DOUBLET PRISONNIER
et de peu de force pour un temps de guerre, et étant au débouquement un flûton de la Tremblade, capitaine Chevalier, qui étoit grand voilier prit congé de nous, disant avoir très peu de vivre et qu'il espéroit étant seul de se rendre en France avant 15 jours, et en moins de trois heures il gagna plus de cinq lieues de l'avant de nous, mais tout à coup il fut surpris d'une grande voye d'eau qui combla son navire, et n'ayant aucun canon il fit plusieurs fusées de poudre et serra toutes ses voilles, demandant d'estrepromptement secouru, Nous y fusmes et à paine nous n'eusmes loisir que de sauver l'équipage, et le navire coula au fond en très peu de temps. Nous continuasmes nostre route pendant 15 jours et un coup de vent nous sépara, qu'une flûte de la Rochelle de 18 canons, capitaine Merot, qui resta avec nous jusqu'à la sonde de Œssant désirant aler à Brest ; mais nous fusmes rencontrés d'un corssaire de Flessinguc de 28 canons, lequel nous ataqua, où le capitaine Merot fut tüé et plusieurs de son équipage, et nous n'ayant que douze canons nous eusmes un de nos passagers nommé M" Leblanc, de Diepe. Cette frégate ayant esté maltraitée par nous se retira, mais ayant fait rencontre d'un de ses camarades, qui avait 36 canons, le landemain étant proche l'Iroise, à l'entrée de Brest, il nous ratrapèrent et nous prirent sans beaucoup de résistance, et à peine il nous eurent enlevé notre capitaine et les officiers qu'il s'éleva une tempeste qui les sépara d'avec nous et il n'eurent loisir que de nous mettre vingt hommes des leurs pour nous amariner et leur officier qui comandoit étoit très peu au fait de la navigation, et n'avoient presque rien pillé de nostre bord n'ayant eu le loisir. Nousentrasmes dans nostre Manche où cet officier se trouvoit fort embarassé, mais comme il y aloit de la vie, je le radressois sur les sondes qu'il ne connoissoit pas, et à un soir, nous nous trouvasmes proche de Portland en Angleterre. Il aspiroit de relascher à l'ille de Wic, je l’en détourna dans la vüe de nous soulever et de les enlever eux mesmes au Havre; à cet effect je communiquay le dessain à plusieurs de notre équipage dont nous étions restés encore vingt deux, contre 21 holandois dont la moitié faisoit le cart, j avois caché six sabres et quatre pistolets et les espontons étoient libres, le tout bien prémédité la chose étoit facille, et les aurions enlevés au Havre en
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moins de 18 heures. Mais un coquin nomé Nicolas Laloet, de Diepe, qui parloit holandois et de notre équipage nous trahit et fut la cauze que je futs fort maltraitté, ainsy que trois de mes gens auxquels on trouva les armes cachées, et sans que je leur étois utille pour la navigation, ils m'ont juré depuis qu'ils m'auroient jetté dans la mer. Enfin conduisant la route pour Zélande, en passant au Pas de Calais, nous trouvasmes un moyen corssaire qui venoit de sortir du mesme port, il s'aprocha de nous à la voye ct il n’oza nous ataquer et il nous auroit enlevées sans coup férir et auroit gagné plus de trois cents mil livres. Le landemain au matin, étant au travers de Dunkerque, deux frégates d'Angleterre de chacque 24 canons ne nous marchandèrent pas, étant d'union avec la France, nous prirent et nous conduirent aux Dunes et nous creusmes enestre beaucoup mieux et soulagées, et ce fut tout le contraire, ils nous redépouillèrent mieux que les Flessinguais et nous enfermèrent dans leur fond de câbles, ne pouvant ou coucher que sur des câbles mouillées et pleins de vaze pendant six jours pour nous oster la connoissance des effects qu'ils enlevoient, se doutant qu'il faudroit rendre notre prise par l'union entreles deux couronnes; mais ils ne se doutoient pas que j'avois dans les poches d'une vieille culote une copie du contenu de tout notre chargement. Ils avoient renvoyé les Holendois le lendemain que nous fusmes pris, et nous ils ne nous débarquèrent aux Dunes que la 7° journée et dans un pauvre état, et nous fismes trois lieux à pied pour gagner à Douvres, où nous arrivasmes sur les trois heures du soir.
Nous fusmes sur le port pour nous informer à trouver un passage pour Calais et aussy chercher où pouvoir gister. Il survint un gros Seigneur se promener sur le quay, et sans m'informer qui c'étoit je futs le supplier de me faire charité et à mes camarades de nous donner de quoy souper, et de nous procurer le passage pour retourner en France, et sans me questionner, il dit à un de ses gens de nous conduire au palais et qu'on nous fits manger et boire, et qu’à la sortie de la comédie, il nous parleroit. M. Maret étoit notre chirurgien et François de Ville canonier et un nommé Fauché, de Pontlevesque, étoieni de ma cabale, et contents de
olas Laloet, de » nous trahit ct rois de mes gens ue je leur étois qu'ils m'auroient ur Zélande, en jen corssaire qui us à la voye ct ns coup férir et lemain au matin, d'Angleterre de , étant d'union 1x Dunes et nous et ce fut tout le Flessinguais cet ivant ou coucher ant six jours pour oient, se doutant deux couronnes; es poches d'une chargement. Ils ue nous fusmes que la 7° joureux à pied pour trois heures du
trouver un pasrister. Il survint s m'informer qui es camarades de le passage pour dit àun de ses manger et boire, M. Maret ctoit
et un nommé | et contents de
ke
DOUBLET PRISONNIER 47 ma hardiesse. Lorqu'on nous régala au palais, nous y aprismes que c'étoit à M. le Duc d'Yorc (1) que je m'étois adressé, ct sur les 8 heures qu'il revint de la comédie, il dit: « Qu'on me fasse venir ces 4 françois ». Et commença : « D'où estes-vous et d'où venezvous ? et pourquoy n'estes-vous pas retournés chez vous ? c'est qu'aparament vous faites les gueux ». — Je luy dits sans m'intimider : « Non, Monseigneur, je suis de bonne famille et proche parent du capitaine avec lequel j'ay esté pris ; j'étois l'écrivain du bord et 2° pilotte ; voilà notre M° chirurgien et le premier et segond cannonier, et il n’y avoit quatre heures que nous étions débarqués aux Dunes quant j'ay eu l'honneur de parler à votre Royalle Altesse. L'on nous a détenus sept jours, couchant dans la fosse aux câbles pour nous oster la connoissance du grand pillage qu'on a fait dans notre bord, et l'on a débarqué les Holandois deux jours après notre prise, et on nous a dépouillées ce que les holandois nous avoient laissé sur nous ». Il se tourna : « Ho, ho! je n'ay pas seu cela. Et de quoy étoit chargé votre navire? » Je tira de ma vicille poche l'état du chargement et il le donria à lire à un officier ou secrétaire, luy disant : « Lisez haut et puis dites comment l'on ne m'a dit, qu'il n'y avoit que du sucre et du coton. Alées vous reposer, mes enfants, et soupez bien et vous aurez un lit à deux et puis dites qu'on serve à souper. » L'on nous conduit en notre premier lieu et bien chaufées et bien traitées, M. Maret et les deux autres étoient tristes et abattus et me disoient: « Ah! mon cher,cets à un seigneur anglois que vous en avez trop dit. Je ne scay comme nous passerons la nuit ou demain. Cela ne m'étonna pas, je jasois comme un peroquet, tantôt avec un page et tantôts avec le laquais. Et quant ce vint pour nous coucher je dits: «Il n'ya pas d'aparance que comme nous sommes que nous gastions de sy beaux lits, nous nous tiendrons devant le feu ». On le dit à son Altesse ctil dit: « Ce jeune homme raisonne bien, qu'on leur donne à chacun une de vos chemises, et vous en aurez d'autres ». Ce qui fut fait et mismes nos garnisons en paquet dans un coin,
(1) Plus tard Jacques IF, roi d'Angleterre, 1685-1688, 2e fils de Charles 1e" et d'Henriette de France, Doublet reviendra bientôt sur le duc d'York et il racontera, plus loin, qu'il aida ce prince à débarquer à Ambleteuse, en 1680.
et je dormis très bien pendant que le pauvre M. Maret faisoit | des lamentations. Dès le lendemain matin entre dans notre chambre un tailleur qui prit ma mesure; seul, on m'aporta une robe de chambre, et l'on osta mon régiment et sur les six heures du soir je fus rabillé avec de bonne frize, des bas, souliers et un chapeau, et sur les 8 heures son altesse me fit venir seul et me dits « Mais les Holandois lorsqu'ils vous prirent pillèrent tout ce qu'il y avoit Je de bon, et le portèrent à leur bord ». Je dits : « Pardonnez-moy, | monseigneur, leurs chaloupes n'ont fait que deux voyages a notre bord, pour enlever notre monde et enfournir à paine dès leur et la tempeste survint, qui nous sépara, et depuis n'y est entré d'autres que vos gens », — Alés, cets assés, et demain je vous feray passer en France sur un yac du Roy qui porte des chevaux pour M. le Dauphin ». Et j'appris que les deux capitaines anglois, furent emprisonnez et cassées. Le lendemain le yac étant prêt à partir l'on nous vint advertir de nous embarquer, mais je voulus pousser la civilité à bout. Je demanda la permission de pouvoir remercier son {| altesse. 11 le permit et on l'habilloit : il me fit donner six écus de
France et m'ordonna, d’aler faire ses compliments à M. le mar-
quis de Courtebon(1), gouverneur à Calais, à quoy à monarivée.
Je ne manquay pas et m'entrouvay très bien, et sur ma route ilse
passa quelques particularités qui ennuyeroyent trop. Notre capi-
| taine M. Sansson, qui fut conduit en Holande, eut ordre d’aler
| reprendre son navire aux Dunes et le ramena à Honfleur avec une
F4 partye du chargement. Je me suis pas informé comme l'on a traité pour ce qui fut volé,
(1673). Etant de retour à Honfleur que le sieur Sansson eut ra-
mené son navire on luy fit offre du commandement d'un navire de
30 canons nomé le Florissant pour la compagnie de la Mérique, il
| (1) Charles de Calonne, marquis de Ccur'ebourne,d'une famille ancienne du Boulonnais, était lieutenant de roi à Calais et non gouverneur. Le gouverneur particulier de Calais était Armand de Béthune, marquis puis duc de Charost, né en 1640, capitaine des
gardes du corps du roi, duc et pair de France, mort en 1717.
Le marquis de Courtebourne servit à Calais jusqu'à sa mort. (octobre 16935). On lui accorda le grade de maréchal de camp pur brevet du 26 mars 1652 et par la suite une commission pour commander à Hesdin et la lieutenance de roi au gouvernement de
Flandre en 1903. — Pinard, Chron. hist. mil, t. VE, p. 351.
M. Marct faisoit dans notre chamorta une robe de six heures du soir rs et un chapeau, . me dits « Mais ut ce qu'il y avoit Pardonnez-moy, x voyages a notre ine dès leur et la est entré d’autres vous feray passer evaux pour M. le iglois, furent emprêt à partir l'on voulus pousser la oir remercier son onner six écus de its à M. le maroÿ à monarivée.
sur ma route ilse rop. Notre capieut ordre d’aler onfleur avec une bmme l’on a traité
r Sansson eut rat d'un navire de de la Mérique, il
ncienne du Boulonnais, particulier de Calais en 1640, capitaine des
octobre 1695). On lui 552 et par la suite une bi au gouvernement de