NAUFRAGE
du Brack, et il tira du canon qui obligea les chaloupes d'aler à luy plutôt qu'à nous; plusieurs de mes gens se jettèrent en foule dans mon canot et me criant : « Sauvez-vous, nous dirons comme iln'y a pas de votre faute. » Etla mer les submergea tous à mes yeux. D'autres s'attachoient à des bouts de mats et à des bariques vides et périssoient tous. J'avois travaillé à faire un ponton des mâts et vergues que j'avois rassemblés et bien liées croyant m'y sauver avec lereste de l'équipage, mais leurs précipitations à se jetter dessus avant qu'il fut achevé fit encor périr tous ceux qui s'yétoient mis. Enfin comme la mer montoit et couvroit le corps du bastiment, je me mis à fourchon sur le dernier couronnement de poupe, tenantla gaule du pavilion et mon Rançonanglois etoit assys sur le fanal tenant aussy le mât du pavillon. M'de la Houssaye et Guillemard (1)estoient à mes costés, et chaque vague nous couvroit par-dessus teste, et ne respirions qu'entre deux, et nous résistames, jusqu’à 4 heures du soir qu'il començoit destre nuit, lorsqu'un coup de mer rompit notre machine, et flottions dessus augré des flots et des vents, et que sur les six à sept heures j'entendis un bruit extraordinaire, et j'aperçeu unegrosse noirceur, nous étions le corps dans l'eau, n'osant nous tenir dessus notre pièce par crainte de le faire couler soubs nous, et nous tenions autour avec nos mains. Nous coupasmes nos habits pour estre moins chargés, et apercevant cette noirceur je criay : « Mon Dieu, sauvez-nous la vie. » Et nous entendismes des gens crier : « Ameine les voilles et promptement des lanternes. » Et nous jettèrent des cordes dont j'en receu une sur la teste, que j'atrapay d'une main et la tint ferme et les autres en receurent aussy, et l'on nous attira dans dans cette barque où aussijôt que je fus hors de l'eau je fus saisy du froid et fut sans parolle, et l'on me reconnut quoyque nud en chemize. L'on me couvrit de capots pour m’échaufer ainsy que les trois autres. C'estoit une barque à pescheur dans laquelle s’étoient jetté quatorze des plus braves capitaines de Dunkerque pour nous sauver, et il étoit une heure après minuit, et lorsqu'ils me débarquèrent M' de Harcourt commandoit la ville pour lors et eut la
(1) Officiers-mariniers du quartier de Honfleur.
bonté de faire tenir les portes ouvertes, jusqu'à savoir de mes nouvelles. Je fus porté dans ma chambre sans avoir connoissance qui m'y avoit mis. Il me pris un vomissement d'eau salée et de sang, j'avois un de mes talons dont la peau étoit enlevée. Et le matin M'l’Intendant se donna la paine avec M' les officiers de me venir voir, et m'encourager sur ce qu'ils étoient bien informés qu'il n’y avoit nullement de ma faute et que j'avois agi en très brave homme et qu'il l’avoit écrit à la cour, cela me consola.
Et dans cet intervale Mr de Pontchartrain fils succéda au Ministère en place de M" son père qui fut chancelier (1). Il ordonna à M' l'Intendant de m'envoyer pour me justifier sitôt que j'en serois en l'état, et six jours après je party en poste pour Versailles où je n'imploray pas l’apuy d'un protecteur. Je paru le matin dans son antichambre où l'attendoient M" les officiers de marinne, ct je m'aprochay de luy disant : « Monseigneur. Je suis celuy échapé du naufrage de la frégate la Serpente qui vient soubmis aux ordres de Votre Grandeur. » Et il me regarda fixe de son œil et me dit : « J'ay receu les verbaux comme la choze vous est arivée. Vous estes lavé devant le Roy, mais ce coquin de pillote sera pendu. J'ay mandé que l’on fasse son procès. » Je dis : « Monseigneur, ça va estre un grand dégout pour M' le chevalier Bart. c'est son parent et son filleul, portant les mesmes noms de Jean Bart. » — « Ha! Ha ! Je vayinformer le Roy, et vous demain à mon lever faites-vous énoncer pour me parler. » fe n’y manquay pas dès les six heures du matin. J'étois connu de M' Potin, son valet de chambre, quim y présenta en son cabinet, et il me dit :« Le Roy fait grasce à ce malheureux, qui a fait périr la frégate et autant d'hommes et en considération de M' Bart, ne manquez à luy dire. Et, vous, prenez bien garde qu’une autre fois ilne vous arive un pareil accident, tenez voilà une ordonnance de cent pistoles que vous ferez payer au trésorier de la marine quele roy vous donne pour
(1) Il se trouva N5 hommes de mon équipage noyés et 16 holandais de la prise, -- Note du manuscrit,
(2) Ce passage contien! une erreur évidente. Jérôme Phelypeaux, comte de Pontchartrain, ne devint ministre de [a marine que le 6 septembre 1600.
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