‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 16 sur 113 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

Doublet embarque sur l'escadre de M. Panctié. — Il enseigne les principes de la navigation à son commandant. -- Prise de 22 navires charts de blé. — Doublet passe second lieutenant sur l'Alcyon, commandé part Jean Bart. — Son éloge par M. Panetié. — Son séjour à l'école d'hydrogaphie de Dieppe. — Il est reçu pilote. — Il commande la Diligente ; combats, prises et blessure. — Lettre de M. Engilde Ruyter. — Croisières.

— Voyages en Portugal. — Les pirates de Salé.

Cependant j'avois l'ambition de ne vouloir estre à charge à ma merre ny à la famille ; quoy qu'avec mon incommodité je cherchois à voyager. Un nommé M. De Lastre (1) de Dunquerque, qui avoit commandement d'une frégatte du Roy pour estre de l'escadre de M. le Pannetier (2), vint A Honfleur pour y engager sans contrainte des matelots et soldats et volontaires. Je futs le trouver au Soleil (3) où il logeoit et m'offrits pour second ou 3"° pilotte. Il me dit qu'il en avoit assez et gens connus pour le Nord je lui demandé déstre patron de son canot et il me l’accorda. Je partis d'Honfleur avec une cinquantaine de jeunes gens accordées comme moy pour nous rendre à Dunkerque soubs la conduite de notre capitaine qui nous défraya par terre, et nous trouvasmes l'escadre de M. Pannetier, composée de sept frégates prestes à

(1) Ce capitaine, quoique chirurgien de son métier, avait apprisl'art de la navigation dans ses voyages maritimes. En 1673, âgé de 28 ans, il commandait une frégate de 10 pièces de canon, équipée de 100 hommes, Arch, de la marine. Service général, corresp. d'Hubert, intendant à Dunkerque.

(2) M. Pa itié, brave hommeet bon manœuvrier, dit M. Jal, devint capitaine de vaisseau le 31 mars 1665 et chef d'escadre le 1°" novembre 1689 ; décédé le 26 avril 1696. Arch. de la Marine.

(3) Auberge « où pend pour enseigne le Soleil d'Or, » rue du Puits, à Honfleur (1676).

igne les prinavires chars!s ommandé part cole d'hydrola Diligente ; — Croisières.

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L'ESCADRE DE M. PANETIÉ 53

sortir du port. Nostre frégate s'apeloit la Vipére, de 18 canons, et notre capitaine me tint parolle et me posa patron de son canot. Mais lorsque nous fusmes en mer, je fut réduis à la gamelle, ce que je trouvai étrange, croyant estre avec les pilotes. J'en fut très chagrin, et je me trouvois déconcerté que j'en perdois l'apétit, qu'un jour sur l'heure du disner je m'étois acoudé sur le bord du navire que nostre maistre Chirurgien nommé M. Prevosts me demanda sy j'étois malade de ce que je ne mangeois pas avec mes camarades. Je soupirois et je m'empressa de luy dire qui me tenoit dans cette tristesse. Un nommé Castor Crestey lui dits que je n'étois pas acoutumé À pareille ordinaire ny compagnie, Il le questionna s'informant qui j'estois et Crestey l'en ayant instruit et nommé mon père, M. Prévost dit. « Ah ! je l'ay connu, et ay esté à son service. » Et en fut entretenir M. De Latre avec lequel il étoit fort familier. M. De Latre luy dits de m'ameiner dans sa chambre, et me demanda qui j'étois et ce que j'avois à me chagriner. Je lui dits queje plaignois mon sort de ce que la fortune m'avoit esté contraire trois années de suite, et que la suivante en m'étoit pas meilleure. I dits : « Il ne faut pas qu'un jeune homme se rebute. » [Il me demanda si je savois les principes de la navigation, et je luy dits que j'en savois plus que les principes, puisque je luy avois demandé un poste de pillote. Il m'engagea à boire un verre de vin avec luy et me demanda si les principes sont dificiles d'apprendre. Je luy dits qu'a un homme d'esprit comme luy, je les luyaprendrois en moins de six semaines, et sur le champ je luy en donna ouverture dès la première reigle. Et il me fit souper à sa table et le lendemain nous commenssasmes à travailler, où il y prit du goût, et me dit que j'avois sa table pendant toute la campagne, ilme prit en affection et il me fit faire une cabane dans sa chambre, ce qui me fit un peu plus respecter. Et dans les moments de son loisir, je luy donnois des leçons dont il profitoit très-bien, L'on fit plusieurs prises et dont ma capitainerie du canot qui aloit toujours des premiers au bord des dites prises duni je seut en profiter, me procura de bonnes nipes, dont au retour de notre campagne j'en fits de bon argent, et je m'équipay très-honnestement et modestement et

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donnois à garder tout mon petit butin à Madame Delatre son épouse ; ils n’avoient qu'un enfant qui mourut, n'ayant plus d'espérance d'en avoir enssemble quoy qu'encore jeunes. Ils me prirent tous deux sy fortement en affection, qu'ils m'obligèrent de loger et manger chez eux en me disant qu'ils n'avoient d'autre enfant que moy, ainssy j'avois toute la soubmission et complaisance possible pour eux.

En octobre 1673,notre commandant M. le Panetier receut ordre derarmer promptement son escadre sur desadvis que la cour eut que les Holandois attendoient le retour de plusieurs de leurs vaisseaux venant des Indes Orientalles sur quoy M. Delastre de son chef m'honora du poste de segond lieutenant. Je prenois tous les soins possibles à bien remplir mon devoir et de plus sur la navigation et en sondant quatre et cinq fois par quart, écrivant ponctuellement les brasses d'eau et les fonds des sondes à connaîstre les courants des marées qu'il me dits plusieurs fois: Vous vous fatiguez trop et laissées faire cela à nos pilotes qui sont gagées pour cela, c'est leur office, et je continua. Trois semaines après notre départ, étant sur le bang aux Dogres, nous avisasmes deux vais-seaux sur lesquels nous donnasmes la chasse, et en étant aprochées nous les reconusmes estre les convois de Hambourg avec lesquels nous avions aussi guerre. L'un avait 66 canons, l'autre 54. M, notre commandant n'avoit que 36 canons sur Ja Droite et nos autres frégates 30 et 24 et nous 18; les forces étaient fort inégalles, et particulièrement la mer qui étoit agitée, nous ne pouvions les aborder sans nous briser comme le pot contre le rocher, cependant nousles suivions hors leurs portées de canons espérant avoir plus de calme, et ils nous conduirent en fesant leur route jusqu'à l'entrée de la rivière d'Elbe, l'entrée de Hambourg.

M. le Panetier se démontoit de les voir nous échaper, prit résolution que nous les fussions attaquer et nous y fusmes à portée du mousquet, malgré leur décharge de leurs gros canons qui nous brisoient an pièces, le vent et la mer s'augmenta et ne pusmes les aborder. Nous perdismes 148 hommes surnotre escadre, sans plus de cent estropiés, où j’euts pour ma part le bras droitrompu en deux par un éclat, qui me prit au travers du costé et me culbuta en bas

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