. — Non, non, mon cher. Jourdan n’est de rien dans cette affaire ! La reconnaissance, de rien ! Turenne ! Il s’agit bien de Turenne ! Ce n’est pas une faute du jour, ni de la veille qui a fait sa perte ; c’est une suite de bévues et d'ignorances de toute la campagne. Une faute ! c’est moi qui ai fait des fautes ! Mais il n’en est pas là ! Ce qui l’a perdu, c’est qu’il a écarté le général Rey, et qu’il n’a pas su de toute la campagne rassembler le reste de son armée. Il ne sait pas l’alphabet du métier. Mais il s’agit de savoir ce que je ferai.
Moi. — Sire, le Roi aurait été provisoirement mieux à Poyanne qu’à Morfontaine. Je n’ai pas conçu pouquoi Votre Majesté l’a rapproché de Paris, ne voulant pas qu’il tînt une cour à Paris.
L’Empereur. — C’est pure complaisance. 11 aime
Morfontaine ; je l’ai fait venir à Morfontaine. Se fera-t-il arrêter ? parlez clair.
Moi. — Sire, je distingue trois situations ; Votre Majesté reste à Paris et en paix, ou elle est absente et en guerre, ou il y a malheureusement ouverture à la régence constitutionnelle. Votre Majesté étant à Paris, le Roi y serait sans inconvénient à son rang de prince français. Cela me paraîtrait fort simple et sans nul inconvénient.
L’Empereur. — Fort bien ! mais en mon absence ?
Moi. — Sire, le Roi étant à Morfontaine dans' une position qu’il croit humiliante et imméritée, je ne puis dire où l’humeur, l’ennui, le désœuvrement peuvent l’entraîner. Mais je pense, dans ma conscience, que 1a raison et les affections du Roi sont pour Votre Majesté et pour son devoir. J’ai éprouvé à Saint-Pé ce que peuvent sur le Roi ses anciens sentiments de frère pour Votre Majesté. A la suite d’une longue colère, où le Roi se plaignait de ce que, disait-il, c’était Votre Majesté qui l’éliminait d’Espagne, et du néant où il paraissait être condamné, je lui dis : « Sire, vous serez toujours élevé bien haut au-dessus du néant ; il vous restera toujours d’être le frère aîné et le frère aimé de l’Empereur. » A ce mot de frère aimé, l’animosité du Roi cessa tout à coup comme par un effet magique : « Frère aimé, reprit-il, avec un ton doux, et pourtant mêlé d’amertume ; aimé, le croyez-vous sincèrement ? — Oui, Sire, et la preuve est que vous n’avez jamais eu d’entrevue avec l’Empereur, sans obtenir de lui des concessions que ses systèmes et ses opinions vous refusaient peut-être ; d’où vient qu’il les atténuait ensuite ?... » Et il disserta sur ce moi aimé assez longtemps et assez vivement pour me faire connaître tout l’intérêt qu’il mettait à cette idée.
L’Empereur. — Marmont m’a raconté qu’il se croit mon aîné, et qu’il a encore les prétentions à ce titre : est-il rien de plus insensé ? Aîné ! lui... Pour la vigne de notre père, sans doute !
Moi. — Dans le cas d’ouverture à la régence, Sire.
L’Empereur. — Oh ! dans ce cas, il ferait du trouble ; je m’y attends. Voyez l’histoire. Ç’a toujours été ainsi. Le cas à prévoir, c’est mon absence. Tout a été bien
tranquille Gette année. J’ai été bien servi par tout le monde. L’Impératrice est une femme plus politique que tous mes frères ; cette jeune femme aurait pris dans Toocasion son parti très bien. Cambacérès a été très bien ; le ministre de la police très bien ; M, de Talleyrand a été tranquille. Aussi à mon retour, je n’ai eu à me plaindre de personne ; personne n’a remué. On ne m’a point fait d’intrigues comme Fouché avec Talleyrand il y a trois ans. Il n’est plus question de Bourbonniens ; on sent très bien que c’est une chimère, lorsque les puissances confédérées ont établi pour base que les Bourbons étaient écartés sans retour. Mais si j’avais ici le Roi et ses grands amis les Clément de Ris et autres, il me mettraient tout sens dessus dessous.
Moi. — Il faudrait que le Roi pût être occupé.
L’Empereur. =*- Occupé ! C’est ce qu’il n’aime pas ! Il ne sait pas s’oGGuper. Tuer des lapins, jouer à cachecache, voilà ses plaisirs.,. Je pourrais le faire gouverneur de Rome ; il aime les arts, les femmes, cela pourrait lui convenir.
Mon ^ Qui, Sire, cette place purement honorifique siérait très bien à un frère de l’Empereur ; mais Rome confine au royaume de Naples.
O’Empereur, — Qu’est-ce que cela fait ? Le Roi de Naples saura bien empêcher..,
Moi. — Sire, je veux dire qu’il paraîtra dûr au Roi de se trouver comme gouverneur si près d’un Etat qu’il a gouverné comme Roi,
L’Empereur, — Eli bien ! à Turin !... Il n’y sera pas encore autant aimé que Borghèse.
Moi. — Sire, Turin est bien près de Milan !... {Non ler-
A de longues lettres confuses de Joseph, l'Empereur répondit enfin , ce qu'il n'avait fait depuis plusieurs mois. Ce fut par un billet net, aux phrases décisives el tranchantes. Il lui imposait, au montent où la France allait être envahie , l'obligation de choisir :■
« Voici en deux mois |o question : La France est envahie, l'Europe toute en armes contre la France, mais surtout contre moi. Vous n'êles plus roi d'Espagne. Je ne veux pas l'Espagne pour moi, ni je n'en veux pas disposer : mais je
ne veux plus me mêler des affaires de ce pays que pour y vivre en pair cl rendre mon année disponible. Que y u vous faire ? Voutcz-vous, comme prince français, venir VOm
ZTelTrtmn sufet,' en votre qualité de prince dus any Il faut alors faire comme moi avouer uolre rfh un)* lettre simple que je puisse, imprimer , recevoir toutes les ZtorX eTious9 montrer zélé pour ma; et pour le roi de linme et aussi pour la régence de l Impératrice.
t'rln ne vous est-il pas possible ? N'avez-vous pas assez de
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P°Le roi Joseph redevenu en fait prince Bonaparte, prit le nnrii d'obéir Ù semble que l'Empereur ne lui garda pas ftmp. %ueur, Zr, à dater de ce four, c'est sens violence
qu'il entretint Rœderer de son frère.
Mercredi, 17 Novembre 1813.
Je me suis présenté ce jour-là à neuf heures avec les entrées particulières, à Saint-Cloud. A peine ubon entré, l’Empereur ordonna de faire poser des tables pour le jeu. Sa Majesté m’appela dans son cabinet, ou ie passai seul avec elle.
Le premier mot fut : « Le Sénat n’a pas beaucoup de courage. Il n’y a pas là d’énergie- S’il fallait un peu de résistance, il succomberait. C’est l’âge qui con rmue beaucoup à cette faiblesse. Les discours du Sénat sont faibles. Ils n’ont pas demandé la paix comme ds 1 auraient dû. Ce n’est pas là la manière. Il fallait y mettre de l’énergie. Dejean a été faible. On a même desapprouve le discours du président du Sénat. Cette nation es singulière : ceux même qui veulent le plus la paix, pensent qu’il aurait fallu la demander autrement. Il n y a pas d’aristocratie dans le Sénat...
Mol. — Non, Sire, et il n’est pas constitué de façon à
en avoir. . 4 ..
L'Empereur. — Il faudrait de l’aristocratie. Le propre
de l’aristocratie est de faire opposition à l’esprit populaire ; le Sénat le partage et s’y soumet... Qu’est-ce qu on dit de ma réponse au Sénat ?...
Moi. Sire, on aurait désiré quelques paroles plus
pacifiques dans votre discours ; mais comme on sait que le président du Sénat soumet ses discours à Votre Majesté, il a suffi que celui de dimanche exprimât le vœu de la paix, pour qu’on dit : « L’Empereur n’est pas éloigné de la paix. » On regarde le discours du président comme une partie du vôtre.
L’Empereur. — C’est vrai que j’ai autorisé ce qu’il a dit. J’ai voulu que le Sénat ne parût pas sourd au vœu général. Mais il aurait du faire mieux sentir ce que demandaient les circonstances pour faire la paix ; il ne faut pas se montrer sans ressources. Si la levée des trois cent mille hommes se fait bien, j’aurai la paix dans trois mois. Mais il faut qu’elle se fasse bien. Je ne ferai pas de paix déshonorante qui donnerait aux ennemis toute espèce d’avantages pour me faire ensuite la guerre.
Moi. — Sire, je pense que la levée se fera sans opposition. Tout le monde voit l’urgence du péril : le Sénat l’a senti. La résolution du sénatus-consulte a été faite avec moins de murmures que celle de l’hiver dernier.
L’Empereur. — Mais il y a eu le même nombre d’opposants, dix-huit.
Moi. — Oui, Sire ; mais il n’y a pas eu autant d’amertume et de répugnances dans les réflexions de ceux qui ont voté pour le sénatus-consulte. L’année passée, les ennemis étaient à deux cents lieues des frontières ; cette année, ils sont sur le territoire.
L’Empereur. — Et le public, comment est-il ?
Moi. — Sire, moins mal pour Votre Majesté que l’an passé.
L’Empereur. — Mon cher, vous vous trompez : il est bien plus mal.
Moi. — Sire, on est plus abattu, moins insolent ; on ne fait point de brocards, ni de chansons, comme l’hiver dernier : peut-être gémit-on plus, parce que le mal a redoublé.
L’Empereur. — Pourquoi y a-t-il moins de licence cet hiver que le précédent ?
Moi. — Parce que l’ennemi est aux portes, et que, malgré tout ce qu’on a souffert de la guerre, c’est pour-
tant sur votre bras seul que l’on compte pour en éloigner de nous le fléau.
L’Empereur. — Gela peut être ; tout le monde est contre la guerre.
Moi. — Non, Sire, pas tout le monde. Tout le monde crie contre la guerre ; mais, parmi ceux qui crient, il y en a pour qui il n’y en a point encore assez, ni assez de revues. On reconnaît ces gens-là à leurs outrages contre votre personne ; ils veulent une subversion et ils l’espèrent. Quant aux gens de bonne foi qui sont sincèrement attachés à Votre Majesté et à leur pays, ils détestent la guerre, comme un danger personnel pour Votre Majesté ; ils considèrent qu’autrefois ses troupes faisaient sa sûreté, qu’aujourd’hui c’est Votre Majesté qui fait la sûreté de ses troupes ; qu’il ne suffit plus de son génie pour commander, qu’il faut son exemple pour enlever ou empêcher de fléchir une jeunesse non encore aguerrie. Telles sont les craintes, et telle est l’affection de ces gens-là, que j’oserai dire à Votre Majesté une chose qu’elle refusera peut-être de croire, c’est que plusieurs ont souhaité! des Revers modérés à Votre Majesté, plutôt que des demi-victoires.
L’Empereur. — Diable ! mais des revers qui mettent l’ennemi sur la frontière !...
Moi. — Sans doute, Sire, la dose est plus forte qu’on n’aurait voulu ; mais on se console dans la pensée de Montesquieu, qu’au lieu de devenir le seul Roi de l’Europe, vous en serez le plus puissant ; et cela vaut mieux.
L’Empereur. — On ne parle pas des Bourbons ?
Moi. — Non, Sire, ou très faiblement ; on sait que les alliés les ont mis de côté, et ce ne sont pas quelques salons de Paris qui peuvent prétendre à les rétablir, quand l’Europe ne les veut pas.
L’Empereur. — Le Régent a fait entendre dans son discours, et c’est la première fois, que l’Europe ne se battait pas pour eux. Il en est venu deux en Allemagne, dans la dernière campagne ; ce sont des gens au-dessous de tout. Ils ont écrit à Bernadotte une lettre de la plus insigne platitude ; ils lui disent que leur berceau est dans le même pays ; qu’ils sont, comme lui, Béarnais,
et, à ce titre, ils l’implorent ; il n’y a rien de plus misérable.
Que fait le Roi d’Espagne ?
Moi. — Je ne l’ai pas vu depuis l’entretien dont j’ai rendu compte à Votre Majesté.
L’Empereur. — Je ne l’ai pas encore vu : j’ai tant à faire ! Il paraît que d’Azenza est dans le besoin : c’est un honnête homme ?
Moi. — Oui, Sire.
L’Empereur. — Je lui ai fait donner des secours. Ils ont de la noblesse ces Espagnols : ils ne demandent pas comme les Italiens.
Rœderer a la Reine d’ Espagne
Paris, le 18 Novembre 1813.
Madame, hier soir l’Empereur m’a demandé ce que faisait le Roi, et si je l’avais vu. Sa Majesté a fait cette question du ton dont on demande des nouvelles d’une personne qui intéresse ; elle a ajouté ; « Je ne l’ai pas encore vu ; je suis si occupé ! » Parlant ensuite de l’Espagne, l’Empereur est revenu sur le compte du Roi ; il a dit que le Roi avait plus d’esprit qu’il n’en fallait pour gouverner, mais qu’il y avait â désirer en lui plus de suite dans les affaires. Sa critique s’est bornée à ces derniers mots. En tout, Madame, l’Empereur n’a montré que des dispositions très bienveillantes pour le Roi, et j’en juge autant par le sentiment de bien-être où je me suis trouvé pendant cet entretien que par réflexion.
L’Empereur a ensuite parlé de M. d’Azenza ; il a dit : « D’Azenza me paraît être dans le besoin ; je lui ai fait « donner des secours : c’est un honnête homme et un « homme de mérite. » Sa Majesté a ajouté : « Ces Espace gnols ont l’âme noble, ils ne demandent pas, ils ne « mendient pas comme... » (Sa Majesté a nommé une autre nation, je crois, les Italiens.) J’ai pensé que Votre Majesté, Madame, apprendrait avec plaisir les bonnes dispositions de l’Empereur pour un fidèle serviteur du
Roi et un des plus dignes. J’ai parlé de M. O ffarill, comme d’un homme de mérite. L’Empereur a remarqu comme honorable pour les ministres du Roi, et pour le Roi lui-même, la fidélité qu’ils ont montrée, et le dévouement dont ils donnent en ce moment la preuve a Sa Majesté.
Votre Majesté a daigné me promettre de garder pour elle ce qui ne serait pas bon à dire au Roi ; je me cop ie en cette promesse, et je crois qu’elle pourrait s app 1quer à une ligne de la première page de cette lettre. Comme je ne puis douter que la première entrevue de l’Empereur et du Roi ne doive être un résultat satisfaisant pour Leurs Majestés, je ne voudrais pas avoir à me reprocher une parole capable d’empêcher le Roi de se laisser aller à son mouvement naturel.
L’Empereur parle paix, Sa Majesté la croit possible dans deux mois, lorsque les ennemis auront pu faire le calcul de ses forces et de ses ressources.
Je suis avec un profond respect, etc.
Morfontaine, le 23 Novembre 1813.
Je vous remercie, Monsieur, de la lettre que vous avez eu la bonté de m’écrire ; elle m’a été d’autant plus agréable, que j’y ai vu les bonnes dispositions de l’Empereur pour son frère. Je n’aî parlé au Roi que de ce qui pouvait lui faire plaisir, et je ferai toujours de même lorsque vous aurez la complaisance de m’instruire de ce qui nous intéresse. f
Recevez, etc... Julie.
Morfontaine, le 2 Décembre 1813.
Monsieur, en partant de chez vous, je vous ai dit que je désirais vous voir bientôt ici. La Reine est de retour depuis hier au soir, et je désire plus encore vous voir. Je vous prie de faire en sorte que je puisse vous parler aujourd’hui. Le temps est affreux, mais les affaires pressent, et sont importantes.
Ne doutez pas de mon attachement.
Votre affectionné. Joseph,
Morfontaine, le 3 Décembre 1813.
Monsieur, vous pouvez remettre votre dépêche au porteur. Je crains bien que le voyage de cette nuit n’ait altéré votre santé, car les dieux ne sont pas toujours justes ; et les plus nobles motifs ne trouvent pas toujours grâce auprès de leur capricieuse puissance. Ne doutez pas, je vous prie, de ma constante amitié.
Votre affectionné. joseph.
Rœderer au Roi d’Espagne
Paris, le 3 Décembre 1813.
Sire,
L’Empereur comme je m’y attendais, m’a retenu après le lever. Sa Majesté m’a parlé de votre lettre d’avanthier, ce qui m’a fourni l’occasion de donner aux principaux articles, les développements que j’avais recueillis de la bouche de Votre Majesté. Voici ce qui m’a paru le plus concluant dans les réponses de l’Empereur :
« L’Angleterre veut le rétablissement de Ferdinand comme condition préliminaire de tout traité. L’Autriche et la Russie veulent la même chose, et aussi comme condition antérieure à toute négociation.
« L’entremise du prince de Suède, ni aucune autre, ne ferait reculer sur cette prétention des alliés.
« Le prince de Suède est, à l’égard de la France dans des torts (j’élude ici le mot dont s’est servi l’Empereur) qui ne permettent pas qu’un prince français entre en contact avec lui.
« Enfin, le prince de Suède n’a pas la moindre autorité sur les alliés, ni la moindre considération près de la cour d’Autriche. La cour de Vienne est fort mal pour lui.
« L’Empereur regarde comme un malheur d’être obligé de remettre sur le trône un membre d’une famille contre laquelle il a tant fait ; mais il se soumet à ce malheur, parce qu’il le juge inévitable. Il regarde l’abandon de l’Espagne comme la volonté véritable de la nation française, qu’il distingue des clameurs des oisifs de la Capitale.
a Sa Majesté regarde une renonciation pure et simple au trône d’Espagne, qui serait remise par Votre Majesté entre ses mains, comme le gage le plus signalé que vous puissiez donner de votre amour pour la France et de votre affection pour lui. » J’exprime ici ce que j’ai cru voir, plutôt que je ne répète un discours positif de l’Empereur ; et voici à quelle occasion Sa Majesté s’est expliqué sur ce sujet. Je lui disais : « Si le Roi était bien convaincu que la situation de la France et la ferme volonté des alliés fissent dépendre la paix de la renonciation à l’Espagne, Sa Majesté la ferait, car elle m’a dit que s’il pouvait convenir à sa situation et à votre politique qu’elle assistât comme plénipotentiaire à un Congrès de pacification, elle s’honorerait de faire son sacrifice. » L’Empereur me répondit : « Si le Roi avait questionné le premier militaire qui pût tomber sous sa main, et s’était bien pénétré des faits qui sont dans les gazettes, il m’aurait déjà envoyé sa renonciation. » Je me suis plaint, comme de mon chef, de l’étiquette qui, à quelques égards, marquait trop de distance entre un prince de la famille impériale et les simples officiers de la maison. L’Empereur m’a répondu : « Je me suis conformé strictement à l’ancienne étiquette de la Cour de France. » Je penserais encore qu’on peut revenir sur ce point et obtenir des distinctions, si ce n’est à titre de prince, du moins à titre de Roi, car ce titre, ce me semble, peut toujours être maintenu.
Dans le cours de cet entretien, l’Empereur m’a dit : « J’ai passé la nuit à lire de mauvaises nouvelles. » Je tâcherai de voir aujourd’hui M. de Talleyrand ; mais je crois devoir dire à Votre Majesté ce qu’observait, il y a vingt minutes, un homme que j’ai trouvé chez moi quand je suis revenu des Tuileries : a Si le Roi d’Espagne reprend son rang et les fonctions de prince français, Talleyrand perd 250.000 francs de revenus, et il en tremble. » On me disait cela en riant.
Je m’arrête ici, car j’aurais trop de détails à donner a Votre Majesté, et ils sont peu importants.
Je suis, etc...
Rœderer au Roi d’Espagne
(Nota. — Cette lettre n’est pas exactement conforme pour les expressions à celle que j’ai écrite au Roi sur de simples notes. J’ai écrit cette copie de mémoire, ayant été très pressé pour l’expédition de ma lettre ; mais les différences sont sans importance.)
Sire*
Paris* le 5 Décembre 1813.
Après avoir expédié la lettre que j’ai eu l’honneur d’écrire hier à Votre Majesté, je me suis rappelé quelques détails de l’entretien de l’Empereur, dont il m’a paru que je devais, Sire, vous donner connaissance.
L’Empereur croit le sort de sa dynastie tellement assuré aujourd’hui par son mariage et par l’existence d’un fils en qui coule un sang doublement impérial et doublement royal, que Sa Majesté n’a rieil à redouter du rétablissement d’un Bourbon sur un trône au moins appauvri, ni de sa domination sur un peuple dont les intérêts sont d’accord avec ceux de la France^
D’un autre côté, Sa Majesté paraît être assurée de la marche des troupes du Roi de Naples, pour la défense de l’Italie septentrionale, et mon fils m’apprend que ces troupes sont en marche par l’Etat romain ; il m’a paru que cette nouvelle faisait perdre de sa force à cette observation de Votre Majesté, que l’Italie n’étant qu’une ferme, et l’Espagne une masse de citadelles, il y avait moins de danger à céder la première que la seconde. L’Empereur n’aurait pas manqué de me répondre que la ferme, après s’être défendue, devait rester à ses défenseurs, et que, si elle était conquise, elle ne pourrait pas être donnée en compensation de l’Espagne.
Sa Majesté a dit qu’en traitant avec l’Espagne, on stipulerait la sûreté des personnes et des biens pour les Espagnols réfugiés, et qu’elle s’en rendrait garante.
Au reste, Sire, je crois devoir dire à Votre Majesté, que l’Empereur, en vous laissant l’alternative d’être à Paris et à la Cour sur le pied de prince français, ou de .vivre retiré en simple particulier, a entendu que le lieu
do la retraite, si Votre Majesté prenait ce partie, serait au moins à quarante lieues de Paris.
Je dois ajouter que l’Empereur m’a paru ne pas considérer comme indifférent, le choix que Votre Majesté ferait de l’un ou de l’autre parti. 11 m’a semblé qu’elle verrait dans l’un des deux seulement, votre attachement pour sa personne, pour sa dynastie, pour la France.
Maintenant, je crois avoir dit à Votre Majesté tout ce qui est propre à lui faire connaître les opinions et les intentions de l’Empereur.
M. de Talleyrand, que j’ai vu hier, établit, comme l’Empereur, que la réintégration de Ferdinand VII sur le trône d’Espagne est la condition préliminaire de la paix avec toutes les puissances belligérantes, notamment avec l’Angleterre et l’Autriche.
Si Votre Majesté me permettait de lui soumettre mes vœux personnels et mes réflexions particulières sur la nouvelle position qui lui est offerte, je lui dirais, comme Français et comme son ancien serviteur, combien je désire que le rang de premier prince français, avec le titre de Roi, lui paraisse glorieux. Votre Majesté peut faire tant de bien dans cette position, que je lui crois impossible de la dédaigner. La France demande sans cesse des corps intermédiaires entre le monarque et le peuple. Le premier de ces corps doit être la famille impériale. Vous êtes, Sire, le premier de cette famille. Il y a de la République dans la famille ; il y a de plus, de l’affection qui n’est pas dans la République. Une famille de princes sages et affectionnés, est le tempéramment le plus naturel, le plus convenable, le plus doux à la fois et le plus sûr du pouvoir absolu. Les maisons souveraines les plus nombreuses, sont maintenant, en Europe, celles qui gouvernent avec le plus de douceur. Des princes affectionnés à la personne du monarque et dévoués à sa gloire sont, par leur seule position, un conseil intime, qui, sans mission, sans séances, sans formes de délibération, dit souvent, par sa seule contenance, tout ce qu’il faut que le monarque sache pour son bonheur et pour sa gloire. D’un autre côté, Sire, il est des circonstances, et nous y sommes
peut-être, où la soumission et le dévouement des peuples ont besoin d’être soutenus, affermis par d’augustes exemples : qui pourrait obtenir plus sûrement ce succès que le vôtre, Sire ? Mettant à part les circonstances du moment, la réunion des princes autour du trône, n’estelle pas nécessaire à la dignité du trône, à la sûreté de la dynastie ? cette dynastie n’était-elle pas affaiblie par la dispersion des princes ? et la création de dynasties auxiliaires dans différents Etats, n’était-elle pas au détriment de la dynastie principale, sans laquelle aucune autre ne pouvait se fonder ni s’affermir, de sorte que chaque prince français perdait en sûreté, en proportion de ce qu’il croyait acquérir en dignité ?
Pardonnez-moi, Sire, des réflexions que je prie Votre Majesté d’attribuer surtout à mon attachement pour elle.
Je suis, etc...
Deux mois plus lard , après la violation de la neutralité de la Suisse, le passage du Rhin par les armées alliées (21 décembre 1813 — 1er janvier 1814 ) et la retraite des maréchaux, la guerre se trouvant portée dans le bassin de la Seine, l'Empereur quitta Paris (25 janvier) pour aller prendre le commandement de ses armées. Il laissait le roi Joseph installé au Luxembourg avec le litre de lieutenant général de l'Empire.