‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 51 sur 113 · LA FLOTTE DE TOURVILLE · texte numérisé non relu

LA FLOTTE DE TOURVILLE

pas l'eau salée. » Effectivement son bastiment n'étoit pas capable de résister au moindre coup de vent. Puis nous retournasmes à Brest pour reprendre des vivres el y recevoir nouvelles ordres. Et en entrant à la baye de Brest entre le Conquets et Bertheaume nous y trouvasmes partyc de notre armée mouillée 4 l'ancre. Et M' de Seignelay Ctoit sur le Soleil Royal. (1) L'ayant salué il nous ordonna de n'estre qu'un jour à recevoir nos vivres ct aussitôt de retourner tous en mer (2). chacun de nostre costé, sans nous fixer les hauteurs, afin d'aler à la rencontre et tascher de découvrir l'armée de M' le chevalier de Tourville qu'on atendoit venir de Toulon pour faire l'adjonction des deux armées, (3; dont le Ministre toit impatient d'avoir des nouvelles. Et nous étions déja au 2° Mai (4). Je fus seul à 8o lieux dans le ouest, puisje fus chercher la hauteur du cap Finistère toujours à cette distance, et le 13° May j'aperceus une frégate qui avoit pavillon anglois, j'eus crainte d'en estre pris. Elle netint pas compte de nous et je repris ma routte, et une demie heure après mon homme à la découverte du haut du mât cria : « Monsieur, voilà ce que nous cherchons. Voilà une armée de gros vaisseaux qui viennent à nous. » J'amenay mes voilles pour les atendre et les reconnoistre, et lors que je fus certain je poussay à toute voile sur l'admiral, et en étant proche je le saluay de sept coups de canon. Aussitôt un canot avec un aide-major vint m'ordonner d'aler au bord. J'y fus et M' De Tourville m'ayant demandé sy M' de Scignelay étoit en santé et en quelle disposition toit l'armée à Brest et luy ayant rendu compte sur tout, jele priay de me donner un mot de sa main pour

(1) Les ordres expédiés par Seignelay pendant le mois de juillet 1689 sont datés de Brest « à bord du Souverain. » (Arch. de la marine.)

(2) Ordre du roy (26 juillet 1680) au s' Doublet de sortir des rades de Brest et d'aller naviguer pendant trois jours entre Glenan et Penmark pour découvrir si les ennemis naviguent dans ce parage, -= Ordres au s' de Beaugey d'aller croiser à la hauteur d'Ouessant (14 juillet 1689); aux s's de la Guiche et de Septèmes d'aller reconnaitre la flotte ennernie (14 juillet); Mémoire instructif au s° de Levy, commandant la Lutine, pour aller à la rencontre de M. de Fourville (15 juillet). -- Ordre pour le s' Doublet, cnmmandant la Sans-Peur entre Glenan et Penmark, de revenir au port de Brest pour ÿ recevoir d'autres ordres (31 juillet 1680). (Arch, de la marine.)

(3) Tourville était parti des îles d'Hyères, le Q juin 16N0, avec vingt vaisseaux de guerre, une frégate, huil brülots, deux flûtes et deux tartanes. Il montait le Comquérant.

(4) A faut lire : à la fin du mois de juillet 1680.

le Ministre, et que je voulois retourner suivant mes ordres, et il écrit sur champ : « Les vaisseaux de Sa Majesté sont en bon état, tout seporte bien et suis ravi d'en avoir autant apris de vous, auquel je suis respectucusement, le chevalier de Tourville. » Et sans fermer son billet il ajouta au bas : « à M' de Seignelay, secrétaire et Ministre d'Etat. » Et je retournay sur mes pas à toute force et sur les 7 heures du soir j'eus ratrapé la vedete qui m'avoit mis pavillon anglois, et pendant toute la nuitée je forçois de voille à faire trembler mon équipage et j'arrivay à Berteaume au vaisseau où étoit le Ministre le 18 may.

Il étoit encore endormy, l'on me faisoit signe de ne faire aucun bruit. Mais quand j'eus dit à M" de Perinet (1), comandant du pavillon, que j'aportois À Sa Grandeur les nouvelles de Mr de Tourville. il dit : C'est un bon réveil, je vais l'advertir. » Et aussitost je l'entends crier : « Qu'on me fasse entrer cet officier. » Je fais mon compliment en luy donnant le billet ouvert. Il me le redonne disant : « Lisées, car j'ay encore les yeux fermés. » Et après la lecture il receut sa robe de chambre et m'atira au balcon où il me quiestionna où je l'avois laissé, et quand je croyois qu'il pouroit ariver. Et l'ayant satisfait en luy disant que dans un ou deux jours s'il n'arive du contre-temps qu'ils ariveroient, il dit : « Qu'on donne à déjeuner à cet officier. » Je m'y arrestay très peu; je fus luy demander ses ordres et il me fit donner un billet d'ordonnance de cent pistoles sur le trésor royal de Brest, et m'ordonna de retourner en mer audevant de M" de Tourville, et qu'aussitôt que je l'aurois découvert que je repris le devant pour revenir luy dire où je les aurois rencontrés. Et le lendemain de mon départ de Bertheaume je trouvai l'armée à 18 lieux au ouest de lille de Groys (2), et je n'eus loisir que d'estre arivé à Bertheaume que sept heures avant la dite armée. Et se fit l'adjonction (3). Et M de Seignelay quitta le vaissau sur lequel il étoit et

(1) Barthélemy-Alexandre de Perrinet fut fait lieutenant de vaisseau le 26 avril 1675; capitaine de vaisseau le 5 janvier 1682; décédé le 10 janvier 1705. (Arch. de la marine,;

(2) Groix, Groais ou Grouais, île fortifiée à o kil. de Port-Louis, en face de l'embouchure du Blavet.

(3) L'escadre de la Méditerranée arriva à la hauteur d'Ouessant le 20 juillet 1689, et à la rade de Brest le 30 du même mois d'après la Gazeite, le 4 août suivant M. Eus. Sue IV, 346).

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