‹ Journal du docteur Prosper MénièreChapitre 101 sur 170 · M. LEGOUVÉ · texte numérisé non relu

M. LEGOUVÉ

presque solitaires qui sont du côté de Longchamps, vers la Seine. Les deux illustres promeneurs rencontrèrent quelques enfants accompagnés de gouvernantes. Parmi ces bambins, brillait surtout un petit garçon à la mine éveillée, au teint fleuri; il plut tellement à l'impératrice qu’elle s'arrêta, causa avec l'enfant, le caressa et l’embrassa tendrement.

— Et moi, cher enfant, dit l'empereur, veux-tu m'embrasser ?

— Non!

— Pourquoi cela?

Et comme le petit garçon ne disait rien :

— Sais-tu qui Je suis?

— Tu es l’empereur.

— Que fait ton papa?

— Îl est sénateur.

— Et pourquoi ne veux-tu pas m'embrasser ?

— Parce que papa a dit que tu étais un coquin!

L'empereur laissa là l'enfant en disant :

— Je ne veux pas savoir le nom de ton père.

Voilà un enfant terrible s'il en fut jamais. Donnez donc trente mille francs par an à un personnage qui vous traite ainsi! Le coup a dû être sensible à l’empereur, mais 1l a bien agi, noblement, en refusant de punir le père de la naïveté du fils Un ennemi généreux a beau jeu pour se faire pardonner.

Tout va bien aux Tuileries. Les suites du grand événement sont aussi simples que possible pour la mère et pour son enfant; de sorte que la joie règne en ce royal pourpris.

Le sujet du Jour est le discours de réception de M. Legouvé. On lui reproche des négligences, un style un peu trop familier, puis des paradoxes, ingénieusement soutenus à la vérité, mais qui n'en sont pas moins des paradoxes. Le nouvel académicien a blâmé les épigrammes, comme s'il n’en avait pas fait lui-même,

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et à ce propos on lui a mis presque sous le nez celle-ci, qui est bien de lui :

Sexe qu’on adore et qu’on prône, Gardez-moi de tout mauvais œil.

Mon père vous a fait un trône, Faites qu’on me donne un fauteuil!

On composerait un fameux recueil des épigrammes composées par les académiciens contre l'Académie. Il en est une dont les termes ne me reviennent pas, mais dont l’idée est celle-ci. Un zéro ajouté à trente-neuf ne fera jamais quarante. Or, le zéro désigné était un prince du sang royal sous Louis XV. Il fut si fort. piqué par ce trait qu'il ft bâtonner l’auteur de ces vers, tant et si bien que celui-ci en mourut.

21 mars 1856.

Quatre à cinq cent mille Français des deux sexes ont reçu un prospectus en faveur du Cours familier de littérature de M. de Lamartine. Cette feuille envoyée à tout l'univers contient l’appel le plus pressant, le plus touchant, à la pitié des amis des Lettres, des admirateurs du grand poète. Jamais on n’a tendu la main avec une expression plus poignante, Jamais accents plus pathétiques n’ont ébranlé les cœurs, et si le public n'envoie pas des millions à cet illustre solliciteur, il faut désespérer de la charité humaine. Eh bien, le morceau si émouvant se terminait par ces mots : «Le mendiant vous demande l’aumône!» Il paraît que la famille et les amis les plus intimes ont trouvé l’expression trop forte. Il y a eu de grands débats à propos de ces paroles, auxquelles tenait le poète. M. et Mme de Marcellus se sont jetés à ses pieds et ont enfin obtenu la suppression de cette phrase. Elle était vraiment superflue. L'idée est assez clairement exprimée dans vingt

endroits de cette première livraison, pour se dispenser de la reproduire textuellement. Chacun voit assez la main qui se tend vers le public, décharnée, vide, attendant l’obole arrachée à la pitié.

C’est vraiment une chose terrible ! On ne comprend pas qu'un homme en vienne à ce point d'humilité; les détresses les plus grandes ne comportent pas cette absence de toute dignité. Il est à craindre que cet excès d'abaissement ne soit en pure perte. L'article si touchant de Jules Janin a produit cinq cents abonnés, mais la foule ne va pas rue de la Ville-l'Evêque. La pluie d’or qu’on y attendait n'y tombe pas; cette pétition suprème restera sans résultat. Les annonces absorbent une grande partie des recettes, les prospectus envoyés en nombre prodigieux coûtent fort cher. M. de Lamartine a, paraît-il, envoyé en Amérique un agent chargé de provoquer des abonnements nombreux, mais 1] a fallu donner trente mille francs à ce monsieur qui va travailler au succès dans le nouveau monde.

Un de nos amis, qui est allé hier rue de la Villel'Evêque, a trouvé toute la famille dans les larmes, consternée : Mme de Lamartine, au lit, malade; la belle Valentine, cette nièce charmante que J'ai eu l’occasion de rencontrer, abîmée de douleur. Un coup de sonnette semble toujours apporter vingt francs, mais trop souvent c'est celui d'un créancier. Comment cela finira-t-11? On sait que M. de Lamartine a eu, de son patrimoine et par des héritages successifs, plus de deux millions; les ouvrages qu’il a publiés lui en ont rapporté plus de quatre; il a reçu de ses amis au moins un million en pur don, et si l’on joint à cela tout ce qu'il a emprunté, on arrive à penser que cet homme a englouti plus de dix millions de francs. C'est un étrange problème à résoudre que celui de l'emploi de cet argent. Personne n’en sait rien, et M. de Lamartine moins que personne. On dit que son voyage en Orient

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lui a coûté deux millions. Mais les éditeurs racontent à qui veut l'entendre que les Girondins lui ont rapporté deux cent cinquante mille francs; l’Azséoire de Turquie, presque autant; les Méditations, Jocelyn et autres poésies ont été payés des sommes énormes; Raphaël et quelques autres romans modernes ont coûté fort cher au libraire Perrotin... Fabuleux a été le produit de cette plume infatigable. Malgré tout 1l faut être indulgent au dissipateur; cette destinée si éclatante, si malheureuse, attache.

On a dit assez méchamment que M. de Lamartine était un grand Alexandre Dumas; l’un dans les nuages, l’autre sur la terre, mais tous deux frappés du même aveuglement; incapables de se conduire, jetant à tous les vents du ciel leur esprit et leur argent, dépourvus du plus vulgaire bon sens, qui consiste à savoir que deux et deux font quatre. Cela n'est pas aussi rare qu'on pourrait le penser. Ainsi Horace Vernet, 1l y a plus de quarante ans, achetait, moyennant soixante mille francs, une maison qu'il n'a Jamais payée. Il a touché bien des centaines de mille francs depuis cette époque, mais 1l ne lui a jamais été loisible d’acquitter cette dette; il na Jamais éprouvé le besoin de se débarrasser de ce fardeau; il a payé les intérêts, pas toujours, et très probablement il ne possède pas aujourd'hui un capital disponible suffisant pour éteindre cette créance qui le ronge.

Tout à l'heure, en comparant Lamartine et Dumas, il aurait été juste de tenir compte de la différence des débuts; l’un a reçu de sa famille une grande fortune, l'autre n'a pas eu un sol de patrimoine; le premier, élevé dans le luxe, n’a jamais manqué de rien; le second, enfant du hasard, a connu la misère et les privations. Les premiers vingt francs qu'il a empruntés, il les doit sans doute encore; il les devra toujours. La . récolte abondante qu'il a faite a été dispersée par le

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