‹ Journal du Comte P.L. Roederer; notes intimes et politiques d'un familiar des Tuileries. Introdution et notesChapitre 4 sur 24 · L'ATTENTAT DE NIVOSE · texte numérisé non relu

L'ATTENTAT DE NIVOSE

(Décembre 1800.)

« Le 3 Nivôse on IX, le Premier Consul se rendait à huit heures du soir à l'Opéra avec son piquet de garde, ayant dans sa voilure les généraux Berlhier et Lanncs, et laide de camp Laurislon. Arrivé à la rue Saint-Nicaise une mauvaise charrette attelée d'un petit cheval se trouvait placée de ma nière à embarrasser le passage. Le cocher eut l'adresse de l'éviter, bien qu'il allât extrêmement vite . Peu d'instants après une explosion terrible cassa les vitres de la voiture, atteignit le cheval du dernier homme du piquet , tua huit personnes, en blessa plus ou moins grièvement vingt-huit et fit à quarante-six maisons des dommages évalués à environ deux cent mille francs.

Le Premier Consul continua son chemin et arriva à l'Opéra. On y jouait la Création d'Haydn. A peine en avait-on marqué les vingt premières mesures que le bruit de l'explosion s'était fait entendre dans la salle. Lorsque le Premier Consul entra un moment après dans sa loge tous les regards s'y portèrent, on y aperçut du mouvement et des figures

frappées d'effroi. La nouvelle de l'événement se répandit bientôt dans toute la salle , l'agitation y fut d'abord extrême, mais l'attitude calme du Premier Consul tranquillisa tous les spectateurs et le spectacle continua. » — Thibaudeau.

Le 3 Nivôse an IX

Jour qui faillit perdre la France, et qui, je le crains, aura nui au gouvernement.

Si le crime est l’ouvrage des terroristes, on reprochera au gouvernement d’en avoir mis dans toutes les places, et d’en avoir autour de lui.

Si ce crime est l’ouvrage des royalistes ou des anglais, on dira : « La police ne peut pas préserver de leurs coups. »

Si, après avoir dit que le crime est l’ouvrage des terroristes, on dit qu’il est celui des royalistes, ou vice versa, le gouvernement se sera attiré un redoublement de haine de la part des deux partis, et aura paru très versatile aux bons citoyens.

Dans toutes les suppositions, chacun fera cette douloureuse réflexion : qu’il n’y a de garantie au bien-être dont fait jouir le Premier Consul, et au bonheur que ses principes promettent, que son existence toujours menacée, très mal préservée, et qui a tenu à une seconde ; réflexion plus favorable à Louis XVIII, tout ridicule, tout odieux qu’il est, qu’à Bonaparte et au gouvernement actuel.

Après l’oratorio d’Haydn (1), un grand nombre de sénateurs, de législatifs, de tribuns, de conseillers d’Etat, les ministres se sont rendus chez le Premier Consul.

Craignant d’être importun, et sûr de n’être bon à rien au Premier Consul, je vins chez Talleyrand, où était Volney, pédant insupportable, qui ne pouvant souffrir qu’on exprime un sentiment, qu’on hasarde une opi-

(1) L’affiche de ce spectacle, représenté pour la première fois, portait : « La Création du monde, oratorio de Haydn, parodie en vers français par le Cen Ségur le jeune, la musique arrangée par leCen Heibelt. » Les principaux interprètes étaient Garat, Chéron et Madame Walbonne-Barbier.

nion avant d’avoir obtenu de lui la permission de parler, de penser et sentir, me rompit en visière à tout ce que je dis, comme s’il eût été sur le fonds de l’affaire, d’un sentiment, et moi de l’autre.

Talleyrand nous' quitta vers dix heures et demie pour aller aux Tuileries.

Il s’y trouva avec Fouché et les autres personnes attirées par l’événement.

Fouché en parla d’une manière fort leste, comme d’une chose fâcheuse, mais impossible à prévoir... et attribua le crime à l’or de l’Angleterre. On éleva des doutes sur cette opinion ; il répondit : « C’est leur jeu de payer ici des hommes pour tuer le Premier Consul. Moi, j’en use bien ainsi pour les hommes dangereux de la Vendée. Quand j’y veux faire tuer un homme, je dis à un de mes gens : Voilà 200 ou 300 louis, apportemoi telle tête. Pourquoi les Anglais ne feraient-ils pas de même ? »

Ce soir-là, Madame Bonaparte, à ce que m’a dit le lendemain Moreau de Saint-Méry, était fort mécontente de la police ; et elle doit avoir tenu ce propos : « Je ne sais s’il croit en Dieu, mais il en joue bien. »

Le 4 Nivôse.

A midi, le Conseil d’Etat en corps alla faire visite au Premier Consul. Il nous reçut dans son cabinet, ayant à ses côtés les deux Consuls, et derrière lui le ministre de la police.

Après les discours de Boulay, Bonaparte répondit :

« Ce sont les septembriseurs, ce sont les restes de tous les hommes de sang qui ont traversé la Révolution dans le crime, etc. » Et se retournant du côté du ministre de la police : « Ceci n’est pas une carmagnole ; ceci « n’est ni une conspiration de royalistes, ni une machi- « nation anglaise ; c’est un complot des terroristes.

« La France ne sera tranquille sur l’existence de son « gouvernement que quand elle sera délivrée de ces « misérables. »

Le Consul dit encore qu’il fallait qu’ils eussent été au moins quinze coquins pour l’exécution de leur dessein. (J’ai inséré ce qu’il a dit de leurs manœuvres, dans la feuille du 5 du Journal de Paris.

Les réponses faites au Corps Législatif, au Tribunal, au Sénat, à tous les corps, sont aussi positives, et toutes annoncent la résolution de mettre fin à l’existence des septembriseurs et autres gens de cette espèce.

Réal (1), pendant que le Consul recevait dans la grande salle du Corps Législatif, me dit : « Le Consul veut punir des masses, je trouve cela détestable. — Et moi aussi, répondis-je. J’ai repoussé cette idée lorsque arriva l’affaire Géracchi ; je ne m’y prêterai pas davantage aujourd’hui. »

Réal se mit en devoir de nous prouver à Miot et à moi, toujours dans le cabinet des Consuls, qu’un seul homme avait pu faire le crime ; que s’il y avait eu seulement quatre complices, la conspiration aurait été découverte.

Dans la même conférence, je me plaignis à Réal de la complaisance de Fouché pour les terroristes, et de la familiarité qu’il avait avec eux : « Comment, dis-je,

quand ils vont à lui, il leur prend la main !

(1) Réal, qui fut le plus intime collaborateur de Fouché, était comme lui un transfuge du Jacobinisme. Ancien procureur au Châtelet il devint, dès le début de la Révolution, un des orateurs applaudis du Club des Jacobins. L’amitié de Danton lui valut après le 10 Août d’être adjoint à Chaumette comme substitut, puis d etre nommé accusateur public près le tribunal révolutionnaire. Réal, qui s’était montré un ennemi déclaré de Brissot et des Girondins, fut à son tour arrêté après la chute de Danton et enfermé au Luxembourg. Libre après Thermidor, il prit la direction du Journal des Patriotes où il défendit la politique de Barras et de Tallien. Réal n’avait cependant rien abandonné de ses idées car en pleine réaction thermidorienne, il osa défendre le Comité révolutionnaire de Nantes traduit devant le tribunal révolutionnaire et s’improvisa le défenseur de Babeuf. Un moment suspect, il retrouva crédit après Vendémiaire et fut nommé commissaire du Directoire près l’administration centrale de la Seine. Entré en relations avec Bonaparte à la disposition de qui il mit le Journal des Patriotes, Réal fut, au 18 Brumaire, chargé avec son ami Fouché de jouer le directeur Gohier. Fait conseiller d’Etat et adjoint à Fouché au ministère de la police, il conserva pendant tout l’Empire ce poste difficile. Il fut fait par Napoléon commandeur de la Légion d’honneur, comte avec majorât et reçut de lui d’énormes

Héâl. — Il donne la main droite à un de ces gens-là, il donne la gauche à Bourmont : c’est pour savoir ce qui se passe dans tous les partis. »

Moi. — « C’est aux mouchards à faire les moutons. Le ministre de la police doit imposer à tous les ennemis cle la chose publique, non les épier ; et puis quelle différence entre serrer la main à Méhée et la serrer à Bourmont ! Bourmont est un homme du monde, qui n’est pas dupe de semblables caresses. Mais un terroriste ignorant n’y voit qu’un gage de la protection du ministre, et il s’enhardit dans des desseins qu’il n’eût pas conçus sans cela. »

Le soir, j'ai été chez Madame Bonaparte. Le Premier Consul était assis sur un sofa dans le fond du salon ; elle, environnée de femmes entre la cheminée et la porte de la chambre à coucher.

Le préfet de police fit son rapport au Premier Consul, il parla des arrestations faites dans le jour, des morts et des blessés de la veille ; il dit que d’après ses rapports, il y avaïï quatre morts et cinq blessés. Le Consul Cambacérès répondit : « Citoyen, le chirurgien de la garde des Consuls avait à lui seul pansé, ce matin, vingt-deux blessés. » (1) Tout le monde s’étonna de ce

présents. Préfet de police aux Cent Jours, il fut arrêté après Waterloo, mais M. Decazes, qui lui avait des obligations, lui évita la prison et abrégea son exil. Rentré en France en 1818, Réal vécut loin des affaires publiques. 11 accepta cependant, en 1830, de servir de conseil à Bavoux, le nouveau préfet de police, et tint à déposer dans le procès des ministres : il déclara que chargé jadis de l'instruction de l’affaire du 3 Nivôse, il pouvait affirmer que M. de Polignac, au contraire de ce que l’on déclarait, n’y avait eu nulle part.

Réal vécut par la suite dans la retraite, occupé de bibliophilie et de recherches mécaniques. Il mourut subitement à Paris, le 7 Mars 1834.

Musnier-Desclozeaux a publié sous le titre d'indiscrétions deux volumes de souvenirs qu’il déclare tirés du portefeuille de Réal : en réalité M.-D. n’a jamais eu à sa disposition les papiers de Réal et ses Indiscrétions n’ont qu’une très médiocre valeur historique.

(1) D’après un rapport du ministre de l’Intérieur aux Consuls (11 nivôse) le nombre des victimes était de 32, dont 7 morts, 20 blessés grièvement et 5 blessés légèrement. Le Journal de Paris du 10 nivôse publia lôfc noms des morts et

rapport, le Premier Consul lui-même, et il dit au préfet ces propres paroles : « A vôtre place, je serais bien honteux de ce qui est arrivé hier. » — « Hé quoi 1 général, reprit Dubois, est-ce que la police peut deviner la pensée d’un homme ? »

Le général Bessières était là ; je lui dis : « Est-il étonnant qu’ils ne sachent pas eux-mêmes ce qui se passe ? Leurs bureaux sont pleins de brigands. » Bessières fut de mon avis et me dit que la veille il l’avaiti dit vigoureusement au ministre, en présence du Premier Consul.

Madame Bonaparte étant toujours environnée de femmes, au nombre desquelles étaient Madame de Crény et Madame Miot, je ne pus lui parler en particulier. Cependant, je ne voulus pas m’en aller sans lui avoir dit ma pensée, le Consul d’ailleurs s’étant retiré sans me mettre à portée de luT parler.

M’étant mis à portée d’elle, elle me demanda des nouvelles de ma femme. Je lui répondis : « Les événements ne sont pas propres à la rétablir. — Je le pense bien, reprit Madame Bonaparte ; tout ceci est bien triste. » Moi vivement, mais avec la chaleur de l’intérêt que je porte à elle et à son mari, je lui dis : « Madame, tant que vous aurez votre ministre de la police, il n’y aura de sûreté pour aucun de nous. — Votre ministre ! ditelle avec aigreur ; je n’ai point de ministre, c’est le ministre du gouvernement. — Oui, sans doute, Madame, en vous disant votre ministre, je vous confondais avec le Premier Consul. Mais, Madame, votre ou notre ministre mérite beaucoup de blâme, pour cette affaire-ci ; et s’il reste-là, avant deux mois, nous aurons tous le cou coupé. »

Madame Bonaparte. — « Mon Dieu I il a fait ce qu’il a pu ; il avait prévenu Bonaparte. — Â Dieu ne plaise,

des blessés. Une souscription publique fut ouverte pour indemniser les victimes du 3 nivôse : les dons s’élevèrent en quelques jours à plus de 45.000 francs. Ces fonds furent répartis entre 55 intéressés qui, d’après l’importance du dommage qui leur avait été causé, touchèrent des sommes variant entre 25 francs et 4.500 francs,

Madame, que je l’accuse d’avoir trempé dans le complot ! mais je lui reproche d’avoir enhardi les scélérats, non seulement en ne les jaunissant pas depuis un an, mais surtout pour s’être montré familier, amical pour eux. Le magistrat doit montrer toujours un front sévère aux scélérats de tous les partis. C’est aux agents de la police à faire avec eux les moutons. Il vaut mieux pour un magistrat risquer de montrer un front rébarbatif à un homme de bien, que de se montrer riant à des monstres. »

Madame Bonaparte {riant avec amertume : « Vous êtes bien sévère ! — Oui, Madame, je le suis, et jq soutiens que c’est le devoir du magistrat de l’être. L’affabilité, la bonté, une certaine indifférence noble, conviennent au chef du gouvernement ; c’est pour qu’il puisse toujours montrer cette manière d’être qu'il faut que ses ministres se montrent rigides ; ils doivent prendre sur eux la sévérité, pour l’en dispenser. — Mme B.: Bonaparte a été indulgent jusqu’ici : vous voyez comme cela a réussi. — Mal, sans doute, Madame ; mais c’est que quand il faisait son rôle, son ministre ne faisait pas le sien... Madame, je sens que je vous parle un langage un peu étrange : vous êtes dans la puissance, c’est un malheur de votre position d’avoir plus de courtisans que d’amis véridiques ; il ne se rencontre pas beaucoup de gens qui vous parlent mal d’un ministre. Pour moi, j’aurai ce courage. »

Madame Bonaparte [vivement). — « Ce n’est pas du ministre de la police que Bonaparte doit se défier. Les gens les plus dangereux pour lui sont les flagorneurs, qui lui persuadent des choses qui irritent les bons citoyens, et qui tâchent de lui inspirer une ambition qu’il n’a pas. » Madame de Crénv prend alors la parole, et dit : « Comment le ministre de la police pouvait-il deviner cette machine ? — Madame, elle n’a pas été l’ouvrage d’un seul homme. Un seul homme ne doit pas pouvoir amasser deux cents livres de poudre sans que la police n’en soit informée. D’ailleurs, cette machine n’est pas la seule qu’il devait découvrir ; derrière la machine à feu était une machine politique prête à se montrer après l’explosion de l’autre. On ne fait de si

grands frais pour un tel assassinat que dans l’espérance d’en recueillir les fruits. Ainsi, il y avait une machine politique. Elle n’a pu être préparée sans des allées et des venues, sans des conciliabules répétés et qui ont pris du temps. »

Alors plusieurs personnes s’en sont allées, et entre elles Madame Miot avec qui je suis sorti.

Regnaud de Saint-Jean d’Angély et Portalis restèrent après moi. Ils m’ont rapporté le 5, au matin, dans la réunion des deux sections, que Madame Bonaparte, après ma sortie, avait répété qu’on se plaignait du ministre de la police ; mais que les gens dangereux étaient les flagorneurs qui avaient conseillé à Bonaparte de s’attribuer un pouvoir extraordinaire, et avaient voulu le faire divorcer. Tout le monde vit qu’elle parlait de moi, quoique aucun de ses griefs ne me fût applicable. C’était mal choisir son moment pour m’appeler flagorneur. Je ne parle pas de la fausseté des autres imputations.

SÉANCE EXTRAORDINAIRE DU CONSEIL D’ETAT, le 5 Nivôse an IX (26 Décembre 1800)

Elle a été présidée par le Premier Consul, accompagné des deux autres. La section de l’intérieur et celle de la justice avaient été assemblées le matin, pour proposer les moyens de punir et prévenir des attentats semblables à ceux du 3. Le résultat de leur délibération était d’insérer, dans le projet de loi préparé pour la formation d’un tribunal spécial dans chaque département, deux dispositions : savoir, la première, qui comprendrait les attentats commis sur les Consuls entre les délits justiciables du tribunal spécial ; et la deuxième, qui autoriserait le gouvernement à éloigner de vingt lieues du lieu où les premières autorités tiendraient leur séance, toute personne qui, sur sa réquisition, ne pourrait produire quatre cautions solvables, et qu’il pourrait accepter ou refuser.

Portalis rend compte du vœu des sections. Le Premier

Consul dit : « Cela ne suffit pas pour faire justice de cent ou deux cents coquins, septembriseurs et assassins qui ne peuvent souffrir aucun gouvernement. Il ne s’agit pas ici seulement de moi ; il s’agit de cent personnes tuées ou blessées, de vingt maisons ébranlées et dégradées. Autant il y aura eu de victimes, autant il faut de sacrifices ; autrement on croira que le gouvernement s’occupe peu de la vindicte publique. Paris et la France ne seront tranquilles que quand ils verront cent ou cent cinquante scélérats, qui causent la terreur générale, tués ou déportés. Il faut donner de la tranquilité à la nation : nous sommes investis du pouvoir pour cela. La loi proposée n’atteindra que ceux qui seront immédiatement impliqués dans l’affaire, mais non tous les scélérats qui étaient leurs complices. Ne pourrait-on pas investir pour cinq jours les Consuls d’un pouvoir semblable à celui dont les Romains investissaient les Consuls Romains, avec la même formule : « Caveant consules, etc. », et proposer en même temps un tribunal extraordinaire dont je serais le chef, où je serais assisté par les deux Consuls et deux membres du tribunal de cassation ? Je déclare qu’il ne répugne ni à mon âme, ni à mon cœur, ni à mon esprit, de juger, pour le salut de l’Etat, des scélérats avec lesquels il n’y aura jamais de repos pour le gouvernement. Ce sera, il est vrai, le plus grand acte de dévouement que j’aurai fait ; mais je le ferai sans peine, parce que je le regarderai comme un sacrifice fait à mon devoir. »

Je dis au Premier Consul : « Quel que soit le parti que vous prendrez pour faire punir, je ne crois pas qu’il vous convienne de juger. Le chef du gouvernement ne doit pas s’exposer à tomber dans une erreur dans un jugement capital. Après la perte de votre vie, le plus fraud malheur qui pourrait arriver à la France, serait la perte ou l’affaiblissement de cette réputation de justice que vous avez, jusqu’à présent, conservée intacte ut pure. )>

Après quelques- observations de Portalis, Regnier, Crétet, Régnault, Truguet a demandé la parole et après un préambule où il exprime le regret de n’être pas doué diune éloquence digne de son sujet, il

demande si, en créant une commission pour punir les terroristes, il ne serait pas très convenable de lui attribuer le pouvoir de juger aussi les royalistes ; « Vous n’ignorez pas, dit-il, en s’adressant au Premier Consul, que les royalistes fermentent plus que jamais ; qu’une foule de prêtres rentrés recommencent leurs affreuses imprécations contre le gouvernement ; que des brochures dangereuses, contraires à la liberté, ont été répandues avec affectation ; que la République est menacée, etc. »

Le Premier Consul, très vivement : « Et où le citoyen Truguet a-t-il vu que la République était menacée d’une subversion ? Jamais elle n’a été plus tranquille et plus florissante depuis la Révolution ; jamais il n’y eut moins de troupes dans la Vendée, puisqu’il n’y a pas 6.000 hommes. De quelle brochure veut parler le citoyen Truguet ? Je n’en connais aucune si ce n’est des pamphlets jacobins qui sont supprimés aussitôt qu’ils paraissent. Veut-il parler du Parallèle de César et de Cromwell ?... Il a été arrêté dès qu’on l’a connu. Je sais bien qu’à en croire certaines gens, tout ce qui n’est pas jacobin est royaliste. Je sais bien que le citoyen Defermon est royaliste, le citoyen Rœderer royaliste. Je sais bien que pour plaire à ces mêmes gens il faudrait persécuter de nouveau cinq ou six mille malheureux prêtres qui avaient été déportés et chasser des vieillards que la France entière a redemandés ; je sais qu’il faudrait recommencer de violer la liberté des cultes et interdire la religion au peuple qui la veut ; il faudrait déporter aussi de nouveau le citoyen Portalis, le citoyen Devaisnes (il voulait dire Barbé) à la Guyane... Non, je ne ferai rien de cela. Je ne soulèverai pas la France entière pour satisfaire quelques ambitieux qui ne cherchent à ménager les jacobins que pour s’y fajre un parti, ou y trouver un appui si les choses venaient à changer, et qui sont bien dupes de prendre cette peine. Si le pouvoir des jacobins reprenait, tous ces gejasdà seraient leurs premières victimes : les plus stupides d’entre eux et le citoyen Truguet lui-même, doivent bien voir qu’on ne leur pardonnera pas d'avoir reconnu le gouvernement actuel, d’avoir- été d’une classe privilégiée

et de n’avoir pas toujours été un aussi grand patriote qu’il veut l’être aujourd’hui. »

Plusieurs fois le Consul Cambacérès voulut prendre la parole ; Bonaparte continua pendant près d’une demi-heure. A la fin, il parlai! avec tant d’action et tant d’accent que sa voix en était altérée ; et quand il eut achevé ce qu’il voulait dire, il se leva tout de suite, en disant : « Je lève la séance. »

Après la séance, pendant que je fermais mon portefeuille, Réal passa près de moi et me dit : « Voilà une journée de gagnée, je ne suis pas de ceux qui veulent tout faire dans la chaleur du premier moment. »

Dans la soirée du 5, les membres des deux sections de Législation et de l’Intérieur furent convoqués pour le lendemain à onze heures chez le Consul Cambacérès.

Le 6 (Nivôse.)

Le 6, à onze heures du matin, les deux sections se sont réunies chez le deuxième Consul.

Il nous a dit que le Premier Consul nous chargeait de rédiger pour la séance du Conseil d’Etat un projet de loi tendant à investir le gouvernement du pouvoir extraordinaire nécessaire pour chasser du territoire un certain nombre de brigands, et pour punir de mort ceux qui auraient plus particulièrement trempé dans le crime du 3.

Plusieurs membres des sections ayant représenté que l’objet qu’on devait se proposer paraissait rempli par les mesures arrêtées la veille dans les deux sections et exposées en Conseil d’Etat par le citoyen Portalis, le Consul dit qu’il était libre aux conseillers d’Etat qui avaient cette opinion de la reproduire dans la séance du Conseil en présence du Premier Consul, mais que l’objet de la discussion actuelle déterminée par le Premier Consul était la rédaction d’un projet de loi portant attributions d’un pouvoir extraordinaire au gouvernement.

On discuta plusieurs rédactions. Je crus qu’en parlant des mesures extraordinaires, il fallait éviter que le

Corps Législatif et le Tribunat ne prissent l’alarme sur leur propre existence, et qu’il fallait dire : mesures extraordinaires de justice et de police. Cet avis fut adopté.

Pendant que la discussion continuait, je crus devoir remettre mon opinion personnelle au Consul, et en forme régulière. Voici la copie de l’écrit signé que je lui remis :

« Au Consul Cambacérès.

« Je dois ma pensée dans toute sa vérité, et la voici : c’est que les Consuls veulent se charger de la responsabilité d’un pouvoir extraordinaire, et des actes rigoureux qui s’ensuivront.

« Uniquement,

« Parce qu’une police sévère aux scélérats ne s’offre pas pour en préserver la France, et n’a pas su prendre sur elle, depuis un an des rigueurs nécessaires.

« La police est mal administrée dans tout pays où elle n'a pas su, pendant une année, prendre en faute ou en crime des scélérats qui tous les jours ont été en récidive.

« Paris, le 6 Nivôse.

Signé : Rœderer. »

Emmery a passé ma dénonciation au Consul, après l’avoir lue. Le Consul m’a dit : « Je pense bien comme vous. »

La rédaction a été arrêtée et faite dans les termes suivants :

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