RÉTABLISSEMENT DU CULTE
Quelqu’un disait aujourd’hui, 9 Germinal an X, (30 mars 1802) : « Les préfets se sont trompés quand ils « ont dit au Premier Consul, que le grand nombre, dans « leur département, voulait le culte catholique. Ils ont « pris l’opposition pour la religion. Cela est si vrai que, « depuis que le Premier Consul s’est arrangé avec le « Pape, les mêmes gens ne parlent plus de religion. « Il en est de même de l’anglomanie de beaucoup de « gens, depuis le traité de paix avec l’Angleterre, il y a « moins d’Anglais entre les Français. »
14 Germinal.
Defermon me dit hier, en parlant du clergé : « Tout cela ira fort bien tant que le Consul vivra. Le lendemain de sa mort, il nous faudra émigrer. »
18 Germinal.
Lorsque à la fin des actes de la cour de Rome, que l’on a lus au Conseil d’Etat, le Pape menace les rebelles
de la colère de Saint-Pierre et de Saint-Paul (voyez la fin des bulles registrées ce jour-là), le Premier Consul a souri, et tout le Conseil a ri.
19 Germinal.
Le légat a été reçu aujourd’hui au palais consulaire. En prononçant son discours il tremblait comme la feuille sur l’arbre.
Après la cérémonie, Fourcroy rentra dans le cabinet du Premier Consul. L’appartement avait été parfumé. Fourcroy, en approchant du Consul, dit : « Il sent bien bon ici. » Le Consul répondit : « C’est une odeur de « sainteté qui va purifier vos vieux péchas. »
20 Germinal.
J’ai été faire une visite au cardinal légat, selon l’intention du Premier Consul. Le légat m’a dit : « Mousiou Loucien, il a mieux saisi et mieux frappé l’objet que Mousiou Pourtalis... Quoique Mousiou Pourtalis, c’est très bien aussi ; mais trop semblé craindre... trop philosophe. »
J’ai répondu : « Monsieur le Cardinal, c’est que
le parti philosophique ne consiste pas seulement dans quelques hommes de cabinet : les militaires, les officiers généraux, sont presque tous d’assez mauvais croyants. »
20 Germinal an X (10 Avril 1802).
« Le secrétaire d’Etat a l’honneur de prévenir le citoyen Rœderer que le Premier Consul désire qu’il se rende aujourd’hui, entre midi et une heure, à la Malmaison, pour un Conseil extraordinaire. »
On délibéra sur cette question : « Le Premier Consul baisera-t-il la patène ?» — Le Premier Consul dit vive*
ment à Portalis : « Ne me faites pas faire des choses ridicules. »
21 Germinal an X (11 Avril 1802).
Aujourd’hui, Conseil extraordinaire à la Malmaison : les trois Consuls, le ministre de l’Intérieur, Régnier, Portalis et moi. On a réglé la cérémonie de Pâques à l’église Notre-Dame. Le Premier Consul désirait que le gouvernement n’allât qu’au Te Deum Portalis et Cambacérès ont insisté pour la messe. Le Premier Consul a demandé que, dans le détail des cérémonies, on le dispensât de baiser la patène, et de tout ce qui pouvait rendre ridicule.
Le même jour, 11 Avril 1802 (21 Germinal), après la lecture des programmes de la fête religieuse du 28, le Premier Consul nous a fait prendre séance (ce Conseil était composé des trois Consuls, le ministre de l’Intérieur, Régnier, Portalis et moi), et nous a proposé un projet d’amnistie pour tous les émigrés, à la réserve de Mille, qui auraient porté les armes ou été agents directs des princes. Il l’avait rédigé lui-même dans la nuit et dicté à Bourrienne. Il est en plus de trente articles. Ce projet a été très longuement discuté. Je me suis opposé à ce qu’on fit intervenir l’autorité du Sénat dans cette affaire, alléguant cette double raison que, si l’amnistie est contraire à la Constitution, et elle l’est, le Sénat n’a pas plus de droit que le gouvernement de l’ordonner ; que, si elle est fondée sur la nécessité, en la démontrant, le gouvernement est quitte envers la nation et la Constitution. Régnier, Portalis et moi avons été chargé de rédiger le projet de sénatus-consulte, pour 5e présenter au Conseil d’Etat le 24. On a unanimement rejeté mon objection contre le Sénat. Je disais au Premier Consul : « S’il (le Sénat) est une fois constitué dans « l’habitude d’ordonner, qui garantit qu’il n’ordonnera « pas contre le gouvernement ? — Si jamais ils étaient « plus forts que le gouvernement, vous ne les empêche* « riez pas. — Du moins, je n’aurais pas donné l’exemple
« de les provoquer. D’ailleurs, sans que le gouverne- « ment soit déchu, il peut arriver une absence, une « bataille de Marengo... »
27 Germinal, veille du jour de Pâques, an X (17 Avril 1802).
J’ai dîné aujourd’hui chez Joseph Bonaparte. Il n’y avait d’étranger que moi ; tout le reste était de la famille. On a parlé de la cérémonie de demain pour le rétablissement du culte, le serment des évêques, etc... Madame Bonaparte, la mère, me raconta qu’elle avait souvent donné des soufflets à Bonaparte, pour le faire aller à la grand’messe le dimanche. « Avant-hier, ajouta-t-elle, je lui dis : « A présent, il n’est plus nécessaire de vous donner des soufflets pour vous faire aller à la grand’messe. » Il me répondit : « Non, c’est à moi à vous en rendre. Et il m’en donna un, en effet. »