‹ Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur [microforme]Chapitre 99 sur 113 · ENTREVUE AVEC PONTCHARTRAIN · texte numérisé non relu

ENTREVUE AVEC PONTCHARTRAIN

que Mr Jonchée luy avoit marquées et l’on me fit entrer. Et le ministre comença par dire : « Quoy, vous voilà ! Mr Deslandes m'a écrit il y a plus de six mois que vous étiez enterré à Lester ». Il l'a creu, Monseigneur, puisqu'il presta son carosse pour porter mon cadavre étant déjà enssevely ». — « Et coment avezvous échapé ? — « Par un débordement du cerveau qui fit connoistre que j'avois encore vie après six heures d’une léthargie, et l'on me débarrassa du cercueil, puis le sang paru à la veine de mon pied qui n’avoit pas esté lié, et peu à peu j'ay repris le peu de forces que Votre Grandeur me voit ». Il se mit à rire et d'is : « Elles ne sont pas grandes; taschez à vous rétablir. Cependant vous avez de grands ennemis qui m'ont fait écrire par Mr Miton (1) bien des choses contre vous ». Je dits : « Monseigneur, vous avez tous les jours des exemples que dans Îles malheurs les chefs sont chargés et accablés par des mécoutents qu'on a reprimés dans leurs fautes et que l’on a chastiées, et trouvent les occasions de se venger par des faussetez. » Il dits: « Cela arive fort souvent : tranquilisez-vous, et pensées à vous restablir. » Et je prits congé et Mr" de Briosne me ramena chez luy au pavillon de la grande écurye, et fut chez le Roy. Etil ne revint que sur les deux heures pour disner, et comme j'étois faible ne pouvant atendre sy tard, j'avois mangé. Il me dits d'aler disner avec luy, je le remerciay et luy dits estre pourvu et qu'il me permis d’aler à Paris voir Mr les directeurs de la compagnie, et auprès desquels je prévoyois avoir autant besoin de l'honneur de sa protection qu'en celle du Ministre, et qu'ils le pouvoient faire changer de sentiments, et il me dits : « Alées et ne manquez de m'informer de tout ce qui pourra vous arriver. » Je le remerciay humblement de ces grandes bontées, et fut louer une chaise pour me porter à Paris, et le lendemain je fus trouver Mr Pasquier, directeur général, qui me receut froidement et doucement car c'est un bon et honneste homme. Il me montra les dépositions

(1) Jean-Jacques Mithon, chevalier, seigneur de Senneville, originaire d'Orléans. Ecrivain de la marine de 1690 à 1692. Commissaire à la Martinique de 1697 à 1708. Subdélégué intendant, commissaire général #&t intendant à Saint-Domingue de 1713 à 1718 Intendant à Toulon en 1720. Mort en congé, à Paris, le 30 juin 1737.

que. l'on luy avoit envoyées contre moy. Je luy dits que je venois d'estre hier présenté au Ministre qui m'en dits à peu près autant et m'avoit dit de penser à restablir ma santé, mais ce qui me surpris le plus cets les fausses déclarations qu'avoit données un homme de mon pays et auquel j'avois cherché à faire plaisir à son advancement et mesme qui n'étoit présent lorsque le malheur de l'incendie arriva et m'ayant creu mort par le bruit qui en courut disoit que j'étois heureux dans notre ville que d’avoir finy mes jours, et que sy j'en étois revenu que j'aurois mal finy, et p:usieurs calomnies, et je ne fut pas sitot revenu au pays qu'il vint m'en témoigner sa joie avec bien des:Hhonnestetez. Ce que cest que le monde !

M’ Pasquier m'envoyoit chez M' de Salabery (1) et M" de Fontanieu qui présidoient dans cette compagnie, l'un pour le Roy et l’autre pour le Roy d'Espagne. J'y alois de cinq à six fois sans les pouvoir parler et cela me fatiguoit et causoit du chagrain et dépense. M' et Madame Du Casse eurent la bonté de les parler de moy, et ils dirent que puisque le ministre m'avoit renvoyé de la sorte que j'euts à me tranquiliser et ne m'inquiéteroient pas, ayant reconneu bien de la passion et faussetez dans les dépositions. Et un nommé Paupin qui étoit intéressé dans cette compagnie qui avoit esté toujours de mes amis ayant creu comme mes ennemis luy avoient raporté que j'avois sauvé bien de l'or, et quant je le fus voir il me receut d'un aizé me faisant seoir proche de luy, il me disoit em riant : « Quoyque vous ayez bien sauvé de l'o comme j'en Suis bien informé, il auroit aussy bien péry qu'autre chose, et il vous est bien acquis. Vous savez que j'ay épousé une demoiselle proche parente de Monseigneur de Pont Chartrain, mais autre bien que de la protection il faut que vous luy donniez huipt à dix livres de poudre d'or. Et elle vous mettra à l’abry de tout. Croyez-moy et ne me déguisez pas. » Sy homme fut jamais surpris à ces discours ce fut moy, et demeuray tout étonné, puis me prenant la main, disant : € Ouy, ouy, mon capitaine, et mon

(1) Charles d'Irumberry-de-Sallaberry, né en 1659, fut maître des Comptes en 1690 et président em la même Chambre en 1710.

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amy, il faut quevous donniez cela à Madame où cest fait de vous ; je say ce qui s'ets passé et qu'il n'y'aye qdue nous eux qui sache cet affaire. » Je fut sy surpris encore une fois qu'à peine je fut à mon auberge que j'en tombay rudement malade de chagrain. Ma dissenterye et la fièvre me radoubla et ensuite une fluxion sur la poitrine, et une fièvre continue avec redoublement, et dans une auberge, à un 4° étage, ayant une garde 34 sols par jour qui avoit plus de soing de prendre mes bouillons qu'à me les donner, Je fus visité par M' Duhangar, médecin de Mr le premier Président du Harlay, lequel me fit saigner huipt fois et me réduit à une tisanne et bouillons au poulet pendant trois semaines et j'écrits à mon épouse de venir me voir pour la dernière fois. Elle vint en poste dans une ‘chaize en un jour et demy. me consola et avec ces bons soins elle m'aida à me rétablir et mon médecin m'ordonna de changer de demeure pour estre à portée de prendre du lait d'anesse. Et je futs dans l'ille de St-Louis, chez M'et Madame Léger, bon marchand de vin et bon amy ainsy que son Cpouze. Enfin je me rétablit, mais toujours l'esprit très préoccupé de ce M' Paupin et d'estre dégagé des poursuites de la compagnie que je fus trouver à un jour de leurs assemblées au grand bureau, et ils me direntftous : « Alées chez vous et ne vous inquiétez pas; nous sommes bien informéeset ne vous demandons rien. Le Ministre nous a dit de vous en assurer », mais Paupin qui étoit un tonnelier de profession qui avoit fait une grosse fortune dans l’arcenail de Brest, et que pour apaiser l'erreur de ces comptes épouza la demoiselle parente du Seigneur, il dit comme je sortois : « Je ne le tiens pas quitte, moy, pour mon intérets. » Et l'on me dits: « Alées, alées mon bon homme, chez vous et ne le craignez pas. » Et nous partismes dans une chaize à deux et futs chez moy jusqu'au mois de juin 1707.

M' Morel du Mein Président à lafcour des Aïdes, et beaufrère de Mr de Salaber, m'écrivit une lettre que sy je me sentois bien rétably que j'eus à aller le trouver et qu'il me proposeroit le commandement d'un bon vaisseau pour un voyage qui me feroit oublier mes peines du précédent. Je party trois jours après luy avoir fait une réponce, et que j'alois le trouver, et il me pro-

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posa que sy je pouvois partir dans huit à dix jours par la diligence de Lion pour me rendre à Marseille qu'il m'y feroit comander un bon vaisseau de quarante canons pour le voyage de la mer du Sud. Jeluy demandey 15 jours pour mettre chez moy mes affaires en état, et sy je finissois plutots que je me rendrois chez luy pour recevoir ses ordres. Et l'envie de faire un sy beau voyage me fit cacher une fièvre lente que je couvois sans me plaindre à mon épouse. Le 14 juillet je m'étois rendu chez M' Morel qui me donna seulement une lettre pour la délivrer à Mr Jean-Baptiste Bruny et qui devoit armier le vaisseau en question, et la diligence partoit le 1$ et heureusement j'y trouvay une place vacante et arivey à Marseille le 23° juillet, où je fus bien receu et commenssay à faire radouber le vaisseau le Levrier depuis fut nomé le SI- Jean-Baptiste.

Et pendant que j'étois à cette occupation, l’armée navalle d'Angleterre vint prendre les illes d'Hières proche de Toulon, où ils atendirent d'avoir les nouvelles que M' le duc de Savoie euts fait passer son armée le passage du Var (1) pour assiéger par terre la ville de Toulon et le port par l’armée Angloise, et toute la Provence estoit en grande alarme ctant presque sans deffence n'étant prévenue; nos troupes y accoururent soubs M de Thessé (2) et M. de St-Pair (3), l'on coula à l'entrée du port le vaisseau le S!-Phitipe où l'on fit une baterye de 90 canons. Mon travail cessa. Je fus offrir mes services à M. de Vauvrey (4) Inten-

(1) Les côtes de Provence furent envahies par le duc de Savoie et le prince Eugène au mois d'août 1707; leurs troupes passèrent le Var le 11 août tandis que la flotte ennemie s'était avancée pour favoriser le passage.

(2) René, sire de Fronlay et comte de Tessé, né en 1651, fut aide-de-camp du maréchal de Créqui en 1669 et devint colonel de dragons en 1684, brigadier en 1678, gouverneur du Maine en 1680, mestre de camp général des dragons en 1684, maréchal-de-camp et chevalier du Saint-Esprit en 1688, lieutenant-généra en 1691, maréchal de France en 1703, général des galères en 1712. 11 mourut en 1725. —Pinard, chron. hist. mil.,t. III, P. 141-151.

(3) Jacques Le Coutelier, marquis de Saint-Pater, page du roi en 1676, lieutenant au régiment Dauphin-Infanterie 1677 et colonel du régiment d'infanterie du Vivarais en 1685, devint brigadier en 1695; maréchal de camp en 1704 et lieutenant général en 1706. Il fut nommé pour commander à Toulon le 19 juin 1707. — Pinard, chron. hist mil. t. IV, p. 621.

(4) Louis Girardin, chevalier, seigneur de Vauvré, enseigne en 1665, commissaire ordinaire de la marine en 1670; commissaire général en 1673; ordonnateur au Havre en 1675; intendant à Toulon en 1680; maître d'hôtel ordinaire du roiet conseiller

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