INSTITUTION DE LA LEGION D’HONNEUR
Dans les premiers jours de mai 1802, le Consul Cambacérès m’invita par un billet à passer chez lui. Je m’y rendis. Il me dit que le Premier Consul lui avait adressé de la Malmaison, par un courrier, à trois heures du matin, la minute d’un projet de loi ; qu’il le chargeait de me le communiquer, et d’en conférer avec moi. Il me remit au même instant le projet de la Légion d’Honneur, et, après quelques réflexions, il me dit d’en parler à la section de l’intérieur, et que le projet serait discuté au Conseil d’Etat (1).
Je tiens à grand honneur d’avoir eu la première confidence de ce projet, d’être possesseur de la minute écrite de la main de Méneval, deuxième secrétaire du Premier Consul, avec des corrections et additions de la main de Bourrienne, son premier secrétaire ; relique précieuse que je laisse dans mes papiers. Je m’honore aussi d’avoir présidé à la première discussion qui eut lieu sur ce sujet à la section de l’Intérieur ; d’avoir été le rapporteur du projet au Conseil d’Etat, le rédacteur de la loi ; d’avoir été nommé pour la présenter au Corps Législatif et en soutenir la discussion ; d’en avoir fait l’apologie dans deux discours au Corps Législatif ; enfin, d’avoir eu part à la fondation d’un ordre si vivement accueilli par la nation, et si conforme à son caractère. Je tiens à grand honneur le choix qui fut fait de ma personne pour les actes solennels de cette fondation. Je me dis dans le temps : « Qu’à d’autres soient données les grandes charges, les grandes dignités, les grandes
(1) C’est vers le milieu d’avril 1802, à Saint-Cloud, que, pour la première fois, Bonaparte entretint quelques intimes de son projet d’instituer une Légion d’honneur,
autorités, les grands avantages pécuniaires de la Légion d’Honneur, rien ne vaudra l’honneur d’avoir coopéré d’une manière aussi immédiate, aussi intime et aussi solennelle à son établissement ; d’avoir recueilli les premières pensées et les premières confidences du fondateur, et d’avoir été placé assez haut dans son estime pour qu’il ne craignît pas de déprécier un tribut qu’il payait à l’honneur national, en le lui offrant par mes mains. »
Quand je rapproche de cette grande distinction l’habitude d’égards, soutenue pendant quatorze années, qui a éloigné du Premier Consul l’idée de me donner lieu d’agir ou parler une seule fois contre mes principes et mes opinions, c’est-à-dire de manquer à l’honneur ; l’attention qu’il eut de ne me froisser jamais entre lin devoir de place et mon caractère, je trouve en cela des témoignages de considération si remarquables de la part d’un homme qui n’en était pas prodigue, des lettres d’honneur si supérieures aux patentes mêmes de la Légion, que je ne puis me défendre d'un peu d’orgueil qu’en m’abandonnant à mon éternelle reconnaissance pour sa mémoire.
Cependant l’honneur même m’oblige ici à confesser qu’à la suite, l’établissement de la Légion d’Honneur a été pour moi un sujet d’inquiétude, le dirai-je ? même de regrets : ç’a été lorsque j’ai vu avorter le système de la notabilité nationale ; je me suis dit alors : Bonaparte ne veut pas de notables reconnus par la nation ; je devais le démêler dans ses discours durant la discussion de la notabilité. Son aversion pour la notabilité devait avertir de bien examiner ce qu’il voulait en créant la Légion, et il n’était pas impossible de découvrir que son intention était de faire émaner toute notabilité de lui seul ; que, dans son système, c’était à lui à indiquer les notables à la nation, et à les marquer du sceau du chef de l’Etat, non à la nation à les présenter au chef de l’Etat, en les marquant du sceau national. Je m’étais reposé sans examen sur la grande différence que les deux lois mettaient dans le nombre des deux notabiliîès opposées : celle du gouvernement et celle de la nation. Les légionnaires de tout grade n’étant pas de plus de
G à 7.000, tandis que les notables communaux étaient de 300.000, les notables de département de 30.000, et les notables de la nation 3.000, en tout 330.000 notables, j’avais confusément mis dans mon esprit que 6 ou 7.000 notables du gouvernement étaient un nombre insensible en comparaison de 333.000 notables désignés par la nation. Je disais : Les 5.250 légionnaires se perdont dans les 300.000 notables communaux ; les 450 officiers, dans les 30.000 notables de départements ; les 405 grands officiers et commandants entreront dans les 3.000 notables nationaux. Presque tous y seraient entrés par l’élection nationale, quand ils ne seraient pas dans les dignitaires de la Légion ; en tout cas, ils ne font pas la sixième partie de cette classe de notables. Je concluais que le corps de la notabilité nationale ne serait point altéré par les élus du gouvernement ; mais je laissais imprudemment de côté, dans ces réflexions, le danger de voir les élections nationales méconnaître les notables décorés des signes de la Légion. Dans cette discordance des élections, était-ce la nation qui dégradait un légionnaire, un homme de choix du gouvernement, ou le choix du gouvernement dégradait-il les élections nationales ? Ne s’établissait-il pas une lutte entre la Légion et la notabilité ? Chacune d’elle ne se prétendait-elle pas arbitre de l’honneur et de la considération de ses membres ?
J’oubliais aussi que ce ne seraient pas seulement les 405 grands officiers et commandants de la Légion d’Honneur qui prétendraient à la notabilité nationale, mais aussi les 450 officiers et au moins le quart, peutêtre la moitié, des simples légionnaires, parce qu’il était de l’essence d’une notabilité marquée par le Premier Consul, d’une notabilité décorée, d’une notabilité pensionnée, d’une notabilité manifeste, de prétendre qu’on ne pouvait sans injure la placer derrière la ligne de notables tirés de l’obscurité, exprès pour y mettre ceux que la nation avait déjà reconnus ; de sorte que, de deux choses l’une : ou la liste nationale, composée de 3.000 personnes seulement, serait envahie par les membres de la Légion ; ou elle serait l’objet de l’envie, de la haine, des mépris du corps entier de la Légion d’honneur.
Je devais prévoir ces inévitables conséquences des deux lois mises concurremment en exécution ; ou plutôt je devais prévoir ce qui est arrivé, que, les deux lois étant publiées, les conséquences qu’elles auraient manifestement entraînées, et bien prévues par le gouvernement, seraient présentées comme obstacle à l’exécution de l’une d’elles, et que la notabilité nationale serait condamnée par le gouvernement à céder la place à celle que proclamait le gouvernement, le tout ainsi qu’il est arrivé.
J’aimerais à croire toutefois que, dans le principe, le Premier Consul n’avait pas prévu lui-même l’effet des deux lois mises en concurrence. Comme nous il a pu être séduit, entraîné par l’idée de faire une chose agréable à la nation, glorieuse pour l’armée, flatteuse pour les hommes attachés au gouvernement, pour tous les grands citoyens. Peut-être aussi s’est-il engagé dans une voie inconstitutionnelle, avec la pure intention d’exécuter simplement la Constitution. L’article 87 portait ces mots : « Il sera décerné des récompenses nationales aux guerriers qui auront rendu des services éclatants en combattant pour la République! » (1).
(1) Toutes ces suppositions sont purement gratuites. La discussion devant le Conseil d’Etat montra très nettement la pensée de Bonaparte. C’est le 14 floréal an X que Rœderer y lut le premier projet d’institution de la Légion d’honneur. La discussion commença aussitôt. Une première objection fut faite par Mathieu Dumas, qui désirait que la Légion fût simplement militaire. Dumas n’y voyait en effet qu’un moyen de soutenir l’honneur et la gloire des armes « qui déclinait depuis la destruction du régime fédéral ». La réponse de Bonaparte vaut d’être reproduite. « Il ne faut pas, déclarat-il, raisonner des siècles de barbarie aux temps actuels... Nous sommes trente millions d’hommes, réunis par les lumières, la propriété, le commerce. Trois ou quatre cent mille militaires ne sont rien auprès de cette masse. Outre que le général ne commande que par les qualités civiles, dès qu’il n’est plus en fonctions il rentre dans l’ordre civil. Les soldats eux-mêmes ne sont que les enfants des citoyens. L’armée, c’est la nation. Si l’on considérait le militaire abstraction faite de tous ces rapports,, on se convaincrait qu’il ne connaît d’autre loi que la force, qu’il rapporte tout à lui, qu’il ne voit que lui. L’homme civil, au contraire, ne voit que le bien général. Je n’hésite donc pas à penser en fait de prééminence qu’elle appartient incontestablement au civil.
Le Premier Consul peut bien n’avoir voulu, dans le principe, créer une Légion d’Honneur que pour les militaires, et ensuite avoir craint, non sans raison, de blesser les citoyens par une distinction qu’ils ne seraient point appelés à partager. Le principe de l’égalité de droits se sera alors présenté à son esprit, y aura fait naître des appréhensions, ou même des scrupules, dont il se sera soulagé en se demandant : « Mais pourquoi
Si l’on distinguait les honneurs en militaires et en civils, on établirait deux ordres tandis qu’il n’y a qu’une nation. Si l’on ne décernait des honneurs qu’aux militaires, cette préférence serait encore pire car dès lors la nation ne serait plus rien. » C’est sur ces paroles qui, tombées de la bouche du premier général de l’armée et dites à des civils, eurent un effet considérable que fut levée la séance.
La discussion reprit le 18 floréal et fut mise ce jour là sur son véritable terrain. Berlier et Thibaudeau n’eurent point de peine à développer, en l’appuyant de preuves, cette double objection : le projet de loi est contraire à l’égalité, il conduit à l’aristocratie, il est contraire à la Constitution en ce qu’il rétablit des classes dans la nation. » Bonaparte dévoila alors au moins une partie de sa pensée. Il est nécessaire d’organiser la nation si l’on veut sauver les principes acquis par la Révolution. En face de l’opposition des privilégiés, installés dans la République, unis de principes et d’intérêts, qui savent ce qu’ils veulent et où ils vont, il y a un gouvernement, des pouvoirs. Mais qu’est la nation ? une poussière de grains de sable. « Nous sommes épars, assurat-il, sans système, sans réunion, sans contact. Tant que j’y serai, je réponds bien de la République, mais il faut prévoir l’avenir. Croyez-vous que la République soit définitivement assise ? Vous vous tromperiez fort. Nous sommes maîtres de la faire, mais nous ne l’avons pas, nous ne l’aurons pas si nous ne jetons sur le sol de la France quelques masses de granit... il faut donner au peuple une direction, et avoir pour cela des' instruments... »
Le mot était lâché. Cela revenait à dire que Bonaparte voulait des intermédiaires entre le peuple et lui et que ces intermédiaires tirassent de lui leur notabilité et leur autorité morale, non de la nation dont ils auraient été les élus.
Dans la séance du 24 floréal, le Premier Consul sembla tenir que le fond était adopté par le Conseil d’Etat et fit seulement voter sur l’urgence qu’il y avait à présenter le projet au Tribunat et au Corps Législatif. Thibaudeau proposa l’ajournement que combattirent Portalis, Dumas, Rœderer et Bonaparte. En dépit de cette pression, l’urgence ne fut votée qu’à quatre voix de majorité, 10 conseillers d’Etat, Lacuée, Emmery, Berlier, Bérenger, Thibeaudeau, Jolivet, Defermon, Crétet et Réal, hostiles au projet, votèrent contre.
« l’institution ne serait-elle pas commune aux hommes « de guerre, et aux hommes de l’état civil ? Les services « civils, depuis la Révolution, ne sont-ils pas d’un prix « égal à ceux des militaires ? Les hommes qui ont les « premiers fait pâlir le despotisme et qui ont proclamé « la liberté, ceux qui en ont fait prévaloir les principes « par leur génie et leur éloquence, n’ont-ils pas des « droits égaux à ceux des guerriers qui ont défendu « l'Etat contre les étrangers ? Leurs services mêmes « sont-ils de nature si différente ? Tout Français, dans « la guerre de la liberté, n’a-t-il pas été soldat, et n’est-il « pas dans le cas auquel s’applique l’article 87 de la « Constitution ? Tout Français en 89 et depuis, n’a-t-il « pas pris les armes contre les ennemis intérieurs de « la République ? »
Dans le fait, le Premier Consul a souvent répété cette phrase dans la discussion au Conseil d’Etat. Et enfin, il a consigné cette même idée dans l’article de la loi qui met pour condition d’admission des services civils à la Légion d’honneur, d’avoir servi dans la garde nationale.
Le premier article du projet primitif, écrit de la main de Méneval, était ainsi conçu : « Tous les individus « qui ont reçu des distinctions d'honneur, en combat- « tant pour la République, ou qui ont rendu de grands « services militaires ; ceux qui ont consacré leurs « talents à en défendre les principes, composeront la « Légion d’honneur. »
Cet article est bâtonné dans la minute, et en marge est écrit, de la main de Bourrienne, premier secrétaire, cet autre article : « En exécution de l’article 87 de la Constitution, il est créé une Légion d’Honneur. » Mais 1 admission des services civils, en concurrence avec les services militaires, est établie par un article postérieur. Pourquoi ce changement du premier article du projet de loi ?
Rayer cet article où les services civils sont admis dans la Légion d’Honneur pour y substituer un article qui fait émaner la Légion d’honneur de l’article 87 de la Constitution, où il n’est promis de récompenses nationales qu’aux services militaires, c’est l’indice non d’un scrupule constitutionnel, car un article subséquent qui
était le premier du titre II du projet, admettait tous ceux qui auraient déployé des talents éminents pour défendre les principes de la République, ou montré des connaissances et pratiqué des vertus dans l’administration de la justice et de l’Etat, mais de l’appréhension très fondée d’effaroucher du premier abord l’esprit constitutionnel, et l’intention de l’amener avec ménagement au scrupule qui réclamait l’égalité de droits, et qui était aussi un scrupule constitutionnel. Toutes les idées qui ont séduit le Conseil et le Corps Législatif, avaient peut-être séduit le Premier Consul lui-même. Pour moi, j’ai besoin de le croire pour ne pas me reprocher mon erreur.
Voici, au reste, des faits ignorés du public, qui appuient mes conjectures. Le Tribunat eut le projet en communication dans la matinée du 25 Floréal (15 Mai). L’article premier était conçu dans ces termes : « En exécution de l’article 87 de la Constitution, concernant les récompenses militaires, il sera formé une Légion d’Honneur. » La section de l’intérieur du Tribunat proposa d’ajouter à l’article : « et pour récompenser aussi les services et les vertus civils. » Ce fut donc le corps le plus populaire de l’Etat qui voulut présenter de front la double destination que le Premier Consul n’avait présentée qu’obliquement et, pour ainsi dire, comme accidentelle.
L’article 7 du titre II du projet communiqué portait : « Les grands services rendus à l’Etat, dans la diplomatie, l’administration, la justice seront aussi des titres d’admission. » La section du Tribunat demanda qu’il fût ajouté en tête ces mots : « dans les fonctions législatives », et c’est sur cette demande qu’ils ont été insérés clans l’article. Ainsi encore, les Tribuns manifestaient le vœu de la double destination, qui, encore une fois, était le vœu de l’égalité. On trouvera dans mes papiers un extrait authentique, signé du président de la section de l’intérieur du Tribunat, de la délibération de cette section. Ce président était Lucien, qui était fort éloigné de vouloir servir l’ambition de son frère. A cet extrait est joint un billet d’envoi tout de sa main, qui m’est adressé en ma qualité de président de la section de
l’Intérieur du Conseil d’Etat. Elle est de l’heure de midi. La communication n’avait été donnée que deux heures avant ; voici ce billet : « Je vous envoie notre procès- « verbal ; présentez la loi aujourd’hui. On ne pouvait « pas, j’espère, être plus expéditif. Lucien Bonaparte. » Je ne voyais, en effet, que des gens tout de feu. La délibération au Conseil d’Etat, contre l’ordinaire, n’avait occupé que deux ou trois séances. Celle de la section du Tribunat n’avait pas pris deux heures (i). A une heure, le Premier Consul, à qui j’avais transmis les observations du Tribunat, répond qu’il consent aux deux amendements proposés. Le Consul Cambacérès les met en délibération au Conseil d’Etat ; ils sont adoptés : la loi est mise au net, présentée à la signature du Premier Consul, signée, expédiée, et le Premier Consul m’écrit à une heure et demie qu’il me nomme, avec M.... (2) pour aller présenter la loi au Corps Législatif, et lui en exposer les motifs à deux heures. J’eus moins de quinze minutes pour rédiger l’exposition des motifs. Je le fis en peu de mots, comme je vais la rapporter.
« Législateurs, la Légion d’Honneur qui vous est « proposée doit être une institution auxiliaire de toutes « nos lois républicaines, et servir à l’affermissement de « la Révolution.
« Elle paye aux services militaires, comme aux ser- « vices civils, le prix du courage qu’ils ont tous mérité ; « elle les confond dans la même gloire, comme la « nation les confond dans sa reconnaissance.
« Elle unit, par une distinction commune, des
(1) Rœderer passe sous silence l’opposition du Tribunat, Savoye-Rollin et Chauvelin combattirent le projet comme contraire à l’esprit et aux principes de la République, comme contraire au texte de la Constitution. « Sous prétexte d’effacer toute noblesse, déclara Savoye-Rollin, la Légion d’honneur en fait naître une nouvelle et réhabilite forcément l’ancienne... Comme corps intermédiaire, elle est au moins une superfluité. Chez un peuple discutant publiquement ses lois, les seuls intermédiaires entre lui et le gouvernement sont les corps constitués, » En dépit des efforts faits par Fréville pour défendre le projet et d’une violente réplique de Lucien, nommé pour la circonstance rapporteur, la loi ne passa qu’à une majorité de 18 voix.
(2) Mathieu Dumas et Marmont.
« hommes déjà unis par d’honorables souvenirs ; elle « convie à de douces affections des hommes qu’une « estime réciproque disposait à s’aimer.
« Elle met sous l’abri de leur considération et de leur « serment nos lois conservatrices de l’égalité, de la « liberté, de la propriété.
« Elle efface des distinctions nobiliaires qui plaçaient « la gloire héritée avant la gloire acquise, et les descen- « dants des grands hommes avant les grands hommes.
« C’est une institution morale qui ajoute de la force « et de l’activité à ce ressort de l’honneur qui meut si « puissamment la nation française.
« C’est une institution politique qui place dans la « société des intermédiaires par lesquels les actes du « pouvoir sont traduits avec fidélité et bienveillance, « et par lesquels l’opinion peut remonter jusqu’au « pouvoir.
« C’est une institution militaire qui attirera dans nos « armées cette portion de la jeunesse française qu’il « faudrait, peut-être, disputer à la mollesse, compagne « de la grande aise.
« Enfin, c’est la création d’une nouvelle monnaie « d’une bien autre valeur que celle qui sort du trésor « public ; d’une monnaie dont le titre est inaltérable,
« et dont la mine ne peut être épuisée, puisqu’elle « réside dans l’honneur français ; d’une monnaie enfin,
« qui peut seule être la récompense des actions regar- « dées comme supérieures à toutes les récompenses. »
La discussion fut très brillante. Les trois orateurs du Tribunat (1) et les trois orateurs du Gouvernement firent chacun un discours. Le mien fut d’un ton fort simple, et pourtant assez élevé. Je répondis de mon mieux aux objections, suivant ma conscience et mes opinions (2).
(1) Les trois orateurs du Tribunat étaient Fréville, Stanislas Girardin et Lucien Bonaparte. Ce que Lucien tint à établir fortement, c’est que la Légion n’était pas un corps privilégié : « Elle n’a ni droits militaires, ni pouvoirs civils, ni pouvoirs judiciaires. » Son discours est au reste d’une rhétorique fâcheuse.
(2) Rœderer parla le dernier, le 29 floréal au soir. Il développa cette thèse : l’institution de la Légion d’honneur ne
Lucien Bonaparte en lut un fort ambitieux, et d’une savante rhétorique. Le général Mathieu Dumas en ht un d’une pompe merveilleuse. Il avait trouvé dans le dictionnaire encyclopédique, au mot Honneur, que Marcellus, l’épée de Rome, avait érigé un temple à l'Honneur, où l'on n’arrivait qu’en passant par celui de la vertu ; il fit un rapprochement oratoire entre Marcellus, l’épée de Rome, et Napoléon Bonaparte, l’épée de la France, se rencontrant dans la même idée. L’enthousiasme s’empara de l’assemblée ; on battit des mains pendant dix minutes. J’étais persuadé que la loi allait être votée à l’unanimité. Il arriva, au grand étonnement des spectateurs que, sur 276 votants, 110 votèrent contre la loi et 166 seulement pour son adoption.
Je fus bientôt instruit des motifs des opposants ; ils avaient vu ce qui m’était échappé, la ruine de la notabilité dans rétablissement de la Légion d'IJonneur. J’en informai le Premier Consul par une lettre où je l’invitai, de la meilleure façon du monde, à démentir cette fausse interprétation en déterminant par un arrêté dans la plus prochaine séance du Conseil d’Etat, l’époque où la liste nationale serait obligatoire pour le choix du gouvernement. Je ne reçus point de réponse, et il ne se lit rien qui annonçât que j’eusse été entendu (3).
blesse pas légalité car ses grades ne sont pas héréditaires et il insista sur le serment que devaient prêter les nouveaux légionnaires : ils jurent « de s’opposer à toute entreprise tendant au rétablissement du régime féodal et de concourir de tout leur pouvoir au maintien de la liberté et de l’égalité. » 11 n’y en eut pas moins, quand on passa au vote, 110 voix contre le projet qui fut voté à 56 voix de majorité seulement.
(3) Une copie de cette lettre se trouve dans les papiers de Rœderer :
Au Premier Consul, le 30 Floréal {20 Mai 1802.)
Le Corps Législatif a prononcé, à une heure, la nuit dernière, sur la Légion d’Honneur.
Sur 276 votants, 110 ont voté contre, 166 pour.
La discussion, qui a commencé à neuf heures du soir, a été très solennelle ; il y avait grande affluence d’auditeurs. Les trois orateurs du ï’ribunat et les trois orateurs du Conseil d’Ltat ont parlé.
Dumas a fini son discours qui a fait la clôture, par une comparaison entre Marcellus, l’épée de Rome, et Bonaparte,
Mes yeux commencèrent à s’ouvrir.
Un mois après, un trait de lumière y entra.
J’ai dit que la nomination des membres de la Légion d’IIonneur était attribuée par la loi au grand Conseil d’administration, et que ce grand Conseil devait être composé des trois Consuls et de quatre membres nom-
l’épée de la France, élevant l’un et l’autre un temple à l’Honneur et à la Vertu. Cette fin du discours a fait grand plaisir. Je ne sais à quoi attribuer le trop grand nombre de boules noires données à la loi ; les six orateurs ont tous été entendus avec bienveillance ; tous ont dit des choses différentes, quoique appuyant tous la même opinion ; il paraît que le parti était pris d’avance dans la minorité.
Quelques personnes pensent que c’est l’esprit de Carnot et de Sieyès qui a dominé.
Je suis assuré, et de bonne part, que plusieurs hommes qui n’aiment ni Sieyès, ni Carnot, et qui aiment vivement le Premier Consul, ont voté contre et voici leur raisonnement :
« La Légion d’Honneur et le vote à vie, qui se présentent « en même temps, sont des promesses de monarchie : mais « promettre, ce n’est pas donner, c’est compromettre ; on fait « trop ou pas assez. Voilà la notabilité détruite par la « Légion ; voilà le Sénat très amoindri par la consultation du « peuple ; le Corps Législatif ne se tient pas pour très ras- « suré et très considérable auprès du Sénat. Si le but était « marqué, toute la France y marcherait avec le Premier « Consul ; mais personne ne voyant encore rien de fait pour « la stabilité du gouvernement, et surtout pour la sûreté du « Premier Consul, il n’est pas possible d’opposer le contente tement qu’on aurait à l’inquiétude qu’on a, et l’on n’ose « s’avancer. »
Il ne m’appartient pas de pénétrer dans les desseins du Premier Consul ; mais, habitué à la marche de l’opinion, mon devoir est de lui dire ce que j’en sais, et je le remplis.
J’ai souvent eu l’honneur de dire au Premier Consul, pendant qu’on délibérait la loi de la notabilité, qu’il était plus facile de l’empêcher d’exister que de la détruire. Le mécontentement des notables est aujourd’hui un danger. Quoi qu’il doive arriver, je me crois obligé de dire au Premier Consul qu’il est utile, important, de faire passer au premier Conseil d’Etat un projet d’arrêté qui est depuis plusieurs mois au grand ordre du jour : c’est celui qui détermine l’époque où la liste sera obligatoire pour les choix du gouvernement. Laisser ce projet plus longtemps en arrière serait accréditer l’opinion de la ruine de la notabilité, et c’est chose à laquelle dans tout système il faut prendre garde. J’en suis tellement convaincu que, même s’il s’agissait de créer une chambre de grands propriétaires pour régulariser le Corps Législatif, je penserais qu’elle doit être extraite de la notabilité nationale et départementale.
Je salue avec respect le Premier Consul.
més par le Sénat, le Corps Législatif, le Tribunat et le Conseil d’Etat. Cet article instituait une espèce de collège électoral extrait des autorités représentatives de la nation, et par conséquent représentatif lui-même ; c’était un des prestiges qui avait le plus éloigné la crainte de voir le Premier Consul se faire de la Légion d’honneur une affiliation à sa personne, un accroissement de puissance politique. Il devait être exécuté sans retard, puisque c’était un préliminaire à la formation des règlements et arrêtés d’organisation. Le Conseil d’Etat était averti officiellement, par le secrétaire général que le 17 Messidor (6 Juillet), le Conseil aurait à procéder à l’élection de celui de ses membres qui devait faire partie du grand Conseil d’administration de la Légion d’Honneur. La veille de ce jour, Lucien Bonaparte me dit que son frère ne voulait pas de lui dans le Conseil, et qu’il y craignait l’esprit républicain. Le Premier Consul, ajouta-t-il, m’a dit hier : « Si tu es élu, il faudra que tu refuses. » Je lui ai répondu: « Faites votre possible pour que je ne sois pas élu : si je suis élu, j’accepte. »
Le 17, le Conseil d’Etat s’assemble pour élire ; deux urnes étaient sur le bureau des Consuls. Le Consul Cambacérès arrive, et annonce à l’Assemblée que le Premier Consul lui a écrit, dans la nuit, de surseoir à l’élection. On a présumé dans le Conseil que le Premier Consul, instruit de l’intention unanime des conseillers d’état de nommer pour leur représentant Joseph Bonaparte, et des dispositions du Tribunat en faveur de Lucien, ne voulut pas que le Tribunat eût dans la nomination de Joseph par le Conseil d’Etat un motif de plus pour nommer Lucien, et y fût comme obligé par un exemple si influent, et par la crainte de faire une injure à Lucien en ne le nommant pas. Pour moi, je me rappelai ce que m’avait dit Lucien, de l’aversion du Premier Consul pour une nomination républicaine (1).
(1) Le 13 messidor an X un sénatus-consulte détermina la composition du Grand Conseil d’Administration de la Légion d’honneur. Ce Conseil, qui avait Bonaparte pour président, comprit, outre les deux autres consuls, Cambacérès et Lebrun, Joseph, Lucien, Kellerman et enfin Lacépède qui
Je ne sais si ma mémoire me trompe, mais il me semble qu’il fut décidé par une loi subséquente que le Premier Consul, ou l’Empereur nommerait seul à la Légion d’Honneur. Il est certain que j’ai été nommé par lui à Venise grand officier, en vertu d’un simple arrêté de lui pendant que j’étais ministre des finances à Naples.
A juger des causes par les effets, on peut croire que le Premier Consul, en créant la Légion d’Honneur, a eu pour but l’affaiblissement de l’autorité nationale et l’accroissement de la sienne.
Cependant, l’idée de faire tourner cette institution au profit du pouvoir, peut ne lui être venue qu’à la suite, et quand il a vu avec quelle ardeur la nation accueillait des distinctions dont il était seul arbitre. Il fut reconnu réellement Grand Electeur de la notabilité. Peu de gens eussent été plus flattés de tenir la leur de la nation que de lui. On peut dire que la nation s’est plu à l’enivrer de pouvoir, qu’il l’a moins saisi qu’accepté.
fut le premier Grand Chancelier de la Légion (fructidor an XI). Le général Dejean, nommé grand trésorier le 26 août 1803, y fut appelé à ce titre. Du fait de vacances, la composition du Grand Conseil fut plusieurs fois modifiée. Louis Bonaparte y entra en 1805, Eugène Beauharnais et Murat en 1806,Talleyrand et Fouché en 1808, le prince Borghèse en 1810.
Ce même sénatus-consulte de l’an X fixait l’organisation de la Légion d’honneur. La France était divisée en 16 régions correspondant à peu près aux anciennes provinces, avec un chef-lieu déterminé. Fontainebleau, pour l’île de France ; l’Abbaye de Saint-Waast, pour la région du Nord ; le Chapitre de Saint-Martin, à Ypres, pour les départements de l’Escaut ; le Palais des Etats, pour la Bourgogne ; le Château de Chambord, pour la Touraine ; l’Abbaye de Redons, pour la Bretagne ; celle du Bec Hellouin, pour la Normandie ; le Château de la Vénerie pour les départements italiens ; le Château de Brühl, pour les départements du Rhin ; les archevêchés de Vienne, de Narbonne, etc....
Chacun de chefs-lieux était la capitale d’une cohorte composée de 7 grands officiers, de 20 commandants, de 30 officiers, de 350 légionnaires. Des biens territoriaux, d’une valeur de plus de 5 millions, étaient attribués aux cohortes. Chacune assurait l’administration de ses biens, devait, à ses membres, l'habillement et les soins, au moins à son chef-lieu où un palais lui était cédé en toute propriété.
(Cf. Etal général de la Légion d'honneur. P. Teste, 1814, 2 vol. in-8° — L. Soulajon. Les cohortes de la Légion d'hon neur. P. Baudouin, 1890, in-8°.)
En conclusion, quand je me demande ce qu’il aurait fallu faire pour empêcher la notabilité consulaire d’effacer la notabilité nationale, je suis fort embarrassé de me répondre, et cet embarras me plait comme excuse de ce que j’ai fait. Refuser l’institution de la Légion d’Honneur pour des hommes d’état civil ? C’était créer en faveur des militaires un privilège dont la nation entière aurait été révoltée. Ne point faire de légion, même militaire ; ne point donner de décoration, de nom, de rang, au militaire qui aurait rendu des services signalés ; lui donner pour unique récompense un revenu et un brevet pour le recevoir ? C’était laisser la nation languir dans la privation d’une des jouissances qui assurément répond à ce qu’il y a de plus intime dans ses besoins d’imagination, le besoin des distinctions qui fassent remarquer. La nation la plus avide de gloire, ne peut concevoir la gloire sans distinctions. C’était priver l’Etat du ressort le plus puissant, le plus actif, le plus durable qui fît mouvoir les âmes françaises pour son service. L’ardeur de la Révolution avait tenu lieu de tout autre mobile, tant qu’elle était flagrante, tant qu’elle avait des ennemis à combattre : la Révolution faite, l’émulation des honneurs pouvait seule préserver les Français de la léthargie. C’était priver tout ensemble, la nation des plus solides avantages et de la plus chère de ses jouissances. On peut aussi demander s’il n’aurait pas convenu de faire deux ordres, l’un du mérite militaire, l’autre du mérite civil ? Mais la réponse est dans l’esprit du temps. Nul citoyen n’aurait mis alors du prix à une distinction qui ne fût pas le signe, qui n’annonçât pas la récompense du courage ; le courage était le mérite dont tous les Français étaient jaloux, celui sans lequel, en effet, tous les autres étaient stériles. Les grands citoyens ne croyaient pas moins en montrer que les plus vaillants guerriers ; la bravoure était si généralement en estime, et avait obtenu une considération tellement prédominante, que nul n’ambitionnait la gloire des services où elle n’entrât pour rien.
Le jour où j’allai rendre compte au Premier Consul, à la Malmaison, de la première conférence qui eut lieu par son ordre chez le Consul Cambacérès au sujet de la Légion d’Honneur, j’eus avec lui un entretien assez long dans sa bibliothèque, vers minuit. La conversation tomba sur les prétentions de quelques généraux dont on parlait. Le Premier Consul me dit : « La valeur mili- « taire ne suffit pas pour donner le droit de gouverner. « un militaire qui n’aurait pas les talents civils ne pour- « rait être qu’un tyran. Savez-vous pourquoi je laisse « tant discuter au Conseil d’Etat ? c’est que je suis le « plus fort du Conseil dans la discussion. Je me laisse « attaquer parce que je sais me défendre. »
Dans la discussion sur la Légion d’honneur au Conseil d’Etat, le Premier Consul a dit :
« J’ai souvent prédit à des civils . qui s’inquiétaient hors de mesure, que jamais la France ne serait gouvernée par des militaires. Depuis François Ier, depuis les armes à feu, le gouvernement féodal est fini. Le gouvernement civil peut seul être respecté.
« Premier Consul, je gouverne ; mais ce n’est pas comme militaire, c’est comme magistrat civil.
« Dans le système féodal, comme dans l’Orient, c’est le plus fort qui commande, c’est le plus fort qui gouverne.
« Depuis les armes à feu, la force personnelle est comptée pour peu ; c’est l’esprit civil et non la force militaire qui gouverne, et même qui commande.
« Quand j’ai pris à l’armée d’Egypte le titre de membre de l’Institut, je savais bien ce que je faisais. Chaque soldat pouvait se croire aussi brave que moi ; je n’aurais pas reculé entre des braves, mais ils n’auraient pas reculé non plus. Tout était perdu, s’ils ne m’avaient cru le plus savant.
« Le commandement est aujourd’hui chose civile. Le soldat veut que son général soit le plus sage et l’un des plus braves. C’est par les qualités civiles que l’on commande. Une qualité d’un général, c’est le calcul : c’est
une qualité civile ; c’est la connaissance des hommes : qualité civile ; c’est l’éloquence, non celle des légistes, mais l’éloquence qui électrise : qualité civile... »
Notabilité.
Bien des gens attachés à Bonaparte, et Bonaparte lui-même, se sont souvent élevés contre la notabilité, comme constituant une noblesse plus odieuse que l’ancienne et tendant à l’hérédité.
On peut répondre que si elle devient héréditaire, elle ne sera pas différente de l’ancienne noblesse.
Que si la France doit être gouvernée par une nouvelle dynastie, il n’y a rien de plus heureux pour la France, et pour cette dynastie, que l’érection d’une noblesse nouvelle, dans laquelle se sera fondue l’ancienne, qui ne laissera d’existence à part qu’à quelques noms historiques, d’une noblesse éclose pour ainsi dire du même œuf que le nouveau système, et dont l’origine, la gloire militaire sera aussi respectable et aussi consacrée que celle d’aucune autre noblesse de l’Europe.
16 Pluviôse an X (5 Février 1802).
Le comte de Cobentzel disait au chevalier de Boufflers : « Monsieur, dites-moi donc ce que c’est que ces listes dont on parle tant, liste communale, liste nationale ?» — « Monsieur, répondit Boufflers, ce sont des listes dans lesquelles on prend des fonctionnaires de différents grades. » — « C’est donc à dire, Monsieur, que les citoyens qui ne sont pas sur ces listes ne sont rien, ne peuvent rien être ?» — « Ils peuvent être ambassadeurs. »