CHAPITRE VII
Croisières et voyages dans la mer du Nord. — Aventure avec l'abbé d'Oliva. — Démêlés avec les Anglais. — Doublet comparaît devant le Sénat de Copenhague, il est acquitté. — Présents qu'il reçoit — Il force les Hollandais à saluer son pavillon, — Retour à Brest avec des fournitures pour l'arsenal. — Mariage de Doublet. — Il refuse d'embarquer avec Duguay-Trouin. — Il arme en course. — Voyage aux Açores. — Combat. — Retour à Best. — Nouvelle Croisière. — Prise du Scarboroug.
1692 Le 15 janvier M. l'Intendant me fit venir chez lui pour me communiquer les ordres qu'il recevoit de me donner le commandement de la flutte du Roy le Profond (1) et d'y mettre quarante canons avec deux-cents hommes flamands particulièrement les matelots afin que les matelots françois des classes futs réservées pour les autres vaisseaux du Roy. Mr le Marquis d'Amblimont (2), chef d'Escadre, et pour lors commandant au port, qui venoit de commander le Profond me dit : « Je suis surpris que vous ayez couru sur mes brisées; j'ayme ce vaisseau et vous m'en voulez déposséder. » Je luy dis : « Monsieur, je ne l'ay pas demandé et le Ministre me l’a ordonné. » Et Mr l'Intendant print la parole en luy disant : « Je say qu'il ne l’a pas demandé et qu'on l’a choisy pour une expédition qui ne vous est pas convenable, et vous, Monsieur, estes destiné pour comander le Grand Henry à la teste de l’escadre que nous allons bientots armer. » Sur quoy mon dit sieur D'Amblimont me dits : «Je suis bien aise que se
(1) Voyez les Mémoires de Duguay-Trouin, année 1692.
(2) Thomas-Claude-Renard de Fuschamberg, marquis d'Amblimont, fut nommé capitaine de vaisseau en 1669; chef d'escadre le 1°" janvier 1693 et fait commandeur de Saint- Louis la même année, Il devint gouverneur général aux Iles et mourut à la Martinique le 17 août 1700.
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soit vous qui l’ayez et vous avez un très bon vaisseau. » Et il fut question del'armer et de faire. mon équipage de flamands qui n'aime pas à s'embarquer sur les vaisseaux du Roy, à cause de la paye qui est moindre et aussy par la subordination qu'il y faut observer, et pour ne pas paraître l'armement pour le service du Roy c’étoit le chevalier Géraldin qui fournissoit pour les advancer des gages aux matelots pour les vivres, et le gros de l'armement se fit à l'arcenail et futs prêt au 26 février que je le fis sortir du bassin pour le mettre le long des jettées affin de pouvoir le mettre dans la rade au premier beau temps qui ne fut propre qu'au 20° mars. Et aussy tots que je l’eus conduit en rade, Mr le prince de Tingry (1) se fit amener à notre bord par curiosité de voir un vaisseau armé, et nous levasmes l'ancre et mis soubs les voiles pour luy donner le contentement de voir comme se gouverne un Vaisseau. Après quoy nous remismes en place pour recevoir le reste de mon équipage. Le 21 nous fismes voilles accompagné d’un corsaire de douze canons faisant route pour aller croiser vers le Nord pendant un mois comme le portoient mes ordres, et après le mois de course expiré, prises faites ou non, étoit d'aller en droitture à Dantzick où y trouverois desordres. Et en croisant avec l'autre corsaire le 22° au matin d'un temps de brouilhiards nous aperceumes soubs le vent de nous une frégatte angloise sur laquelle nous donasmes chasse. Je la reconnus n'avoir que 24 canons et bien des officiers vêtus en rouge et gallonnées. J'en aprocha à portées d’un bon mousquet, et ne vouluts luy tirer du canon crainte de rompre la marche, et vouloit l’aborder, et nous étions proche des bancs de jarmuits et elle couroit dessus. J’euts la précaution de faire sonder bien à propos, car il ne se trouva que 17 pieds d'eau et notre vaisseau en tiroit un peu plus que les 15, Je fis abandonner la chasse et retenir au vent dont il étoit grand temps, car avec très grande peine et à force de voilles nous échapasmes d'aborder un banzs dont les brisants de la mer estoient à portées de pistolets de nous soubs le
(1) Christian-Louis de Montmorency-Luxembourg, prince de Tingry, fils aîné du maréchal de Luxembourg. Il était né en 1675. Chevalier de St. Jean de Jérusalem, colonel au régiment de Provence en 1693, brigadier d'infanterie en 1702, lieutenant-général des armées en 1708, il devint maréchal de France en 1734 et mourut le 23 décembre 1746. -- Pinard, Chron. hist. mil., t. AV, p. 638.
vent, et ne trouvasmes que 16 pieds d’eau et nostre navire couché par le costé si fort que nos canons du premier pont labouroient la mer,que nous aurions touché et péry tous. Nous aperceusmes devant et au costé de nous d'autres brisants,des bancs et plus rien du costé de dessoubs le vent. Je fis arriver vent arrière et lever toutes nos voilles et mettre un gros ancre sur un bon câble ajusté de trois sur un bout et nous tinsmes fermes à 15 brasses d’eau et un bon fonds de vase, et il s'éleva une tempeste qui nous obligea d'amener tout bas nos vergues et mâts d'hune et résistances pendant trois fois 24 heures, tousjours en crainte que nostre câble ne manquats, et après la tempeste cessée nous fismes de grands efforts pour lever notre ancre et elle rompit par sa croisée, sy cela avoit arrivé dans la tempeste l’on auroit jamais eu de nouvelles de nous. Enfin Dieu permis de nous retirer heureusement, et nous fusmes croiser au large où nous rencontrasmés un flibot écossois avec du charbon de terre apartenant à M' Chaters dont j'ay parlé à mon voyage des pommes, et je le ranssonnay que pour trois cens livres sterling. Mon mois de course estant finy, je pris la route pour me rendre à Dantzic, et au 8° may j'arrivay à Elseineur après avoir faitles cérémonies accoustumées devant le cap Kol, et le unze je fus en rade de Copenhague et fus à terre saluer M", notre ambassadeur auquel je fis présent de cent bouteilles de vin de champagne; il en présenta une douzaine à la Reine de Dannemark qui nous dit n'avoir gousté d'aussy excellent vin, ce qui m'occasionna dès l'après midy de luy en envoyer cent autres bouteilles. Et le landemain M'l'ambassadeur me conduit voir diner le Roy et la Reine et la princesse de Nassau, et la reine beut hautement à ma santé, ce qui me fit beaucoup d'honneur à la cour. Sortant de là nous fusmes disner chez son altesse sérénissisme M" de Gueuldenleur frère naturel du Roy et vice-roy de la Norvègue et généralissime des armées. Il nous régala à la française et on y parla notre langue, mais il nous fit boire à l'allemande, egregie, et me trouvay heureux d'avoir prétexte d'aler me rembarquer pour continuer ma route, sur ce que le pilote me vint demandar je prit congé et à la sortye je me sentis un peu chancelant, mais mon canot étoit tout proche et y étant ambarqué je m'endormis jusqu'à estre arrivé à