NAUFRAGE AUX ANTILLES
commença à l'équiper et m'engagea pour retourner avec luy, et son navire le Chasseur fut donné en commandement au capitaine Berengier dit Vert galant (1). Le Florissant presque tout équipé, le sieur Sansson ne le monta pas, soit qu'il eut peur de la guerre qu'il n'aimoit pas ou par sa femme, il se tint à terre, et ce fut le capitaine Acher du Havre, qui eut le commandement et nous fusmes une belle flote de 34 navires ayant pour convoy la frégatte du Roy, le Hardy de 36 canons. Depuis notre départ de la rade du Havre nous fusmes batues des mauvais vents contraires, l'espace de deux mois et demy sans pouvoir les vents alizées, ny aussy sans qu'aucun de nous fut divisé de la flotte, quoyque nous rencongions souvent des corssaires, tout fut consservé jusque proche de lille de Madère où nous voulions aler rafreschir et prendre des eaux, mais nous y trouvasme des corssaires de Flessingue, qui nous ataquèrent où le sieur Despestits-Patin, écrivain du Roy sur le Hardy fut tué et une vingtaine de matelots, et les corssaires laschèrent pied, et craignant qu'il ne leur arivats quelque renfort, M. de la Roque (2) tint conseil et l'on prits la résolution d'aler à l'ile de Santiago, au Cap-Vert. Y étant arrivés l'on achepta des rafreschissements pendant qu'on faisoit les eaux à la praye, et devant la ville habitée par les portugois presque tous neigres et mülâtes, jusqu'à leurs moines et prestres, et tous de mauvaise vie et canaille. L'on pognardoit impunément nos pauvres matelots pour les voller; ils empoissonnèrent toutes nos eaux qui nous causa les diarées et dissenteries dont il nous mourut sur notre flotte plus de deux cens hommes, et j'ay consservé cette maladie deux ans et demy après y
. avoir bien dépencé de l'argent.
Et après quatre mois de navigation, nous arivassmes aux illes de la Mérique, et nous chargeasmes à celle de Sainct-Cristofle, du sucre et indigot et des cuirs. Nous étions tous prêts et rassemblés
(1) Jean Bérenger, capitaine de navire du port de Honfleur, commandait le la Marie en 1669; le Chasseur en 1673 et 1674 ; le Saint-Pierre en 1677k le Saint-Antoine en 1681, — Arch. de l'amirauté de Honfleur. Rapports de mer.
(2) Capitaine de brûlot en 1673 et enseigne de vaisseau la même année, il fut mis à la Bastille le 15 décembre 1679. Elargi trois semaines après, il fut fait lieutenant de vaisseau en 1682, capitaine de frégate le 1°" janvier 1693 et capitaine de vaisseau le 1e janvier 1703. Il fut tué au fort de Gambie, en Guinée, le 6 novembre 1703.
so JOURNAL DE JEAN DOUBLET 1673
soubs nostre mesme convoy, préts à partir pour France, lorsque le temps se prépara à une branche de houragan, quoy qu'au 2° octobre comme nous avions eu le 4° l'année précédente. Je dits au capitaine Acher qu'il seroit bon de faire porter au loin notre maitre ancre, sur un bon câble, il me rebuta disant que s'y j'avois peur qu'il me boucheroit le derière d’un fêtu. Je luy dits que j'en aurois moins que luy et il dits : « Bon, nous voilà prêts à partir et je ferois mouiller un câble tout neuf pour le gaster! » Le tourbillon survint peu après, notre navire chassoit, il n'étoit plus à tems de jeter ce maître ancre et nous fusmes donner sur les cayes ou rochers; le navire coula à fonds et puis sauve qui peut. Nous y pérismes 27 hommes. Je me tins avec Michel Cécire, contre-mestre sur la poupe qui ne se rompit pas et deux heures après le vent cessa et la chaloupe du Hardy nous sauva, et il n'y eut que notre navire seul de perdu par la faute de notre brutal de capitaine.
Et pour revenir en France, je creu bien faire que de m’embarquer sur le Chasseur, car ‘ne Berengier, que mon père avoit fait cy-devant capitaine et m nostre parent. Cet ingrat, Dieu luy pardonne ses fautes, eut 1a acheté deux jours après nostre départ de m'oster de sa chambre et de la table soubs prétexte que ma dissenterie se communiqueroit ou à son fils, me traita à l'ordinaire des matelots, en beuf salé et de l'eau. Le pain et l'eau vint à manquer, et nous fusmes vingt et un jours sans en voir gros comme un poix. L'on mangeoit des cuirs, et j'ay payé pour un rat une piastre valant 68 s. Enfin Dieu ne voulut disposer de moy; nous allions à dessain d'atérer à Bellille et en étant à 20 lieux nous parlasmes à une caiche angloise qui nous advertit que l'armée de Holande y étoit pour la prendre et sans quoy nous y alions nous livrer plus de $o navires richement chargés. Nous tournasmes le bord pour Brest ou en deux jours nous y entrions, mais on nous prit pour l'armée d'Holande et de toutes les forteresses l’on tiroit sur nous, sans que M. De la Roque envoya son canot avec le pavillon blanc et advertit qui 1.ous étions, mais les paisants de Bretagne qui vouloient faire révolte arborèrent au haut des clochers des pavillons holandois croyant que nous en étions l’armée ; enfin
France, lorsque 1, quoy qu'au 2° écédente. Je dits er au loin notre nt que s’y j'avois luy dits que j'en | prêts à partir et ster ! » Le tour- 'étoit plus à tems sur les cayes ou
qui peut. Nous hel Cécire, conet deux heures s sauva, et il n'y e notre brutal de
que de m'embarion père avoit fait ingrat, Dieu luy ès nostre départ prétexte que ma raita à l'ordinaire l'eau vint à manr gros comme un in rat une piastre oy ; nous allions nous parlasmes à e de Holande y s nous livrer plus mes le bord pour n nous prit pou” on tiroit sur nous, avec le pavillon ants de Bretagne des clochers des ns l’armée ; enfin
1673 NAUFRAGE AUX ANTILLES st
nous entrasmes à Brest, où je me rétablis un peu avant de me mettre en route pour le pays, après trois malheureux voyages de suitte et resté infirme.